IX

Apparition des clubs.--Les Jacobins.--Les Cordeliers.--Poursuites

exercées contre les journaux démocratiques.--Marat raconté par

lui-même.--Favras.--Les biens de l'Église.--Projets des émigrés.--L'Ami

du peuple.--Abolition des titres de noblesse.--Opinion de Marat à cet

égard.--Division de la France en 83 départements.--Les juifs, les

protestants et les comédiens.

Quelques députés bretons avaient formé un club à Versailles, après la

séance royale du 23 juin: on y admit Sieyès, les Lameth, le duc

d'Aiguillon, Duport et quelques autres députés. Quand la représentation

nationale se fut transportée à Paris, le _club Breton_ choisit, pour

tenir ses séances, le couvent des Jacobins, dans la rue Saint-Honoré.

On y préparait la discussion des matières qui devaient être soumises,

le lendemain, à la délibération de l'Assemblée. «La liste des membres

de ce club, dit l'abbé Grégoire qui en faisait partie, était ornée de

noms recommandables, et ses séances étaient un cours de saine

politique.»

En avant de la nation et de la plupart des députés, il éclairait la

marche des idées révolutionnaires. Quand une proposition était de

nature à effaroucher l'Assemblée, on commençait par lui ouvrir l'entrée

du club des Jacobins, où elle faisait, pour ainsi dire, antichambre, en

attendant que l'heure fût venue de se présenter au congrès de la

nation. Ce club n'avait, comme on voit, en 1790, ni l'influence

orageuse ni le caractère exclusif qu'il acquit dans la suite.

Une réunion bien autrement bruyante, originale et curieuse était celle

qui siégeait au district des Cordeliers. De même que le club des

Jacobins, celui des Cordeliers devait son nom à un ancien couvent de

moines, dans lequel les réunions populaires avaient succédé aux

exercices religieux. Si les murs, comme on dit, ont des oreilles, ils

devaient bien s'étonner à chaque fois que les mots de liberté, progrès,

souveraineté nationale, Révolution, retentissaient dans la salle.

Nul autre qu'un témoin occulaire et un grand artiste ne pouvait

dessiner la physionomie de ce club qui joua un si grand rôle dans

l'histoire de la Révolution Française.

«La sonnette du district des Cordeliers, dit Camille Desmoulins, cet

enfant perdu de la basoche, est, comme tout le monde sait, aussi

fatiguée que celle de l'Assemblée nationale. Il y a quelquefois des

séances que prolongent bien avant dans la nuit l'intérêt des matières

et l'éloquence des orateurs. Ce district a, comme le congrès, ses

Mirabeau, ses Barnave, ses Pétion, ses Robespierre; _solemque suum sua

sidera nôrunt_. Il ne lui manque que ses Malouet et J.-F. Maury. Depuis

que j'étais venu habiter dans cette terre de liberté, il me tardait de

prendre possession de mon titre honorable de membre de l'illustre

district. J'allai donc, ces jours derniers, faire mon serment civique,

et saluer les pères de la patrie, mes voisins. Avec quel plaisir

j'écrivis mon nom, non pas sur ces vieux registres de baptême, qui ne

pouvaient nous défendre ni du despotisme prévôtal ni du despotisme

féodal, et d'où les ministres et Pierre Lenoir, les robins et les

catins, vous effaçaient si aisément et sans laisser trace de votre

existence, mais sur les tablettes de ma tribu, sur le registre de

Pierre Duplain, sur ce véritable livre de vie, fidèle et incorruptible

dépositaire de tous ces noms, et qui en rendrait compte au vigilant

district. Je ne pus me défendre d'un sentiment religieux; je croyais

renaître une seconde fois; comme chez les Romains mon nom était inscrit

sur le tableau des vivants dans le temple de la terre. Il me semblait

voir le vieux Saturne dans Pierre Duplain, qui, en me couchant sur son

registre, me débitait, avec la gravité d'un oracle, ces vers de Cyrano

de Bergerac:

«Ces noms pour le tyran sont écrits sur le cuivre;

Il ne déchire point les pages de mon livre.»

«J'allais me retirer, continue l'amusant Camille, en remerciant Dieu,

sinon comme Panglosse d'être dans le meilleur des mondes, au moins

d'être dans le meilleur des districts possibles, quand la sentinelle

appelle l'huissier de service, et l'huissier de service annonce au

président qu'une jeune dame veut absolument entrer au sénat.

«On croit que c'est une suppliante; et on pense bien que, chez des

Français et des Cordeliers, personne ne propose la question préalable;

mais c'était une opinante. C'était la jeune, la jolie, la célèbre

Liégeoise, Théroigne de Méricourt. Tout en elle respire l'énergie, la

grâce et la sensibilité. Elle s'avance avec un éclair dans les yeux;

comme les pythonisses de l'antiquité qui avaient besoin, pour rendre

leurs oracles, d'avoir les pieds sur un sol chargé d'influences

volcaniques, elle s'inspire, montée sur une Révolution. A sa vue,

l'enthousiasme saisit un membre du district; il s'écrie: «C'est la

reine de Saba qui vient voir le Salomon des districts!»

«--Oui, reprend Théroigne, avec un petit accent liégeois qui donnait

encore plus de charme et d'originalité à son discours, c'est la

renommée de votre sagesse qui m'amène au milieu de vous. Prouvez que

vous êtes Salomon; que c'est à vous qu'il était réservé de bâtir le

temple, et hâtez-vous d'en construire un à l'Assemblée nationale: c'est

l'objet de ma motion. Les bons patriotes peuvent-ils souffrir plus

longtemps de voir le pouvoir exécutif logé dans le plus beau palais de

l'univers, tandis que le pouvoir législatif habite sous des tentes, et

tantôt aux Menus-Plaisirs, tantôt dans un Jeu-de-Paume, tantôt au

Manége, comme la colombe de Noé qui n'a point où reposer le pied. La

dernière pierre des derniers cachots de la Bastille a été apportée au

pied du sénat, et M. Camus la contemple tous les jours avec

ravissement, déposée dans ses archives. Le terrain de la Bastille est

vacant; cent mille ouvriers manquent d'occupation: que tardons-nous?

Hâtez-vous d'ouvrir une souscription pour élever le palais de

l'Assemblée nationale sur l'emplacement de la Bastille. La France

entière s'empressera de vous seconder; elle n'attend que le signal,

donnez-le-lui; invitez tous les meilleurs ouvriers, tous les plus

célèbres artistes; ouvrez un concours pour les architectes; coupez les

cèdres du Liban, les sapins du mont Ida. Ah! si jamais les pierres ont

dû se mouvoir d'elles-mêmes, ce n'est pas pour bâtir les murs de

Thèbes, mais pour construire le temple de la Liberté. C'est pour

enrichir, pour embellir cet édifice qu'il faut nous défaire de notre

or, de nos pierreries: j'en donnerai l'exemple la première. On vous l'a

dit, le vulgaire se prend par les sens; il lui faut des signes

extérieurs auxquels s'attache son culte. Détournez ses regards du

pavillon de Flore, des colonnades du Louvre, pour les porter sur une

basilique plus belle que Saint-Pierre de Rome et que Saint-Paul de

Londres. Le véritable temple de l'Éternel, le seul digne de lui, c'est

le temple où a été prononcée la Déclaration des droits de l'homme. Les

Français, dans l'Assemblée nationale, revendiquant les droits de

l'homme et du citoyen, voilà sans doute le spectacle sur lequel l'Être

Suprême abaisse ses regards avec complaisance.»

Camille était ébloui.

«On conçoit, ajoute-t-il, l'effet que dut faire un discours si animé,

et ce mélange d'images empruntées du récit de Pindare et de ceux de

l'Esprit saint. Quand la fureur des applaudissements fut un peu calmée,

plusieurs honorables membres discutèrent la motion, l'examinèrent sous

toutes ses faces, et conclurent comme la préopinante, après lui avoir

donné de justes éloges, qu'on nommât des commissaires pour rédiger

l'arrêté et une adresse aux 59 districts et aux 83 déparrements. Sur la

demande de mademoiselle Théroigne d'être admise au district avec voix

consultative, l'Assemblée a suivi les conclusions du président, qu'il

serait voté des remerciements à cette excellente citoyenne pour sa

motion; qu'un canon du concile de Maçon ayant formellement reconnu que

les femmes ont une âme et la raison comme les hommes, on ne pouvait

leur interdire d'en faire un si bon usage que la préopinante; qu'il

sera toujours libre à mademoiselle Théroigne, et à toutes celles de son

sexe, de proposer ce qu'elles croiraient avantageux à la patrie; mais

que sur la question d'État, si mademoiselle Théroigne sera admise au

district avec voix consultative seulement, l'Assemblée est incompétente

pour prendre un parti, et qu'il n'y a pas lieu à délibérer.»

Le district des Cordeliers avait pour président Danton, qui fut renommé

quatre fois, malgré les efforts des royalistes. Cette présidence

continuée donna l'éveil à la calomnie: le bruit se répandit qu'une

telle élection était entachée de brigue. La susceptibilité des

électeurs s'émut des accusations qu'on faisait courir. L'Assemblée tout

entière répondit par une délibération qui fut communiquée aux 59 autres

districts. On y déclare «que la continuité et l'unanimité des suffrages

ne sont que le juste prix du courage, des talents et du civisme dont M.

d'Anton (je conserve l'orthographe du registre des Cordeliers) a donné

les preuves les plus fortes et les plus éclatantes, comme militaire et

comme citoyen. La reconnaissance des membres de l'Assemblée pour ce

chéri président (textuel), la haute estime qu'ils ont pour ses rares

qualités, l'effusion de coeur qui accompagne le concert honorable des

suffrages à chaque réélection, rejettent bien loin toute idée de

séduction et de brigue. L'Assemblée se félicite de posséder dans son

sein un aussi ferme défenseur de la liberté, et s'estime heureuse de

pouvoir souvent lui renouveler sa confiance.»

Il y a des natures qui attirent et d'autres qui se laissent entraîner:

Danton, lui, possédait une force d'attraction considérable. Le

magnétisme de son regard, l'entraînement de sa parole et de son geste,

était irrésistible. Camille Desmoulins, Fabre d'Églantine, l'aimaient

comme un dieu, comme une maîtresse. Un tempérament sanguin et

bouillant, une voix tonnante, une âme accessible à toutes les passions

fortes, une énergie quelquefois brutale, voilà l'homme. Des scrupules,

aucun: il allait droit devant lui comme le taureau furieux, abattant

tout sous ses pieds. Sa large figure remontait aux races primitives.

Dans cette grande campagne de l'esprit humain qu'on nomme la Révolution

Française, il représentait l'animation robuste du peuple, Hercule avec

son éloquence pour massue. La Régence avait mis la corruption dans la

noblesse, qui la transmit un instant aux classes inférieures et

moyennes: les vices de Danton avaient le caractère des circonstances

troublées au milieu desquelles il vécut; fougueux, emporté par ses

instincts artistes, il aimait la vie gaie et facile. Il fut

non-seulement un grand homme: il fut son époque.

Le parti des modérés ne tarda point à s'engager dans une voie de

poursuites contre les journaux: le district des Cordeliers devint alors

la terre d'asile des écrivains, le rempart de la liberté de la presse.

Marat avait lancé de terribles attaques contre le Châtelet,--un

tribunal de sang qui écrasait le moucheron et ménageait l'éléphant.--Le

Châtelet venait, en conséquence, de décerner un mandat d'amener contre

l'Ami du peuple.

Laissons-le raconter lui-même ses tribulations: «Un bon citoyen vint

m'avertir qu'on allait m'enlever. Je passai chez un voisin, et, vingt

minutes après, je vis d'une croisée toute l'expédition.--A onze heures

et demie s'avancèrent au petit pas dans la rue de l'Ancienne-Comédie,

par celle Saint-André, plusieurs détachements de huit hommes très-peu

éloignés les uns des autres. Après le mot d'ordre donné à l'officier

qui commandait le corps de garde qui est à ma porte, ses détachements

s'y rassemblèrent, et, lorsque le dernier fut arrivé, ils en sortirent,

se firent ouvrir la porte cochère, se répandirent dans la cour,

silencieusement et sur la pointe du pied, et se présentèrent à la porte

de mon appartement qu'ils trouvèrent fermée, puis ils descendirent à

mon imprimerie, demandèrent à mes ouvriers où j'étais, prirent des

renseignements sur ma personne, sur les endroits où je pouvais me

trouver, et enlevèrent plusieurs exemplaires de mon journal et d'une

_Dénonciation en règle contre le ministère des finances_, prête à

paraître. Ils avaient certainement à leur tête quelque espion bien au

fait des personnes qui sont à mon service et des chambres qu'elles

habitent. En montant l'escalier jusqu'au grenier, ils arrivèrent à la

porte de ma retraite, et je les aperçus par le trou de la serrure.

Ensuite ils entrèrent dans plusieurs pièces, firent d'exactes, mais

d'inutiles recherches, et redescendirent dans la cour. Une demoiselle

qui se trouvait chez le portier leur dit que j'étais sans doute dans

mon ancien appartement, rue du Vieux-Colombier. Ils s'y rendirent tous

à la fois, sans laisser un seul homme en arrière. Dès qu'ils furent

éloignés, je descendis dans la cour et j'appris qu'ils avaient présenté

au corps de garde un décret du Châtelet, portant ordre de m'enlever

partout où je serais. Cet ordre était écrit sur un chiffon de papier

non timbré. Je quittai la maison et j'allai chercher un asile chez un

ami de coeur. Le lendemain matin, plusieurs témoins dignes de foi

vinrent m'avertir de ce qui s'était passé rue du Vieux-Colombier. Ils

avaient forcé la portière de leur ouvrir mon appartement. Fâchés de ne

rien trouver, on les a entendus dire: «_Ce b....., nous l'aurons mort

ou vif._»

Marat aurait sans doute succombé dans sa lutte avec le Châtelet, si le

district des Cordeliers ne fût venu à son secours et n'eût fait

suspendre les poursuites en interposant un arrêté ainsi conçu:

«Considérant que dans ces temps d'orage, que produisent nécessairement

les efforts du patriotisme luttant contre les ennemis de la

Constitution naissante, il est du devoir des bons citoyens, et, par

conséquent, de tous les districts de Paris, qui se sont déjà signalés

si glorieusement dans la Révolution, de veiller à ce qu'aucun individu

de la capitale ne soit privé de sa liberté sans que le décret ou

l'ordre en vertu duquel on voudrait se saisir de sa personne n'ait

acquis un caractère de vérité capable d'écarter tout soupçon de

vexation ou d'autorité arbitraire.»

L'affaire alla au Châtelet, du Châtelet à la Commune, de la Commune à

l'Assemblée générale des représentants. La résistance du district fut

jugée illégale, le pouvoir qu'il s'arrogeait exorbitant. Les Cordeliers

tinrent ferme, et, dans la prévision d'une nouvelle tentative contre la

sûreté d'un citoyen, ils posèrent deux sentinelles à la porte de Marat.

Cependant une petite armée, infanterie et hommes à cheval, précédée

d'un huissier, s'avance sur le terrain du district des Cordeliers. Tout

le quartier s'agite. L'huissier somme le comité civil du district de

remettre entre ses mains le citoyen décrété de prise de corps; refus.

Le comité déclare haut et ferme qu'il prend M. Marat sous sa

protection, et députe quatre de ses membres à l'Assemblée nationale.

L'Assemblée improuve la conduite du district, déclare ses prétentions

téméraires. Pendant ce temps, la cavalerie, divisée en plusieurs corps,

se range sur la place du Théâtre-Français (aujourd'hui le café Procope)

et dans les rues adjacentes; l'infanterie occupe le carrefour de Bucy

et toute la rue des Fossés-Saint-Germain-des-Prés; une réserve de

cavalerie stationne sur le quai de la Monnaie. Voilà bien du monde sur

pied pour enlever un citoyen; de nombreux rassemblements se forment

pour le défendre. Le district refuse de se rendre à l'arrêté de

l'Assemblée nationale et envoie une députation à Lafayette. Les têtes

s'échauffent; des figures menaçantes s'amassent autour de la force

armée, immobile dans les rues. Les habitants du quartier, les femmes

surtout, élèvent fortement la voix. «Si mon mari, qui est grenadier,

dit l'une d'elles, était assez lâche pour vouloir arrêter l'Ami du

peuple, je lui brûlerais la cervelle moi-même.» Le bataillon du

district était tout entier sous les armes, prêt à repousser les

attaques des troupes nationales. Le sang allait couler. Alors les

huissiers, écoutant les conseils de la prudence, se retirèrent. Le

lendemain, nouvelles poursuites; cette fois, le district laissa faire:

Marat s'était échappé.

[Illustration: Marat.]

Le journal _l'Ami du peuple_ fut interrompu durant quatre mois.

Profitons de cette lacune et de ce silence pour étudier le caractère

d'un des hommes les plus étranges, les plus calomniés, les plus

influents de la Révolution. La conscience de Marat! qui osera regarder

dans cet abîme? Rassurons-nous et voyons froidement.--Je le laisse

raconter lui-même son enfance: «Né avec une âme sensible, j'ai encore

reçu de ma mère une éducation parfaite; cette femme, tant aimée et tant

regrettée, m'inspira, quand j'étais encore enfant, l'amour de la

justice et des hommes. C'est par mes mains qu'elle faisait passer des

secours aux malheureux. Elle me forma elle-même aux bonnes moeurs, et

écarta de moi toutes les habitudes vicieuses. J'étais vierge à vingt

ans. La seule passion qui dévorât alors mon âme était celle de la

gloire. A cinq ans, j'aurais voulu être maître d'école, à quinze ans

professeur, auteur à dix-huit ans, génie créateur avant ma vingtième

année. Pendant ma première enfance, mon organisation était très-débile;

aussi n'ai-je connu ni la pétulance, ni l'étourderie, ni l'amour du

jeu. Mes maîtres obtenaient tout de moi par la douceur; je me révoltais

au contraire devant un châtiment injuste. Je ne fus puni qu'une fois,

et le ressentiment que j'en conçus fut ineffaçable. Vous allez juger de

la fermeté de mon caractère: j'avais alors onze ans; on voulut me faire

rentrer à l'école, je résistai. On essaya de me dompter par la faim; je

jeûnai deux jours entiers sans me rendre à la volonté de mes parents.

Ceux-ci, n'ayant pu me faire fléchir par la faim, essayèrent de la

prison; ils m'enfermèrent dans une chambre où il y avait une fenêtre.

Je ne pus alors résister à l'indignation qui me suffoquait, j'ouvris la

croisée et me précipitai dans la rue, où je tombai le front sur un

caillou. J'en porte encore la cicatrice. J'ai pris, tout jeune, le goût

de l'étude; à part le petit nombre d'années que j'ai consacrées à

l'exercice de la médecine, j'ai passé ma vie dans la retraite, à

m'écouter en silence, à chercher les destinées de l'homme au delà du

tombeau, et à porter une inquiète curiosité sur l'histoire de la

nature.»

Ainsi c'est lui qui nous le dit: sa grande passion était l'amour de la

gloire. Cette gloire, il ne pouvait l'attendre de ses premiers

ouvrages. Son livre sur l'homme est écrit dans un style décoloré, fade,

déclamatoire, qui se réchauffe de temps en temps au soleil de J.-J.

Rousseau. Son esprit mobile s'essayait à tout. Marat se livra pêle-mêle

à divers travaux de physique, notamment sur le feu et sur la lumière;

ses ambitieuses expériences n'allaient à rien de moins qu'à détrôner

les idées de Newton. Les Académies dédaignèrent ses travaux: il se

récria; un des savants de cette époque, M. Charles, le traita avec une

ironie méprisante; un duel s'ensuivit que Marat soutint vaillamment.

Engagé dans unn fausse voie, il y marcha droit et ferme. Si l'angle de

son esprit n'était pas assez ouvert pour embrasser tous les éléments de

la question, du moins les connaissances ne lui manquaient pas. Sa vie

n'était pas celle d'un aventurier ni d'un charlatan, mais d'un

inventeur malheureux. Le démon des découvertes le tourmentait. Ses

moeurs étaient réglées; il vivait de peu: la nourriture des bonzes, du

riz et quelques tasses de café à l'eau lui suffisaient. Sa manière de

vivre était bizarre, son tempérament volcanique. Il écrivait

continuellement, et gardait durant son travail une serviette mouillée

sur le front. Il y a un dernier livre de science que je signale à cause

de la concordance du titre avec le caractère de l'homme: _Recherches

sur l'électricité médicale_.--Marat fut dans la suite l'étincelle

électrique de la Révolution.

Avant l'ouverture des États généraux, Marat n'était point demeuré

étranger à la politique. Né en Suisse, il se vit entraîné tout jeune,

par les circonstances et par l'agitation de son esprit, dans le

mouvement qui se préparait. Il avait plusieurs fois voyagé; l'étude

qu'il fit de diverses constitutions, et qui ne lui montra que des

peuples courbés sous le poids de la misère et soumis à des lois

iniques, fortifia son horreur innée du despotisme. Il s'intéressa dès

lors à l'affranchissement de toutes les nations du globe.

En 1774, il avait couru en Angleterre. «J'avais été, dit-il, pour

influencer, au moyen d'un écrit, les élections du Parlement; j'y

travaillai pendant trois mois, vingt-une heures par jour; à peine si

j'en prenais deux de sommeil; et, pour me tenir éveillé, je fis un

usage si excessif de café à l'eau, que je faillis y laisser ma vie. Je

tombai dans une sorte d'anéantissement; toutes les facultés de mon âme

étaient étonnées; je restai treize jours en ce triste état dont je ne

sortis que par le secours de la musique.» Cet ouvrage était intitulé

_les Chaînes de l'esclavage_; mal écrit et d'une érudition commune, il

était cependant plein d'aperçus.

Le champ de la discussion sur les réformes sociales était ouvert: en

1778, Marat, toujours remuant, adressait à une société helvétique le

plan d'une législation criminelle. «A mesure, écrivait-il, que les

lumières se répandent, elles font changer l'opinion publique; peu à peu

les hommes viennent à connaître leurs droits; enfin ils veulent en

jouir; alors, alors seulement ils cherchent à devenir libres.» Marat se

montre surtout frappé, dans cet ouvrage, de l'inconvénient des

inégalités sociales qui s'opposent à l'exercice de la loi. La justice

humaine est comme la toile d'araignée: elle retient le moucheron et

laisse passer le chameau; c'est-à-dire que les délits du pauvre sont

punis outre mesure, tandis que les crimes des riches échappent à la

répression. Cet écrit est d'ailleurs un modèle de raison et d'humanité;

s'agit-il de _rendre le supplice exemplaire, l'auteur entend la voix de

la nature gémissante, son coeur se serre, la plume lui tombe des

mains._ Marat était donc préparé à une rénovation politique et sociale:

il l'attendait depuis des années.

«J'arrivai, dit-il, à la Révolution avec des connaissances très-variées

et un ardent amour des hommes. De tout temps, je n'ai pu soutenir le

spectacle d'une injustice sans me révolter; la vue des mauvais

traitements exercés par les nobles, dans les nombreux pays que j'ai

parcourus, avait fait bondir mon coeur comme le sentiment d'un outrage

personnel. A Genève, où je suis né; à Londres, où j'ai demeuré

longtemps; à Bordeaux, où j'ai vécu dix années; à Dublin, à Edimbourg,

à la Haye, à Utrecht, à Amsterdam, où j'ai voyagé; à Paris, où je

mourrai sans doute, j'ai toujours appelé de mes voeux une révolution

qui remettrait le peuple en puissance de ses droits.» Elle vint, cette

Révolution tant désirée.

«Le jour de l'ouverture des États généraux, s'écrie-t-il, fut pour moi

un jour de délivrance; j'entrevis que les hommes allaient redevenir

frères et mon coeur s'ouvrit à toutes les joies de l'espérance.

J'écrivis alors que la Révolution pouvait se faire sans verser une

goutte de sang.» L'organisation physique de Marat l'appelait bien

plutôt à la douceur et à la compassion qu'à la cruauté bestiale. Il

avait la fibre délicate, les joues tendues, les lèvres épaisses et

molles, les narines enflées, quelque chose d'un peu égaré dans les

yeux, mais sans colère.

«Marat, dit Fabre d'Églantine qui l'a connu, était fortement sensible,

et Marat était très-faible.»

Comme toutes les natures chétives, il avait un caractère crédule,

inquiet et soupçonneux; disposé à l'amour du genre humain, il gémissait

sur les noirs coeurs, les bassesses et les trahisons dont les hommes se

rendent coupables. Il serait sans doute plus court de déclarer ici,

avec la plupart des écrivains, que Marat était un _tigre altéré de

sang_; mais il faut que l'histoire se montre sans passion comme sans

faiblesse: elle est le tribunal de la conscience humaine.

Dans les premiers temps de la Révolution, Marat avait fondé une tribune

pour y défendre les droits du peuple et la cause des citoyens opprimés.

Il plaida d'abord cette cause avec une énergie modérée par l'espérance

du succès: mais bientôt il crut voir le mouvement dévier; des

obstacles, qu'il n'avait point prévus, surgirent l'un après l'autre;

les nobles dépossédés cherchèrent à entraver la marche de la Révolution

naissante: à cette vue, Marat, impatient et déconcerté, frémit. Il fit

alors des motions violentes, incendiaires. La sensibilité convulsive de

cet être frêle donnait, par instants, aux articles de _l'Ami du peuple_

la couleur d'une feuille imprimée avec du sang. On voudrait détruire

ces pages que regrettait peut-être, le lendemain, l'auteur revenu au

calme et à la conscience de ses devoirs.

Aucun sacrifice ne lui coûta pour assurer l'existence de son journal:

on en jugera. «Vous accusez le destin, écrivait-il au ministre Necker,

de la singularité des événements de votre vie. Que serait-ce si, comme

l'Ami du peuple, vous étiez le jouet des hommes et la victime de votre

patriotisme! Si, en proie à une maladie mortelle, vous aviez, comme

lui, renoncé à la conservation de vos jours pour éclairer le peuple sur

ses droits et sur les moyens de les recouvrer! Si, dès l'instant de

votre guérison, vous lui aviez consacré votre repos, vos veilles, votre

liberté! Si vous vous étiez réduit au pain et à l'eau pour consacrer à

la chose publique tout ce que vous possédiez! Si, pour défendre le

peuple, vous aviez fait la guerre à tous ses ennemis! Si, pour sauver

la classe des infortunés, vous étiez brouillé avec tout l'univers sans

même vous ménager un seul asile sous le soleil! Si, accusé tour à tour

d'être vendu aux ministres que vous démasquiez, au despote que vous

combattiez, aux grands que vous accabliez, aux sangsues de l'État

auxquelles vous vouliez faire rendre gorge; si, décrété tour à tour par

les jugeurs iniques dont vous auriez dénoncé les prévarications, par le

législateur dont vous démasqueriez les erreurs, les iniquités, les

desseins désastreux, les complots, la trahison; si, poursuivi par une

foule d'assassins armés contre vos jours, si, courant d'asile en asile,

vous vous étiez déterminé à vivre dans un souterrain pour sauver un

peuple insensible, aveugle, ingrat! Sans cesse menacé d'être tôt ou

tard la victime des hommes puissants auxquels j'ai fait la guerre, des

ambitieux que j'ai traversés, des fripons que j'ai démasqués; ignorant

le sort qui m'attend, et destiné peut-être à périr de misère dans un

hôpital, m'est-il arrivé comme à vous de me plaindre? Il faudrait être

bien peu philosophe, monsieur, pour ne pas sentir que c'est le cours

ordinaire des choses de la vie; il faudrait avoir bien peu d'élévation

dans l'âme, pour ne pas se consoler par l'espoir d'arracher, à ce prix,

vingt-cinq millions d'hommes à la tyrannie, à l'oppression, aux

vexations, à la misère, et de les faire enfin arriver au moment d'être

heureux.»

Cette feuille était nécessaire pour surveiller et démasquer les

principaux acteurs de la contre-révolution. Sans cesse sur la brèche,

Marat empêchait de relever les pierres de l'ancien régime; ombrageux,

il se piquait de connaître les hommes; _d'un coup d'oeil, il lisait au

fond des coeurs_. La vérité est qu'il ne se méprit guère sur les

intentions douteuses de Mirabeau, ni sur les traités secrets de ce

tribun avec le château. Marat, c'était l'âme de la défiance populaire.

A côté du fanatisme révolutionnaire, le fanatisme royaliste: trois mois

plus tard, le Châtelet avait à juger le marquis de Favras, qui avait

formé le projet d'enlever le roi et la famille royale, pour les

conduire a Péronne. Voici le plan du complot: rassembler les mécontents

des différentes provinces, donner entrée dans le royaume à des troupes

étrangères, et se mettre ainsi à la tête d'une contre-révolution.

[Note: Monsieur, depuis Louis XVIII, s'était mêlé sourdement et

timidement à cette conspiration contre l'État. Favras fit preuve de

courage et de fidélité en ne dénonçant pas son _auguste_ complice. Les

papiers relatifs à cette affaire furent remis plus tard à Louis XVIII

par madame du Cayla, et brûlés dans le tête-à-tête.]

Favras avait vécu en aventurier, il mourut en héros. Lorsqu'il sortit

du Châtelet, après s'être confessé, la foule qui encombrait les rues

battit des mains. Arrivé à la principale porte de Notre-Dame, il prit

avec beaucoup de sang-froid la torche ardente d'une main et de l'autre

son arrêt de mort qu'il lut lui-même d'un ton de voix assuré, nu-pieds,

nu-tête, en chemise et ayant la corde au cou. La joie du peuple accouru

sur son passage ne parut ni l'irriter ni l'affliger. En revenant de

Notre-Dame, le condamné avait pâli, mais sa contenance était toujours

ferme. De la Grève, Favras monta à l'Hôtel de Ville: il écrivit cinq à

six lettres et dicta lui-même son testament avec la tranquillité d'un

homme qui ne toucherait pas à ses derniers moments. La nuit était

survenue. Cependant la foule qui occupait les dehors de l'Hôtel de

Ville ne cessait de crier: _Favras! Favras!_ On distribua des lampions

sur la place; on en mit jusque sur la potence. Enfin le condamné

descendit de l'Hôtel de Ville, marchant d'un pas assuré. Au pied du

gibet, il éleva la voix, en disant: _Citoyens, je meurs innocent, priez

Dieu pour moi._ Arrivé à la moitié de l'échelle, il dit d'un ton aussi

élevé:

_Citoyens, je vous demande le secours de vos prières, je meurs

innocent_. Au dernier échelon, Favras répéta une troisième fois:

_Citoyens, je suis innocent, priez Dieu pour moi_; alors, se tournant

vers le bourreau: _Et toi, fais ton devoir_.

Une question commençait à jeter le trouble dans le sein de l'Assemblée

nationale, c'était celle des biens ecclésiastiques. Déjà plusieurs

membres avaient demandé qu'une partie des richesses du clergé fût

employée à l'amélioration des finances de l'État: rien de plus conforme

que ce projet à l'esprit de désintéressement et de sacrifice qui est

l'esprit même de l'Évangile. Tous les prêtres de bonne foi le

reconnurent. «L'Église, écrivait l'un d'eux, nous est représentée comme

arrachant son sein pour ses enfants; c'est là notre modèle. Allons

faire notre prière et disons: Grand Dieu, vous aviez donné beaucoup de

biens à nos frères, mais nous n'en sommes qu'usufruitiers; en bons

citoyens, nous les remettons à la nation de qui nous les tenons.» La

masse des ecclésiastiques se montrait fort éloignée de partager ces

généreux sentiments; la résistance venait surtout de la part des

évêques, entre les mains desquels étaient les richesses de l'Église de

France. Jusque-là le clergé n'avait point trop ouvertement opposé son

influence aux décisions de la majorité du pays: la concordance des

principes chrétiens et des idées révolutionnaires était assez manifeste

pour qu'on n'osât pas se couvrir de Dieu contre les nouveaux progrès de

l'esprit humain. Mais quand la Révolution eut tenu aux ministres du

culte le langage que Jésus lui-même tenait à un riche; quand elle leur

eut dit: «Laissez à l'État ce que vous possédez, puis venez et

suivez-moi,» oh! alors les visages se rembrunirent, et le haut clergé

s'en alla triste, courroucé.

La discussion sur les biens ecclésiastiques s'ouvrit le 31 octobre

1789.

Il y avait alors dans l'Église une noblesse, une classe moyenne, un

peuple; des riches, des aisés et des pauvres; tout cela contraire à

l'esprit de l'institution. Comment des prélats entourés d'un faste

insultant, des abbés coureurs de boudoirs, des moines oisifs et

endormis dans la mollesse, se seraient-ils soumis de bon coeur à un

nouvel ordre de choses qui leur retranchait de vastes domaines, de

riches abbayes, la possession de terres léguées par les âges

d'ignorance et de superstition? L'ambition des dépositaires infidèles

de l'Évangile ne savait pas même se renfermer dans le cadre des

dignités ecclésiastiques: ils avaient brigué partout les premières

places. «La religion veut, au contraire, déclarait Camille Desmoulins,

qu'ils aient le dernier rang. Le cahier de la ville d'Étain, après

avoir cité une foule de textes: _Que leur règne n'est pas de ce monde;

que s'ils veulent être les premiers dans l'autre, il faut qu'ils soient

les derniers dans celui-ci, etc._, leur fait ce dilemme admirable: Si

vous croyez à votre Évangile, mettez-vous à la dernière place qu'il

vous assigne; soyez du moins nos égaux; ou, si vous ne croyez pas un

mot de ce que vous dites, vous êtes donc des hypocrites et des fripons,

et nous vous donnons, très-révérendissime père en Dieu, monseigneur

l'archevêque de Paris, six cent mille livres de rentes pour vous moquer

de nous: _Quidquid dixeris argumentabor_.»

Le haut clergé aima mieux se retirer de la Révolution que de rompre ces

fatales attaches aux biens temporels, qui avaient amené dans l'Église

le déclin des croyances et la corruption des moeurs.

Des hommes de loi, profondément versés dans la science des décrétales

et des conciles; des abbés jansénistes, des ecclésiastiques connus par

la rectitude de leur jugement, démontrèrent que le clergé n'était pas

propriétaire, mais simple administrateur de ses biens, qui avaient été

donnés au culte et non aux prêtres; l'État pouvait donc en exiger la

restitution: mais quand même l'Église eût été réellement dépouillée,

ne devait-elle pas se tenir pour heureuse d'être allégée du fardeau de

ces richesses qui lui aliénaient le coeur des populations? Ne

devait-elle pas tout au moins se soumettre? N'est-il pas écrit dans

l'Évangile: «Si l'on veut enlever votre tunique, donnez aussi votre

manteau?»

Le haut clergé ne voulait rien céder: il réclama, protesta; au langage

irrité des évêques, on eût dit que rendre les biens, pour eux, c'était

rendre l'âme. Jésus se relevait à demi du tombeau tout chargé de liens,

et criait à ces indignes ministres: «Vous me déshonorez! Je vous ai dit

que mon royaume n'était pas de ce monde, et vous avez établi un État

dans l'État. Je vous ai dit: N'amassez point de trésors, _nolite

thesaurisare_, et vous avez mis tellement votre coeur dans les biens de

ce monde, que vous refusez de rendre aux hommes ce qu'ils vous ont

confié. Je vous renie devant mon père comme vous m'avez renié devant la

nation.»

Ce langage, quelques bons prêtres le firent entendre à la tribune: «Qui

oserait me dire, s'écriait le curé de Cuiseaux, que le tiers des biens

de l'Église a été donné aux pauvres; que l'autre tiers a été consacré à

l'entretien des églises; que les prêtres du second ordre ont été

équitablement salariés? Ainsi, depuis plus de cent trente ans, le

clergé a joui de soixante-dix millions de biens dont il n'était pas

propriétaire.»

L'abbé Gouttes s'écriait au milieu des murmures: «Vous n'y gagnerez

rien; je dirai la vérité. Je dirai qu'on aurait moins calomnié le

clergé et qu'on aurait béni la religion, si les ecclésiastiques se

fussent respectés davantage. Je dirai avec Fleury que, pendant les

persécutions, les prêtres, n'ayant pas l'administration de leur église,

étaient vraiment vertueux; mais les persécutions cessèrent. Alors ils

devinrent des pasteurs mercenaires, s'engraisseront de la substance de

leur troupeau, et l'abandonnèrent aux loups... Quand les législateurs

réprimeront les abus, quand ils supprimeront les bénéfices simples,

quand ils réduiront les ecclésiastiques à un traitement particulier...

les législateurs ne feront rien de mauvais; ils agiront, non comme des

hommes, mais comme des anges envoyés sur la terre pour rétablir dans

l'Église les vertus que la mauvaise distribution des biens en avait

exilées.»

La droite de l'Assemblée interrompait, trépignait, murmurait... «O

hommes de peu de foi! s'écria-t-il on se tournant de ce côté de

l'Assemblée, prenez-vous donc Jésus-Christ pour un avare ou pour un

voleur, que vous liiez si fort sa cause à celle des intérêts matériels?

Je vous dis, moi, que votre cupidité le dégoûte; vous faites rougir

Dieu!»

Les membres du haut clergé s'indignaient qu'on comparât leur richesse à

l'indigence des apôtres: les temps, selon eux, étaient changés; autres

moeurs; il fallait suivre le courant des sociétés humaines.--Et

pourquoi donc alors nous opposez-vous toujours l'immuabilité des

institutions de l'Église, quand on vous presse de marcher avec le

siècle?

A bout de raisons, le haut clergé insinuait qu'on en voulait à la

racine même du christianisme. Ici Charles Lameth rapproche

très-heureusement la Révolution et l'Évangile: il montre que l'une et

l'autre se rencontrent sur certains points: «Lorsque l'Assemblée

s'occupe d'assurer le culte public, est-ce le moment de présenter une

motion (la motion de dom Gerle) [Note: Dom Gerle, chartreux, membre du

club des Jacobins, bon coeur, mais tête faible, avait demandé que, pour

fermer la bouche à ceux qui calomniaient les sentiments religieux de

l'Assemblée, on déclarât la religion catholique, apostolique et

romaine, religion de la nation.] qui peut faire douter de ses

sentiments religieux? Ne les a-t-elle pas manifestés, quand elle a pris

pour base de ses décrets la morale et la religion? Qu'a fait

l'Assemblée nationale? Elle a fondé la constitution sur la fraternité

et sur l'amour des hommes; elle a, pour me servir des termes de

l'Écriture, «humilié les superbes»; elle a mis sous sa protection les

faibles et le peuple, dont les droits étaient méconnus, elle a enfin

réalisé, pour le bonheur des hommes, ces paroles de Jésus-Christ

lui-même, quand il a dit: «Les premiers deviendront les derniers, les

derniers deviendront les premiers.» Elle les a réalisées; car,

certainement, les personnes qui occupaient le premier rang dans la

société, qui possédaient les premiers emplois, ne les posséderont

plus.»

L'abolition des ordres monastiques, la vente des biens de l'Église et

la suppression des voeux furent décrétés; la nation se chargea des

frais de l'autel et de l'entretien des ministres. Il restait encore un

pas à faire; il fallait reconstituer l'Église sur ses antiques bases.

Une refonte générale de la discipline ecclésiastique était devenue

nécessaire. Les idées avaient pris, depuis deux siècles, une direction

nouvelle; les peuples avaient besoin d'une notion plus démocratique de

la Divinité; la formidable hiérarchie du clergé catholique avait fini

par masquer le ciel comme l'échelle de Jacob. Quel beau moment pour

l'Église, si, au lieu d'associer la foi à ses ambitions, à ses

intérêts, et de mêler Dieu dans sa querelle, elle eût renouvelé de fond

en comble l'édifice religieux! Se renouveler par les institutions,

c'est vivre.

Une singulière recrue vint au secours de la philosophie et du bon sens.

Je parle de Suzette Labrousse, une pauvre fille du Périgord; elle ne

venait pas, comme Jeanne d'Arc, sauver la France, mais l'Église.

Visionnaire, un peu folle, elle avait passé son enfance dans la

retraite et dans l'exaltation des pratiques religieuses: son coeur se

fondait au son des cloches, à un chant d'église ou à la vue d'un

crucifix. Elle entendait des voix qui l'avertissaient de sa mission. La

voilà qui abandonne tout, famille, pays; elle renonce à l'amour; elle

foule aux pieds les coquetteries et les délicatesses de son sexe: plus

de moelleuses étoffes, de la bure; plus de parures, de la cendre. Elle

éteint sa beauté, sa fraicheur, pour ne pas tenter les regards profanes

qui s'arrêteraient sur une enveloppe trop séduisante.

[Illustration: Les Cordeliers avaient posé deux sentinelles à la porte

de Marat.]

Cependant, que lui disait l'esprit? «L'Église doit rentrer dans sa

vérité primitive: toutes les cours romaines et épiscopales, ouvrages de

la cupidité des hommes, vont s'écrouler au premier jour. Dieu ne veut

plus tolérer ce colosse qui a effrayé les nations.» Les grands

événements qui commençaient à étonner l'Europe remuaient depuis

longtemps son cerveau halluciné. Elle arrive un jour à Paris, pieds

nus: «Le temps, dit-elle, où il faut que toute justice se fasse est

arrivé. Il ne résultera d'autre destruction que celle des préjugés et

de la cause des maux qui inondent toute la terre... Si on met du retard

à seconder mes vues, une saignée cruelle s'ensuivra.»

Le prodige fit du bruit: les évêques de l'Assemblée nationale, et

plusieurs membres du clergé de France, consultèrent Suzette Labrousse.

«Pour savoir la marche à tenir, leur disait-elle, il ne faut point être

savant: il ne faut qu'être bon. Le moment est venu de renoncer aux

bénéfices, aux dîmes, aux richesses, qui sont à l'Église ce que

l'ivraie est au bon grain. Réchauffons tous nos coeurs sans délai pour

réédifier à l'Être Suprême un nouveau corps resplendissant de lumière.»

La foi naïve de cette paysanne confondit l'orgueil et la sagesse des

docteurs.

Il s'agit bien de mysticisme! Pour juger sainement les faits, il faut

nous placer à un tout autre point de vue. La vente des propriétés

ecclésiastiques fut une question de droit. Les biens dont l'Église

n'était que dépositaire devaient retourner à la nation qui avait fait

le dépôt. De quel droit l'État s'emparait-il de ces biens? Les juristes

répondaient: _Du droit de déshérence_. Le clergé cessant d'être une

corporation avait perdu la qualité de propriétaire; l'État lui

succédait. Le gouvernement fut donc autorisé, par un décret de la

Constituante, à vendre les domaines de l'Église jusqu'à concurrence de

quatre cents millions. L'État s'engageait, de son côté, à pourvoir aux

besoins des ministres du culte et au soulagement des pauvres.

La France courait-elle à l'abîme? La Révolution était entourée

d'ennemis: les membres de l'aristocratie, détruite et dispersée,

cherchaient à se reformer au delà du Rhin en un corps d'armée. Trop

faibles pour agir seuls, les émigrés prétendaient soulever en leur

faveur les puissances voisines et rentrer avec elles, en France, les

armes à la main. Leur plan était de délivrer Louis XVI, qu'ils

affectaient de croire prisonnier de la Révolution: le pays insurgé

devait alors être sévèrement puni et le gouvernement rendu à sa forme

primitive. Les mauvaises dispositions des princes et des souverains

étrangers envers les révolutionnaires favorisaient beaucoup les

entreprises de la noblesse française. L'horizon diplomatique était

chargé de nuages. Un cordon _sanitaire_ se formait de tous côtés, sur

les frontières, pour empêcher le développement du mal français; on

appelait ainsi cet enthousiasme de la liberté qui, pour des spectateurs

froids, avait les caractères d'une véritable fièvre. La France

cependant ne pouvait reculer. Un homme peut bien, quand la paix

générale du monde l'exige, retenir la vérité en lui-même; un peuple,

non. L'existence de la Révolution importait à l'univers; il fallait que

la France se sacrifiât, au besoin, pour propager ses idées. Les

peuples, en l'attaquant, s'attaqueraient eux-mêmes: mais il était à

craindre qu'une longue pratique de la servitude n'étouffât dans leur

coeur la voix des intérêts les plus sacrés.

Ces réflexions roulaient dans la tête des révolutionnaires, quand

l'Assemblée nationale ouvrit sa discussion sur le droit du déclarer la

paix ou la guerre. A qui ce droit doit-il appartenir? Les courtisans

répondaient: Au roi; les démocrates disaient: A l'Assemblée

législative.

A la tête de ceux qui professaient cette dernière opinion était

Robespierre.

«Pouvez-vous ne pas croire, s'écria-t-il, que la guerre est un moyen de

défendre le pouvoir arbitraire contre les nations? Il peut se présenter

différents partis à prendre. Je suppose qu'au lieu de vous engager dans

une guerre dont vous ne connaissez pas les motifs, vous vouliez

maintenir la paix; qu'au lieu d'accorder des subsides, d'autoriser des

armements, vous croyiez devoir faire une grande démarche et montrer une

grande loyauté. Par exemple, si vous manifestiez aux nations que,

suivant les principes bien différents de ceux qui ont fait le malheur

des peuples, la nation française, contente d'être libre, ne veut

s'engager dans aucune guerre et veut vivre, avec toutes les nations,

dans cette fraternité qu'avait commandée la nature. Il est de l'intérêt

des nations de protéger la nation française, parce que c'est de la

France que doivent partir la liberté et le bonheur du monde.»

Paix avec tous les peuples de la terre, tant que la France ne serait

point attaquée, tel était, comme on le verra plus tard, l'idée fixe de

toute sa vie. La guerre offensive était contraire à tous les principes

de la démocratie. La France d'alors n'avait nulle intention d'étendre

son territoire, nulle ambition de race; elle voulait se donner pour

forteresses la paix et la fraternité.

La Révolution naissante voulait étendre les principes de la justice aux

relations internationales. Les peuples doivent se traiter en frères;

l'un d'eux ne doit pas faire aux autres ce qu'il ne voudrait pas qu'on

lui fit.

Dans cette discussion solennelle, certains hommes mirent au jour leurs

pensées secrètes, et la discussion du droit de paix et de guerre eut

pour résultat de démasquer Mirabeau. Ce grand homme indigne de ce nom

passa timidement à la cour et à la contre-révolution. Les feuilles

publiques le dénoncèrent; tout Paris fermenta. Camille Desmoulins, qui

l'avait le plus aimé, se déchaîna contre lui: «Tu as beau me dire que

tu n'as pas été corrompu, que tu n'as pas reçu d'or, j'ai entendu la

motion. Si tu en as reçu, je le méprise; si tu n'en as pas reçu, c'est

bien pis, je l'ai en horreur.» Pendant ce temps-là, Mirabeau louait un

hôtel, achetait de l'argenterie et tenait table ouverte.

L'Assemblée nationale avait eu la délicatesse d'inviter Louis XVI à

fixer lui-même sa liste civile: il lui demanda 25 millions; _le pauvre

homme!_ Quatre députés seulement osèrent, dans le vote par assis et

levé, refuser une somme si exorbitante; l'un de ces quatre était l'abbé

Grégoire.

La nuit du 4 août avait mis la cognée à l'arbre du régime féodal; mais

la noblesse se soutenait encore par le prestige de ses titres

nobiliaires, _stat magni nominis umbra_. Cette ombre même devait

disparaître devant la Constitution. L'aristocratie de l'ancien régime

légua, cette fois, un grand exemple à toutes les aristocraties futures:

elle s'exécuta elle-même simplement, gravement, et avec ce je ne sais

quoi d'exquis dans les formes que donne la pratique du monde. On vit un

de Noailles, un Montmorency, combattre les pâles arguments d'un petit

abbé Maury, avec toute la supériorité que donne la dignité du sacrifice

et du désintéressement.

«Anéantissons, s'écriait M. de Noailles, ces vains titres, enfants de

l'orgueil et de la vanité. Ne reconnaissons de distinction que celle

des vertus. Dit-on le marquis de Franklin, le comte Washington, le

baron Fox? On dit Benjamin Franklin, Fox, Washington. Ces noms n'ont

pas besoin de qualification pour qu'on les retienne; on ne les prononce

jamais sans admiration. J'appuie donc de toutes mes forces les diverses

propositions qui ont été faites. Je demande en outre que désormais

l'encens soit réservé à la Divinité. [Note: L'usage d'encenser le

seigneur du lieu était établi dans les paroisses.] Je supplierai aussi

l'Assemblée d'arrêter ses regards sur une classe de citoyens jusqu'à

présent avilie, et je demanderai qu'à l'avenir on ne porte plus de

livrée.»

Parmi les plus ardents révolutionnaires, il y en avait d'engagés

personnellement au maintien de ces titres. Ils ne daignèrent pas même

parler contre ces distinctions antisociales, qui étaient mortes depuis

longtemps dans leur coeur; ils laissèrent faire. Le décret passa au

milieu des applaudissements. Il me semble entendre, parmi ces

claquements de mains, une voix qui retentit du bout du monde à l'autre.

«Elle est tombée, elle est tombée, la grande Babylone des nations,

cette féodalité qui buvait le vin et le sang du peuple, ce colosse aux

pieds d'argile, qui s'affaisse lui-même sous le poids de son

injustice!»

Un homme blâma pourtant la décision de l'Assemblée, relative aux titres

nobiliaires, et, qui le croirait? cet homme était Marat.

Voici ses raisons: «C'était bien fait, sans doute, écrivait-il dans

_l'Ami du peuple_, d'anéantir les ordres privilégiés; rien de mieux que

de les avoir dépouillés de leurs prérogatives oppressives; mais il

fallait leur laisser leurs hochets, leurs titres, et les charger

seulement de fortes redevances. Qui doute que leur abolition n'ait été

décrétée pour entretenir dans l'État un foyer de discordes? C'est à la

prochaine législature de l'éteindre en rétablissant ces hochets. La

plupart des noms que portent aujourd'hui les jadis nobles sont des noms

de terres titrées: ces noms sont à leurs yeux la plus chère portion de

l'héritage de leurs pères; ils font leur gloire et leur consolation

dans l'adversité; plutôt que de se soumettre à les quitter, ils

braveront mille morts. Ce que je dis de leur nom, je le dis de leurs

décorations et de leurs titres. Quelle démence de vouloir les

contraindre à les abandonner! Quoi! l'Assemblée nationale, avant que

les lumières de la philosophie aient pénétré tous les esprits de la

vraie grandeur de l'homme, sape barbarement un édifice pompeux qu'a

élevé la gloire et qu'a respecté le temps! Elle veut que, sans frémir

de honte et de fureur, un Montmorency reprenne le nom de B....., et

cesse de se qualifier du titre de premier baron chrétien; elle veut

que, sans mourir de douleur, les descendants de ce Villars, qui sauva

la France du joug autrichien, se contentent d'un nom tout net, qui les

confond avec le vendeur de chandelles ou le crocheteur du coin! Non,

non! quoi qu'ils aient pu faire, ils ne détruiront jamais ni les

rapports de la nature ni les rapports de la société. Un duc sera

toujours un duc pour ses valets. Sans doute la doctrine de l'égalité

parfaite devait être reçue avec enthousiasme de l'aveugle multitude,

toujours menée par des mots; qu'on juge de l'ivresse d'un porteur

d'eau, qui se croit l'égal d'un duc ou d'un maréchal de France... Mais

ce que je ne puis concevoir, c'est qu'il ne se soit trouvé personne

dans le sénat de la nation, qui ait senti les inconvénients de cette

doctrine, et qui en ait prévu les funestes effets sur la sûreté et la

tranquillité publiques. Qu'y a gagné, d'ailleurs, le pauvre peuple? Il

n'a cessé de ramper devant l'héritier d'un grand nom que pour ramper

devant un nouveau parvenu cent fois plus indigne... Ah! puisqu'il est

né pour l'humiliation, mieux valait l'abaisser devant un maréchal de

France qui avait reçu de l'éducation que devant un grippe-sous paré de

son écharpe tricolore. Tout ce que la Constitution fait avec tyrannie,

elle pouvait le faire avec douceur et prudence. Au lieu d'anéantir les

ordres du roi et la noblesse, elle pouvait les laisser s'éteindre...

Voici ma profession de foi: La Révolution a rendu ennemis du peuple

tous les ordres privilégiés... Je dis qu'il faut les ramener par la

justice, qu'il faut empêcher les jadis nobles de se regarder comme des

étrangers dans l'État, en cessant de les dépouiller de leurs titres. Je

sais qu'en proposant ce conseil je m'expose à la défaveur du peuple;

mais je serais indigne du glorieux titre de son défenseur, si un lâche

retour sur moi-même me fermait la bouche en présence de la justice et

de la vérité.» Ce langage extraordinaire fit alors accuser Marat de

_royalisme_; ses ennemis répandirent même le bruit qu'il s'était vendu

à la cour. La vérité est que l'Ami du peuple, comme tous les écrivains

démocrates, voyait avec peine se former, sur les ruines du régime

féodal, une aristocratie d'argent. Il réclamait une fusion réelle de

tous les citoyens en un corps de nation, non un simple déplacement des

anciens priviléges.

L'Assemblée nationale, nous devons le reconnaître, ne perdait point son

temps en discussions frivoles: quelques mois lui avaient suffi pour

réorganiser la France; elle l'avait divisée (15 janvier 1789) en 83

départements, qui tiraient leurs noms de la configuration même du sol,

des montagnes et des rivières; elle avait couvert le pays de

municipalités et d'assemblées électorales, où devaient être admis tous

ceux qui payaient, en contribution, la valeur de trois journées de

travail, créé un papier-monnaie pour faciliter la vente des biens

ecclésiastiques, détruit les parlements, délégué le pouvoir judiciaire

à des juges salariés par la nation. Au milieu de ces travaux, elle fut

plus d'une fois interrompue par les troubles des provinces; l'esprit

royaliste agitait le Midi; la lutte des croyances religieuses

commençait à remuer l'Ouest; de tous ces côtés, l'ancienne constitution

des provinces, encore mal effacée, servait de ferment aux germes d'une

guerre civile. «A Montauban, dit Loustalot, l'aristocratie militaire,

ecclésiastique et judiciaire a fait périr, dans un quart d'heure, plus

de citoyens que vingt-trois millions d'hommes n'en ont immolé dans une

grande révolution où ils avaient à se venger de quatre siècles de

malheurs et d'outrages.» Incroyable aveuglement des préjugés: la France

se soulevait contre son propre bonheur.

Malgré les maux inséparables de tout enfantement politique, la

situation du plus grand nombre des citoyens s'était améliorée: dans

l'ordre civil, le paysan n'était plus un être taillable et corvéable à

merci; dans l'Église, si les bénéficiers et les prélats avaient été

obligés de retrancher leur luxe, les curés de campagne jouissaient au

moins du nécessaire: c'est la Révolution qui a donné du pain au clergé

inférieur. De toutes parts, les inégalités sociales, causes de la

misère et de l'ignorance, disparaissaient. La France courait à une

nouvelle distribution du territoire et de la fortune publique. Les

bornes des États ne limitaient même plus cette secousse vers l'unité.

Franklin mourut: l'Assemblée nationale porta le deuil pendant trois

jours. En s'associant à la douleur de l'Amérique, les révolutionnaires

français montrèrent qu'ils étaient citoyens du monde entier: un grand

homme n'appartient pas seulement à son pays mais au genre humain qu'il

éclaire de ses lumières.

Comment s'expliquer qu'au milieu de cette diffusion de lumières on

continuât de faire la guerre aux écrivains? Fréron était emprisonné,

Marat traqué, Loustalot inquiété; une amende de dix mille livres,

nouvelle épée de Damoclès, était suspendue sur la tête de Camille. Ne

pouvant les vaincre, on essaya de les séduire. Les ouvriers de

corruption en furent pour leur peine; Camille, cette tête si facile à

griser, résista aux narcotiques et aux promesses; ivresse pour ivresse,

il préféra celle de la Révolution. Jamais Desmoulins n'avait montré

tant de verve, d'originalité, d'assurance, qu'en face de cette

conspiration contre la presse. «Je vois bien, dit-il, que pour faire un

journal libre, et ne point craindre les assignations ni les juges

corrompus, il faut renoncer à être citoyen actif, suivre le précepte de

l'Évangile, _donner ce qu'on a, ne tenir à rien_, et se retirer dans un

grenier ou dans un tonneau insaisissable, et je suis bien déterminé à

prendre ce parti, plutôt que de trahir la vérité et ma conscience.

--Oui, je viens de prendre ce parti; je me suis débarrassé

du peu que j'avais acquis par mes veilles, et d'un pécule que je puis

bien appeler _quasi castrense_. A présent, viennent les huissiers!

Quand ils viendront, j'échapperai à l'inquisition, comme le moucheron à

la toile d'araignée, en passant au travers. Je bénis la tempête qui m'a

fait jeter dans la mer les instruments de ma servitude; maintenant je

me sens libre comme _Bias_. Je révélerai toute la corruption de

l'Assemblée nationale. Je déclare, je jure qu'ils m'ont offert une

place dans la municipalité, qu'ils m'ont dit avoir la parole de Bailly

et de Lafayette. J'ai compris par leurs menaces qu'ils disposaient de

_Talon_ et de son Châtelet, et, par leurs promesses, qu'ils disposaient

des places de la municipalité et des grâces de la cour. Oui, citoyens,

je vous dénonce que déjà vous êtes à l'encan; on marchande le silence

ou l'appui de vos défenseurs. A la suite d'un repas où l'on avait

affaibli ma raison, en prodiguant les vins, et amolli mon courage, en

m'offrant une image du bonheur qui n'est point sur la terre et dont ils

ne voient pas que le dédommagement ne peut être que dans la probité, le

témoignage de la conscience et l'estime de soi-même; après m'avoir

ainsi préparé à recevoir les impressions qu'on voulait me faire

prendre, n'osant pas me proposer de professer d'autres principes, on

m'a proposé une place de mille écus, de deux mille écus... Pardon,

chers concitoyens, si je ne me suis point levé avec horreur, et si je

n'ai point dénoncé ces offres. J'aurais trahi l'hospitalité, la

sainteté de la table... Que le peuple soit averti qu'on marchande les

journalistes, qu'on dispose à l'avance des places de la municipalité,

qu'on engage la parole de Bailly et de Lafayette.» Loustalot fit aussi

son manifeste. «Voyons qui de nous, s'écriait-il, sera le meilleur

citoyen?» Camille releva le gant: «Je veux lutter avec vous de civisme.

Il ne reste plus de sacrifices à faire après ceux que j'ai faits; mais

je sacrifierais, s'il le faut, au bien public jusqu'à ma réputation.

Qu'on m'assigne, qu'on me décrète, qu'on m'outrage, qu'on me calomnie

indignement, j'immolerai jusqu'à l'estime des hommes, je ne craindrai

ni les coups d'autorité ni le coup des lois; je serai au-dessus des

honneurs et de la misère; je ne cesserai d'abreuver l'esprit public de

la vérité et des bons principes; la lâche désertion de quelques

journalistes, la pusillanimité du plus grand nombre, ne m'ébranlera

pas, et je vous suivrai jusqu'à la ciguë.» Tel était alors le

dévouement de quelques journalistes.

La Révolution avait promis de relever tous les abaissements. Ne

devait-elle point alors tendre la main aux juifs, aux protestants? ne

devait-elle pas écarter de la tête des comédiens un préjugé funeste?

Talma ayant rencontré, à propos de son mariage, de la part de l'Église,

une résistance que n'avait pu vaincre le progrès des idées, saisit

l'Assemblée nationale de sa plainte. «J'implore, lui écrivait-il dans

une lettre, le secours de la loi constitutionnelle et je réclame les

droits de citoyen qu'elle ne m'a point ravis, puisqu'elle ne prononce

aucun titre d'exclusion contre ceux qui embrassent la carrière du

théâtre. J'ai fait choix d'une compagne à laquelle je veux m'unir par

les liens du mariage; mon père m'a donné son consentement; je me suis

présenté devant le curé de Saint-Sulpice pour la publication de mes

bans. Après un premier refus, je lui ai fait faire une sommation par

acte extra-judiciaire. Il a répondu à l'huissier qu'il avait cru de sa

prudence d'en référer à ses supérieurs, qui lui ont rappelé les règles

canoniques auxquelles il doit obéir, et qui défendent de donner à un

comédien le sacrement de mariage, avant d'avoir obtenu de sa part une

renonciation à son état... Je me prosterne devant Dieu; je professe la

religion catholique, apostolique et romaine... Comment cette religion

peut-elle autoriser le dérèglement des moeurs?... J'aurais pu, sans

doute, faire une renonciation et reprendre le lendemain mon état; mais

je ne veux point me montrer indigne de la religion qu'on invoque contre

moi, indigne du bienfait de la Constitution, en accusant vos décrets

d'erreur et vos lois d'impuissance.» Robespierre dans un excellent

discours défendit la cause des comédiens contre l'intolérance

religieuse. «Il était bon, dit-il, qu'un membre de cette Assemblée vînt

réclamer on faveur d'une classe trop longtemps opprimée. Les comédiens

mériteront davantage l'estime publique, quand un absurde préjugé ne

s'opposera plus à ce qu'ils l'obtiennent; alors les vertus des

individus contribueront à épurer les spectacles, et les théâtres

deviendront des écoles publiques de principes, de bonnes moeurs et de

patriotisme.» Ce langage était celui de la raison et contribua sans

doute à adoucir les préjugés qui régnaient autrefois contre les

acteurs. Molière, du fond de sa tombe, dut remercier l'orateur et cette

grande Révolution qui venait rappeler tous les Français, tous les

habitants de la terre à la dignité d'hommes et de citoyens.

Une question encore plus grave que la vente des biens ecclésiastiques

était la constitution civile du clergé.

X

Constitution civile du clergé.--Fête de la Fédération.

Une assemblée laïque avait-elle le droit de modifier les institutions

religieuses, et de les mettre en harmonie avec les nouvelles

institutions du pays? Les uns disaient oui; les autres, non. Les

partisans de cette réforme s'appuyaient sur un argument très-fort:

l'État pouvait-il tolérer, à côté de lui, une puissance rivale qui

échappait à son contrôle? On crut tourner la difficulté en décidant que

la constitution civile du clergé serait l'oeuvre du clergé lui-même. Le

comité chargé de rédiger le projet de loi se composait presque tout

entier d'ecclésiastiques, dont quelques-uns étaient jansénistes. Ce

comité, je dirais presque ce concile de la foi nouvelle, délibérait

presque tous les jours. Les vivants et les morts illustres, Fénelon,

Pascal, Mably, assistaient en quelque sorte aux débats. De ce travail

préparatoire sortit un plan de constitution ecclésiastique, calqué sur

la constitution politique du pays. Enfin la discussion s'ouvrit au mois

de juin 1790. Plusieurs membres du haut clergé cherchèrent à déplacer

la question, en défendant des dogmes qui n'étaient point attaqués. Ces

casuistes s'enveloppèrent dans une discussion obscure: les fantômes ne

soulèvent que des ténèbres. Robespierre alors se leva: cet orateur

avait autant de rectitude dans l'esprit que de droiture dans le coeur.

Lui qu'on a souvent accusé d'avoir conservé un faible pour le clergé se

montra, dans cette circonstance, un véritable homme d'État,

parfaitement libre et dégagé de tout esprit de secte. «Les prêtres,

dit-il, sont, dans l'ordre social, de véritables magistrats destinés au

maintien et au service du culte. De ces notions simples dérivent tous

les principes; j'en présenterai trois qui se rapportent aux trois

chapitres du plan du comité. Premier principe: toutes les fonctions

publiques sont d'institution sociale; elles ont pour but l'ordre et le

bonheur de la société; il s'ensuit qu'il ne peut exister, dans la

société, aucune fonction qui ne soit utile. Devant cette maxime

disparaissent les bénéfices et les établissements sans objet. On ne

doit conserver en France que des évêques et des curés. Second principe:

les officiers ecclésiastiques étant institués pour le bonheur des

hommes et pour le bien du peuple, il s'ensuit que le peuple doit les

nommer. Troisième principe; les officiers ecclésiastiques étant établis

pour le bien de la société, il s'ensuit que la mesure de leur

traitement doit être subordonnée à l'intérêt et à l'utilité générale,

et non au désir de gratifier et d'enrichir ceux qui doivent exercer ces

fonctions. Ces trois principes renferment la justification complète du

projet du comité. J'ajouterai une observation d'une grande importance,

et que j'aurais peut-être dû présenter d'abord: quand il s'agit de

fixer la constitution ecclésiastique, c'est-à-dire les rapports des

ministres de cette public avec la société, il faut donner à ces

magistrats, à ces officiers publics, des motifs qui unissent plus

particulièrement leur intérêt à l'intérêt public. Il est donc

nécessaire d'attacher les prêtres à la société par tous les liens,

en...

[Illustration: Fête de la Fédération au Champ-de-Mars.]

Ici l'orateur est interrompu par un mélange de murmures et

d'applaudissements; il allait parler du mariage des prêtres.

Robespierre prit part deux autres fois à la discussion des matières

ecclésiastiques: «Ni les assemblées administratives ni le clergé ne

peuvent concourir à l'élection des évêques: la seule élection

constitutionnelle, c'est celle qui vous a été proposée par le comité.

Quand on dit que cet article contrevient à l'esprit de piété, qu'il est

contraire aux principes du bon sens, que le peuple est trop corrompu

pour faire de bonnes élections, ne s'aperçoit-on pas que cet

inconvénient est relatif à toutes les élections possibles, que le

clergé n'est pas plus pur que le peuple lui-même? Je vote pour le

peuple.»

Il faudrait citer tout au long ces deux discours, pour donner une juste

idée de la manière dont le disciple de J.-J. Rousseau envisageait cette

délicate question. Contentons-nous cependant de quelques extraits.

«L'auteur pauvre et bienfaisant de la religion, dit-il, a recommandé au

riche de partager ses richesses avec les indigents; il a voulu que ses

ministres fussent pauvres; il savait qu'ils seraient corrompus par les

richesses; il savait que les plus riches ne sont pas les plus généreux,

que ceux qui sont séparés des misères de l'humanité ne compatissent

guère à ces misères, et que par leur luxe et par les besoins attachés à

leur richesse ils sont souvent pauvres au sein même de l'abondance.»

Robespierre, à la fin, fut simple et touchant; il s'agissait d'une

question d'humanité. «J'invoque, s'écria-t-il, la justice de

l'Assemblée en faveur des ecclésiastiques qui ont vieilli dans le

ministère et qui, à la suite d'une longue carrière, n'ont recueilli de

leurs travaux que des infirmités. Ils ont aussi pour eux le titre

d'ecclésiastiques et quelque chose de plus, l'indigence. Je demande que

l'Assemblée déclare qu'elle pourvoira à la subsistance des

ecclésiastiques de soixante-dix-ans, qui n'ont ni pensions ni

bénéfices.» La Révolution était tenue d'établir la justice et la

miséricorde dans l'Église, comme dans la société.

La discussion fut orageuse: les évêques n'attendaient que ce moment

pour éclater. Ils crièrent à l'hérésie, au scandale; mais l'abbé

Gouttes, au nom des membres du comité ecclésiastique: «Je fais

profession d'aimer, d'honorer la religion, et de verser, s'il le faut,

tout mon sang pour elle.» Les curés de l'Assemblée font la même

déclaration de foi. Au même instant, l'évêque de Clermont, furieux,

sort de la salle à la tête des autres évêques et de tous les membres

dissidents. «Je vote, dit alors l'abbé Grégoire, sous l'oeil de Dieu.»

Le décret passa. «Nulle considération, s'écrie aussitôt ce prêtre

vertueux, ne peut suspendre l'émission de notre serment. Nous formons

des voeux sincères pour que, dans toute l'étendue de l'empire, nos

confrères, calmant leurs inquiétudes, s'empressent de remplir un devoir

de patriotisme, si propre à porter la paix dans le royaume, et à

cimenter l'union entre les pasteurs et les ouailles!» Resté à la

tribune, il y prononce alors le premier, aux applaudissements de

l'Assemblée, le fameux serment constitutionnel: «Je jure d'être fidèle

à la nation, à la loi et au roi.»

L'Assemblée nationale venait de rappeler l'Église à la simplicité des

premiers temps, à l'élection des évêques et des curés par les fidèles.

Elle n'avait touché ni aux dogmes ni aux croyances, et pourtant une

grande agitation cléricale se répandit dans toute la France. Les

ministres d'une religion de paix ainsi, qu'ils s'intitulent eux-mêmes,

fomentèrent dans l'Église un schisme qui devait déchirer l'unité de

l'État. Un abîme de dissentiments séparait les prêtres assermentés des

prêtres inassermentés. Les évêques sonnèrent l'alarme dans leurs

diocèses. Un assez grand nombre de prélats émigrèrent à l'étranger. Des

curés abandonnèrent leurs fonctions, aimant mieux vivre d'aumônes que

de recevoir la rétribution accordée par le gouvernement

constitutionnel. La pitié des femmes les accompagna dans leur retraite;

elles suivaient avec attendrissement ces vieillards réduits à dire la

messe dans le creux des rochers, dans les maisons particulières, au

coin des bois. On en est même à se demander si la constitution civile

du clergé ne fut pas une des fautes de la Révolution Française. Sans

doute l'État avait le droit de courber sous sa main toutes les

résistances; mais il s'attaquait, cette fois, à des hommes qui

regardaient leurs croyances comme antérieures et supérieures à tous les

droits politiques. Réconcilier le clergé avec les principes de 89 était

un rêve; intervenir dans ses affaires était un danger. Y avait-il une

autre solution? personne alors ne la proposa.

Au moment où cette querelle du clergé semait la discorde dans les

villes et dans les campagnes, tous les esprits vraiment philosophiques

tendaient, au contraire, vers l'unité. Une scène étrange et curieuse se

passa au sein même de l'Assemblée constituante. Au moment où l'on s'y

attendait le moins, les portes de la salle s'ouvrent: c'est une

députation d'Anglais, de Prussiens, de Siciliens, de Hollandais, de

Russes, de Polonais, d'Allemands, de Suédois, d'Italiens, d'Espagnols,

de Brabançons, de Liégeois, d'Avignonnais, de Suisses, de Genevois,

d'Indiens, d'Arabes, qui tous viennent, conduits par l'étoile de la

liberté, adorer la Révolution au berceau.--Ces étrangers, à la tête

desquels marche l'orateur Clootz, demandent la faveur d'être admis à la

fête qui se prépare dans le Champ-de-Mars, pour l'anniversaire du 11

juillet; «La trompette, dit Clootz, qui sonne la résurrection d'un

grand peuple, a retenti aux quatre coins du monde, et les chants de

vingt millions d'hommes libres ont réveillé les peuples ensevelis dans

un long esclavage.» Ainsi s'accomplissait le mot de Volney, dans la

discussion du droit de paix et de guerre: «Jusqu'à ce moment vous avez

délibéré dans la France et pour la France: aujourd'hui vous allez

délibérer pour l'univers et dans l'univers.»

Ce cosmopolitisme n'était peut-être pas de très-bon aloi. Avant de

constituer l'unité du genre humain, ne fallait-il point fonder l'unité

national? Aussi la deputation fut-elle accueillie froidement.

Quel était pourtant le caractère de la grande solennité qui se

préparait au Champ-de-Mars?

Depuis quelque temps, on avait conçu l'idée d'une confédération

générale, qui devait réunir les drapeaux de toutes les gardes

nationales du royaume.

Ce mouvement était parti des provinces: l'égoïsme de localité cédait

dans toute la France à l'entraînement de l'esprit public: les citoyens

régénérés avaient besoin de se voir, de se connaître; ils se

cherchaient; plus de divisions; une grande famille liée par les mêmes

sentiments. On avait choisi le Champ-de-Mars pour le théâtre de la

fête; mais ce théâtre était lui-même à construire. Quinze mille

ouvriers travaillaient depuis quelques jours à relever les terres, de

chaque côté du Champ, en vastes talus qui devaient supporter la masse

des spectateurs. Cependant le bruit circule que l'ouvrage n'avance pas;

l'inquiétude se répand dans tous les quartiers de la ville. On se

transporte aussitôt sur les lieux. Il n'y a qu'un cri: «Mettons-nous-y

tous.»

A l'instant même, une armée de cent cinquante mille travailleurs

accourt; le Champ est transformé en un immense atelier national. Les

bataillons de la garde nationale, les citoyens de tout rang, de tout

âge, arrivent armés de pelles et de pioches. Les invalides, auxquels il

reste un bras, une jambe, remuent vaillamment la terre; ceux d'entre

eux qui sont aveugles aident à tirer les tombereaux. Les femmes, que

l'oisiveté du dimanche avait amenées sur le théâtre de ces joyeux

travaux, oublient tout à coup leur sexe, leurs atours; elles disputent

aux hommes les instruments pénibles; de blanches et fines mains

enfoncent la bêche, poussent la brouette. La nuit sépare cette

laborieuse famille, mais l'aurore qui suit la trouve déjà rassemblée.

Les femmes reviennent; déjà leur teint est légèrement bruni au service

de la patrie; elles mettent de la grâce dans leur ardeur à l'ouvrage;

leur simple vue repose des fatigues, leur exemple encourage. Des

prêtres, des moines se mêlent dans les bandes: les chartreux

transportent la terre en silence et avec un pieux recueillement; les

enfants font, à travers tout cela, l'école buissonnière; leurs bras

tremblants ou débiles aident à charger les fardeaux; leur gaieté trompe

la longueur des heures de travail.

Le nombre de travailleurs augmente d'heure en heure: les outils

manquent; tout à coup les chapeaux, les tabliers suppléent aux

brouettes; l'émulation du dévouement invente des instruments nouveaux.

Au milieu de cette population ouvrière, on distingue les bras rompus

depuis longtemps à la fatigue, les mains de fer créées par l'industrie.

Les imprimeurs avaient inscrit sur leur drapeau: _Imprimerie, premier

flambeau de la liberté!_ Ceux de Prudhomme s'étaient fait, pour se

reconnaître, des bonnets de papier avec les couvertures des

_Révolutions de Paris_; ils sont accueillis à leur arrivée par des

applaudissements. Les riches apportent le sacrifice de leur mollesse et

de leur oisiveté, les femmes de leur beauté craintive et douillette: le

pauvre, chose plus grave, chose sainte! apporte son temps.

«Je n'oublierai pas les colporteurs, dit Camille Desmoulins. Voulant

surpasser les autres corps, et voués plus particulièrement à la chose

publique, ils avaient arrêté de consacrer toute une journée à

l'amélioration des travaux. Paris s'étonna de ne point entendre, dès le

matin, les cris familiers de ces douze cents réveille-matin, et ce

silence avertit la ville et les faubourgs que ces patriotes piochaient

dans la plaine de Grenelle.»

Un ordre admirable, suprême, règne dans toute cette foule: trois cent

mille bras, une seule âme! Les outils remuent, bouleversent le

Champ-de-Mars; le gazon du milieu est soulevé, les tertres latéraux se

dessinent en amphithéâtre. Nulle police; à quoi bon? Un jeune homme

arrive, ôte son habit, jette dessus ses deux montres, prend une pioche

et va travailler au loin.--Mais vos deux montres?--Oh! l'on ne se

défie pas de ses frères!--Et ce dépôt, laissé au sable et aux cailloux,

est gardé par la moralité publique. Les jeux se mêlent de temps en

temps au travail: le tombereau qui part plein de terre revient orné de

branchages, et chargé de groupes de jeunes gens et de jolies femmes qui

auparavant aidaient à le traîner. Il pleut: l'eau du ciel, tout

abondante qu'elle soit, ne refroidit pas l'enthousiasme. Le soir, on se

rassemble avant de se retirer; une branche d'arbre sert d'étendard, un

tambour, un fifre ouvre la marche. Les fêtes de Saturne et de Rhée

étaient revenues: à la veille de jurer le pacte fédéral, les citoyens

français contractent une alliance utile et sacrée, l'alliance avec la

terre.

La presse, toujours ouverte aux alarmes, ne partageait qu'à demi la

joie et la confiance des travailleurs. «Surtout, leur disait-elle,

n'adorez pas!» Cette recommandation s'adressait au caractère idolâtre

des Français, qui, soit par enthousiasme, soit par facile entraînement

du coeur, se montrent trop souvent enclins à se prosterner devant

quelqu'un ou quelque chose. L'idole, ici, c'était la cour, le roi, la

reine. Il était à craindre que ces fédérés, venus du fond de leur

province, ne se laissassent tout à coup séduire.

La reine était belle; elle avait des yeux et des sourires de sirène. Un

mot, et l'épée de la France, l'épée de la Révolution allait peut-être

tomber entre les mains de cette Autrichienne. La vérité est que déjà

les têtes s'enflammaient pour elle; la garder dans son château,

l'escorter à la promenade, veiller la nuit près de son sommeil, il y

avait là plus qu'il n'en faut pour mettre aux champs des imaginations

neuves et romanesques. D'un autre côté, des rancunes farouches

paraissaient survivre, chez quelques citoyens, à l'abolition de la

noblesse: ces sentiments, la presse démocratique eut la générosité de

les calmer. «Une chose, s'écriait Loustalot en rendant compte des

travaux du Champ-du-Mars, une seule chose pourrait affliger un

observateur patriote dans ces beaux jours. Les pelles de beaucoup de

citoyens étaient ornées de devises menaçantes contre les aristocrates.

Frères et amis, le caractère d'un peuple libre est de _dompter les

superbes et de pardonner aux vaincus!_ Les aristocrates ne sont pas

dignes de votre courroux. Que ce beau jour ne soit troublé par aucune

haine, par aucun excès, par aucune vengeance publique ni privée: vous

goûterez le bonheur et vos ennemis seront assez punis.»

Enfin parut l'aube du 14 juillet. Le ciel ne répondait pas à la

sérénité du sentiment public: c'était une matinée sombre et chargée de

nuages. Dès le point du jour, tous les fédérés répandus dans la ville

se réunirent; ils avaient reçu la plus cordiale hospitalité dans les

couvents, les casernes, les maisons bourgeoises: depuis quelques jours,

les citoyens n'avaient plus qu'un toit et qu'une table. Le monde

n'avait jamais rien vu de semblable. A dix heures, une salve

d'artillerie annonça l'arrivée du cortége, qui traversait la Seine sur

un pont de bateaux. Et quel cortége! La France entière, la France avec

ses anciennes provinces qui, tout à coup, immolant leurs droits, leurs

priviléges, leur amour-propre local, venaient se rallier au même

symbole.

La foule était imposante: quatre cent mille spectateurs, hommes et

femmes, tous décorés de rubans aux couleurs de la nation, s'étageaient

sur des gradins qui, partant d'un triple arc de triomphe, décrivaient

un cintre incliné dont le haut se mariait avec les branches des allées

d'arbres, et dont les pieds s'appuyaient sur une immense plate-forme au

milieu de laquelle s'élevait un autel à la manière antique. Quatre

cents prélats revêtus d'aubes flottantes, avec des ceintures

tricolores, couvraient les marches de _l'autel de la patrie_, et

attendaient la fin du cortége, la face tournée vers la rivière.

De temps en temps, la pluie tombait par rafales. Une immense galerie

couverte, ornée de draperies bleu et or, occupait le côté du

Champ-de-Mars où se trouve l'École militaire; au milieu de la galerie

s'élevait le pavillon du roi. Les vainqueurs de la Bastille étaient à

la fête: il y était, ce brave et généreux Hulin, qui, par esprit de

renoncement à toutes les distinctions honorifiques, avait détaché de sa

boutonnière le ruban et la médaille accordée par la Commune. [Note: Je

rencontrai Hulin en 1811, ce même 14 juillet; il se promenait au

Champ-de-Mars par un beau soleil; mais ce soleil qui _brûle les

bastilles_, Hulin ne le voyait plus; il était aveugle.]

A trois heures et demie, le cortége acheva d'entrer dans le

Champ-de-Mars; une seconde salve d'artillerie se fit entendre... on

commença la messe. L'évêque d'Autun, Talleyrand, monta sur l'autel en

habits pontificaux, au milieu de son clergé: la messe se célébra au

bruit des instruments militaires; l'officiant bénit ensuite les

bannières des quatre-vingt-trois départements. Le roi assistait à cette

cérémonie sans sceptre, sans couronne, sans manteau; en homme qui se

respecte, non en comédien.

Le moment solennel était venu: M. de Lafayette, nommé ce jour-là

commandant général de toutes les gardes nationales du royaume, traverse

les rangs au milieu des acclamations, appuie son épée nue sur l'autel,

et dit d'une voix élevée, en son nom, au nom des troupes et des

fédérés: «Nous jurons d'être fidèles à la nation, à la loi et au roi;

de maintenir de tout notre pouvoir la Constitution décrétée par

l'Assemblée nationale et acceptée par le roi, et de demeurer unis à

tous les Français par les liens de la fraternité.» Au même instant, les

trompettes sonnent, les tambours battent, l'obus éclate; le ciel,

jusque-la voilé, se découvre; et le soleil, ce Verbe de la nature,

paraît pour recevoir le serment de quatre cent mille hommes.

L'Assemblée, le roi, le peuple, s'unissent dans le même élan national.

Quel moment! Au bruit de la bombe et du tambour, les habitants restés

dans Paris, hommes, femmes, enfants, lèvent la main du côté du

Champ-de-Mars, et s'écrient aussi: «Oui, je le jure!» La France répète

ce serment avec transport. Qui dira la joie et les embrassements de

tout un peuple venant de naître à la liberté? Ah! ce fut un grand

spectacle! Comment décrire l'effet produit par ces drapeaux qui

flottent dans les airs, comme pour se confondre désormais en un seul,

le drapeau de la France, les armes qui brillent comme une moisson de

fer dans cette plaine nue, les cris qui courent avec des frissons

d'enthousiasme sur toutes les têtes, la terre qui s'ébranle, le ciel

qui semble lui répondre par une clarté subite, les formidables accents

d'une joie orageuse, la voix tonnante du peuple, et le génie de la

Liberté qui plane dans les airs?

«O siècle! ô mémoire! s'écriait alors Carra, nous avons entendu ce

serment, qui sera bientôt, nous l'espérons, le serment de tous les

peuples de la terre; vingt-cinq millions d'élus l'ont répété à la même

heure dans toutes les parties de cet empire; les échos des Alpes, des

Pyrénées, des vastes cavernes du Rhin et de la Meuse en ont retenti au

loin; ils le transmettent sans doute aux bornes les plus reculées de

l'Europe et de l'Asie. Divine Providence! je me prosterne devant toi,

en regardant avec dédain tous les rois qui se croient des dieux et

demandent l'amour des mortels; je leur dis: Qu'êtes-vous? Qu'avez-vous

fait pour le bonheur des hommes? C'est aux nations assemblées à faire

leurs propres lois et leur propre bonheur. Peuples de l'Europe, en

écoutant ce récit, tombez à genoux devant la divine Providence, et

puis, vous relevant avec la fierté de l'homme et l'enthousiasme du

républicain, renversez le trône de vos tyrans; soyez libres et heureux

comme nous.»

Pour se faire une idée des sentiments qui dictaient à la nation entière

de telles paroles, il faut se reporter en esprit à ces jours de foi et

d'espérance, où tous les hommes n'eurent qu'un nom, celui de frères. La

liberté était une mer dont on ne connaissait pas encore les orages.

Avec quelle joie on voyait le vaisseau de la France manoeuvrer sur cet

océan tranquille! Pendant une semaine, ce ne furent que chants et

illuminations jusque sur les ruines de la Bastille; à la porte, on

avait mis cette inscription heureuse par les contrastes qu'elle faisait

naître: _Ici l'on danse_. Tout en transformant ce lieu d'horreur en une

salle de plaisirs, on avait pris le soin de ne point enlever le

caractère de la primitive forteresse. Dans les anciens fossés, où la

danse était fort animée, des restes de cachots, éclairés d'une sombre

lumière, projetaient sur la fête des souvenirs bien faits pour

entretenir le peuple dans l'horreur du despotisme dont cette forteresse

avait été le rempart.

Les craintes qu'avaient conçues les écrivains démocrates furent en

partie confirmées: l'enthousiasme des fédérés les emporta bien au delà

des bornes de la réserve et de la convenance. Malgré ses querelles avec

le roi et avec le clergé, la France était encore royaliste et

catholique, Lafayette avait été enlevé dans les bras, étouffé; on avait

baisé ses mains, ses bottes, son cheval blanc. Pendant huit jours, le

peuple ne se livra plus qu'aux danses et aux divertissements; il

s'abandonna, avec une facilité imprudente, à l'ivresse d'une joie sans

mesure; la tribune était oubliée; il fallait que l'idolâtrie populaire

fût bien prononcée pour que Mirabeau lui-même s'en indignât. «Que

voulez-vous faire, dit-il, d'une nation qui ne sait que crier: Vive le

roi?» Dans une revue des gardes nationales, la reine avait donné sa

main à baiser aux fédérés, sa belle main. Il paraît, au reste, que nos

provinciaux laissèrent déchirer leur civisme et leur morale à des

flèches moins délicates: on les vit rechercher publiquement les

attraits des héroïnes du Palais-Royal.

Le puritanisme démocratique ne cessait de gémir sur ces désordres, sur

les prodigalités scandaleuses de la fête, et sur cette fureur de

spectacles et de nouveautés, si contraire à la dignité d'un peuple

libre. Les écrivains se plaignaient surtout des offenses faites à

l'égalité: le peuple figurait bien au Champ-de-Mars, mais comme

spectateur; les citoyens _actifs_ avaient seuls l'uniforme, portaient

les armes; on aurait désiré voir les formidables piques des faubourgs

mêlées aux baïonnettes. Cette fête n'en laissa pas moins, dans la

mémoire nationale, une trace que le temps n'a point effacée. Le vieux

sang de nos pères se réchauffe quand on leur parle, à cette heure, de

la Fédération et du 14 juillet.

Si incomplète que parût alors aux révolutionnaires cette fête

philosophique, elle n'en fut pas moins le signe de la reconstitution de

l'unité nationale. La poésie est presque toujours impuissante à

traduire ces grandes émotions. M.-J. Chénier et Fontanes essayèrent

pourtant: Chénier seul trouva quelques accents heureux:

Dieu du peuple et des rois, des cités, des campagnes,

De Luther, de Calvin, des enfants d'Israël,

Dieu que le Guèbre honore au pied de ses montagnes,

En invoquant l'astre du ciel;

Ici sont rassemblés sous ton regard immense,

De l'empire français les fils et les soutiens.

Célébrant devant toi leur bonheur qui commence,

Égaux à leurs yeux comme aux tiens!

Ces deux strophes obtinrent un succès inouï, d'abord parce qu'elles

sont réellement belles, ensuite parce qu'elles sont l'expression de la

philosophie de la Révolution.

Les fêtes et les réjouissances se prolongèrent durant quelques jours;

les théâtres furent fréquentés par les cent mille fédérés venus de

leurs provinces. Le Théâtre-Français donna une pièce en deux actes de

Collot-d'Herbois, la _Famille patriote ou la Fédération_. Cette comédie

de circonstance n'eut qu'un succès d'allusion et de patriotisme. La

Révolution avait commencé par la littérature; Voltaire, Diderot,

Beaumarchais étaient reconnus au théâtre pour les précurseurs de la

régénération morale et politique, mais au moment où la secousse se

déclara les grands écrivains avaient disparu. Au milieu de cette

disette de beaux-esprits, la Révolution regarda en arrière: elle

retrouva toute une chaîne de grands hommes qui l'avaient annoncée et

préparée. Il y en a surtout un parmi eux qu'elle reconnut pour sien.

Molière n'était guère connu jusqu'alors que de l'aristocratie et des

hommes lettrés; 89 le révéla au peuple.

Lisez les journaux du temps: l'acteur que Louis XIV avait fait enterrer

la nuit dans un coin de cimetière se trouve, sur-le-champ, porté aux

nues. La vengeance que l'auteur a voulu exercer devient palpable pour

tout le monde; ses pièces sont des satires qui attaquent tous les

ridicules des grands seigneurs déchus. Le peuple, à la fin du XVIIIe

siècle, aime à mesurer la distance qui le sépare de Sganarelle, fin,

intelligent, plein de mépris envers la noblesse, mais gagé,

pusillanime, cauteleux, servile, n'osant pas regarder son maître en

face, ni lui dire tout haut ce qu'il pense tout bas. La catastrophe du

cinquième acte de _Don Juan_ est comprise de tous, et appliquée aux

événements. Cette statue du commandeur qui, à la fin du souper, saisit

avec une majesté sombre et terrible le bras du seigneur libertin

qu'elle entraîne, figure bien la Révolution après la Régence.

Entendez-vous retentir les pas lourds de ce fantôme de marbre? C'est le

peuple qui s'avance!

[Illustration: Fabre d'Eglantine]

La nouvelle division de la France en départements n'avait point été

étrangère à la fête de la Fédération. Les anciennes provinces s'étaient

effacées et avec elles avaient disparu les priviléges du clergé et de

la noblesse, abolis de droit, mais non de fait, dans la nuit du 4 août.

On s'arrêterait volontiers à ce beau jour d'enthousiasme, de confiance

et d'élan patriotique; beau jour sans lendemain! Mais la marche des

événements nous entraîne. Qu'il vive cependant à jamais dans

l'histoire, le souvenir de ce moment trop court où le coeur de tout un

peuple battit d'amour pour la Justice et pour la Liberté!

Histoire des Montagnards · 第 26 / 146 题