VIII

L'Assemblée nationale à Paris.--Ses travaux.--Régénération des

moeurs.--Un assassinat.--Le marc d'argent.--Le docteur

Guillotin.--Opinion de Marat sur la peine de mort.--Robespierre

grandit.

Les événements qui venaient de s'accomplir à Versailles, cette émeute

de femmes, la majesté royale forcée dans ses derniers retranchements,

le roi gardé à vue, tout cela jeta la stupeur dans les rangs de

l'aristocratie. Les courtisans prirent aussitôt le parti des lâches, la

fuite. Les demandes de passeports affluaient. La portion de l'Assemblée

nationale qui se rattachait aux intrigues du château partagea les mêmes

alarmes. Lally-Tollendal et Mounier s'exilèrent; la ville était, au

contraire, livrée à la joie: l'abondance parut renaître; la cour avait

laissé tomber son faste; la curiosité des habitants se portait en masse

au jardin des Tuileries, devant ce beau palais si longtemps inhabité,

où maintenant errait l'ombre d'une monarchie expirante. Louis XVI et

Marie-Antoinette témoignaient une extrême répugnance à fixer leur

séjour dans la capitale. Il fallut pourtant s'y résoudre. L'Assemblée

suivit aussitôt le roi à Paris. Les députés se réunirent les premiers

jours dans la chapelle de l'archevêché.

«On les eût pris, raconte Barère, pour un concile ou un synode plutôt

que pour une assemblée politique, en jetant les yeux sur les banquettes

et les ornements de la salle des séances.»

C'était, en effet, le concile de la raison humaine au XVIIIe siècle.

L'Assemblée siégea ensuite dans la salle de l'ancien manége des

Tuileries. Cette nouvelle résidence favorisait les communications avec

le château; l'Assemblée et le roi formaient alors, dans les idées

constitutionnelles, les deux moitiés du souverain.

La classe moyenne avait intérêt à croire la Révolution terminée: elle

venait de prendre dans l'État toute la place que la défaite de

l'aristocratie avait laissée vide. Ici se dressa, entre le vainqueur et

le vaincu, un nouveau réclamant qu'on n'attendait pas, le peuple.

La bourgeoisie avait bien voulu du peuple pour prendre la Bastille et

pour porter un coup mortel à la domination de la cour; mais, à présent

que le succès était obtenu, elle refusait de partager les fruits de la

victoire. On se sert, en pareil cas, d'un mot qui couvre tous les

envahissements: l'ordre. La bourgeoisie voulait modérer la Révolution

pour l'organiser à son profit. L'Assemblée nationale, où le Tiers était

en majorité, commença par diviser la nation en deux classes de

citoyens, les uns _actifs_, les autres qui ne l'étaient point. Les

citoyens actifs faisaient partie de la garde nationale, étaient pourvus

de droits et de fonctions politiques; les autres non. Le pays

_actif_--nous dirions maintenant le pays légal--ne songea plus dès

lors qu'à se constituer. La réaction bourgeoise s'annonça en outre par

une loi contre les rassemblements, connue sous le nom de loi martiale.

Comme toujours, on se servit d'un prétexte pour justifier les mesures

contre-révolutionnaires.

Le boulanger François venait d'être injustement massacré par des

furieux; [Note: Ici des détails d'une férocité révoltante. On force un

autre boulanger qui passait dans la rue à donner son bonnet; on en

couvre la tête coupée du malheureux François, qui est ensuite portée de

boutique en boutique, pesée dans des balances. Sa jeune femme, enceinte

de trois mois, accourt: des monstres lui présentent cette tête à

baiser, la malheureuse tombe évanouie, le visage baigné de sang. Son

enfant meurt dans son sein.--François avait sa boulangerie près de

l'Archevêché où l'Assemblée nationale tenait encore ses séances. Un

assez grand nombre de pains saisis chez lui firent croire à un système

d'accaparement.] une vengeance particulière, plus encore que la faim,

l'impitoyable faim, nous semble avoir déterminé les circonstances

atroces d'un tel meurtre.

La vérité est qu'une bande très-peu nombreuse de malfaiteurs trempa les

mains dans ce sang. La presse démocratique n'eut qu'une voix pour

flétrir un si lâche assassinat.

«Des Français! des Français!... s'écriait Loustalot; non, non, du tels

monstres n'appartiennent à aucun pays; le crime est leur élément, le

gibet leur patrie.»

On ne saurait évidemment rattacher un acte semblable ni au peuple, ni à

aucun des partis qui agitaient alors la Révolution: c'est le fait d'une

poignée de misérables.

Est-il vrai, d'ailleurs, que, depuis la chute du régime absolu, Paris

fût livré au brigandage et à l'assassinat?

Au contraire; les propriétés se défendaient elles-mêmes par la sainteté

du droit. Il existait une véritable conspiration générale contre les

vices, les principes de la Révolution avaient moralisé toutes les

classes de la société. Quoiqu'il y eût très-peu de police, les

désordres avaient diminué. Écoutons le plus lu des journaux de cette

époque:

«Les cabriolets, dit-il, n'écrasent plus personne; messieurs les

aristocrates ne rossent plus leurs créanciers; on entend très-peu

parler de vols, et les inspecteurs des filles publiques n'enlèvent plus

des filles de treize ans des bras de leurs mères pour les conduire dans

le lit d'un lieutenant de police.»

Cette réforme morale contrastait singulièrement avec les iniquités de

l'ancien régime que la presse révélait de jour en jour. Au moment où le

soleil de la monarchie vint à décliner, les abus des hautes fonctions

qui l'entouraient projetèrent une ombre plus grande, _altis de montibus

umbrae_. Le _Livre rouge_ dévoila le scandale des pensions.

«L'incomparable Pierre Lenoir, raconte Camille Desmoulins, s'était créé

des pensions sur les huiles et sur les suifs, sur les boues et sur les

latrines: toutes les compagnies d'escrocs, tous les vices et toutes les

ordures étaient tributaires de notre lieutenant de police, qui, par sa

place, aurait dû être _magister morum_, le gardien des moeurs; enfin il

avait su mettre la lune à contribution et assigner à une de ses femmes

une pension connue sous le nom de _pension de la lune_. Je sais un

ministre qui a signé à sa maîtresse une pension de 12 000 livres, dont

elle jouit encore, sur l'entreprise du pain des galériens.»

A ces énormités, la démocratie naissante opposait la régénération des

moeurs, la diminution des délits. En vérité, le moment était mal choisi

pour jeter le blâme et l'injure à la face d'une population si

raisonnable.

Robespierre s'éleva énergiquement contre le projet de loi qui séparait

la nation en deux groupes; l'un exerçant tous ses droits politiques,

l'autre exclu de toute participation aux affaires de l'État. Il parla

aussi contre la loi martiale.

«Les députés de la Commune, dit-il, vous demandent du pain et des

soldats, pourquoi? pour repousser le peuple, dans ce moment où les

passions, les menées de tout genre cherchent à faire avorter la

Révolution actuelle.»

Cet homme avait la sagesse de ramener toujours la discussion aux

principes. Il échoua, quoique la raison et la justice fussent de son

côté. La thèse qu'il soutenait plut peut-être à Caton, mais elle déplut

aux dieux de l'Assemblée nationale. La promulgation de la loi martiale

se fit avec un grand appareil et au son des trompettes. Cette cérémonie

avait quelque chose d'imposant, mais aussi de triste et de lugubre:

elle dura depuis huit heures du matin jusqu'à deux heures après midi.

Des hommes revêtus d'un costume antique et étrange, en manteau, à

cheval, suivis et précédés de soldats, de tambours, s'arrêtèrent sur

toutes les places, et firent la lecture du décret, à haute voix. Loin

de calmer les habitants, une telle lecture, ce cortége théâtral,

laissèrent dans les quartiers de la ville un profond sentiment de

colère et d'impatience. Quant à la force armée, sans discipline, il est

vrai, mais toujours victorieuse, qu'on avait lancée deux fois, depuis

l'ouverture des États généraux, sur la prérogative royale, il n'était

plus question maintenant que de l'anéantir. On venait, solennellement

et brusquement, de licencier le peuple. L'irritation de la masse des

citoyens fit craindre un mouvement insurrectionnel. La cour et la

municipalité s'apprêtèrent à se servir de la loi martiale avant que les

vingt-quatre heures fussent écoulées. Il suffisait de trois sommations,

après lesquelles le canon d'alarme devait être tiré, le drapeau rouge

arboré sur l'Hôtel de Ville. Le maire marchait alors en tête de la

force armée, et adressait aux groupes d'une voix haute et solennelle

cet avertissement:

--_On va faire feu! que les bons citoyens se retirent!_

Le parti démocratique voyait avec horreur cette violation de la

souveraineté du peuple. A ses yeux, il ne pouvait y avoir deux classes

de citoyens. La nation étant indivisible, elle devait être admise tout

entière à l'exercice de ses droits politiques.

La garde nationale était composée de citoyens appartenant à la classe

moyenne. Aussi commençait-elle à devenir suspecte.

«Voici, s'écrie l'un des journaux du temps, tout le système qui

convient à la France: la nation ne peut être assurée de sa liberté

civile et politique qu'autant que les forces militaires, entre les

mains des citoyens, formeront la balance des forces de l'armée... On

voit à quoi tient l'existence de cette garde nationale, si brillante

dès son aurore, et à laquelle je ne connais qu'un défaut, c'est qu'elle

ne comprend pas la totalité des habitants qui sont en état de porter

les armes.»

La distinction de citoyens _actifs_ et de citoyens _passifs_ révoltait

les sincères partisans de la doctrine du _Contrat social_; être, c'est

agir; voilà donc plusieurs millions d'hommes rejetés, de par la loi,

dans le néant. Toute restriction imposée à la volonté générale des

citoyens limitait l'esprit même des institutions nouvelles. Quelques

districts de Paris réclamèrent, au nom de ces principes, contre la _loi

martiale_: Danton plaida aux Cordeliers la cause de ces _gens de rien_,

que la Révolution avait promis de rendre à l'existence civile. La

doctrine de la souveraineté nationale, à laquelle se ralliaient les

démocrates sincères, n'était autre chose que le sens commun, ou, en

d'autres termes, le consentement universel appliqué à la politique.

L'Assemblée nationale continuait à discuter, et le compte rendu de ses

séances retentissait d'un bout à l'autre du pays. Après de longs

débats, elle fixa les conditions d'éligibilité. La capacité politique

fut évaluée à un marc d'argent, c'est-à-dire à huit écus de six livres

trois dixièmes. Prieur de la Marne proposa un amendement:

«Substituez, dit-il, la _confiance_ au marc d'argent.»

Mirabeau appuya.

«Je demande la priorité pour l'amendement de M. Prieur, parce que,

selon moi, il est le seul conforme au principe.»

Rejeté.

Robespierre fit entendre quelques vérités incontestables.

«Rien n'est plus contraire, dit-il, à votre déclaration des droits,

devant laquelle tout privilége, toute distinction, toute exception

doivent disparaître. La Constitution établit que la souveraineté réside

dans le peuple, dans tous les individus du peuple. Chaque individu a

donc droit de concourir à la loi par laquelle il est obligé, et à

l'administration de la chose publique qui est la sienne. Sinon il n'est

pas vrai que tous les hommes soient égaux en droits, que tout homme

soit citoyen.»

L'orage du sentiment public éclata surtout dans les journaux.

«Il n'y a qu'une voix dans la capitale, s'écriait l'incendiaire Camille

Desmoulins, il n'y en aura qu'une dans les provinces contre le décret

du marc d'argent: il vient de constituer en France un gouvernement

aristocratique, et c'est la plus grande victoire que les mauvais

citoyens aient remportée à l'Assemblée nationale. Pour faire sentir

toute l'absurdité de ce décret, il suffit de dire que J.-J. Rousseau,

Corneille, Mably, n'auraient pas été éligibles... Pour vous, ô prêtres

méprisables, ô bonzes fourbes et stupides, ne voyez-vous pas que votre

Dieu n'aurait pas été éligible? Jésus-Christ, dont vous faites un Dieu

dans les chaires, dans la tribune, vous venez de le reléguer parmi la

canaille! et vous voulez que je vous respecte, vous, prêtres d'un Dieu

prolétaire et qui n'était pas même un citoyen _actif_! Respectez donc

la pauvreté qu'il a ennoblie. Mais que voulez-vous dire avec ce mot de

_citoyen actif_ tant répété? Les citoyens actifs, ce sont ceux qui ont

pris la Bastille; ce sont ceux qui défrichent les champs, tandis que

les fainéants du clergé et de la cour, malgré l'immensité de leurs

domaines, ne sont que des plantes végétatives, pareils à cet arbre de

votre Évangile qui ne porte point de fruits et qu'il faut jeter au

feu.»

Marat, Condorcet, Loustalot, attaquaient le marc d'argent avec moins de

verve que Camille, mais avec la même âpreté de raisonnements; ils y

voyaient tous le germe d'une féodalité nouvelle, un corps électoral

privilégié.

Au milieu de l'agitation de la presse, l'Assemblée nationale

poursuivait ses travaux.

Le docteur Guillotin vint lire à l'une des séances un long discours sur

la réforme du Code pénal. Cette question préoccupait déjà les esprits;

car l'échafaudage de la vieille Thémis venait de s'écrouler.

L'orateur proposa d'établir un seul genre de supplice pour tous les

crimes qui entraînent la peine de mort, et de substituer au bras du

bourreau l'action d'une machine. Il vantait fort les avantages de ce

nouveau système d'exécution.

«Avec ma machine, dit gravement M. Guillotin, je vous fais sauter la

tête en un clin d'oeil et vous ne souffrez point.»

L'Assemblée se mit à rire.--Combien parmi ceux qui avaient ri devaient

plus tard faire l'épreuve du fatal couperet!

La philanthropie du docteur Guillotin obtint du succès dans le monde:

une machine qui vous tue sans vous faire souffrir, sans même vous

laisser le temps de dire merci, quel progrès! Mais les hommes destinés

à former un jour le parti de la Montagne étaient d'un autre avis; il ne

s'agissait pas tant, d'après eux, de perfectionner l'instrument du

supplice que d'abolir la peine de mort. Marat, dans son _Plan de

législation_, avait déjà fait entendre sur ce sujet le langage de la

raison et du l'humanité.

«C'est une erreur de croire, disait-il, qu'on arrête toujours le

méchant par la rigueur des supplices: leur image est sitôt effacée!...

L'exemple des peines modérées n'est pas moins réprimant que celui des

peines outrées, lorsqu'on n'en connaît pas de plus grandes. En rendant

les crimes capitaux, on a prétendu augmenter la crainte du châtiment,

et on l'a réellement diminuée. Punir de mort, c'est donner un exemple

passager, et il en faudrait de permanents. On a aussi manqué le but

d'une autre manière: l'admiration qu'inspire le mépris de la mort que

montre un héros expirant, un malfaiteur souffrant avec courage, inspire

ce même mépris aux scélérats déterminés... Pourquoi donc continuer,

contre les cris de la raison et les leçons de l'expérience, à verser

sans besoin le sang d'une foule de criminels. Ce n'est pas assez de

satisfaire à la justice, il faut encore corriger les coupables. S'ils

sont incorrigibles, il faut tourner leur châtiment au profit de la

société. Qu'on les emploie donc aux travaux publics, aux travaux

dégoûtants, malsains, dangereux.»

Robespierre et les plus inflexibles parmi les hommes de 93 avaient

commencé par réclamer l'abolition de la peine de mort et des peines

infamantes. Comment donc se fait-il, dira-t-on, qu'ils aient demandé

plus tard la tête des grands coupables envers la nation? C'est qu'à

tort ou à raison ils regardaient les crimes politiques comme indignes

de toute pitié, et que la Révolution étant pour la France une question

de vie ou de mort, ils crurent pouvoir s'affranchir des règles du droit

commun. «Le salut du peuple, a dit un ancien, est la loi suprême.» Nous

apprécierons cette doctrine dans le cours de l'ouvrage.

La motion du docteur Guillotin eut, en définitive, un grand résultat:

elle introduisit dans la loi l'égalité du supplice quels que fussent le

rang et l'état du coupable. «Le criminel, ajoutait l'article 2, sera

_décapité_; il le sera par l'effet d'un simple mécanisme.» C'est ainsi

qu'on désignait alors la guillotine.

Cette invention témoignait du moins d'un certain adoucissement dans les

moeurs: la société n'osait plus tuer l'homme officiellement par le

ministère de son semblable; elle employait pour cette horrible tâche

quelque chose de sans coeur et sans entrailles, une machine insensible,

aveugle, brutale comme la destinée. Désormais le bras qui frappe se

cache pour donner la mort; le couteau est censé avoir tout fait. Grâce

à cet appareil fatal, le bourreau n'est plus une conscience, c'est la

force. La Révolution avait réellement remué la nature humaine dans ses

profondeurs. La compassion envers le malheur s'était accrue. Les

anciens supplices, si cruels, si prolongés, semblaient presque aussi

coupables que les crimes mêmes; ils les faisaient naître quelquefois en

mettant sous les yeux de la multitude des tableaux hideux et des

exemples de férocité légale. «C'est, disait Loustalot, parce que M. le

président, M. le prévôt et M. le lieutenant-criminel assassinent dans

les formes une douzaine de personnes tous les ans, que le peuple a

assassiné Foulon et Bertier.» Les bons citoyens reconnaissaient

l'importance d'humaniser le peuple par un Code pénal moins sévère. La

Vieille Thémis était jugée à son tour; et si l'échafaud lui-même ne

s'écroula pas sous la malédiction publique, ce fut plutôt alors la

faute des royalistes que celle des révolutionnaires. La réforme

politique sonna le réveil de la conscience humaine: les sensibles, les

doux, les miséricordieux s'élevaient, au nom de la justice, contre un

régime de sang qui avait duré des siècles.

La réaction bourgeoise encourageait, sans le vouloir, les manoeuvres de

l'aristocratie. Il paraissait chaque jour des brochures sans nom

d'auteur, où l'on ne revenait pas de l'audace du parti philosophique,

qui avait osé mettre l'Assemblée nationale entre le roi et le pays. Ces

écrivains anonymes menaçaient la France d'un retour aux anciennes

institutions. «Tu nous cites toujours _la nation, la nation!_

Ignores-tu que notre gouvernement est monarchique, que le roi a le

droit de dissoudre les États, et que c'est ce qui peut nous arriver de

plus heureux?» L'opinion publique, de son côté, ne laissait échapper

aucune circonstance pour flétrir les intrigues de la cour et des

courtisans. Je ne parlerais pas du _Charles IX_ de M.-J. Chénier, si

cette pièce n'avait été un véritable événement politique lors de son

apparition sur le théâtre. Elle avait rencontré mille obstacles pour

arriver à la scène: le succès fut orageux. C'était tout un passé de

notre histoire que le public, ce soir-là, écrasait, anéantissait, en

quelque sorte, sous les trépignements de l'enthousiasme. «Des allusions

fréquentes et faciles à saisir, dit un critique du temps, toutes les

grandes maximes dont notre esprit se nourrit depuis six mois mises en

vers, voilà le secret du succès de cette pièce. Elle fait exécrer le

despotisme ministériel, les intrigues féminines des cours; elle prouve

la nécessité de mettre un frein aux volontés d'un roi, parce qu'il peut

être ou faible ou cruel; elle apprend que le clergé et l'État ne sont

pas la même chose: elle est utile, très utile dans le moment.» La

Révolution venait de trouver son poëte. M.-J. Chénier mêlait à la

passion du beau l'amour de la patrie régénérée.

[Illustration: Le club des Cordeliers.]

L'Assemblée nationale semblait sommeiller: cette imposante réunion de

talents, telle que le monde n'en a jamais vu, se troublait dans la

confusion même de ses lumières.

Une chose manquait à ces hommes, la foi: ils marchaient au milieu de

l'orage sur une mer soulevée par la tempête et de temps en temps ils se

sentaient faiblir; le découragement s'emparait de leur âme.

Un seul était fort comme le peuple: il croyait à la justice de la cause

dont il avait embrassé la défense. Cet homme était Robespierre. Né dans

la ville d'Arras, le 6 mai 1758 [Note: Il paraît que la maison où il

naquit est encore debout. On lit dans l'excellente _Histoire de

Robespierre_ par Ernest Hamel: «A quelques pas de la place de la

Comédie, à Arras, dans la rue des Rapporteurs, qui débouche presque en

face du théâtre, on voit encore, gardant fidèlement son ancienne

empreinte, une maison bourgeoise de sévère et coquette apparence.

Élevée d'un étage carré et d'un second étage en forme de mansarde, elle

prend jour par six fenêtres sur la rue, sombre et étroite comme presque

toutes les rues des vieilles villes du moyen âge...»] il perdit sa mère

lorsqu'il n'avait encore que sept ans. Quelque temps après, son père,

avocat au conseil d'Artois, mourut de chagrin. A neuf ans, Maximilien

était orphelin avec deux frères et une soeur; sa famille l'envoya

suivre les cours du collége d'Arras. Doué d'une mémoire heureuse et

d'un goût très prononcé pour l'étude, il se trouva bientôt à la tête de

sa classe. Ses maîtres le regardaient comme un _bon élève_, seulement

un peu concentré en lui-même. Après tout, les succès d'école ne

prouvent rien, et les parents sont trop souvent déçus par ces fleurs

précoces de l'intelligence. Maximilien eut bientôt appris tout ce qu'on

enseignait au collége d'Arras; pour aller plus loin, il lui fallait

changer de milieu, entrer dans l'Université de Paris; mais où trouver

de l'argent pour payer sa pension? Il existait alors dans la capitale

de l'Artois une abbaye célèbre, l'abbaye de Saint-Waast, qui disposait

de quatre bourses au collége Louis-le-Grand. A la sollicitation des

parents et des amis du jeune Robespierre, l'évêque du diocèse, M. de

Conzié, obtint l'une de ces bourses pour son protégé. En 1769,

Maximilien vint donc à Paris.

L'instruction du collége Louis-le-Grand devait beaucoup élargir la

sphère de ses idées. Les souvenirs de l'antiquité grecque et romaine

exerçaient alors une grande influence sur l'esprit de la jeunesse.

Robespierre redoubla d'ardeur au travail. Deux de ses camarades étaient

Camille Desmoulins et Fréron, l'_Orateur du peuple_.

Les études classiques étant terminées, Robespierre se livra tout entier

à l'étude du droit; son père lui avait tracé le chemin du barreau; a

vingt-quatre ans, il fut reçu avocat.

De tous les grands écrivains et philosophes du XVIIIe siècle, celui que

Maximilien admirait le plus était J.-J. Rousseau. Il professait pour

l'auteur du _Contrat social_ et de l'_Émile_ une sorte de culte. Un

beau jour il se rendit à Ermenonville et frappa, le coeur serré

d'émotion, à la porte de l'ermitage. Que se passa-t-il dans cette

entrevue? [Note: «Nul ne le sait,» répond M. Ernest Hamel auquel nous

devons le récit de cette anecdote.] Rousseau était alors vieux, cassé,

mélancolique, ne sachant guère à qui il parlait ni ce que deviendrait

plus tard ce jeune homme; il était à coup sûr très loin de se douter

qu'il avait devant les yeux le plus fervent et le plus redoutable de

ses disciples, celui qui, armé du glaive de la terreur, devait

appliquer un jour ses doctrines et mourir sur l'échafaud.

Robespierre revint dans sa ville natale où il s'établit comme avocat.

[Note: «Ce jeune homme, avait écrit Ferrière à l'un de ses amis, n'est

pas ce que vous pensez. Ses succès de collége vous ont trompé. Il ne

fera jamais plus que ce qu'il a fait; il ne saura jamais plus que ce

qu'il sait. Sa tête n'est point bonne; il a peu de sens, nul jugement.

Il est dépourvu de toute disposition non-seulement pour le barreau,

mais encore pour tout exercice d'esprit. Ne le laissez point à Paris.»

Évidemment Ferrière l'avait mal jugé.] Une occasion lui permit de

sortir de l'obscurité. Franklin avait mis à la mode les paratonnerres;

mais cette merveilleuse invention rencontrait plus d'un obstacle dans

les préjugés des dévotes et les ténèbres de l'ignorance. Un riche

habitant de Saint-Omer avait fait élever sur sa maison une de ces

pointes de fer. Une dame voulut le contraindre à renverser «la

machine», sous prétexte qu'un tel appareil mettait en danger les

maisons du voisinage. De là, procès. L'affaire fit beaucoup de bruit.

Une émeute éclata presque dans la ville. Tout l'Artois prit parti dans

la querelle, les uns pour, les autres contre le paratonnerre.

Robespierre plaida en faveur de celui qui avait inauguré à Saint-Omer

la découverte de Franklin, défendit fermement la cause de la science et

les vrais intérêts de la sécurité publique. Il gagna son procès. Cet

esprit intrépide avait bien quelque chose à démêler avec la foudre.

Robespierre était avocat; mais il était aussi homme de lettres et

membre de l'Académie d'Arras. Son _Eloge de Gresset_ (1788) montre

qu'il aimait alors la poésie légère. La Révolution l'entraîna bientôt

vers des sujets plus graves. A la veille des élections, il écrivait une

_Adresse aux Artésiens_ sur la nécessité de réformer les États

d'Artois. Envoyé par le Tiers à l'Assemblée nationale, il monta

plusieurs fois à la tribune, parla en faveur de la liberté individuelle

et de la liberté de la presse, demanda qu'à la nation seule appartint

le droit d'établir l'impôt, combattit la loi martiale, s'éleva contre

le marc d'argent et réclama l'application du suffrage universel; son

langage était clair et correct; ses raisons étaient péremptoires; mais

à ses discours fort travaillés manquait ce rayon qui illumine la parole

des grands orateurs.

Jusqu'ici Robespierre s'était fait surtout connaître de la nation par

une persistance inflexible dans sa ligne de conduite, une conviction

austère qui résistait à toutes les épreuves, à tous les froissements de

l'amour-propre blessé. Seul il plaide la cause de tous, la souveraineté

de la raison publique, l'unité de la famille humaine. Inaccessible aux

passions de son auditoire, insensible aux murmures de toute une salle,

il n'écoute jamais que son idée. Sa parole, son geste se dégagent

péniblement; on sent en lui l'effort de l'intelligence qui soulève le

couvercle d'une compression énorme. Rien n'échappe à sa pénétration

obstinée. Merlin de Thionville racontait que, pendant les séances,

Robespierre faisait usage de deux paires de lunettes; les verres de

l'une lui servaient à distinguer les objets éloignés, les autres

étaient pour les objets rapprochés. C'est aussi à l'aide d'un double

point de vue que son esprit fut à même de suivre les faits qui se

passaient à courte distance, tout en appréciant, dans le lointain, les

causes et les conséquences probables des événements.

Mirabeau disait de lui: «Cet homme ira loin, car il croit tout ce qu'il

dit.»

Laissons-le donc grandir dans la lutte et dans la tempête.

Histoire des Montagnards · 第 25 / 146 题