Orgie des gardes-du-corps.--La contre-révolution secondée par les
déesses de la cour.--Le peuple meurt de faim.--Il va chercher le roi à
Versailles.--Les femmes de Paris.--Le sang coule.--Le roi et la reine
au balcon.--Lafayette.--Réconciliation.--Retour à Paris.
L'esprit public était arrivé à ce degré d'effervescence où il suffit de
la moindre étincelle pour allumer l'incendie. La provocation ne se fit
pas attendre. La cour méditait une seconde tentative de
contre-révolution et l'appuyait encore sur l'armée. Depuis quelques
jours se montraient, au Palais-Royal, des cocardes noires, des
uniformes inconnus. L'aristocratie, invisible après le 14 juillet,
relevait insolemment la tête. Que se passait-il à Versailles? Le
régiment de Flandre, reçu avec inquiétude par les habitants, est fêté
au château, caressé. On admet les soldats au jeu de la reine. Le 1er
octobre, un grand repas se prépare dans la magnifique salle de l'Opéra,
qui ne s'était point ouverte depuis la visite de l'empereur Joseph II.
Au nom des gardes-du-corps, on invite les officiers du régiment de
Flandre, ceux des dragons de Montmorency, des gardes-Suisses, des
cent-Suisses, de la Prévôté, de la Maréchaussée, l'état-major et
quelques officiers de la garde nationale de Versailles. Dans cette
belle salle tout étincelante de lumières, d'uniformes, de joie
militaire, les visages s'animent, les vins pétillent, la musique joue
des airs entraînants. Le moment vient où les pensées qui dormaient au
fond des coeurs doivent s'éveiller sous la clarté d'une pareille fête.
Dès le second service, on porte avec enthousiasme les santés de toute
la famille royale. Et la santé de la nation? omise, rejetée. Des
grenadiers de Flandre, des gardes-Suisses, des dragons entrent
successivement dans la salle: ils sont éblouis, charmés. Une
familiarité insidieuse règne entre les chefs et leurs subalternes. Tout
à coup les portes s'ouvrent: le roi, la reine! Il se fait un silence de
quelques instants.
Louis XVI entre avec ses habits de chasse; Marie-Antoinette, vêtue
d'une robe bleu et or. Elle s'était ennuyée, tout le jour, au château:
on voit encore errer dans ses yeux un léger nuage de mélancolie
attendrissante. Le moyen de ne pas s'intéresser à cette femme: reine,
elle retient sa couronne qui tombe; mère, elle porte son enfant dans
ses bras! A cette vue, les convives perdent la tête. Une fureur
d'acclamations, de trépignements, à demi contenue par la présence de
la famille royale, ébranle toute la salle. L'épée nue d'une main, le
verre de l'autre, les officiers boivent à la santé du roi, de la reine.
Au milieu de tous ces transports, Marie-Antoinette sourit en faisant le
tour des tables. Au moment où la famille royale se retire, la musique
exécute l'air: _O Richard, ô mon roi, l'univers t'abandonne..._
Cet appel à la vieille fidélité des soldats français ne retentit pas en
vain: on y répond par des cris insensés. Les vins coulent; l'ivresse du
fanatisme éclate en des actes ridicules, coupables. Les uns prennent la
cocarde blanche, d'autres la cocarde noire, par amour de la reine. Les
voilà donc passés à l'Autriche.
La cocarde tricolore, c'est-à-dire le serment, la nation, est foulée
aux pieds.
Au même instant, l'orchestre se met à jouer la marche des _Uhlans_.
Nouveaux transports. On sonne la charge: ici les convives ne se
connaissent plus. Ils s'élancent tout chancelants, escaladent les
loges. Ces hommes, dans les fumées du vin, rêvent qu'ils font le siége
de quelque chose, de Paris, sans doute, et de la Révolution. Bientôt
l'orgie ne peut se contenir dans la salle, elle déborde, elle se répand
au grand air, dans la cour de Marbre. Tout le château s'agite.
Les jours suivants, des dames de la cour, des jeunes filles, coupent
les rubans qui ornent leurs robes, leurs chevelures, et les distribuent
aux soldats: «Prenez celle cocarde, disent-elles, c'est la bonne.»
Elles exigent de ces nouveaux chevaliers le serment de fidélité: à ce
titre, ceux-ci obtiennent la faveur de leur baiser la main. Ces jolies
têtes encadrées dans des fleurs et des édifices de plumes troublent
tous les sentiments autour d'elles: on boit à longs traits, dans leurs
yeux, le poison de la guerre civile. Comme ces nymphes du parc de
Versailles qui passent gracieusement la main sur le dos des monstres de
bronze, elles flattent et caressent les passions les plus meurtrières,
les plus dangereuses, dans l'état actuel des esprits. Innocemment
terribles, elles sèment par leurs charmes le germe de la discorde et du
carnage. On tremble à les voir si belles, si douces, à côté de la
reine: n'est-ce pas là cette étrangère, dont la bouche a des sourires
de miel et des paroles séduisantes, mais dont les pieds, dit la Bible,
conduisent aux souterrains de la mort?
La nouvelle de l'orgie des gardes-du-corps fit pâlir les citoyens. Il y
avait donc réellement un complot ourdi contre la nation. Marat vole à
Versailles, revient comme l'éclair, fait à lui seul autant de bruit que
les quatre trompettes du jugement dernier, et crie: «O morts,
levez-vous!» Danton, de son côté, sonne le tocsin aux Cordeliers;
Camille agite la crécelle. La fermentation s'accroît d'heure en heure.
Le bateau qui apportait les farines du moulin de Corbeil arrivait matin
et soir, dans le commencement de la Révolution; il n'arriva dans la
suite qu'une fois par jour, puis il n'arrive plus que toutes les
trente-six heures. Ces retards présagent le moment où il ne viendra
plus du tout. Ne serait-il pas temps de prévenir les projets sinistres
de l'ennemi, et de commencer l'attaque? Dans ces conjonctures
difficiles, les femmes, c'est-à-dire l'initiative, se chargèrent du
salut de la patrie.
L'Assemblée discutait pesamment à Versailles sur le consentement
incertain, ambigu, que le roi venait de donner à la déclaration des
droits de l'homme. De moment en moment une inquiétude sourde se
répandait dans la salle. L'air était chargé de pressentiments et de
terreurs confuses. Le sol tremblait sous la tribune. Plusieurs députés
sentaient distinctement le souffle de quelqu'un qui allait venir. Les
pas assourdis d'une armée invisible agitaient devant elle le silence
même.
--Paris marche, disait Mirabeau à l'oreille de Mounier.
Tout à coup les portes s'ouvrent; une bande de femmes se répand dans
l'Assemblée comme une nuée de sauterelles.
--Femmes, que venez-vous demander?
--Du pain et voir le roi.
Voici ce qui était arrivé:
Une jeune fille entre, le 5 au matin, dans un corps de garde, s'empare
d'un tambour, et parcourt les rues en battant la générale. Quelques
femmes des halles s'assemblent. Après de courtes explications, le
cortége se dirige vers l'Hôtel de Ville, et grossit en marchant. On
ramasse dans les rues toutes les femmes qu'on rencontre, on pénètre
même dans les maisons.
«Accourez avec nous: les hommes ne vont pas assez vite; il faut que
nous nous en mêlions.»
Il n'était encore que sept heures du matin: la Grève présente un
spectacle extraordinaire. Des marchandes, des filles de boutique, des
ouvrières, des actrices, couvrent le pavé. Quatre à cinq cents femmes
chargent la garde à cheval qui était aux barrières de l'Hôtel de Ville,
la poussent jusqu'à la rue du Mouton et reviennent attaquer les portes.
Elles entrent. Les plus furieuses allaient commettre quelques dégâts,
brûler les papiers, quand un homme saisit le bras d'une d'entre elles
et renverse la torche. On veut le mettre à mort.
--Qui es-tu?
--Je suis Stanislas Maillard, un des vainqueurs de la Bastille.
--Il suffit!
Cependant les femmes ont enfoncé le magasin d'armes: elles sont
maîtresses de deux pièces de canon et de sept à huits cents fusils.
--Maintenant, s'écrient-elles, marchons à Versailles! Allons demander
du pain au roi! Mais qui nous conduira?
--Moi, dit Maillard.
On l'accepte pour guide.
Jamais on n'avait vu une pareille affluence; sept à huit mille femmes
sont réunies sur la place. Ces farouches amazones attachent des cordes
aux pièces d'artillerie: mais ce sont des pièces de marine, et elles
roulent difficilement. Les voyez-vous arrêtant des charrettes, et y
chargeant leurs canons qu'elles assujettissent avec des câbles? Elles
portent de la poudre et des boulets, en tout peu de munitions. Les unes
conduisent les chevaux, les autres, assises sur les affûts, tiennent à
la main une mèche allumée. Au milieu de toute cette foule que personne
ne dirige, mais qui paraît obéir au même mobile, on distingue ça et là
de poétiques figures. Voici la jolie bouquetière, Louison Chabry, toute
pimpante, toute fraîche de ses dix-sept ans. Là, c'est la fougueuse
Rose Lacombe; actrice, elle a quitté le théâtre pour la Révolution, le
drame des tréteaux et des papiers peints pour le grand drame de
l'humanité. Mais où donc est Théroigne?--Son panache rouge au vent, le
sein gonflé, la narine ouverte, elle prophétise sur un canon.
«Le peuple a le bras levé, s'écrie-t-elle; malheur à ceux sur qui
tombera sa colère, malheur!»
A ces mots, nouvelle Velléda, elle agite dans ses mains des faisceaux
d'armes qu'elle distribue à ses compagnes.
La colonne s'ébranle, précédée de huit à dix tambours, et suivie d'une
compagnie de volontaires de la Bastille, qui forme l'arrière-garde.
Cependant le tocsin sonne de toutes parts; les districts s'assemblent
pour délibérer; les grenadiers et un grand nombre de compagnies de la
garde soldée se rendent à la place de l'Hôtel de Ville. On les
applaudit.
«Ce ne sont pas, crient-ils aux bourgeois, des claquements de mains que
nous demandons: la nation est insultée; prenez les armes et venez avec
nous recevoir les ordres des chefs.»
Au Palais-Royal, des hommes armés de piques formaient des groupes et
tenaient conseil: tels les anciens Gaulois délibéraient à ciel ouvert,
et les armes à la main, sur les affaires communes. En remuant la
population de Paris, la Révolution avait fait remonter à la surface la
vieille race celtique avec ses moeurs, et sa physionomie inaltérable.
Il était sept heures du soir lorsque Lafayette, entraîné par
l'impulsion générale, se laissa conduire, lui en tête, à Versailles.
Les murmures avaient fini par vaincre sa résistance. Au moment où il
s'avança, monté sur son cheval blanc, des cris de: _Bravo! Vive
Lafayette!_ se firent entendre. Le bon général sourit à ces cris de
satisfaction; il semblait dire:
«Ce n'est pas moi qui vais; c'est vous qui le voulez absolument,
j'obéis.»
La joie nationale se soutint tant que l'on entendit battre les tambours
et que l'on vit flotter les étendards; mais quand cette expédition se
fut éloignée, l'inquiétude et le silence tombèrent lourdement sur la
ville de Paris.
Les femmes qui étaient parties le matin pour Versailles avaient
traversé sans obstacle le pont de Sèvres. Maillard était toujours à
leur tête; il avait su préserver Chaillot du pillage et des désordres
qu'entraîne d'ordinaire une marche précipitée. Au Cours, le cortége
rencontre un homme en habits noirs qui se rendait à Versailles; les
esprits étaient ouverts à tous les soupçons: on le prend pour un espion
du faubourg Saint-Germain qui allait rendre compte de ce qui se passait
à Paris. Tumulte: on veut le retenir, le faire descendre de voiture.
L'inconnu protestait, se défendait.
--Mais enfin, qu'allez-vous faire à Versailles dans un pareil moment?
--Je suis député de Bretagne.
--Député! ah! c'est différent.
--Oui, je suis Chapelier.
--Oh! attendez.
Un orateur harangue les femmes:
--Ce voyageur est le digne M. Chapelier, qui présidait l'Assemblée
nationale pendant la nuit du 4 août.
Alors toutes:
--Vive Chapelier!
Plusieurs hommes armés montent devant et derrière sa voiture pour
l'escorter.
Versailles! voici Versailles!--Maillard arrête ses femmes, les dispose
sur trois rangs.
--Vous allez, leur dit-il, entrer dans une ville où l'on n'est prévenu
ni de votre arrivée ni de vos intentions: de la gaieté, du calme, du
sang-froid. Toutes ces femmes lui obéissent. Les canons sont relégués
à l'arrière-garde. Les Parisiennes continuent leur marche pacifique,
entonnant l'air _Vive Henri IV_, et entremêlant leurs chants des cris
de _Vive le roi!_ Grand spectacle pour les habitants de Versailles, que
cette armée de femmes et cet appareil extraordinaire! Ils accourent
au-devant d'elles en criant: _Vivent les Parisiennes!_
Elles se présentent sans armes, sans bâtons, à la porte de l'Assemblée
nationale; toutes veulent s'introduire: Maillard n'en laisse entrer
qu'un certain nombre. Ici s'engage un grand dialogue entre cet
intrépide huissier et l'Assemblée. Respectueux, calme, sévère, il somme
les députés de pourvoir aux besoins urgents de la ville de Paris. Dans
la salle, une seule voix appuya brièvement celle de Maillard, la voix
de Robespierre. Ces deux hommes se touchent, se répondent: l'un est le
représentant du peuple; l'autre, c'est le peuple lui-même.
L'Assemblée décide qu'une députatîon sera envoyée au roi pour lui
mettre sous les yeux la position malheureuse de la ville de Paris.
Mais où est le roi?
Ah! qui le sait? A la chasse, sans doute.
Cependant les députés, Mounier en tête, sortent de la salle des
séances.
«Aussitôt, raconte-t-il lui-même, les femmes m'environnent en me
déclarant qu'elles veulent m'accompagner chez le roi. J'ai beaucoup de
peine à obtenir, à force d'instances, qu'elles n'entreront chez le roi
qu'au nombre de six, ce qui n'empêcha point un grand nombre d'entre
elles de former notre cortége.
«Nous étions à pied dans la boue, avec une forte pluie. Une foule
considérable d'habitants de Versailles bordait de chaque côté l'avenue
qui conduit au château. Les femmes de Paris formaient divers
attroupements entremêlés d'un certain nombre d'hommes, couverts de
haillons pour la plupart, le regard féroce, le geste menaçant, poussant
des cris sinistres; ils étaient armés de quelques fusils, de vieilles
piques, de haches, de bâtons ferrés, ou de grandes gaules ayant à leur
extrémité des lames d'épées ou de couteaux.
«De petits détachements des gardes-du-corps faisaient des patrouilles,
et passaient au grand galop, à travers les cris et les huées. Une
partie des hommes armés de piques, de haches et de bâtons, s'approchent
de nous pour escorter la députation. L'étrange et nombreux cortége dont
les députés étaient assaillis est pris pour un attroupement. Des
gardes-du-corps courent au travers: nous nous dispersons dans la boue;
et l'on sent bien quel excès de rage durent éprouver nos compagnons,
qui pensaient qu'avec nous ils avaient plus de droit de se présenter.
Nous nous rallions et nous avançons ainsi vers le château. Nous
trouvons, rangés sur la place, les gardes-du-corps, le détachement de
dragons, le régiment de Flandre, les gardes-Suisses, les invalides et
la milice bourgeoise de Versailles. Nous sommes reconnus, reçus avec
honneur; nous traversons les lignes, et l'on a beaucoup de peine à
empêcher la foule qui nous suivait de s'introduire avec nous. Au lieu
de six femmes auxquelles j'avais promis l'entrée du château, il fallut
en introduire douze.»
Une narration royaliste appelle ces femmes des créatures sans nom;
elles en avaient un: la Faim.
Quelques aristocrates, mêlés au tumulte, profitent de la circonstance
pour tenter le peuple.
--Si le roi, lui dit-on, recouvrait toute son autorité, la France ne
manquerait jamais de pain.
Les femmes répondent à ces insinuations perfides par des injures.
--Nous voulons du pain, ajoutent-elles, mais non pas au prix de la
liberté.
Dégageons, à ce propos, un fait général: ce n'est pas le besoin qui a
été le nerf le plus énergique des actes révolutionnaires; c'est le
devoir. La disette ne figure qu'en seconde ligne dans les causes qui
déterminèrent l'expédition du 5 octobre. Sans doute le pain manquait;
parmi les femmes qui étaient là, un grand nombre n'avaient pas mangé
depuis trente heures: mais si l'instinct seul de la conservation avait
parlé, se seraient-elles exposées, sur la place d'Armes, à être
étouffées entre les chevaux? Dans cette cohue, sous la pluie, il y en
avait qui étaient grosses ou _incommodées_, elles n'en suivaient pas
moins le courant; d'autres étaient jeunes, jolies, et ne souffraient
pas beaucoup de la disette; des musiciennes avec des tambours de
basque, des chanteuses, des artistes, des modèles, quelques-unes un peu
follement vêtues, allaient et venaient dans les groupes. C'étaient les
plus animées contre la cour et les gardes-du-corps. Qui les lançait
ainsi sur le pavé de Versailles, entre les sabres et les mousquetons?
L'instinct du bien public, le dévouement à un ordre d'idées qu'elles ne
comprenaient pas très-nettement, mais qu'elles devinaient par le coeur.
Au peuple de Paris, il fallait du pain sans doute; mais il lui fallait
aussi la Constitution, la parole vivante.
Cependant Louis XVI est de retour au château. Suivons les femmes chez
le roi: elles entrent. Louison Chabry, piquant orateur en bonnet fin et
en fichu de soie, est chargée de présenter au roi les doléances des
Parisiens. Pour tout exorde, la voilà qui s'évanouit. Louis XVI se
montre fort touché. Il fait secourir la pauvre enfant, promet de
veiller à l'état des subsistances. En se retirant, Louison veut baiser
la main du roi; mais celui-ci avec bonté:
--Venez, mon enfant, vous êtes assez jolie pour qu'on vous embrasse.
Les femmes ont la tête perdue; elles sortent en criant: _Vive le roi et
sa maison!_ La foule qui attend sur la place, et qui n'a pas vu le roi,
se montre très-éloignée de partager leur enthousiasme. On les accuse de
s'être laissé gagner pour de l'argent. Quelques-unes passent déjà leur
jarretière au cou de Louison pour l'étrangler. Babet Lairot, une autre
jeune fille, ainsi que deux gardes-du-corps, interviennent et la
délivrent.
La garnison de Versailles était toujours sous les armes. Les soldats du
régiment de Flandre et les dragons inspiraient des inquiétudes. Les
femmes se jettent sans frayeur parmi eux, les enlacent.
--Ton nom?
--Citoyenne.
--Le tien?
--Français.
On s'entend. Les jolies mains des Parisiennes jouent avec les armes,
caressent les chevaux des cavaliers. Le soldat est pris; il s'excuse
d'avoir assisté au fameux banquet.
--Nous avons bu, dit-il, le vin des gardes-du-corps; mais cela ne nous
engage en rien; nous sommes à la nation pour la vie; nous avons crié
_Vive le roi!_ comme vous le criez vous-mêmes tous les jours: rien de
plus.
Les femmes approuvent:
--Mais enfin, tirerez-vous sur le peuple, sur vos frères?
Pour toute réponse, les soldats lancent leurs baguettes dans les
fusils, et les font sonner, montrant ainsi que leurs armes ne sont
point chargées. Quelques-uns offrent même de leurs cartouches aux plus
jolies.
La soirée était noire et pluvieuse. Lafayette arrive avec la milice
bourgeoise; d'Estaing, commandant de la place, donne l'ordre aux
troupes de se retirer. Les gardes-du-corps exécutent leur retraite;
mais les ténèbres, la foule compacte, et une vieille rancune aussi les
poussant, ils tirent ça et là quelques coups de feu. Sans cette
malheureuse provocation, le sang n'eût pas coulé dans Versailles. Les
gardes devaient prêter, le lendemain, serment à la nation et prendre la
cocarde tricolore. Leur horrible imprudence perdit tout. L'irritation
gagna aussitôt de proche en proche; la nuit était chargée de ténèbres
et de mauvais conseils. Au château, la reine voulait entraîner le roi
dans une fuite qu'elle lui montrait comme le chemin du triomphe. Dans
la ville, la multitude fatiguée, mouillée, campée au hasard, rêvait à
l'attaque nocturne des gardes-du-corps. Ce demi-sommeil couvait des
colères.
C'est cette nuit-là qu'au dire des royalistes Lafayette dormit contre
son roi.--Le fait est qu'il dormit.
Les idées se matérialisent dans les institutions, les institutions dans
les édifices. Le palais de Versailles, c'était l'image grandiose d'une
monarchie absolue; c'était Louis XIV n'ayant plus d'ennemis à craindre;
mais ce château ouvert de tous côtés ne pouvait pas tenir devant la
Révolution.
[Illustration: Un homme fut tué par les gardes-du-corps.]
Dès la pointe du jour, le peuple se répand dans les rues. Il aperçoit
un garde-du-corps à une des fenêtres de l'aile droite du château;
huées, provocations, défis; un coup de fusil part; un jeune volontaire
tombe dans la cour.
Qui a tiré? c'est le garde-du-corps. Le peuple, bouillant de colère, se
précipite: la grille est escaladée, le château envahi. On cherche
partout le coupable. Des forcenés--d'autres disent des voleurs--
profitent de la circonstance pour s'introduire plus avant dans
les riches appartements. La reine avertie fuit toute tremblante et à
demi vêtue chez le roi. Les gardes-françaises arrivent, et poussent
devant leurs baïonnettes toute cette foule, qui se retire en tumulte:
le château est évacué; deux gardes-du-corps ont été massacrés pendant
l'attaque. Tout à coup le cri de _Grâce! Grâce!_ succède à cet accès de
fureur. Silence! voici le roi au balcon.
A cette vue, un cri immense, un seul, s'élève, comme par inspiration,
de toute cette masse d'hommes: _Le roi à Paris! Le roi à Paris!_ Louis
XVI hésite; une oppression violente arrête sa voix. «Mes enfants,
dit-il enfin, vous me demandez à Paris; j'irai, mais à condition que ce
sera avec ma femme et mes enfants.» On applaudit: le cri de _Vive le
roi_ frappe mille fois les airs. La reine paraît, à son tour, au
balcon: Lafayette la conduit et lui baise respectueusement la main.
Alors le peuple, pour la première fois: _Vive la reine!_ La paix était
faite; non pas encore: Lafayette paraît une seconde fois avec un
garde-du-corps, au chapeau duquel il attache sa cocarde. Le peuple
s'écrie: _Vivent les gardes-de-corps!_ [Note: Au même moment, le peuple
embrasse les gardes-du-corps qu'il tient prisonniers dans la cour de
Marbre. «En les arrêtant, raconte Loustalot, plusieurs gardes nationaux
avaient reçu leurs épées, et leur avaient par égard présenté la leur.
Les gardes-du-corps, rassemblés sur la place d'Armes, prêtent le
serment national; alors on veut leur rendre leurs épées dont la poignée
est d'un plus grand prix que celle de la garde nationale; plusieurs de
ces messieurs la refusent et demandent comme une grâce de marcher
indistinctement dans les rangs, tandis que le roi se rendrait à
Paris.»] Tout est pardonné.
On a voulu rattacher aux événements des 5 et 6 octobre certaines
manoeuvres odieuses: quelques historiens attribuent les violences
commises dans le château à la faction du duc d'Orléans, cet ambitieux
vulgaire qui n'osa jamais ni le crime ni la vertu. Il est possible
qu'une autre main travaillât dans l'ombre. Quoi qu'il en soit, cette
manifestation populaire fut féconde en résultats. Les deux journées
détruisirent les anciens usages, autour desquels se ralliaient les
intrigues de l'aristocratie. Malgré la Révolution, l'étiquette du règne
de Louis XIV s'était toujours maintenue à Versailles. Les journées des
5 et 6 octobre dispersèrent la cour; le 10 août détrônera la royauté.
La famille royale partit pour Paris, escortée de toute cette cohue
naguère menaçante, à présent joyeuse. Les femmes criaient en chemin:
«Nous amenons le boulanger, la boulangère et le petit mitron.» Dans
leur naïveté, elles croyaient que tenir le roi, c'était avoir trouvé
les moyens de se procurer du pain. La marche fut lente. Louis XVI alla
coucher le soir même au château des Tuileries. En le plaçant au milieu
de son peuple, on s'imaginait avoir soustrait le roi aux intrigues et
aux mauvaises influences de son entourage.
Les 5 et 6 octobre furent les journées des femmes de Paris. Le
sentiment venait en aide à la raison. Ce qui rendit la Révolution
irrésistible, c'est que, dans les plis de son drapeau, elle enveloppait
toutes les souffrances, toutes les faiblesses, toutes les misères,
allégées par l'espoir d'un avenir meilleur.