VI

Adoucissement des moeurs.--Le journalisme.--Marat et Camille

Desmoulins.--Déclaration des droits de l'homme et du citoyen.--La

prérogative royale et le véto.--Système des deux Chambres.--Obstacles

que rencontrait le travail de la Constitution.--Brissot et Danton.

O Révolution! comment ont-ils pu te couvrir du masque de la haine, toi

dont le premier battement de coeur fut pour l'humanité tout entière?

Non, tes ennemis ont beau dire, tu n'as point la première tiré le

glaive du fourreau. Tu as commencé par éclairer le monde, par lui

donner le baiser de paix; mais le monde ne t'a point connue. Les

maîtres du passé se sont cachés dans leur ombre, pour ne point voir la

lumière de tes bienfaits; ils ont voulu te mettre à mort, parce que ta

clarté importune révélait leurs actions mauvaises. Qu'ils soient

éclairés à leur tour, et toi, Révolution, sois saluée par la

reconnaissance de toutes les nations de la terre.

La Révolution avait en quelques mois renouvelé le caractère français,

adouci les moeurs. Un criminel devait être exécuté à Versailles: déjà

la roue était disposée; pâle, consterné, défait, le misérable était

déjà étendu sur l'échafaud, lorsque des cris de: _Grâce! Grâce!_

s'élèvent de toutes parts: voilà l'homme sauvé. On chercherait à tort

une contradiction entre cette démence du peuple et les actes de cruauté

qui venaient de répandre l'effroi dans Paris. On appelait alors de

telles voies de fait des exemples, des justices armées qui passent,

comme la foudre, sans même laisser après elles la trace du sang.

De l'agitation prodigieuse des esprits, tournés vers les affaires

publiques, un nouveau pouvoir venait de sortir, le journalisme. Deux

hommes s'y faisaient surtout remarquer, l'un par l'excentricité de son

talent, l'autre de son caractère, c'étaient Camille Desmoulins et

Marat.

Camille, nature flottante, mais qui s'appartient dans sa mobilité même,

un peu femme, mais surtout homme du peuple. Écrivain, il manie comme

admirablement l'arme à deux tranchants du sarcasme! Je vois errer sur

ses lèvres ondoyantes le rire d'une nation qui a souffert; son arbre

nerveux frissonne à tous les vents, vibre à toutes les émotions. Trop

d'esprit, pas assez de tête.

«Mon cher Camille, lui écrivait l'Ami du peuple, vous êtes encore bien

neuf en politique. Peut-être cette aimable gaieté, qui fait le fond de

votre caractère, et qui perce sous votre plume dans les sujets les plus

graves, s'oppose-t-elle au sérieux de la réflexion. Je le dis à regret,

combien vous serviriez mieux la patrie si votre marche était ferme et

soutenue; mais vous vacillez dans vos jugements; vous blâmez

aujourd'hui ce que vous approuverez demain; vous paraissez n'avoir ni

plan ni but.»

Cette légèreté faisait à la fois le charme et le principal défaut de

Camille, l'enfant gâté de la Révolution:--elle le perdit.

Né de parents obscurs, Marat avait apporté en venant au monde, dans ses

membres faibles et maladifs, des souffrances invétérées. Voyageur, il

n'avait rencontré, le long de son chemin, qu'esclaves fouettés de

verges, que pauvres servant à essuyer les pieds des riches, que nations

pressurées selon le bon plaisir d'un seul, comme la grappe sous la vis

du pressoir. Plongé au fond de l'Océan amer, sa nature molle et

absorbante s'emplit des misères du peuple comme l'éponge de la bourbe

de l'eau. Son premier discours aux hommes fut un cri de douleur. Plus

tard, il secoua de ses mains crispées et rebelles les haillons de

l'indigent, pour en chasser la poussière sur le front des privilégiés;

médecin, il revêtit la chemise mouillée de sueur froide et tâchée de

sang. Le journal et l'homme ne faisaient qu'un: dans l'_Ami du peuple_,

l'exagération du sentiment de la justice va quelquefois jusqu'à la

fureur. Un homme se portait-il à des violences contre son semblable

plus faible que lui, Marat eût tout donné pour punir de mort ce lâche

agresseur. Bonne ou mauvaise, sa feuille était nécessaire: sans elle,

quelque chose aurait manqué à la Révolution, et si le rédacteur de

l'_Ami du peuple_ n'avait pas existé, il aurait fallu l'inventer. Il

fallait à la crise sociale ce phénomène nerveux. Inégal, emporté, lui

seul avait la conscience de sa logique. [Note: On retrouva, en

fouillant dans les papiers du comte d'Artois, une lettre écrite en

1763, et adressée à un Anglais: «Si la nation française, y dirait-on,

est avilie, c'est par le défunt d'autrui; souvenez-vous, mylord,

qu'elle ne sera pas vile dans vingt ans.»--Qui avait écrit cette

lettre? Jean-Jacques Rousseau.]

«La chaleur de son coeur, écrivait-il en parlant de lui-même, lui donne

l'air de l'emportement; l'impossibilité où il est presque toujours de

développer ses idées et les motifs de sa démarche l'a fait passer,

auprès des hommes qui ne raisonnent pas, pour une tête ardente; il le

sait: mais les lecteurs judicieux et pénétrants qui le suivent dans ses

bonds savent bien qu'il a une tête très-froide. La crainte extrême

qu'il a de laisser échapper un seul piége tendu contre la liberté le

réduit toujours à la nécessité d'embrasser une multitude d'objets, et à

les indiquer plutôt que de les faire voir.»

Après la prise de la Bastille, après la nuit du 4 août, d'où pouvaient

donc venir les alarmes des écrivains populaires? Le voici: le 14

juillet avait été le triomphe de la classe moyenne; la Constituante

était son assemblée, la garde nationale sa force armée, la mairie son

pouvoir actif; il y avait en un mot une infusion de sang nouveau dans

les veines du gouvernement du pays; mais il n'y avait pas de peuple

souverain. Les ombrageux voyaient dans les institutions naissantes le

germe d'une aristocratie qui voulait se substituer à l'ancienne

noblesse. Qu'avait gagné le peuple à la Révolution du 14 juillet? Le

travail, déjà languissant, venait de tomber tout à coup; les principaux

consommateurs étant passés à l'étranger, le commerce se trouvait frappé

de stupeur. On lit continuellement, dans les feuilles du temps, ces

paroles navrantes: «Il a été aujourd'hui très-difficile de se procurer

du pain.» Au milieu de cette crise universelle, quelques corps d'état

s'agitèrent; la garde nationale, d'accord avec la municipalité, dissipa

leurs mouvements par la force. Des patrouilles bourgeoises, enflées par

un premier succès, voulurent mettre la police dans le jardin du

Palais-Royal. Ces mesures d'ordre rencontrèrent des résistances,

soulevèrent des murmures. Les feuilles démocratiques rendirent

Lafayette et Bailly responsables des voies de fait qui avaient été

commises envers les citoyens. On crût voir dans les attaques de la

classe moyenne l'exercice d'un nouveau pouvoir qui s'essayait à la

domination. Le froid et doux Bailly n'avait à coup sûr rien d'un tyran;

la pauvre tête de Lafayette fléchissait déjà sous son laurier; mais

leur autorité n'en éveilla pas moins des défiances parmi les

sentinelles avancées de l'opinion publique.

L'Assemblée nationale discutait, pendant ce temps, la Déclaration des

droits. C'était le fondement de toute la Constitution. L'abbé Grégoire

voulait qu'on plaçât en tête le nom de la Divinité. «L'homme,

disait-il, n'a pas été jeté au hasard sur le coin de terre qu'il

occupe, et s'il a des droits, il faut parler de celui dont il les

tient.» Il demandait aussi une déclaration des devoirs: «On vous

propose de mettre en tête de votre Constitution une déclaration des

droits de l'homme: un pareil ouvrage est digne de vous; mais il serait

imparfait si cette déclaration des droits n'était pas aussi celle des

devoirs. Il faut montrer à l'homme le cercle qu'il peut parcourir et

les barrières qui doivent l'arrêter.»

En parlant ainsi, le curé d'Emberménil était sans doute d'accord avec

son caractère et avec ses convictions; mais ne poursuivait-il point une

chimère? Nous avons déjà dit ce qui manquait à l'esprit religieux pour

réveiller chez l'homme le sentiment de l'indépendance.

«Le plaisir d'être libre, déclare Bossuet, quand il s'attache à

nous-mêmes, étant un fruit de notre amour-propre, le chrétien doit

craindre de s'abandonner à cette douceur trop sensible.»

La théologie avait fait de l'homme un être dépendant; masquant partout

les droits, elle ne lui parlait que de ses devoirs. Il fallait donc

reprendre les choses par un autre côté. La philosophie, s'appuyant sur

la nature, déclarait, au contraire, l'homme un être doué de forces

imprescriptibles: être, c'est pouvoir. De la notion des forces sortit

celle des droits. La Révolution Française consacra tout le travail de

l'esprit humain au XVIIIe siècle; elle fut le triomphe de la

philosophie sur le mysticisme, des idées sur les croyances, de l'avenir

sur le passé. [Note: Le voeu de l'abbé Grégoire fut néanmoins réalisé

en partie. «L'Assemblée nationale, dit le préambule de la Déclaration,

reconnaît et déclare, en présence de l'Être Suprême, les droits

suivants de l'homme et du citoyen.»]

Une autre question divisait l'Assemblée: il s'agissait de limiter les

pouvoirs, jusque-là mal définis, de la représentation nationale et ceux

de la couronne. Le parti monarchique voulait que le roi put opposer son

_véto_ aux décrets de l'Assemblée qui n'auraient point son assentiment:

c'était simplement le droit de suspendre l'exercice de la puissance

législative. Les deux souverains se trouvaient en présence, je veux

dire le roi et la nation. Entre les deux, l'opinion publique n'hésitait

pas: elle se disait que la volonté d'un seul ne peut pas balancer celle

de vingt-quatre millions d'hommes. C'était la doctrine du _Contrat

social_ qui s'élevait fière, menaçante, contre les envahissements du

trône constitutionnel: Jean-Jacques, du fond de sa tombe, présidait aux

débats.

Le véto était évidemment l'arme du despotisme. Aussi une lutte violente

éclata dans l'Assemblée. D'un côté étaient ceux qui espéraient regagner

par le roi ce qu'ils avaient perdu par la victoire du peuple. De

l'autre se rangeaient les ennemis déclarés de l'arbitraire. La

Constituante se déchira en deux camps, et cette scission passa dans

tout le royaume.

Une autre question divisait les esprits: l'Assemblée nationale

resterait-elle une et indivisible, ou aurait-on deux Chambres? Le haut

clergé et une partie de la noblesse tenaient pour ce dernier système.

Les uns réclamaient un Sénat à vie, les autres un Sénat à temps, tiré

de la Constituante elle-même. Enfin l'Assemblée décréta, à la majorité

de neuf cents voix contre quatre vingt-dix-neuf, qu'il n'y aurait

qu'une seule Chambre. Elle statua, en outre, que le Corps législatif se

renouvellerait tous les deux ans par de nouvelles élections.

De pareilles discussions n'étaient point de nature à calmer l'opinion

publique. L'inquiétude et la défiance persistaient malgré les

assurances pacifiques du roi. A Paris, la fermentation augmentait

chaque jour en raison même des moyens employés pour rétablir l'ordre.

La garde nationale montrait trop de zèle. Ce déploiement de forces

irritait les citoyens désarmés; ces patrouilles de nuit, ces mesures

inutiles prises contre l'émeute absente, blessaient les susceptibilités

des esprits ombrageux. «Quand je rentre à onze heures du soir, écrivait

Camille Desmoulins, on me crie: _Qui vive?_--Monsieur, dis-je à la

sentinelle, laissez passer un patriote picard. Mais il me demande si je

suis Français, en appuyant la pointe de sa baïonnette. Malheur aux

muets! Prenez le pavé à gauche! me crie une sentinelle; plus loin, une

autre crie: Prenez le pavé à droite! Et, dans la rue Sainte-Marguerite,

deux sentinelles crient: Le pavé à droite! le pavé à gauche! J'ai été

obligé, de par le district, de prendre le ruisseau.» Les noms de

Lafayette et de Bailly se trouvaient mêlés aux soupçons du

mécontentement public. Les écrivains du parti démocratique demandaient

à la nation si elle avait détruit les priviléges de la noblesse pour

leur substituer les priviléges de la bourgeoisie. «Le droit d'avoir un

fusil et une baïonnette, ajoutait le sémillant Camille, appartient à

tout le monde.»

D'un autre côté, la famine sévissait toujours: la porte des boulangers

était assiégée du matin au soir. Dans plusieurs quartiers de Paris, on

faisait des distributions de riz pour suppléer au pain qui manquait.

L'Assemblée nationale, sur laquelle la multitude s'était reposée,

n'avait point amélioré l'état des subsistances. «Le Corps législatif,

écrivait Marat dans sa feuille, ne s'est occupé qu'à _détruire_, sans

réfléchir combien il était indispensable de _construire_ le nouvel

édifice avant de démolir l'ancien. Abolir était chose aisée: mais

aujourd'hui que le peuple ne veut payer aucun impôt qu'il ne connaisse

son sort, comment les remplacer? Et comment, dans ces jours d'anarchie,

pourvoir aux besoins pressants des vrais ministres de la religion?

Comment soutenir le poids des charges publiques? Comment faire face aux

dépenses de l'État? Un autre inconvénient est d'avoir négligé le soin

des choses les plus urgentes: le manque de pain, l'indiscipline et la

désertion des troupes, désordres portés à un tel degré que, sous peu,

nous n'aurons plus d'armée, et que le peuple est à la veille de mourir

de faim.» Ces réflexions très-sages étaient semées par toute la France.

L'Assemblée nationale, au milieu de ses embarras, montrait aux citoyens

la mauvaise humeur de l'impuissance irritée. La grande voix de Mirabeau

s'était-elle donc endormie? Le bruit courait déjà que cet homme

débauché était à la veille de vendre l'orateur. Des citoyens disaient

tout haut dans les groupes: «Il faut un second accès de révolution.» Le

corps politique était malade de la division des volontés; il ne pouvait

sortir de là que par une crise.

Quelques accapareurs de l'ancien régime, furieux de voir la France leur

échapper, ne cessaient de faire sur la misère publique des spéculations

honteuses: ils espéraient prendre la Révolution par la famine. Les

accaparements, les manoeuvres de l'industrie usuraire, désolaient la

population aux abois. «Quoi! s'écriait Desmoulins, en vain le ciel aura

versé ses bénédictions sur nos fertiles contrées! Quoi! lorsqu'une

seule récolte suffit à nourrir la France pendant trois ans, en vain

l'abondance de six moissons consécutives aura écarté la faim de la

chaumière du pauvre; il y aura des hommes qui se feront un trafic

d'imiter la colère céleste! Nous retrouverons au milieu de nous, et

dans un de nos semblables, une famine, un fléau vivant.»

A côté du mal était le bien. La détresse générale ouvrait les coeurs à

des actes continuels de désintéressement. Les citoyens venaient en aide

à l'État, cet être de raison auquel la Révolution de 89 a véritablement

donné naissance. Les dons patriotiques pleuvaient de tous les coins de

la France sur le bureau du président de l'Assemblée nationale. Les

femmes détachaient leurs colliers pour en orner le sein de la patrie

nue.--La noblesse avait abdiqué; maintenant, c'était le tour de la

coquetterie. Parmi ces présents, il y avait quelquefois le denier de la

veuve, plus souvent encore les parures de la courtisane. L'une d'elles

envoya ses bijoux avec cette lettre:

«Messeigneurs, j'ai un coeur pour aimer; j'ai amassé quelque chose en

aimant: j'en fais, entre vos mains, l'hommage à la patrie. Puisse mon

exemple être imité par mes compagnes de tous les rangs.»

L'esprit de la Révolution avait touché ces nouvelles Madeleines: émues,

elles venaient répandre à l'envi les parfums de la charité sur la tête

du peuple.

Deux des principaux acteurs de la Révolution, quoique dans des rôles

bien différents, commençaient dès lors à se dégager de l'obscurité de

la foule: l'un était Brissot, l'autre Danton.

Dans les temps de révolution, toute déclaration imprudente s'attache,

si l'on ose ainsi dire, à la chair et aux os de l'homme d'État. C'est

pour lui la robe de Nessus. Brissot, rédacteur du _Patriote français_,

venait de communiquer aux commissaires de l'Hôtel de Ville un plan de

municipalité, avec un préambule dans lequel on remarquait le passage

suivant:

«Les principes sur lesquels doivent être appuyées ces administrations

municipales et provinciales, ainsi que leurs règlements, doivent être

entièrement conformes aux principes de la constitution nationale. Cette

conformité est le lien _fédéral_ qui unit toutes les parties d'un vaste

empire.»

Pourquoi l'autour a-t-il souligné lui-même le mot _fédéral_?--Nous nous

souviendrons de ce fait, quand Brissot sera devenu le chef du parti de

la Gironde.

Danton, lui, naquit à Arcis-sur-Aube le 26 octobre 1759. Son père était

procureur au bailliage de la ville. La plupart des révolutionnaires

sortaient des mains du clergé: le futur Conventionnel fit ses études

chez les Oratoriens. On ne sait presque rien de son enfance, très-peu

de sa jeunesse, sinon qu'il exerçait la profession d'avocat. En 1787,

il se maria et, avec la dot de sa femme, acheta une charge aux conseils

du roi.

[Illustration: Barère.]

«Avocat sans cause,» dit madame Roland. Pourquoi pas? Son genre

d'éloquence n'était guère fait pour plaider en faveur du mur mitoyen. A

ce fougueux orateur, il fallait la tribune ou la place publique. Lors

des élections aux États généraux de 89, il avait été choisi comme

président par l'un des soixante districts de Paris. Ce district était

celui des Cordeliers qui faisait trembler les modérés. Danton était

déjà, dans son quartier, l'âme des hommes d'action. Tout en lui

respirait la force et l'audace: une crinière de lion, une large face

ravagée par la petite vérole, des épaules d'Atlas;--il est vrai qu'il

portait un monde!

Histoire des Montagnards · 第 23 / 146 题