Adoucissement des moeurs.--Le journalisme.--Marat et Camille
Desmoulins.--Déclaration des droits de l'homme et du citoyen.--La
prérogative royale et le véto.--Système des deux Chambres.--Obstacles
que rencontrait le travail de la Constitution.--Brissot et Danton.
O Révolution! comment ont-ils pu te couvrir du masque de la haine, toi
dont le premier battement de coeur fut pour l'humanité tout entière?
Non, tes ennemis ont beau dire, tu n'as point la première tiré le
glaive du fourreau. Tu as commencé par éclairer le monde, par lui
donner le baiser de paix; mais le monde ne t'a point connue. Les
maîtres du passé se sont cachés dans leur ombre, pour ne point voir la
lumière de tes bienfaits; ils ont voulu te mettre à mort, parce que ta
clarté importune révélait leurs actions mauvaises. Qu'ils soient
éclairés à leur tour, et toi, Révolution, sois saluée par la
reconnaissance de toutes les nations de la terre.
La Révolution avait en quelques mois renouvelé le caractère français,
adouci les moeurs. Un criminel devait être exécuté à Versailles: déjà
la roue était disposée; pâle, consterné, défait, le misérable était
déjà étendu sur l'échafaud, lorsque des cris de: _Grâce! Grâce!_
s'élèvent de toutes parts: voilà l'homme sauvé. On chercherait à tort
une contradiction entre cette démence du peuple et les actes de cruauté
qui venaient de répandre l'effroi dans Paris. On appelait alors de
telles voies de fait des exemples, des justices armées qui passent,
comme la foudre, sans même laisser après elles la trace du sang.
De l'agitation prodigieuse des esprits, tournés vers les affaires
publiques, un nouveau pouvoir venait de sortir, le journalisme. Deux
hommes s'y faisaient surtout remarquer, l'un par l'excentricité de son
talent, l'autre de son caractère, c'étaient Camille Desmoulins et
Marat.
Camille, nature flottante, mais qui s'appartient dans sa mobilité même,
un peu femme, mais surtout homme du peuple. Écrivain, il manie comme
admirablement l'arme à deux tranchants du sarcasme! Je vois errer sur
ses lèvres ondoyantes le rire d'une nation qui a souffert; son arbre
nerveux frissonne à tous les vents, vibre à toutes les émotions. Trop
d'esprit, pas assez de tête.
«Mon cher Camille, lui écrivait l'Ami du peuple, vous êtes encore bien
neuf en politique. Peut-être cette aimable gaieté, qui fait le fond de
votre caractère, et qui perce sous votre plume dans les sujets les plus
graves, s'oppose-t-elle au sérieux de la réflexion. Je le dis à regret,
combien vous serviriez mieux la patrie si votre marche était ferme et
soutenue; mais vous vacillez dans vos jugements; vous blâmez
aujourd'hui ce que vous approuverez demain; vous paraissez n'avoir ni
plan ni but.»
Cette légèreté faisait à la fois le charme et le principal défaut de
Camille, l'enfant gâté de la Révolution:--elle le perdit.
Né de parents obscurs, Marat avait apporté en venant au monde, dans ses
membres faibles et maladifs, des souffrances invétérées. Voyageur, il
n'avait rencontré, le long de son chemin, qu'esclaves fouettés de
verges, que pauvres servant à essuyer les pieds des riches, que nations
pressurées selon le bon plaisir d'un seul, comme la grappe sous la vis
du pressoir. Plongé au fond de l'Océan amer, sa nature molle et
absorbante s'emplit des misères du peuple comme l'éponge de la bourbe
de l'eau. Son premier discours aux hommes fut un cri de douleur. Plus
tard, il secoua de ses mains crispées et rebelles les haillons de
l'indigent, pour en chasser la poussière sur le front des privilégiés;
médecin, il revêtit la chemise mouillée de sueur froide et tâchée de
sang. Le journal et l'homme ne faisaient qu'un: dans l'_Ami du peuple_,
l'exagération du sentiment de la justice va quelquefois jusqu'à la
fureur. Un homme se portait-il à des violences contre son semblable
plus faible que lui, Marat eût tout donné pour punir de mort ce lâche
agresseur. Bonne ou mauvaise, sa feuille était nécessaire: sans elle,
quelque chose aurait manqué à la Révolution, et si le rédacteur de
l'_Ami du peuple_ n'avait pas existé, il aurait fallu l'inventer. Il
fallait à la crise sociale ce phénomène nerveux. Inégal, emporté, lui
seul avait la conscience de sa logique. [Note: On retrouva, en
fouillant dans les papiers du comte d'Artois, une lettre écrite en
1763, et adressée à un Anglais: «Si la nation française, y dirait-on,
est avilie, c'est par le défunt d'autrui; souvenez-vous, mylord,
qu'elle ne sera pas vile dans vingt ans.»--Qui avait écrit cette
lettre? Jean-Jacques Rousseau.]
«La chaleur de son coeur, écrivait-il en parlant de lui-même, lui donne
l'air de l'emportement; l'impossibilité où il est presque toujours de
développer ses idées et les motifs de sa démarche l'a fait passer,
auprès des hommes qui ne raisonnent pas, pour une tête ardente; il le
sait: mais les lecteurs judicieux et pénétrants qui le suivent dans ses
bonds savent bien qu'il a une tête très-froide. La crainte extrême
qu'il a de laisser échapper un seul piége tendu contre la liberté le
réduit toujours à la nécessité d'embrasser une multitude d'objets, et à
les indiquer plutôt que de les faire voir.»
Après la prise de la Bastille, après la nuit du 4 août, d'où pouvaient
donc venir les alarmes des écrivains populaires? Le voici: le 14
juillet avait été le triomphe de la classe moyenne; la Constituante
était son assemblée, la garde nationale sa force armée, la mairie son
pouvoir actif; il y avait en un mot une infusion de sang nouveau dans
les veines du gouvernement du pays; mais il n'y avait pas de peuple
souverain. Les ombrageux voyaient dans les institutions naissantes le
germe d'une aristocratie qui voulait se substituer à l'ancienne
noblesse. Qu'avait gagné le peuple à la Révolution du 14 juillet? Le
travail, déjà languissant, venait de tomber tout à coup; les principaux
consommateurs étant passés à l'étranger, le commerce se trouvait frappé
de stupeur. On lit continuellement, dans les feuilles du temps, ces
paroles navrantes: «Il a été aujourd'hui très-difficile de se procurer
du pain.» Au milieu de cette crise universelle, quelques corps d'état
s'agitèrent; la garde nationale, d'accord avec la municipalité, dissipa
leurs mouvements par la force. Des patrouilles bourgeoises, enflées par
un premier succès, voulurent mettre la police dans le jardin du
Palais-Royal. Ces mesures d'ordre rencontrèrent des résistances,
soulevèrent des murmures. Les feuilles démocratiques rendirent
Lafayette et Bailly responsables des voies de fait qui avaient été
commises envers les citoyens. On crût voir dans les attaques de la
classe moyenne l'exercice d'un nouveau pouvoir qui s'essayait à la
domination. Le froid et doux Bailly n'avait à coup sûr rien d'un tyran;
la pauvre tête de Lafayette fléchissait déjà sous son laurier; mais
leur autorité n'en éveilla pas moins des défiances parmi les
sentinelles avancées de l'opinion publique.
L'Assemblée nationale discutait, pendant ce temps, la Déclaration des
droits. C'était le fondement de toute la Constitution. L'abbé Grégoire
voulait qu'on plaçât en tête le nom de la Divinité. «L'homme,
disait-il, n'a pas été jeté au hasard sur le coin de terre qu'il
occupe, et s'il a des droits, il faut parler de celui dont il les
tient.» Il demandait aussi une déclaration des devoirs: «On vous
propose de mettre en tête de votre Constitution une déclaration des
droits de l'homme: un pareil ouvrage est digne de vous; mais il serait
imparfait si cette déclaration des droits n'était pas aussi celle des
devoirs. Il faut montrer à l'homme le cercle qu'il peut parcourir et
les barrières qui doivent l'arrêter.»
En parlant ainsi, le curé d'Emberménil était sans doute d'accord avec
son caractère et avec ses convictions; mais ne poursuivait-il point une
chimère? Nous avons déjà dit ce qui manquait à l'esprit religieux pour
réveiller chez l'homme le sentiment de l'indépendance.
«Le plaisir d'être libre, déclare Bossuet, quand il s'attache à
nous-mêmes, étant un fruit de notre amour-propre, le chrétien doit
craindre de s'abandonner à cette douceur trop sensible.»
La théologie avait fait de l'homme un être dépendant; masquant partout
les droits, elle ne lui parlait que de ses devoirs. Il fallait donc
reprendre les choses par un autre côté. La philosophie, s'appuyant sur
la nature, déclarait, au contraire, l'homme un être doué de forces
imprescriptibles: être, c'est pouvoir. De la notion des forces sortit
celle des droits. La Révolution Française consacra tout le travail de
l'esprit humain au XVIIIe siècle; elle fut le triomphe de la
philosophie sur le mysticisme, des idées sur les croyances, de l'avenir
sur le passé. [Note: Le voeu de l'abbé Grégoire fut néanmoins réalisé
en partie. «L'Assemblée nationale, dit le préambule de la Déclaration,
reconnaît et déclare, en présence de l'Être Suprême, les droits
suivants de l'homme et du citoyen.»]
Une autre question divisait l'Assemblée: il s'agissait de limiter les
pouvoirs, jusque-là mal définis, de la représentation nationale et ceux
de la couronne. Le parti monarchique voulait que le roi put opposer son
_véto_ aux décrets de l'Assemblée qui n'auraient point son assentiment:
c'était simplement le droit de suspendre l'exercice de la puissance
législative. Les deux souverains se trouvaient en présence, je veux
dire le roi et la nation. Entre les deux, l'opinion publique n'hésitait
pas: elle se disait que la volonté d'un seul ne peut pas balancer celle
de vingt-quatre millions d'hommes. C'était la doctrine du _Contrat
social_ qui s'élevait fière, menaçante, contre les envahissements du
trône constitutionnel: Jean-Jacques, du fond de sa tombe, présidait aux
débats.
Le véto était évidemment l'arme du despotisme. Aussi une lutte violente
éclata dans l'Assemblée. D'un côté étaient ceux qui espéraient regagner
par le roi ce qu'ils avaient perdu par la victoire du peuple. De
l'autre se rangeaient les ennemis déclarés de l'arbitraire. La
Constituante se déchira en deux camps, et cette scission passa dans
tout le royaume.
Une autre question divisait les esprits: l'Assemblée nationale
resterait-elle une et indivisible, ou aurait-on deux Chambres? Le haut
clergé et une partie de la noblesse tenaient pour ce dernier système.
Les uns réclamaient un Sénat à vie, les autres un Sénat à temps, tiré
de la Constituante elle-même. Enfin l'Assemblée décréta, à la majorité
de neuf cents voix contre quatre vingt-dix-neuf, qu'il n'y aurait
qu'une seule Chambre. Elle statua, en outre, que le Corps législatif se
renouvellerait tous les deux ans par de nouvelles élections.
De pareilles discussions n'étaient point de nature à calmer l'opinion
publique. L'inquiétude et la défiance persistaient malgré les
assurances pacifiques du roi. A Paris, la fermentation augmentait
chaque jour en raison même des moyens employés pour rétablir l'ordre.
La garde nationale montrait trop de zèle. Ce déploiement de forces
irritait les citoyens désarmés; ces patrouilles de nuit, ces mesures
inutiles prises contre l'émeute absente, blessaient les susceptibilités
des esprits ombrageux. «Quand je rentre à onze heures du soir, écrivait
Camille Desmoulins, on me crie: _Qui vive?_--Monsieur, dis-je à la
sentinelle, laissez passer un patriote picard. Mais il me demande si je
suis Français, en appuyant la pointe de sa baïonnette. Malheur aux
muets! Prenez le pavé à gauche! me crie une sentinelle; plus loin, une
autre crie: Prenez le pavé à droite! Et, dans la rue Sainte-Marguerite,
deux sentinelles crient: Le pavé à droite! le pavé à gauche! J'ai été
obligé, de par le district, de prendre le ruisseau.» Les noms de
Lafayette et de Bailly se trouvaient mêlés aux soupçons du
mécontentement public. Les écrivains du parti démocratique demandaient
à la nation si elle avait détruit les priviléges de la noblesse pour
leur substituer les priviléges de la bourgeoisie. «Le droit d'avoir un
fusil et une baïonnette, ajoutait le sémillant Camille, appartient à
tout le monde.»
D'un autre côté, la famine sévissait toujours: la porte des boulangers
était assiégée du matin au soir. Dans plusieurs quartiers de Paris, on
faisait des distributions de riz pour suppléer au pain qui manquait.
L'Assemblée nationale, sur laquelle la multitude s'était reposée,
n'avait point amélioré l'état des subsistances. «Le Corps législatif,
écrivait Marat dans sa feuille, ne s'est occupé qu'à _détruire_, sans
réfléchir combien il était indispensable de _construire_ le nouvel
édifice avant de démolir l'ancien. Abolir était chose aisée: mais
aujourd'hui que le peuple ne veut payer aucun impôt qu'il ne connaisse
son sort, comment les remplacer? Et comment, dans ces jours d'anarchie,
pourvoir aux besoins pressants des vrais ministres de la religion?
Comment soutenir le poids des charges publiques? Comment faire face aux
dépenses de l'État? Un autre inconvénient est d'avoir négligé le soin
des choses les plus urgentes: le manque de pain, l'indiscipline et la
désertion des troupes, désordres portés à un tel degré que, sous peu,
nous n'aurons plus d'armée, et que le peuple est à la veille de mourir
de faim.» Ces réflexions très-sages étaient semées par toute la France.
L'Assemblée nationale, au milieu de ses embarras, montrait aux citoyens
la mauvaise humeur de l'impuissance irritée. La grande voix de Mirabeau
s'était-elle donc endormie? Le bruit courait déjà que cet homme
débauché était à la veille de vendre l'orateur. Des citoyens disaient
tout haut dans les groupes: «Il faut un second accès de révolution.» Le
corps politique était malade de la division des volontés; il ne pouvait
sortir de là que par une crise.
Quelques accapareurs de l'ancien régime, furieux de voir la France leur
échapper, ne cessaient de faire sur la misère publique des spéculations
honteuses: ils espéraient prendre la Révolution par la famine. Les
accaparements, les manoeuvres de l'industrie usuraire, désolaient la
population aux abois. «Quoi! s'écriait Desmoulins, en vain le ciel aura
versé ses bénédictions sur nos fertiles contrées! Quoi! lorsqu'une
seule récolte suffit à nourrir la France pendant trois ans, en vain
l'abondance de six moissons consécutives aura écarté la faim de la
chaumière du pauvre; il y aura des hommes qui se feront un trafic
d'imiter la colère céleste! Nous retrouverons au milieu de nous, et
dans un de nos semblables, une famine, un fléau vivant.»
A côté du mal était le bien. La détresse générale ouvrait les coeurs à
des actes continuels de désintéressement. Les citoyens venaient en aide
à l'État, cet être de raison auquel la Révolution de 89 a véritablement
donné naissance. Les dons patriotiques pleuvaient de tous les coins de
la France sur le bureau du président de l'Assemblée nationale. Les
femmes détachaient leurs colliers pour en orner le sein de la patrie
nue.--La noblesse avait abdiqué; maintenant, c'était le tour de la
coquetterie. Parmi ces présents, il y avait quelquefois le denier de la
veuve, plus souvent encore les parures de la courtisane. L'une d'elles
envoya ses bijoux avec cette lettre:
«Messeigneurs, j'ai un coeur pour aimer; j'ai amassé quelque chose en
aimant: j'en fais, entre vos mains, l'hommage à la patrie. Puisse mon
exemple être imité par mes compagnes de tous les rangs.»
L'esprit de la Révolution avait touché ces nouvelles Madeleines: émues,
elles venaient répandre à l'envi les parfums de la charité sur la tête
du peuple.
Deux des principaux acteurs de la Révolution, quoique dans des rôles
bien différents, commençaient dès lors à se dégager de l'obscurité de
la foule: l'un était Brissot, l'autre Danton.
Dans les temps de révolution, toute déclaration imprudente s'attache,
si l'on ose ainsi dire, à la chair et aux os de l'homme d'État. C'est
pour lui la robe de Nessus. Brissot, rédacteur du _Patriote français_,
venait de communiquer aux commissaires de l'Hôtel de Ville un plan de
municipalité, avec un préambule dans lequel on remarquait le passage
suivant:
«Les principes sur lesquels doivent être appuyées ces administrations
municipales et provinciales, ainsi que leurs règlements, doivent être
entièrement conformes aux principes de la constitution nationale. Cette
conformité est le lien _fédéral_ qui unit toutes les parties d'un vaste
empire.»
Pourquoi l'autour a-t-il souligné lui-même le mot _fédéral_?--Nous nous
souviendrons de ce fait, quand Brissot sera devenu le chef du parti de
la Gironde.
Danton, lui, naquit à Arcis-sur-Aube le 26 octobre 1759. Son père était
procureur au bailliage de la ville. La plupart des révolutionnaires
sortaient des mains du clergé: le futur Conventionnel fit ses études
chez les Oratoriens. On ne sait presque rien de son enfance, très-peu
de sa jeunesse, sinon qu'il exerçait la profession d'avocat. En 1787,
il se maria et, avec la dot de sa femme, acheta une charge aux conseils
du roi.
[Illustration: Barère.]
«Avocat sans cause,» dit madame Roland. Pourquoi pas? Son genre
d'éloquence n'était guère fait pour plaider en faveur du mur mitoyen. A
ce fougueux orateur, il fallait la tribune ou la place publique. Lors
des élections aux États généraux de 89, il avait été choisi comme
président par l'un des soixante districts de Paris. Ce district était
celui des Cordeliers qui faisait trembler les modérés. Danton était
déjà, dans son quartier, l'âme des hommes d'action. Tout en lui
respirait la force et l'audace: une crinière de lion, une large face
ravagée par la petite vérole, des épaules d'Atlas;--il est vrai qu'il
portait un monde!