IV

Troubles et soulèvements dans les campagnes--Henri de Belzunce--Un

épisode de la Révolution à Caen.

Une grande nouvelle se répandit, le 19 juillet, dans les rues de Paris:

les campagnes s'agitent; des bandes armées viennent de se montrer

jusque dans les districts ruraux qui avoisinent la capitale. «Les

paysans sont ici! ils sont là!» On y courait; on battait les champs:

que découvrait-on? Rien. Pas même la trace des pieds nus ou des sabots.

C'était une armée invisible qui sortait de terre et qui rentrait sous

terre.

Ces bruits étaient-ils appuyés sur des faits? Ces terreurs

étaient-elles chimériques? Ces fausses alertes faisaient-elles partie

d'un plan qui consistait à tenir en haleine les forces de la répression

dans toute l'étendue du royaume? Il est assez difficile de le dire.

Constatons seulement que l'esprit public était malade, par suite du

système d'accaparement et de monopole qui avait trop longtemps pesé sur

les subsistances; chacun croyait découvrir partout une main qui brûlait

et ravageait les moissons; un tourbillon de poussière devenait tout à

coup, pour les imaginations hallucinées, une bande de malfaiteurs. A la

moindre alarme, on sonne le tocsin dans les campagnes; les villes y

répondent par le cri de guerre, une garde nationale s'élance tout

organisée à la poursuite des brigands. En quelques jours, la France se

montre, d'une extrémité à l'autre, sous les armes.

Le système féodal avait trop longtemps lassé la France pour que

l'explosion révolutionnaire ne fût pas terrible envers quelques

privilégiés insolents. Comme un arbre courbé par la force qui, en se

relevant, se jette d'une secousse vigoureuse dans la direction opposée,

l'esprit public allait violemment du respect servile à une révolte

impitoyable contre l'aristocratie. Dans quelques provinces, le peuple

tout entier formait une ligue pour détruire les châteaux, briser les

armoiries, et surtout pour s'emparer des chartriers, où les titres des

propriétés féodales étaient en dépôt. Ici, c'est une princesse de

Bauffremont qui a été obligée, par ses paysans, de déclarer qu'elle

_renonçait aujourd'hui et pour toujours_ à tous ses droits

seigneuriaux. Là, c'est un homme dur envers ses vassaux qui est

poursuivi par eux à coups de fourches. «Il est difficile, s'écriait

Loustalot dans ses _Révolutions de Paris_, de ne pas croire que les

ravages dont plusieurs châteaux viennent d'être les théâtres ne soient

pas les effets des vexations passées des seigneurs et de l'animosité de

leurs tenanciers... Que l'on nous cite un seul seigneur humain,

charitable, qui ait été exposé à ces excès!» Le peuple montra en effet

un sens très-sûr; il sut parfaitement distinguer entre les abus des

vieilles institutions et le caractère des gentilshommes qui, nés dans

les rangs de la noblesse, atténuaient, par leur manière de vivre et

leur générosité, l'injustice de leurs priviléges.

Au plus fort de cette fièvre de destruction, quelques seigneurs

recommandables, ayant visité leurs terres, furent accueillis par leurs

paysans avec des marques de respect et d'estime personnelle. Les autres

nobles, maltraités, pillés, injuriés, furent généralement ceux qui

avaient témoigné du mépris pour la Révolution naissante. On cite le mot

d'une femme de qualité qui, se trouvant à Paris, pendant que le peuple

faisait le siége de la Bastille, disait à ses domestiques:

--Conduisez-moi à mon donjon, que je voie s'égorger celle canaille.

La caste privilégiée regardait les gens de la classe inférieure comme

appartenant à une autre espèce humaine.

L'aristocratie, depuis des siècles, avait tenu les populations rurales

dans l'ignorance et la misère; elle avait semé la haine dans leur

coeur, elle récoltait la dévastation, le meurtre. Ces hommes, endurcis

aux travaux ingrats de la terre, ne connaissaient qu'une loi, la loi du

talion; c'est celle de toutes les races barbares. Ils rendaient aux

châteaux oeil pour oeil, dent pour dent. Les pierres étaient ici

complices des abus qui s'y réfugiaient. On se disait que, le nid

détruit, le vautour ne reviendrait plus. Ce n'est pas que j'approuve

ces ravages; la destruction est un supplice trop doux pour les

monuments de la tyrannie; il faut les condamner à vivre.

Au milieu de ce soulèvement général contre un ordre de choses maudit,

fixons nos yeux sur un point de la France qui servira plus tard de

quartier général aux entreprises de la Gironde.

En ce temps-là, deux régiments stationnaient à Caen, dans la caserne

dite de Vaucelles; c'étaient le régiment d'Artois et le régiment de

Bourbon. L'un portait une médaille qu'il avait reçue quelques jours

auparavant comme signe de récompense pour son dévouement à la cause

commune: il tenait pour le peuple, dont il était aimé; l'autre, composé

de jeunes officiers attachés au parti royaliste et de soldats gagnés,

inspirait dans la ville une grande défiance. [Note: On assure que des

soldats du régiment de Bourbon auraient arraché la médaille nationale à

des soldats d'Artois qui étaient sans armes.] La haine et les soupçons

des bourgeois portaient principalement sur Henri de Belzunce, major en

second du régiment de Bourbon.

Les troubles qui avaient agité Paris, dans les journées du 13 et du 14

juillet, avaient produit dans toute la France un ébranlement général.

La disette des blés tenait surtout la Normandie en rumeur. Le peuple de

Caen, persuadé que les accapareurs étaient cause de la famine, vint en

armes et avec menaces demander qu'on les lui livrât. Les autorités de

la ville lui permirent de brûler, s'il en trouvait, les magasins où de

riches propriétaires entassaient les grains. Une bande de turbulents se

répandit alors dans tous les quartiers de la ville et incendia deux

maisons. Cela fait, la colère du peuple se calma, et le conseil ayant

pourvu à l'approvisionnement des marchés, tout rentra dans l'ordre. Le

comte Henri de Belzunce, avec la témérité d'un jeune homme de dix-huit

ans, se montra, dans cette journée, pour les mesures violentes. La

conduite sage des autorités lui fit pitié; il eût voulu que l'on

comprimât du tels mouvements par la force des armes.

Une pyramide ayant été élevée à Caen, devant l'église Saint-Pierre, en

l'honneur du rappel de Necker, le ministre à la mode, toute la ville

vint assister à l'inauguration. Ce jour-là, M. le comte de Belzunce

passa à cheval sur la place, et regarda la statue avec un sourire

insultant. Nargué dans ses affections, le peuple poursuivit le comte

d'un long et sourd murmure; mais l'officier donna de l'éperon à son

cheval, et tint ferme, ce jour-là, contre l'orage. Cette conduite ne

manqua pas cependant d'attacher au major du régiment de Bourbon cette

terrible note qui s'écrivait dès lors en lettres rouges: _Aristocrate!_

Quelques amis d'Henri de Belzunce engagèrent le comte d'Harcourt à

mettre cet imprudent aux arrêts dans le château. C'était un moyen de

calmer le peuple. Le comte n'en fit rien. Il y a dans certains

événements une force qui entraîne fatalement les hommes vers une

catastrophe et que les plus sages conseils ne sauraient paralyser. Les

rivalités entre le régiment de Bourbon et les bourgeois de la ville en

étaient venues à un point extrême qui rendait le choc inévitable.

Voici maintenant de quelle manière la lutte s'engagea: le 10 août, à

dix heures et demie du soir, un habitant de la ville, commandant le

poste bourgeois, était de faction au pont de Vaucelles; un officier du

régiment de Bourbon se présente dans l'ombre. La sentinelle crie trois

fois: «Qui vive!»

Nuit et silence!

L'officier avait dans ses mains un fusil de chasse; il veut tirer, mais

le coup manque; il arme de nouveau. Avant qu'il ait eu le temps de

faire feu, une balle de la sentinelle bourgeoise l'abat la face contre

terre. A la vue de l'agresseur justement puni, le poste de la garde

nationale pousse un cri d'alarme; on sonne le tocsin; le tambour bat

dans toutes les directions; le canon tonne. Surprise au milieu de son

sommeil, la paisible population de Caen est bientôt sur pied. Les

lumières étoilent à toutes les fenêtres; une foule compacte encombre

déjà toutes les issues.

Le bruit court que la garnison va faire un mouvement sur la ville et

qu'il faut la prévenir. Le cri: «Aux armes!» se fait entendre de toutes

parts; on court au château dont les portes sont forcées, et tout ce qui

s'y trouve, en poudre, fusils, sabres, pistolets, canons, passe dans

les mains du peuple. Le régiment d'Artois se joint à la milice

bourgeoise; des torches servent à éclairer la marche. Cette foule armée

se dirige vers la caserne et arrive devant les grilles qu'elle trouve

soigneusement fermées. Le régiment de Bourbon était rassemblé dans la

cour et déjà sous les armes.

--Vive la nation! crie le peuple.

--Vive Bourbon! répond le régiment.

Un silence de mort succéda à ces deux cris; qu'allait-il se passer? La

caserne était dominée sur ses derrières par les hauteurs de la ville,

sur lesquelles on avait déjà traîné des canons. Henri de Belzunce jugea

d'un coup d'oeil que la résistance était impossible; quelques-uns de

ses militaires commençaient à se détacher; le comte se rendit.

Deux bourgeois furent laissés en otage au régiment pour lui répondre de

son chef.

Il était une heure du matin. On conduit le comte à l'hôtel de ville; un

gros de garde bourgeoise le serrait étroitement: le peuple suivait.

Le comité voulant mettre la tête de Henri de Belzunce à l'abri des

fureurs de la multitude, et jugeant l'hôtel de ville trop peu fortifié,

donna ordre de le conduire au château. Le château de Caen, bâti par

Guillaume le Conquérant dans la seconde moitié du XIe siècle, était une

citadelle entourée de gros murs, avec un pont-levis, un donjon et une

église.

Les têtes s'échauffaient de moment en moment. On parlait de

dénonciations venues de Paris. Quelques soldats avaient déposé contre

leur chef; il s'en trouva même qui déclarèrent avoir reçu du comte

l'ordre d'arracher la médaille aux militaires du régiment d'Artois qui

en étaient décorés. Tous ces bruits étaient encore envenimés par des

propos de femmes: une fille du quartier Saint-Sauveur déclara tenir de

son amant, sergent au régiment de Bourbon, que l'intention de leur chef

était depuis longtemps de faire un mouvement sur la ville. Les

familiarités du comte avec ses soldats étaient l'objet d'accusations

graves. Tous avouèrent qu'il couchait à côté d'eux, au corps de garde,

sur des bottes de paille, qu'il buvait même quelquefois à leur santé,

et qu'il leur tenait des discours contre la Révolution.

Pendant ce temps, la sentinelle du pont de Vaucelles, qui avait tiré

sur l'officier, était portée en triomphe comme un sauveur.

Le peuple serrait de plus en plus les abords du château; les flots

pressés et turbulents de celle marée humaine battaient à grand bruit

les portes solidement fermées. Il commençait à faire jour. Deux soldats

du régiment de Bourbon, qui avaient sans doute pris le parti de leur

chef, furent amenés sur ces entrefaites, et par ordre du comité, dans

la prison du château. Il fallut leur entr'ouvrir les portes. Le peuple,

amassé à l'entrée, profita de cette occasion pour faire irruption dans

la cour. Le cri: «A la prison! à la prison!» se détache alors de ce

râle lugubre et confus qui est le bruit naturel de l'émeute. Toute

cette foule se précipite dans le donjon du château.

Le comte Henri de Belzunce, pâle et défait par les horreurs d'une

pareille nuit, reçoit au fond de son cachot le choc impétueux de ce

courant qui a brisé ses écluses. Il demande d'une voix ferme à être

conduit à l'hôtel de ville, devant le comité. Le cri: «A l'hôtel de

ville!» ayant aussitôt gagné toute la multitude, on y conduisit le

prisonnier. Arrivé sur la place Saint-Pierre, devant l'hôtel de ville,

le cortége s'arrêta à cause de la foule qui grossissait toujours et

encombrait les voies. L'église, les maisons, la place étaient noires de

têtes. L'hôtel de ville regardait avec ses fenêtres entr'ouvertes. Il

était dix heures du matin. Alors un coup de feu partit, l'on ne sait

d'où; le comte Henri de Belzunce tomba. Au même instant, on dépouille

le mort; on l'insulte, on lui crache à la face; sa tête est coupée et

mise au bout d'une pique; ses membres, divisés et attachés à des

bâtons, sont promenés par ces furieux dans toutes les rues de la ville.

Une femme (c'était la haine d'un amour trahi) lui ouvré la poitrine

avec des ciseaux, en tire le coeur entre ses mains ensanglantées et

l'emporte.

Si j'ai décrit la mort d'Henri de Belzunce avec quelques détails, c'est

que de Caen partira plus tard le bras qui doit enfoncer le poignard

dans le sein d'un des chefs de la Montagne, et que de graves

historiens du temps ont prétendu avoir été armé par le souvenir de

cette sanglante tragédie, et par l'horreur des citoyens de cette ville

pour les excès de la Révolution.

Passant, il y a quelques années, à Caen, j'avisai dans la cour de

l'hôtel de ville une colossale statue de Judith.--Je songeai malgré

moi, dans le moment, à une autre vengeance de femme.

V

Suite de l'émotion populaire.--La détente.--Nuit du 4 août.--Quelle est

sa portée.--Abolition des dîmes.--Conduite du roi et de la cour.

L'ancien régime avait semé la servitude; il récoltait la révolte.

Seule l'Assemblée constituante était à même de ramener le calme et la

paix: unique pouvoir dans lequel on eût confiance, elle surnageait au

milieu du naufrage de toutes les vieilles institutions.

Malheureusement, les membres de l'Assemblée n'étaient guère d'accord

entre eux. Malgré l'apparente fusion des ordres, il restait toujours

dans l'Assemblée le parti des intérêts et le parti des idées,

l'aristocratie et la nation. De toutes parts, cependant, le régime

féodal s'écroulait. Les droits prélevés par la noblesse et le clergé

sur le travail de la classe agricole avaient été dénoncés comme

injustes, dans les _cahiers de doléances_, et les députés du Tiers

avaient reçu le mandat impératif d'en poursuivre l'abolition. L'esprit

public avait, comme toujours, devancé l'Assamblée: il finit par

l'entraîner.

Nous sommes à la nuit du 4 août. Quelques voix éloquentes et

désintéressées sonnent le tocsin d'une Saint-Barthélémy des abus.

Bientôt l'enthousiasme et l'émulation du renoncement gagnent tous les

coeurs. C'est à qui fera son offrande; celui-ci propose d'abolir les

justices seigneuriales; celui-là, les corvées, les droits de chasse, de

pêche et de colombier, le droit de retrait féodal, les banalités, les

cens, les lods, etc., etc. L'affranchissement des servitudes

personnelles est décrété: qui croirait que le nombre des serfs montait

encore à quinze cent mille? Un curé, Thibault, apporte à la patrie le

denier de la veuve: il propose le sacrifice du casuel. On le refuse. Il

ne s'agit encore que des priviléges de la noblesse.

Les titres féodaux étant abolis, viennent les titres des provinces;

plusieurs d'entre elles jouissaient de certaines immunités, de certains

avantages dont l'origine se perdait dans la nuit des temps; nouvelle

immolation. Elles déclarent se résigner à rentrer dans le droit commun.

Puis ce fut le tour des villes; par la voix de leurs députés, elles

vinrent, l'une après l'autre, offrir le sacrifice de leurs antiques

_chartres_. Ainsi l'arbre féodal tombait feuille par feuille, branche

par branche; ainsi s'abaissaient les barrières qui s'étaient opposées

trop longtemps à l'unité nationale. Il n'y avait plus de classes ni de

provinces; il y avait une seule famille, une seule et même patrie.

La séance avait commencé à huit heures du soir; elle se prolongea

jusqu'à deux heures du matin, au milieu des transports d'enthousiasme;

se démunir, se dévouer, tel était le véritable esprit de la Révolution

Française, et cet esprit souffla, celle nuit-là, sur toutes les têtes

de l'Assemblée. C'était beau, c'était grand. La conscience des nobles

semblait soulagée d'un poids énorme: ne venait-elle point de rejeter le

fardeau des anciennes iniquités sociales?

Tous les coeurs étaient attendris. L'archevêque de Paris demande qu'on

chante, dans quelques jours, un _Te Deum_ pour remercier Dieu d'avoir

inspiré aux élus du peuple un tel acte de désintéressement et de

justice.

Au moment où tombait pierre à pierre l'édifice de la féodalité, un

vieillard murmurait tout bas dans un des coins de la salle: «Ils ne

laisseront rien debout!» Ce vieillard se trompait: ils ont laissé après

eux la France une et régénérée.

Quand les débats de la séance du 4 août furent connus, la France

entière tressaillit. «L'ivresse de la joie, raconte l'auteur des

_Révolutions de Paris_, s'est aussitôt répandue dans tous les coeurs;

on se félicitait réciproquement; on nommait avec enthousiasme nos

députés les _Pères de la Patrie_. Il semblait qu'un nouveau jour allait

luire sur la France... Il s'est formé des groupes dans presque toutes

les grandes rues. Près de tous les ponts, on attendait les passants

pour leur apprendre ce qu'ils auraient peut-être ignoré jusqu'au

lendemain. On était aise de partager sa joie, de la répandre. La

fraternité, la douce fraternité régnait partout. C'était surtout

lorsqu'on rencontrait quelques gardes-françaises que les démonstrations

de joie étaient plus vives. On en a vu embrasser des bourgeois qui les

serraient dans leurs bras. Oui, il est des moments dans la vie des

peuples, comme dans celle des hommes, qui font oublier des années de

douleur et de calamité.» On voit à quel degré le sentiment national

était ému. La Révolution Française fut par-dessus tout un

épanouissement du coeur.

La nuit du 4 août n'avait qu'un tort: elle venait trop tard. Les

seigneurs ont trop attendu. Que n'ont-ils abdiqué leurs priviléges

avant la révolte des paysans, avant le pillage des châteaux, avant les

attaques à main armée contre les armoires de fer dans lesquelles ils

conservaient leurs anciens titres! Fallait-il donc qu'éclatât

l'incendie pour qu'ils se décidassent à faire la part du feu? Ne

peut-on leur reprocher d'avoir lâché une proie qui leur échappait?

D'un autre côté, tenons bien compte d'un fait important, c'est que le

gouvernement du roi ne fut pour rien dans ce grand acte de réparation

et d'humanité. Lors de l'ouverture des États généraux, Louis XVI,

faisant allusion au cri général des communes et au voeu des cahiers,

disait, le 23 juin 1789: «Toutes les propriétés sans exception seront

constamment respectées, et, sous le nom de propriété, nous comprenons

expressément les dîmes, cens, rentes, droits et devoirs féodaux et

seigneuriaux, et généralement tous les droits et prérogatives utiles

ou honorifiques attachés aux terres ou aux fiefs, ou appartenant aux

personnes.»

Le roi, instruit par les événements, avait-il depuis ce temps-là changé

d'avis?

[Illustration: Danton.]

Il est permis d'en douter. La nouvelle de la fameuse séance du 4 août

porta le deuil et la consternation à la cour de Versailles. Quelques

nobles incorrigibles, qui poursuivaient la guerre des priviléges contre

le bien public, crurent tout perdu, et ils appelèrent le monarque au

secours des institutions de l'ancien régime.

«J'invite l'Assemblée nationale, déclarait Louis XVI le 18 septembre

1789, à réfléchir si l'extinction des cens et des droits de lods et

ventes convient véritablement au bien de l'État.»

Ces paroles, bien claires, furent interprétées comme un désaveu des

résolutions prises par l'Assemblée nationale. Les intentions

personnelles du roi, ses sympathies secrètes, se dévoilent encore mieux

dans une lettre écrite à l'archevêque d'Arles:

«Je ne consentirai jamais, lui disait-il, à dépouiller mon clergé, ma

noblesse. Je ne donnerai point une sanction à des décrets qui les

dépossèdent.»

Durant plus d'un mois, en effet, la cour usa de toute son influence

pour jeter, comme on dit, des bâtons dans les roues. Elle voulait que

l'Assemblée revînt sur ses déclarations du 4 août, ou tout au moins

qu'elle les modifiât. Parmi les représentants de la noblesse, plusieurs

avaient peut-être été dupes de leur générosité; on espérait les ramener

au bon sens, à l'intelligence de leurs véritables intérêts. Les

résolutions adoptées dans un élan d'enthousiasme devaient maintenant

passer par la longue filière des travaux législatifs. Le système féodal

était bien mort; il restait toutefois à chercher les moyens de liquider

sa succession. Un comité fut constitué: il se composait des juristes

les plus versés dans le droit des fiefs. Après bien des lenteurs sortit

enfin de leurs débats cette conclusion:

«Le régime féodal est aboli en tant que constitutif des droits

seigneuriaux; mais ses effets sont maintenus en tant qu'ils dérivent du

droit de propriété.»

Un décret des 3 et 4 mai 1790 déterminait en conséquence le mode et le

taux des rachats, pour certains droits qu'on devait croire abolis.

C'était une dérision. Comment des paysans écrasés, ruinés, sucés

jusqu'à la moelle des os par l'ancien régime, auraient-ils jamais pu se

racheter?

De tous les impôts, le plus lourd et le plus impopulaire dans les

campagnes était la dîme ecclésiastique. Ce fut pourtant celui que les

membres du clergé défendirent à l'Assemblée constituante avec le plus

d'opiniâtreté. La discussion se rouvrit le 6 août 1789. Sieyès parla

contre l'abolition de la dîme sans rachat. Un autre prêtre, qu'on

s'étonna de voir prendre en main les intérêts de l'Église, fut l'abbé

Grégoire.

Curé d'Emberménil, petite commune rurale située sur le ruisseau des

Amis (Meurthe), il avait appris à aimer les humbles, les paysans, étant

né lui-même de parents pauvres. Janséniste, il avait souvent pleuré sur

les ruines de Port-Royal. Ses principes étaient ceux de Pascal et de

Fénelon. Il cherchait en quelque sorte des ennemis pour les envelopper

dans le pardon et dans la tolérance. Tous les réprouvés de l'Église

étaient ses enfants de prédilection. La solitude avait fortifié les

méditations de cet esprit austère et droit. Il admirait, en désirant

l'imiter, la bonté du Créateur, qui étend sa prévoyance aux oiseaux du

ciel et aux lis des champs. N'ayant d'autre richesse que celle de

l'esprit, il cherchait à communiquer ses lumières aux ignorants. Les

jours de fête, sa simple et fraîche éloquence jetait plus de fleurs que

les pruniers sauvages, dont les rameaux entraient par les vitres

cassées jusque dans l'église. Il avait formé une bibliothèque pour ses

paroissiens; aux enfants, il distribuait des ouvrages de morale; il

leur expliquait surtout le grand livre de la nature. L'alliance du

christianisme et de la démocratie lui semblait si naturelle qu'il ne

comprenait pas l'Évangile sans le renoncement aux priviléges. Tout le

travail de son esprit était de mettre le sentiment religieux en

harmonie avec les institutions républicaines. Aimé, il l'était de tous

ses paroissiens, qu'il chérissait lui-même comme des frères. Quand le

moment de nommer des représentants aux États généraux fut venu, il

partit chargé de leurs recommandations et de leurs doléances. L'abbé

Grégoire avait, dans sa démarche et dans toutes ses manières, cette

rare distinction qui vient de la noblesse de l'âme. Assis sur les bancs

de l'Assemblée, il s'efforça d'améliorer le sort des nègres, des

enfants trouvés, des domestiques. Allant avec un zèle héroïque

au-devant de tous les proscrits, il osa même défendre la cause des

Juifs: Jésus-Christ, par la bouche de son ministre, venait de pardonner

une seconde fois à ses bourreaux.

Comment donc se fait-il que la dîme n'inspirât point à cet honnête

homme la même horreur qu'aux autres citoyens? Grégoire était prêtre; il

avait épousé l'Église; le moyen d'échapper aux noeuds des serpents qui

étouffèrent Laocoon!

Malgré la résistance du clergé, après trois jours d'aigres discussions,

la dîme fut abolie sans rachat, pour l'avenir.

L'acte qui consacrait l'abolition des droits féodaux et des dîmes fut

porté au roi par l'Assemblée tout entière. Louis XVI l'accepta et

invita les députés à venir avec lui _rendre grâces à Dieu, dans son

temple, des sentiments généreux qui régnaient dans l'Assemblée_.

Était-il de bonne foi en parlant ainsi? peu nous importe. Les

priviléges étaient abolis; la justice, exilée depuis des siècles,

venait de redescendre sur la terre.

Histoire des Montagnards · 第 22 / 146 题