Troubles et soulèvements dans les campagnes--Henri de Belzunce--Un
épisode de la Révolution à Caen.
Une grande nouvelle se répandit, le 19 juillet, dans les rues de Paris:
les campagnes s'agitent; des bandes armées viennent de se montrer
jusque dans les districts ruraux qui avoisinent la capitale. «Les
paysans sont ici! ils sont là!» On y courait; on battait les champs:
que découvrait-on? Rien. Pas même la trace des pieds nus ou des sabots.
C'était une armée invisible qui sortait de terre et qui rentrait sous
terre.
Ces bruits étaient-ils appuyés sur des faits? Ces terreurs
étaient-elles chimériques? Ces fausses alertes faisaient-elles partie
d'un plan qui consistait à tenir en haleine les forces de la répression
dans toute l'étendue du royaume? Il est assez difficile de le dire.
Constatons seulement que l'esprit public était malade, par suite du
système d'accaparement et de monopole qui avait trop longtemps pesé sur
les subsistances; chacun croyait découvrir partout une main qui brûlait
et ravageait les moissons; un tourbillon de poussière devenait tout à
coup, pour les imaginations hallucinées, une bande de malfaiteurs. A la
moindre alarme, on sonne le tocsin dans les campagnes; les villes y
répondent par le cri de guerre, une garde nationale s'élance tout
organisée à la poursuite des brigands. En quelques jours, la France se
montre, d'une extrémité à l'autre, sous les armes.
Le système féodal avait trop longtemps lassé la France pour que
l'explosion révolutionnaire ne fût pas terrible envers quelques
privilégiés insolents. Comme un arbre courbé par la force qui, en se
relevant, se jette d'une secousse vigoureuse dans la direction opposée,
l'esprit public allait violemment du respect servile à une révolte
impitoyable contre l'aristocratie. Dans quelques provinces, le peuple
tout entier formait une ligue pour détruire les châteaux, briser les
armoiries, et surtout pour s'emparer des chartriers, où les titres des
propriétés féodales étaient en dépôt. Ici, c'est une princesse de
Bauffremont qui a été obligée, par ses paysans, de déclarer qu'elle
_renonçait aujourd'hui et pour toujours_ à tous ses droits
seigneuriaux. Là, c'est un homme dur envers ses vassaux qui est
poursuivi par eux à coups de fourches. «Il est difficile, s'écriait
Loustalot dans ses _Révolutions de Paris_, de ne pas croire que les
ravages dont plusieurs châteaux viennent d'être les théâtres ne soient
pas les effets des vexations passées des seigneurs et de l'animosité de
leurs tenanciers... Que l'on nous cite un seul seigneur humain,
charitable, qui ait été exposé à ces excès!» Le peuple montra en effet
un sens très-sûr; il sut parfaitement distinguer entre les abus des
vieilles institutions et le caractère des gentilshommes qui, nés dans
les rangs de la noblesse, atténuaient, par leur manière de vivre et
leur générosité, l'injustice de leurs priviléges.
Au plus fort de cette fièvre de destruction, quelques seigneurs
recommandables, ayant visité leurs terres, furent accueillis par leurs
paysans avec des marques de respect et d'estime personnelle. Les autres
nobles, maltraités, pillés, injuriés, furent généralement ceux qui
avaient témoigné du mépris pour la Révolution naissante. On cite le mot
d'une femme de qualité qui, se trouvant à Paris, pendant que le peuple
faisait le siége de la Bastille, disait à ses domestiques:
--Conduisez-moi à mon donjon, que je voie s'égorger celle canaille.
La caste privilégiée regardait les gens de la classe inférieure comme
appartenant à une autre espèce humaine.
L'aristocratie, depuis des siècles, avait tenu les populations rurales
dans l'ignorance et la misère; elle avait semé la haine dans leur
coeur, elle récoltait la dévastation, le meurtre. Ces hommes, endurcis
aux travaux ingrats de la terre, ne connaissaient qu'une loi, la loi du
talion; c'est celle de toutes les races barbares. Ils rendaient aux
châteaux oeil pour oeil, dent pour dent. Les pierres étaient ici
complices des abus qui s'y réfugiaient. On se disait que, le nid
détruit, le vautour ne reviendrait plus. Ce n'est pas que j'approuve
ces ravages; la destruction est un supplice trop doux pour les
monuments de la tyrannie; il faut les condamner à vivre.
Au milieu de ce soulèvement général contre un ordre de choses maudit,
fixons nos yeux sur un point de la France qui servira plus tard de
quartier général aux entreprises de la Gironde.
En ce temps-là, deux régiments stationnaient à Caen, dans la caserne
dite de Vaucelles; c'étaient le régiment d'Artois et le régiment de
Bourbon. L'un portait une médaille qu'il avait reçue quelques jours
auparavant comme signe de récompense pour son dévouement à la cause
commune: il tenait pour le peuple, dont il était aimé; l'autre, composé
de jeunes officiers attachés au parti royaliste et de soldats gagnés,
inspirait dans la ville une grande défiance. [Note: On assure que des
soldats du régiment de Bourbon auraient arraché la médaille nationale à
des soldats d'Artois qui étaient sans armes.] La haine et les soupçons
des bourgeois portaient principalement sur Henri de Belzunce, major en
second du régiment de Bourbon.
Les troubles qui avaient agité Paris, dans les journées du 13 et du 14
juillet, avaient produit dans toute la France un ébranlement général.
La disette des blés tenait surtout la Normandie en rumeur. Le peuple de
Caen, persuadé que les accapareurs étaient cause de la famine, vint en
armes et avec menaces demander qu'on les lui livrât. Les autorités de
la ville lui permirent de brûler, s'il en trouvait, les magasins où de
riches propriétaires entassaient les grains. Une bande de turbulents se
répandit alors dans tous les quartiers de la ville et incendia deux
maisons. Cela fait, la colère du peuple se calma, et le conseil ayant
pourvu à l'approvisionnement des marchés, tout rentra dans l'ordre. Le
comte Henri de Belzunce, avec la témérité d'un jeune homme de dix-huit
ans, se montra, dans cette journée, pour les mesures violentes. La
conduite sage des autorités lui fit pitié; il eût voulu que l'on
comprimât du tels mouvements par la force des armes.
Une pyramide ayant été élevée à Caen, devant l'église Saint-Pierre, en
l'honneur du rappel de Necker, le ministre à la mode, toute la ville
vint assister à l'inauguration. Ce jour-là, M. le comte de Belzunce
passa à cheval sur la place, et regarda la statue avec un sourire
insultant. Nargué dans ses affections, le peuple poursuivit le comte
d'un long et sourd murmure; mais l'officier donna de l'éperon à son
cheval, et tint ferme, ce jour-là, contre l'orage. Cette conduite ne
manqua pas cependant d'attacher au major du régiment de Bourbon cette
terrible note qui s'écrivait dès lors en lettres rouges: _Aristocrate!_
Quelques amis d'Henri de Belzunce engagèrent le comte d'Harcourt à
mettre cet imprudent aux arrêts dans le château. C'était un moyen de
calmer le peuple. Le comte n'en fit rien. Il y a dans certains
événements une force qui entraîne fatalement les hommes vers une
catastrophe et que les plus sages conseils ne sauraient paralyser. Les
rivalités entre le régiment de Bourbon et les bourgeois de la ville en
étaient venues à un point extrême qui rendait le choc inévitable.
Voici maintenant de quelle manière la lutte s'engagea: le 10 août, à
dix heures et demie du soir, un habitant de la ville, commandant le
poste bourgeois, était de faction au pont de Vaucelles; un officier du
régiment de Bourbon se présente dans l'ombre. La sentinelle crie trois
fois: «Qui vive!»
Nuit et silence!
L'officier avait dans ses mains un fusil de chasse; il veut tirer, mais
le coup manque; il arme de nouveau. Avant qu'il ait eu le temps de
faire feu, une balle de la sentinelle bourgeoise l'abat la face contre
terre. A la vue de l'agresseur justement puni, le poste de la garde
nationale pousse un cri d'alarme; on sonne le tocsin; le tambour bat
dans toutes les directions; le canon tonne. Surprise au milieu de son
sommeil, la paisible population de Caen est bientôt sur pied. Les
lumières étoilent à toutes les fenêtres; une foule compacte encombre
déjà toutes les issues.
Le bruit court que la garnison va faire un mouvement sur la ville et
qu'il faut la prévenir. Le cri: «Aux armes!» se fait entendre de toutes
parts; on court au château dont les portes sont forcées, et tout ce qui
s'y trouve, en poudre, fusils, sabres, pistolets, canons, passe dans
les mains du peuple. Le régiment d'Artois se joint à la milice
bourgeoise; des torches servent à éclairer la marche. Cette foule armée
se dirige vers la caserne et arrive devant les grilles qu'elle trouve
soigneusement fermées. Le régiment de Bourbon était rassemblé dans la
cour et déjà sous les armes.
--Vive la nation! crie le peuple.
--Vive Bourbon! répond le régiment.
Un silence de mort succéda à ces deux cris; qu'allait-il se passer? La
caserne était dominée sur ses derrières par les hauteurs de la ville,
sur lesquelles on avait déjà traîné des canons. Henri de Belzunce jugea
d'un coup d'oeil que la résistance était impossible; quelques-uns de
ses militaires commençaient à se détacher; le comte se rendit.
Deux bourgeois furent laissés en otage au régiment pour lui répondre de
son chef.
Il était une heure du matin. On conduit le comte à l'hôtel de ville; un
gros de garde bourgeoise le serrait étroitement: le peuple suivait.
Le comité voulant mettre la tête de Henri de Belzunce à l'abri des
fureurs de la multitude, et jugeant l'hôtel de ville trop peu fortifié,
donna ordre de le conduire au château. Le château de Caen, bâti par
Guillaume le Conquérant dans la seconde moitié du XIe siècle, était une
citadelle entourée de gros murs, avec un pont-levis, un donjon et une
église.
Les têtes s'échauffaient de moment en moment. On parlait de
dénonciations venues de Paris. Quelques soldats avaient déposé contre
leur chef; il s'en trouva même qui déclarèrent avoir reçu du comte
l'ordre d'arracher la médaille aux militaires du régiment d'Artois qui
en étaient décorés. Tous ces bruits étaient encore envenimés par des
propos de femmes: une fille du quartier Saint-Sauveur déclara tenir de
son amant, sergent au régiment de Bourbon, que l'intention de leur chef
était depuis longtemps de faire un mouvement sur la ville. Les
familiarités du comte avec ses soldats étaient l'objet d'accusations
graves. Tous avouèrent qu'il couchait à côté d'eux, au corps de garde,
sur des bottes de paille, qu'il buvait même quelquefois à leur santé,
et qu'il leur tenait des discours contre la Révolution.
Pendant ce temps, la sentinelle du pont de Vaucelles, qui avait tiré
sur l'officier, était portée en triomphe comme un sauveur.
Le peuple serrait de plus en plus les abords du château; les flots
pressés et turbulents de celle marée humaine battaient à grand bruit
les portes solidement fermées. Il commençait à faire jour. Deux soldats
du régiment de Bourbon, qui avaient sans doute pris le parti de leur
chef, furent amenés sur ces entrefaites, et par ordre du comité, dans
la prison du château. Il fallut leur entr'ouvrir les portes. Le peuple,
amassé à l'entrée, profita de cette occasion pour faire irruption dans
la cour. Le cri: «A la prison! à la prison!» se détache alors de ce
râle lugubre et confus qui est le bruit naturel de l'émeute. Toute
cette foule se précipite dans le donjon du château.
Le comte Henri de Belzunce, pâle et défait par les horreurs d'une
pareille nuit, reçoit au fond de son cachot le choc impétueux de ce
courant qui a brisé ses écluses. Il demande d'une voix ferme à être
conduit à l'hôtel de ville, devant le comité. Le cri: «A l'hôtel de
ville!» ayant aussitôt gagné toute la multitude, on y conduisit le
prisonnier. Arrivé sur la place Saint-Pierre, devant l'hôtel de ville,
le cortége s'arrêta à cause de la foule qui grossissait toujours et
encombrait les voies. L'église, les maisons, la place étaient noires de
têtes. L'hôtel de ville regardait avec ses fenêtres entr'ouvertes. Il
était dix heures du matin. Alors un coup de feu partit, l'on ne sait
d'où; le comte Henri de Belzunce tomba. Au même instant, on dépouille
le mort; on l'insulte, on lui crache à la face; sa tête est coupée et
mise au bout d'une pique; ses membres, divisés et attachés à des
bâtons, sont promenés par ces furieux dans toutes les rues de la ville.
Une femme (c'était la haine d'un amour trahi) lui ouvré la poitrine
avec des ciseaux, en tire le coeur entre ses mains ensanglantées et
l'emporte.
Si j'ai décrit la mort d'Henri de Belzunce avec quelques détails, c'est
que de Caen partira plus tard le bras qui doit enfoncer le poignard
dans le sein d'un des chefs de la Montagne, et que de graves
historiens du temps ont prétendu avoir été armé par le souvenir de
cette sanglante tragédie, et par l'horreur des citoyens de cette ville
pour les excès de la Révolution.
Passant, il y a quelques années, à Caen, j'avisai dans la cour de
l'hôtel de ville une colossale statue de Judith.--Je songeai malgré
moi, dans le moment, à une autre vengeance de femme.
V
Suite de l'émotion populaire.--La détente.--Nuit du 4 août.--Quelle est
sa portée.--Abolition des dîmes.--Conduite du roi et de la cour.
L'ancien régime avait semé la servitude; il récoltait la révolte.
Seule l'Assemblée constituante était à même de ramener le calme et la
paix: unique pouvoir dans lequel on eût confiance, elle surnageait au
milieu du naufrage de toutes les vieilles institutions.
Malheureusement, les membres de l'Assemblée n'étaient guère d'accord
entre eux. Malgré l'apparente fusion des ordres, il restait toujours
dans l'Assemblée le parti des intérêts et le parti des idées,
l'aristocratie et la nation. De toutes parts, cependant, le régime
féodal s'écroulait. Les droits prélevés par la noblesse et le clergé
sur le travail de la classe agricole avaient été dénoncés comme
injustes, dans les _cahiers de doléances_, et les députés du Tiers
avaient reçu le mandat impératif d'en poursuivre l'abolition. L'esprit
public avait, comme toujours, devancé l'Assamblée: il finit par
l'entraîner.
Nous sommes à la nuit du 4 août. Quelques voix éloquentes et
désintéressées sonnent le tocsin d'une Saint-Barthélémy des abus.
Bientôt l'enthousiasme et l'émulation du renoncement gagnent tous les
coeurs. C'est à qui fera son offrande; celui-ci propose d'abolir les
justices seigneuriales; celui-là, les corvées, les droits de chasse, de
pêche et de colombier, le droit de retrait féodal, les banalités, les
cens, les lods, etc., etc. L'affranchissement des servitudes
personnelles est décrété: qui croirait que le nombre des serfs montait
encore à quinze cent mille? Un curé, Thibault, apporte à la patrie le
denier de la veuve: il propose le sacrifice du casuel. On le refuse. Il
ne s'agit encore que des priviléges de la noblesse.
Les titres féodaux étant abolis, viennent les titres des provinces;
plusieurs d'entre elles jouissaient de certaines immunités, de certains
avantages dont l'origine se perdait dans la nuit des temps; nouvelle
immolation. Elles déclarent se résigner à rentrer dans le droit commun.
Puis ce fut le tour des villes; par la voix de leurs députés, elles
vinrent, l'une après l'autre, offrir le sacrifice de leurs antiques
_chartres_. Ainsi l'arbre féodal tombait feuille par feuille, branche
par branche; ainsi s'abaissaient les barrières qui s'étaient opposées
trop longtemps à l'unité nationale. Il n'y avait plus de classes ni de
provinces; il y avait une seule famille, une seule et même patrie.
La séance avait commencé à huit heures du soir; elle se prolongea
jusqu'à deux heures du matin, au milieu des transports d'enthousiasme;
se démunir, se dévouer, tel était le véritable esprit de la Révolution
Française, et cet esprit souffla, celle nuit-là, sur toutes les têtes
de l'Assemblée. C'était beau, c'était grand. La conscience des nobles
semblait soulagée d'un poids énorme: ne venait-elle point de rejeter le
fardeau des anciennes iniquités sociales?
Tous les coeurs étaient attendris. L'archevêque de Paris demande qu'on
chante, dans quelques jours, un _Te Deum_ pour remercier Dieu d'avoir
inspiré aux élus du peuple un tel acte de désintéressement et de
justice.
Au moment où tombait pierre à pierre l'édifice de la féodalité, un
vieillard murmurait tout bas dans un des coins de la salle: «Ils ne
laisseront rien debout!» Ce vieillard se trompait: ils ont laissé après
eux la France une et régénérée.
Quand les débats de la séance du 4 août furent connus, la France
entière tressaillit. «L'ivresse de la joie, raconte l'auteur des
_Révolutions de Paris_, s'est aussitôt répandue dans tous les coeurs;
on se félicitait réciproquement; on nommait avec enthousiasme nos
députés les _Pères de la Patrie_. Il semblait qu'un nouveau jour allait
luire sur la France... Il s'est formé des groupes dans presque toutes
les grandes rues. Près de tous les ponts, on attendait les passants
pour leur apprendre ce qu'ils auraient peut-être ignoré jusqu'au
lendemain. On était aise de partager sa joie, de la répandre. La
fraternité, la douce fraternité régnait partout. C'était surtout
lorsqu'on rencontrait quelques gardes-françaises que les démonstrations
de joie étaient plus vives. On en a vu embrasser des bourgeois qui les
serraient dans leurs bras. Oui, il est des moments dans la vie des
peuples, comme dans celle des hommes, qui font oublier des années de
douleur et de calamité.» On voit à quel degré le sentiment national
était ému. La Révolution Française fut par-dessus tout un
épanouissement du coeur.
La nuit du 4 août n'avait qu'un tort: elle venait trop tard. Les
seigneurs ont trop attendu. Que n'ont-ils abdiqué leurs priviléges
avant la révolte des paysans, avant le pillage des châteaux, avant les
attaques à main armée contre les armoires de fer dans lesquelles ils
conservaient leurs anciens titres! Fallait-il donc qu'éclatât
l'incendie pour qu'ils se décidassent à faire la part du feu? Ne
peut-on leur reprocher d'avoir lâché une proie qui leur échappait?
D'un autre côté, tenons bien compte d'un fait important, c'est que le
gouvernement du roi ne fut pour rien dans ce grand acte de réparation
et d'humanité. Lors de l'ouverture des États généraux, Louis XVI,
faisant allusion au cri général des communes et au voeu des cahiers,
disait, le 23 juin 1789: «Toutes les propriétés sans exception seront
constamment respectées, et, sous le nom de propriété, nous comprenons
expressément les dîmes, cens, rentes, droits et devoirs féodaux et
seigneuriaux, et généralement tous les droits et prérogatives utiles
ou honorifiques attachés aux terres ou aux fiefs, ou appartenant aux
personnes.»
Le roi, instruit par les événements, avait-il depuis ce temps-là changé
d'avis?
[Illustration: Danton.]
Il est permis d'en douter. La nouvelle de la fameuse séance du 4 août
porta le deuil et la consternation à la cour de Versailles. Quelques
nobles incorrigibles, qui poursuivaient la guerre des priviléges contre
le bien public, crurent tout perdu, et ils appelèrent le monarque au
secours des institutions de l'ancien régime.
«J'invite l'Assemblée nationale, déclarait Louis XVI le 18 septembre
1789, à réfléchir si l'extinction des cens et des droits de lods et
ventes convient véritablement au bien de l'État.»
Ces paroles, bien claires, furent interprétées comme un désaveu des
résolutions prises par l'Assemblée nationale. Les intentions
personnelles du roi, ses sympathies secrètes, se dévoilent encore mieux
dans une lettre écrite à l'archevêque d'Arles:
«Je ne consentirai jamais, lui disait-il, à dépouiller mon clergé, ma
noblesse. Je ne donnerai point une sanction à des décrets qui les
dépossèdent.»
Durant plus d'un mois, en effet, la cour usa de toute son influence
pour jeter, comme on dit, des bâtons dans les roues. Elle voulait que
l'Assemblée revînt sur ses déclarations du 4 août, ou tout au moins
qu'elle les modifiât. Parmi les représentants de la noblesse, plusieurs
avaient peut-être été dupes de leur générosité; on espérait les ramener
au bon sens, à l'intelligence de leurs véritables intérêts. Les
résolutions adoptées dans un élan d'enthousiasme devaient maintenant
passer par la longue filière des travaux législatifs. Le système féodal
était bien mort; il restait toutefois à chercher les moyens de liquider
sa succession. Un comité fut constitué: il se composait des juristes
les plus versés dans le droit des fiefs. Après bien des lenteurs sortit
enfin de leurs débats cette conclusion:
«Le régime féodal est aboli en tant que constitutif des droits
seigneuriaux; mais ses effets sont maintenus en tant qu'ils dérivent du
droit de propriété.»
Un décret des 3 et 4 mai 1790 déterminait en conséquence le mode et le
taux des rachats, pour certains droits qu'on devait croire abolis.
C'était une dérision. Comment des paysans écrasés, ruinés, sucés
jusqu'à la moelle des os par l'ancien régime, auraient-ils jamais pu se
racheter?
De tous les impôts, le plus lourd et le plus impopulaire dans les
campagnes était la dîme ecclésiastique. Ce fut pourtant celui que les
membres du clergé défendirent à l'Assemblée constituante avec le plus
d'opiniâtreté. La discussion se rouvrit le 6 août 1789. Sieyès parla
contre l'abolition de la dîme sans rachat. Un autre prêtre, qu'on
s'étonna de voir prendre en main les intérêts de l'Église, fut l'abbé
Grégoire.
Curé d'Emberménil, petite commune rurale située sur le ruisseau des
Amis (Meurthe), il avait appris à aimer les humbles, les paysans, étant
né lui-même de parents pauvres. Janséniste, il avait souvent pleuré sur
les ruines de Port-Royal. Ses principes étaient ceux de Pascal et de
Fénelon. Il cherchait en quelque sorte des ennemis pour les envelopper
dans le pardon et dans la tolérance. Tous les réprouvés de l'Église
étaient ses enfants de prédilection. La solitude avait fortifié les
méditations de cet esprit austère et droit. Il admirait, en désirant
l'imiter, la bonté du Créateur, qui étend sa prévoyance aux oiseaux du
ciel et aux lis des champs. N'ayant d'autre richesse que celle de
l'esprit, il cherchait à communiquer ses lumières aux ignorants. Les
jours de fête, sa simple et fraîche éloquence jetait plus de fleurs que
les pruniers sauvages, dont les rameaux entraient par les vitres
cassées jusque dans l'église. Il avait formé une bibliothèque pour ses
paroissiens; aux enfants, il distribuait des ouvrages de morale; il
leur expliquait surtout le grand livre de la nature. L'alliance du
christianisme et de la démocratie lui semblait si naturelle qu'il ne
comprenait pas l'Évangile sans le renoncement aux priviléges. Tout le
travail de son esprit était de mettre le sentiment religieux en
harmonie avec les institutions républicaines. Aimé, il l'était de tous
ses paroissiens, qu'il chérissait lui-même comme des frères. Quand le
moment de nommer des représentants aux États généraux fut venu, il
partit chargé de leurs recommandations et de leurs doléances. L'abbé
Grégoire avait, dans sa démarche et dans toutes ses manières, cette
rare distinction qui vient de la noblesse de l'âme. Assis sur les bancs
de l'Assemblée, il s'efforça d'améliorer le sort des nègres, des
enfants trouvés, des domestiques. Allant avec un zèle héroïque
au-devant de tous les proscrits, il osa même défendre la cause des
Juifs: Jésus-Christ, par la bouche de son ministre, venait de pardonner
une seconde fois à ses bourreaux.
Comment donc se fait-il que la dîme n'inspirât point à cet honnête
homme la même horreur qu'aux autres citoyens? Grégoire était prêtre; il
avait épousé l'Église; le moyen d'échapper aux noeuds des serpents qui
étouffèrent Laocoon!
Malgré la résistance du clergé, après trois jours d'aigres discussions,
la dîme fut abolie sans rachat, pour l'avenir.
L'acte qui consacrait l'abolition des droits féodaux et des dîmes fut
porté au roi par l'Assemblée tout entière. Louis XVI l'accepta et
invita les députés à venir avec lui _rendre grâces à Dieu, dans son
temple, des sentiments généreux qui régnaient dans l'Assemblée_.
Était-il de bonne foi en parlant ainsi? peu nous importe. Les
priviléges étaient abolis; la justice, exilée depuis des siècles,
venait de redescendre sur la terre.