II

La séance royale--Paroles de Mirabeau--Necker--Troubles à

Paris--Conduite des députes--Pris de la Bastille.

Le lendemain (2l juin 1789) était un dimanche; on respecta le jour du

repos. Le lundi, l'Assemblée n'avait point encore trouvé où s'abriter;

la salle du Jeu-de-Paume ne convenait nullement comme lieu de réunion:

ni siéges, ni banquettes. Le comte d'Artois l'avait d'ailleurs fait

retenir pour son agrément. Le tiers tint séance dans l'église

Saint-Louis.

L'Assemblée des communes ne cessait de sommer le clergé, au nom du Dieu

de paix, de se réunir à elle. La noblesse était surtout attachée à ses

titres, le clergé à ses intérêts; mais il y a tels moments où la force

des doctrines désarme l'amour-propre des plus obstinés. L'abbé

Grégoire, ce généreux transfuge, qui avait assisté la veille à la

fameuse séance du Jeu-de-Paume, rejoignit son ordre dans l'intention de

la ramener. Vers une heure, la majorité du clergé, l'archevêque de

Bordeaux en tête, fut introduite dans le choeur. La joie et les

applaudissements éclatèrent; lorsque l'on prononça le nom de l'abbé

Grégoire, l'air retentît d'acclamations universelles. L'Assemblée fit

entendre, par la bouche de son président, des paroles d'union. Bailly

exprima en ces termes le regret de ne pas voir la noblesse siéger avec

les communes et avec le clergé: «Des frères d'un autre ordre manquent à

cette auguste famille.» Comment pouvait-on supposer des passions

haineuses et subversives chez des hommes qui tenaient un langage si

conforme à l'esprit évangélique? L'Assemblée augmentait ses forces par

la lutte et les délais; la cour épuisait les siennes. C'est la seule

fois peut-être que l'inaction fut mise au service du progrès. Quelques

semaines auparavant, le clergé avait voulu forcer cette inaction

salutaire, en proposant à l'Assemblée de s'occuper de la misère

publique et de la cherté des grains. Cette démarche n'était qu'un

piége; l'Assemblée ne s'y trompa pas, et elle eut le courage d'y

résister. Le clergé croyait le peuple disposé à vendre son droit

d'hommes libres pour un morceau de pain; il se trompait. Les grandes

conquêtes morales ne s'achètent que par le sacrifice; la France de la

Révolution préférait encore à la nourriture matérielle le pain de la

parole qui fait les justes, et le pain de la liberté qui fait les

forts.--Le 9, l'Assemblée avait d'ailleurs institué un Comité de

subsistances.

La séance royale eut enfin lieu le 23 juin. On commença par humilier

les communes. Quelle est cette procession d'hommes noirs qui attendent

dehors, sous une pluie battante, l'ouverture de la salle?--Annoncez la

nation!

Le despotisme, banni depuis quelques mois des affaires du pays, reparut

tout à coup sous des formes si odieuses, que les plus modérés furent

contraints d'ouvrir les yeux. Le roi tint un langage sévère,

inconvenant: il menaça les députés, et leur fit entendre qu'il se

passerait de leur concours, s'il rencontrait chez eux une résistance

inébranlable. Il cassa les arrêtés de l'Assemblée, qu'il ne reconnut

que comme l'ordre du tiers; les libertés que la représentation

nationale s'était données depuis un mois se trouvaient violemment

reprises, confisquées. «Le roi veut, était-il dit, que l'ancienne

distinction des trois ordres de l'État soit conservée en entier, comme

essentiellement liée à la constitution du royaume.» Ces déclarations

furent accueillies comme elles devaient l'être, par le silence. Dans

les temps de révolution, l'ombre du passé marche à côté du présent;

elle le dépasse même quelquefois, mais c'est pour s'évanouir. «Je vous

ordonne, messieurs, avait dit le roi en finissant, de vous séparer tout

de suite.» Presque tous les évêques, quelques curés et une grande

partie de la noblesse obéirent; les députés du peuple, mornes,

déconcertés, frémissant d'indignation, restèrent à leur place. Ils se

regardaient, cherchant, dans ce moment-là, non une résolution, mais une

bouche pour la dire. Mirabeau se lève: «Messieurs, s'écrie-t-il,

j'avoue que ce que vous venez d'entendre pourrait être le salut de la

patrie, si les présents du despotisme n'étaient pas toujours dangereux.

Quelle est cette insultante dictature? l'appareil des armes, la

violation du temple national, pour vous commander d'être heureux! Qui

vous fait ce commandement? votre mandataire! Qui vous donne des lois

impérieuses? votre mandataire, qui doit les recevoir de nous,

messieurs, qui sommes revêtus d'un caractère politique et inviolable;

de nous, enfin, de qui vingt-cinq millions d'hommes attendent un

bonheur certain, parce qu'il doit être consenti, donné et reçu par

tous. Mais la liberté des voix délibératives est enchaînée: une force

militaire environne les États! Où sont les ennemis de la nation?

Catilina est-il à nos portes? Je demande qu'en vous couvrant de votre

dignité, de votre puissance législative, vous vous renfermiez dans la

religion de votre serment: il ne nous permet de nous séparer qu'après

avoir fait la constitution.» Alors le grand-maître des cérémonies,

petit manteau, frisure à l'_oiseau royal_, surmonté d'un chapeau

absurde, s'avançant vers le bureau, prononce quelques mots d'une voix

basse et mal assurée: _Plus haut!_ lui crie-t-on. «Messieurs, dit alors

M. de Brézé, vous avez entendu les ordres du roi.» Bailly allait

discuter; mais Mirabeau: «Allez dire à votre maître que nous sommes ici

par la volonté du peuple, et que nous n'en sortirons que par la force

des baïonnettes!» Il accompagna ces paroles d'un geste de majesté

terrible. Brézé voulut répliquer; il balbutia, perdit contenance et

sortit. «Vous êtes aujourd'hui, ajouta Sieyès avec calme, ce que vous

étiez hier; délibérons...» Mirabeau, pour couronner la séance, propose

aux députés de déclarer infâme et traître envers la nation quiconque

prêterait les mains à des attentats ordonnés contre eux. Par cet

arrêté, l'Assemblée élevait une barrière morale entre l'arbitraire des

ministres et sa sûreté personnelle. L'inviolabilité, ce caractère

essentiel du souverain, passait aux élus de la nation.

Necker n'assistait point à la séance royale. Cette absence le rendit

populaire. La nouvelle d'une disgrâce, encourue par ce ministre,

augmenta le trouble des esprits. Il y eut émeute à Versailles.

L'apparition de bandes armées jetait la terreur dans les provinces. Des

hommes qui semblaient sortir de terre et y rentrer, tant leurs traces

se perdaient dans les ténèbres, saccageaient les blés verts. La cour se

montrait toujours prête à agir; mais la difficulté de déterminer le roi

était extrême. La noblesse, abandonnée du clergé, résistait seule et

refusait encore de se réunir au tiers. Son attachement à ce qu'elle

appelait ses droits était fortifié chez elle par le sentiment de

l'hérédité qui n'existait pas dans l'Église. Le 25, une minorité de la

noblesse vint prendre siége dans l'Assemblée. Le 27, le roi écrivit

lui-même aux Ordres, les invitant à ne point se séparer du noyau qui

s'était formé dans la grande salle des séances. On assure que la veille

Louis XVI avait fait appeler le duc de Luxembourg, président des

députés de la noblesse. Celui-ci déroula aux yeux du roi un plan de

défense. Le roi, frappé de l'incertitude du succès, aurait répondu:

«Non, je ne souffrirai pas qu'un seul homme périsse pour ma querelle.»

Ce mot, s'il est vrai, montre l'état d'isolement où la couronne s'était

placée. Les intrigues de la reine et de sa cour n'avaient réussi qu'à

mettre le souverain à la tête d'un parti. La noblesse ne se soumit à

l'invitation du roi qu'avec une répugnance extrême. Quelques

gentilshommes affectaient de dire tout haut qu'il fallait préférer la

monarchie au monarque. La réunion s'opéra néanmoins; à chaque membre

de l'aristocratie qui allait se confondre, sur les banquettes, avec le

reste de l'Assemblée, l'ancien régime s'évanouissait comme un fantôme.

Les craintes, les soupçons, les alarmes n'en continuaient pas moins

d'augmenter à la vue des préparatifs de guerre civile qui frappaient

les plus confiants dans la loyauté de Louis XVI. La royauté

songeait-elle à se défendre? Tout l'indique et pourtant elle n'était

pas encore attaquée; ce fut là son erreur et l'une des causes de sa

perte. L'Assemblée en masse était alors royaliste. L'historien

distingue bien ça et là, dans les profondeurs de la salle, des acteurs

qui joueront tout à l'heure un autre rôle: pour les contemporains, cet

avenir était voilé. La Montagne était en formation dans l'Assemblée

nationale, mais c'était une formation latente. Que font là-bas ces

trente voix muettes qui parleront si haut dans la suite? Leur heure

n'est pas encore venue. Pour les partis comme pour les hommes

prophétiques, il faut la préparation du silence. Alors les membres des

communes se croyaient d'accord, parce qu'ils attaquaient ensemble les

abus de l'ancienne société. Les dissentiments devaient sortir de la

victoire. En attendant, contentons-nous de résumer la situation

présente. A peine les États généraux furent-ils constitués, qu'il se

déclara tout de suite trois pouvoirs en France: la cour, qui voulait

empêcher la Révolution de s'organiser;--l'Assemblée, qui marchait dans

la voie des réformes avec cette lenteur prudente qu'exige la dignité

représentative;--l'opinion, qui, maîtresse d'elle-même, était toujours

contre la cour et en avant de l'Assemblée. Ces trois pouvoirs avaient

chacun leur siége: la cour tenait son quartier général au palais de

Versailles; l'Assemblée rayonnait en dehors des murs du château;

l'opinion trônait à Paris.

Necker, enivré des suites de cette séance royale, où son absence avait

obtenu tant de succès, faisait courir la nouvelle de sa retraite. La

cour s'était en effet tournée contre lui; chassé, puis rappelé, il

montrait une hésitation factice à reprendre les rênes embarrassées du

gouvernement.

--Nous vous aiderons, s'écria Target se donnant le droit de parler au

nom de tous, et pour cela même il n'est point d'efforts, de sacrifices

que nous ne soyons prêts à faire.

--Monsieur, lui dit Mirabeau avec le masque de la franchise, je ne vous

aime point, mais je me prosterne devant la vertu.

--Restez, monsieur Necker, s'écria la foule, restez, nous vous en

conjurons.

--Parlez pour moi, monsieur Target, dit le ministre sensiblement ému,

car je ne puis parler moi-même.

--Hé bien, messieurs, je reste! s'écria alors Target; c'est la réponse

de M. Necker.

Il resta.

[Illustration: Camille Desmoulins au Palais-Royal.]

Le peuple de Versailles était très-loin d'aimer l'ancien régime

monarchique, il l'avait vu de trop près pour cela. Malgré quelques

témoignages de reconnaissance donnés au roi, à la reine même, pour le

maintien du ministre, tout rentra dans une opposition taciturne. Chaque

jour les frayeurs augmentaient avec l'arrivée continuelle des troupes.

Une armée pesait sur l'Assemblée naissante. Celle-ci, de son côté,

était réduite à l'impuissance. Elle ne pouvait sortir de cet état

critique sans l'intervention de la force.--Paris se leva.

Les mouvements commencèrent le 30. Le peuple est femme,

_plebs_.--Accessible aux émotions, son premier acte est presque

toujours dirigé par le coeur. Cette révolution, qu'on accuse d'avoir

peuplé les cachots, commença par en ouvrir les portes. Onze soldats du

régiment des gardes-françaises étaient détenus à la prison de l'Abbaye,

comme faisant partie d'une société secrète dont les membres avaient

juré d'épargner le sang de leurs concitoyens. Ils devaient être

transférés, la nuit même, à Bicêtre, _ainsi que de vils scélérats_. On

court à l'Abbaye, on les délivre. Quelques autres prisonniers

militaires sont mis en liberté. On distinguait parmi eux un vieux

soldat qui, depuis plusieurs années, était renfermé à l'Abbaye. Ce

malheureux avait les jambes extrêmement enflées et ne pouvait que se

traîner. On le mit sur un brancard et des bourgeois le portèrent.

Accoutumé depuis un grand nombre d'années à n'éprouver que les rigueurs

des hommes:--Ah! messieurs, s'écria le vieillard, je mourrai de tant

de bontés!

Il y eut, dès ce moment, les _soldats de la patrie_ (les

gardes-françaises) et les soldats du roi,--qui étaient pour la plupart

étrangers.

Le lendemain, une députation de jeunes gens se rendit à Versailles pour

réclamer l'intercession de l'Assemblée nationale en faveur des braves

qu'on venait de soustraire à la brutalité de leurs chefs. Cette

démarche était alors contraire à tous les usages de la monarchie.

C'était la première fois que des citoyens, dépourvus de tout caractère

public, prenaient sur eux-mêmes l'initiative et la responsabilité d'une

pareille démarche. Il y eut des murmures. On promit néanmoins

d'invoquer la clémence du roi. [Note: Les gardes-françaises obtinrent

en effet leur grâce du roi, après s'être reconstitués d'eux-même

prisonniers.] La situation de l'Assemblée était difficile, placée

qu'elle était entre une cour factieuse et un peuple à la veille de se

révolter.

La contagion des idées nouvelles avait gagné l'armée. La cour ne

pouvait plus compter que sur les régiments suisses, allemands; triste

et singulier spectacle que celui du Champ-de-Mars occupé par une milice

étrangère! Paris était remué d'un souffle inconnu. Les royalistes

consternés, stupéfaits, ne comprenant rien à ce soulèvement des grandes

eaux populaires, se livraient à mille terreurs chimériques; les uns

accusaient le duc d'Orléans, les autres Mirabeau; leurs imaginations

malades voyaient partout des complots ourdis contre leurs priviléges.

En fait de complots, il n'y en avait qu'un seul: la nation tout entière

conspirait au grand jour contre un régime décrépit et abhorré.

A Paris, la disette croissait toujours. La présence des troupes

augmentait encore la rareté des subsistances. On s'arrachait avec une

sorte de rage, à la porte des boulangers, un morceau de pain noir,

amer, terreux. Des rixes fréquentes éclataient entre les marchands et

la population affamée. Les ateliers étaient déserts.

Le 6 juillet, l'assemblée des électeurs de Paris se réunit à l'Hôtel de

Ville. La situation devenait de plus en plus menaçante. Trente-cinq

mille hommes étaient échelonnés entre Paris et Versailles. On en

attendait, disait-on, vingt autres mille. Des trains d'artillerie les

suivaient. Le maréchal de Broglie venait d'être nommé commandant de

l'armée réunie sous les murs de la ville. Les ordres secrets, des

contre-ordres précipités, jetaient l'alarme dans tous les coeurs.

Il se préparait visiblement une attaque à main armée contre les

citoyens. La stérilité avait déjà désolé la terre des campagnes;

maintenant c'était la guerre qui allait promener la faux sur nos

villes. La main qui semait tous ces maux était connue. «Je demande,

disait l'abbé Grégoire, qu'on dévoile, dès que la prudence le

permettra, les auteurs de ces détestables manoeuvres, qu'on les dénonce

à la nation comme coupables de lèse-majesté nationale, afin que

l'exécration contemporaine devance l'exécration de la postérité.» On

nommait ouvertement la reine, le comte d'Artois, le prince de Condé, le

baron de Bezenval, le prince de Lambesc. A l'exemple de cet insensé

despote qui faisait fouetter la mer, la cour voulait châtier la

Révolution.

Paris était dans la plus grande fermentation; un écrit avait paru qui

cherchait à calmer les esprits et à les armer de patience. «Citoyens,

s'écriait l'auteur, les ministres, les aristocrates soufflent la

sédition; vous déconcerterez leurs perfides manoeuvres. Soyez

paisibles, tranquilles, soumis au bon ordre, et vous vous jouerez de

leur horrible fureur. Si vous ne troublez pas cette précieuse harmonie

qui règne à l'Assemblée nationale, la Révolution la plus salutaire, la

plus importante se consomme irrévocablement, sans qu'il en coûte ni

sang à la nation, ni larmes à l'humanité.» Cet écrit, plein de

modération, sortait des mains d'un homme qui n'avait encore soulevé de

bruit que par ses livres de science, Marat.

La Révolution, faite sans une goutte de sang, était le rêve de toutes

les âmes généreuses; mais au point où en étaient arrivées les

animosités de la cour et celles de la ville, un conflit devenait

inévitable. Du 11 au 12, le bruit court que les _brigands_ (lisez le

peuple) viennent de mettre le feu aux barrières de la Chaussée-d'Antin.

Des ouvriers, que la cherté des vivres réduisait au désespoir,

croyaient abolir ainsi les droits d'entrée. Des gardes-françaises,

envoyés pour repousser les assaillants, restèrent tranquilles

spectateurs du désordre. Le moyen de tirer sur des hommes qui, réduits

à lutter depuis longtemps contre les horreurs de la faim, n'étaient

plus que des cadavres vivants!

La cour n'abandonnait pas ses projets sinistres. Des régiments suisses

et des détachements du Royal-Dragon campaient au Champ-de-Mars avec de

l'artillerie! Provence et Vintimille occupaient Meudon; Royal-Cravate

tenait Sèvres. Ainsi serré, Paris ne bougerait pas. On espérait alors

profiter de son inaction pour casser les États généraux. Les membres de

l'Assemblée, enlevés pendant la nuit, devaient être dispersés dans le

royaume. Les plus mutins paieraient pour les autres. Une liste de

proscription était arrêtée dans le comité de la reine. Soixante-neuf

députés, à la tête desquels figuraient Mirabeau, Siéyès, Bailly, Camus,

Barnave, Target et Chapellier, devaient être renfermés dans la

citadelle de Metz, puis exécutés comme coupables de rébellion. [Note:

On trouva plus tard dans le cabinet du stathouder le texte d'une espèce

de jugement contre les députés récalcitrants que la cour avait décidé

de _pendre_, de _rouer_ et _d'écarteler_; ce sont les termes mêmes de

la sentence.]

Le signal convenu pour cette Saint-Barthélemy des représentants de la

nation était le changement de ministère. Un événement ne tarda point à

justifier ces bruits et à prouver qu'ils n'étaient pas dépourvus de

fondement. Necker allait se mettre à table, quand il reçut l'ordre de

quitter le royaume; il lut la lettre du roi et dîna comme à

l'ordinaire; après dîner, sans même avertir sa famille, il monta dans

sa voiture et gagna la route de Flandre. L'Assemblée se trouvait tout à

fait découverte par la retraite du ministre constitutionnel. Assise au

milieu d'un camp, elle délibérait sous les baïonnettes. Un mouvement de

plus, et la représentation allait périr. La nouvelle du renvoi de

Necker arriva le 12 à Paris.

Le Palais-Royal était rempli d'une foule agitée. D'abord un triste et

long murmure, bientôt une rumeur plus redoutable s'y fit entendre.

--Qu'y a-t-il donc?

--Et que voulez-vous qu'il y ait de plus? M. Necker est exilé.

Le peuple est comme les femmes, il faut toujours qu'il aime quelqu'un;

Necker, le favori du moment, avait aux yeux de tous le mérite très-réel

de sa disgrâce. L'opinion depuis quelques jours grondait; la fatale

nouvelle mit le feu au volcan.

En ce moment, il était midi, le canon du palais vint à tonner. La foule

était tellement préparée aux événements extraordinaires que ce bruit

pénétra toutes les âmes d'un sombre sentiment de terreur. Un jeune

homme, Camille Desmoulins, monte sur une table. L'héroïsme de la

liberté est peint sur son visage. Les cheveux au vent, la tête à demi

renversée, les yeux pleins d'une sainte indignation: «Citoyens,

s'écrie-t-il, nous allons tous être égorgés, si nous ne courons aux

armes!» A ces mots, il agite une épée nue et montre un pistolet. «Aux

armes!» répète avec transport toute cette multitude entraînée. Il

fallait un signe de ralliement. L'orateur attache une feuille verte à

son chapeau. Tout le monde l'imite. En un moment, les marronniers du

jardin sont dépouillés. Voilà le peuple debout!

On envoie des ordres pour fermer les spectacles, les salles de danse.

En même temps, un groupe de citoyens se rend chez Curtius qui tenait un

cabinet de figures en cire. On enlève les bustes de Necker et du duc

d'Orléans, qu'on disait également frappé d'un ordre d'exil. On les

couvre d'un crêpe noir en signe d'affliction publique, et on les porte

dans les rues au milieu d'un nombreux cortége d'hommes armés de bâtons,

d'épées, de pistolets ou de haches. Cette sorte de procession

tumultueuse traverse les rues Saint-Martin, Grenétat, Saint-Denis, la

Ferronnerie, Saint-Honoré, en désordre, mais avec une certaine

solennité. On enjoint à tous les citoyens qu'on rencontre de mettre

chapeau bas. Cette marche, tout à la fois funèbre, déguenillée et

menaçante, était précédée de tambours voilés en signe de deuil. On

arrive sur la place Vendôme. En ce moment, un détachement de dragons,

qui stationnait devant les hôtels des fermiers généraux, fond sur cette

foule. Le buste de Necker est brisé. Tout le monde se disperse: un

garde-française sans armes demeure ferme et se fait tuer.

Une autre foule ayant été chargée, au milieu du jardin des Tuileries,

par le prince de Lambesc, alla porter l'effroi dans les rues et les

faubourgs. La ville n'eut plus qu'un cri: «Aux armes!» Dans la soirée,

les gardes-françaises se réunirent au peuple. Sous la blouse, sous

l'uniforme, n'était-ce pas le même coeur? L'incendie des barrières

continua. Terrible spectacle que la capitale si violemment agitée, et

entourée d'une ceinture de feu! Quelle vision! Le Palais-Royal, cet

oeil vigilant des opérations publiques, resta ouvert toute la nuit. On

défonça quelques boutiques d'armuriers. Telle était, du reste, la

grandeur du sentiment national, que dans Paris, cette ville bloquée,

sans tribunaux, sans police, à la merci de cent mille hommes errant au

milieu de la nuit et la plupart manquant de pain, il ne se commit pas

un seul vol, un seul dégât. L'ordre venait de sortir du désordre; un

pouvoir nouveau naissait de l'insurrection: quelques patrouilles

bourgeoises se montraient dans les rues, et à six heures du soir les

électeurs de Paris s'étaient rendus à l'Hôtel de Ville, où ils tinrent

conseil. Un homme du peuple en chemise, sans bas, sans souliers, le

fusil sur l'épaule, montait bravement la garde à la porte de la grande

salle.

Le même soir, six ou sept cents députés se réunirent, à Versailles,

dans la salle des séances. En l'absence du président, l'abbé Grégoire,

l'un des secrétaires, occupa le fauteuil. Les vastes galeries étaient

remplies de spectateurs; la nouvelle des troubles qui agitaient Paris

causait une inquiétude indescriptible; la plupart des physionomies

étaient sombres. Grégoire crut qu'il fallait rassurer tout ce monde par

une sortie vigoureuse contre les ennemis de la paix. «Le ciel,

s'écria-t-il, marquera le terme de leurs scélératesses; ils pourront

éloigner la Révolution, mais, certainement, ils ne l'empêcheront pas.

Des obstacles nouveaux ne feront qu'irriter notre résistance; à leurs

fureurs, nous opposerons la maturité des conseils et le courage le plus

intrépide. Apprenons à ce peuple qui nous entoure que la terreur n'est

pas faite pour nous.... Oui, messieurs, nous sauverons la liberté

naissante qu'on voudrait étouffer dans son berceau, fallût-il pour cela

nous ensevelir sous les débris fumants de cette salle! _Impavidum

ferient ruinae!_» Un applaudissement général couvrit ce discours. Il

fut aussitôt décidé que la séance serait permanente: elle dura

soixante-douze heures. Des vieillards passèrent la nuit sur leurs

siéges. A chaque instant, la salle pouvait être militairement envahie;

tous les membres de l'Assemblée étaient décidés à mourir plutôt que de

quitter leur poste. Il est bon de se reporter à ces nuits d'alarmes:

voilà pourtant ce que l'enfantement de la liberté coûta d'angoisses, de

veilles et de dévouement aux conscrits de 89!

La journée du 13, à son lever, éclaire une ville menaçante. Le tocsin

sonne, Paris demande toujours des armes; les serruriers forgent des

piques; les plombiers coulent des balles: mais où sont les fusils? On

va en demander à l'Hôtel de Ville, aux Chartreux: rien! on ne trouve

rien. Quelques-uns courent au garde-meuble et enlèvent les armes qu'on

y conservait: ces armes étaient en général fort belles, mais en petit

nombre. L'épée de Turenne, l'arquebuse de Charles IX, les pistolets de

Louis XIV, passent aux mains obscures du peuple. Les engins du

despotisme se retournent contre les oppresseurs. [Note: Ces armes,

ainsi que celles qui avaient été prises dans la boutique des armuriers,

furent fidèlement remises apres le combat.] Les prisons de la Force

sont ouvertes et les prisonniers délivrés, excepté les criminels. Du

fer et du pain, c'est tout le voeu de ces hommes qui courent les rues

en chemise et la manche retroussée. Un amas de blé ayant été trouvé au

couvent des Lazaristes, on le fait conduire à la halle dans des

voitures.

L'événement de la journée est l'organisation d'une garde bourgeoise

pour rétablir la sûreté dans la ville. «C'est le peuple, avait dit un

député, qui doit garder le peuple.» Le curé de Saint-Étienne-du-Mont

marche au milieu de ses paroissiens capables de porter les armes. «Mes

enfants, leur dit-il, cela nous regarde tous; car nous sommes tous

frères.» Un bateau chargé de poudre à canon ayant été découvert, un

autre abbé se charge d'en faire la distribution au peuple. Les cloches

mêmes des églises servent à donner au mouvement un caractère solennel:

ces grandes voix d'airain qui convoquaient les hommes à la prière les

appellent maintenant à la conquête de leurs droits et de leurs

libertés.

La nuit descend sur Paris inquiet, éveillé. Des divisions de soldats du

guet, des gardes-françaises, des patrouilles bourgeoises parcourent les

rues; quelques bandes continuent à errer, demandant du pain et des

armes. La sombre attitude de ces hommes dont les desseins sont

inconnus, le bruit des crosses de fusil sur le pavé, les feux allumés

sur les places publiques, tout redouble l'effroi des vieux royalistes.

Les mots d'ordre échangés ça et là entre les patrouilles donnent

quelquefois lieu à des méprises et à des fausses alertes qui se

transmettent d'un quartier de la capitale à l'autre. Tout s'émeut, puis

tout rentre dans le silence. Ce calme n'est plus interrompu que par le

sinistre hoquet du tocsin. Un rang de lampions posés sur les croisées

du premier étage borde toutes les maisons de chaque rue et aide à

surveiller les manoeuvres des traîtres. De moment en moment, on entend

retentir ce cri; «Soignez vos lampions; l'ennemi est dans les

faubourgs.» Des signaux convenus indiquent quand il faut les éteindre

et quand il faut rallumer. Des hommes armés de leviers, de sabres, de

bâtons, de fourches, montés jusque sur le toit des maisons, guettent

l'ombre même d'un danger possible. Des femmes, des jeunes filles

presques nues, un jupon serré autour de la taille, arrachent

péniblement tous les pavés de leur cour et, pliant sous le fardeau, les

transportent dans leur chambre. Gare aux soldats qui passeront sous

leurs fenêtres!

Que l'ennemi vienne maintenant, il trouvera une ville fermement résolue

à se défendre!

L'Assemblée, depuis deux jours, accusait hautement la cour et

l'invitait à éloigner cet appareil de guerre qui tenait la ville en

agitation; mais elle n'en obtenait que des réponses vagues ou

menaçantes.

«On nous fit attendre dans une salle, raconte Barère: le roi passa dans

son cabinet, dont les rideaux cramoisis, mal joints ou mal fermés, nous

laissèrent voir le jeu des physionomies des ministres et les mouvements

des princes, qui semblaient portés à des actes de sévérité. Tous les

membres de la députation voyaient cette pantomime politique à travers

les grands verres de Bohême qui sont à ces croisées.» L'irrésolution du

roi tenait à son caractère; l'obstination de la reine à un orgueil de

femme: l'ignorance où ils étaient tous les deux des forces réelles de

l'opinion publique acheva de les perdre. Louis XVI ne comprenait rien à

ce qui se passait, depuis deux mois, autour de lui: son insouciance ne

fut pas un instant ébranlée. Il écrivait un journal dont voici quelques

feuillets:

«Le 1er juillet 1789.--Mercredi. Rien. Députation des États.

«Jeudi 2.--Monté à cheval à la porte du Maine, pour la chasse du cerf à

Port-Royal. Pris un!

«Vendredi 3.--Rien.

«Samedi 4.--Chasse du chevreuil au Butard. Pris un et tué vingt-neuf

pièces.

«Dimanche 5.--Vêpres et salut.

«Lundi 6.--Rien.

«Mardi 7.--Chasse du cerf à Port-Royal. Pris deux.

«Mercredi 8.--Rien.

«Jeudi 9.--Rien. Députation des États.

«Vendredi 10.--Rien. Réponse à la députation des États.

«Samedi 11.--Rien. Départ de M. Necker.

«Dimanche 12.--Vêpres et salut. Départ de MM. de Montmorin,

Saint-Priest et de la Luzerne.

«Lundi 13.--Rien.» Il avait pris médecine.

Il est probable que le roi ne savait rien ou presque rien de ce qui se

passait dans la capitale. Averti par les députés du tiers, il croyait

que ces hommes avaient intérêt à le tromper, à grossir le caractère des

événements. De perfides conseillers profitaient de cette faiblesse

d'esprit pour obscurcir son jugement et lui déguiser la vérité. Il se

trouva même un certain baron de Breteuil, qui, s'érigeant en messie

royaliste, promit de raffermir, en trois jours, le temple de l'autorité

ébranlé par les factieux. Or, le troisième jour, le peuple était maître

de Paris et du roi.

Le 14 juillet 1789, la grande ville poussa deux cris; «Aux

Invalides!--A la Bastille!» On alla d'abord à l'Hôtel des Invalides où

l'on savait qu'il y avait des armes. Les _volontaires_ du Palais-Royal,

des Tuileries, de la Basoche, de l'Arquebuse, marchaient en rangs

serrés et le fusil sur l'épaule. La veille c'était une cohue,

aujourd'hui c'est une armée. Cette armée, assemblée à la hâte,

connaissait mal sans doute les règles de la discipline; mais la

puissance invisible de l'esprit public la soulevait. Personne ne

commandait; tout le monde sut obéir. Ce n'était pas une expédition sans

danger: on savait que trois régiments étaient campés au Champ-de-Mars;

le gouverneur des Invalides avait des armes, des munitions, et un fort

détachement du régiment d'artillerie de Toul avec ses pièces. Qui prit

tout cela? L'opinion. Le soldat se sentait circonvenu, caressé,

supplié par ces hommes du peuple qui étaient ses frères, par ces jeunes

filles qui étaient ses soeurs. L'ennemi n'était déjà plus l'ennemi; il

riait, il buvait, il était charmé; les déserteurs sont désormais ceux

qui restent sous le drapeau de la cour au lieu de se rallier aux

couleurs de la patrie. On enleva de l'Hôtel 28 000 fusils et 20 pièces

de canon: tout ce qui n'était pas arme de guerre fut respecté. On

distribua sur-le-champ des fusils et de la poudre: voilà le peuple

armé.

Vers onze heures, le ciel, jusque-là voilé, se découvrit. Un soleil

révolutionnaire chauffait toutes les têtes. Alors sortit de la foule

une grande voix qui disait: «A la Bastille! A la Bastille!»

Cette forteresse était détestée. Le peuple se montra désintéressé dans

la haine qu'il lui portait; car, après tout, elle ne lui avait rien

fait à lui. Cette sombre prison d'État n'avait point été construite

pour des manants. Il fallait être à peu près gentilhomme pour avoir

l'honneur d'y être renfermé, ou comme Voltaire, Mirabeau et tant

d'autres, avoir écrit pour la cause du peuple et de la liberté. C'était

un des motifs de la haine du peuple. Cette forteresse inquiétait

d'ailleurs les Parisiens à d'autres titres. Du haut de ses huit grosses

tours ne pouvait-elle écraser la foule sous la mitraille de ses bouches

à feu, foudroyer certains quartiers de la ville? Le faubourg

Saint-Antoine avait cette citadelle-là sur le coeur. L'importance de la

Bastille était grande au point de vue stratégique, mais bien plus

grande encore était la signification qui s'y rattachait. Elle

représentait la prérogative royale et l'ancien régime. C'était la

contre-révolution énorme, massive et scellée dans la pierre. La

destruction de tout autre édifice public n'eut été qu'un acte de

vandalisme; la Bastille renversée, tout ce qui restait en France du

pouvoir absolu s'écroulait. Cette vérité fut aussitôt comprise de tous:

le peuple a des éclairs de génie; il ne raisonne point, il devine.

Parmi les assaillants, quelques hommes déterminés avaient réussi à

rompre les chaînes du pont-levis qui gardait l'entrée de la première

avant-cour de la Bastille; c'est alors que le feu commença. Tout le

monde se lança dans un tourbillon de fumée. Devant ces remparts

hérissés de canons, les citoyens se confondirent dans un même élan,

dans la même détermination de vaincre ou de mourir. Des enfants (le

gamin de Paris existait déjà), même après les décharges du fort,

couraient ça et là pour ramasser les balles ou la mitraille. Furtifs et

pleins de joie, ils revenaient s'abriter et présenter ces munitions de

guerre aux gardes-françaises qui les renvoyaient, par la bouche du

canon, aux assiégés. Les femmes, de leur côté, secondaient les

opérations avec une ardeur incroyable. On distinguait parmi elles, en

agile amazone, robe de drap bleu, chapeau à la Henri IV sur l'oreille,

large sabre au côté, deux pistolets à la ceinture, une jolie Liégeoise.

La fumée de la poudre l'enivre; elle pousse, elle exalte les

assaillants. Son histoire était celle de toutes les femmes galantes:

aimée, puis trahie. Dans ses emportements et ses fureurs de chatte,

elle jette mille imprécations contre la Bastille. On voit à côté

d'elle, dans la foule, d'autres grandes pécheresses, qu'un sentiment

nouveau, extraordinaire, immense, venait aussi de convertir.

Aujourd'hui, elles n'ont plus qu'un amant: le peuple. Leur coeur est

tout à la Révolution; et comme les anciennes Gauloises, elles inspirent

les combattants. Parmi ces derniers, il y a des gens sans aveu et à

figure livide: le feu purifie tout. La plupart se montrent héroïques.

Frappés, ils tombent en criant: «Nos cadavres serviront du moins à

combler les fossés!»

[Illustration: Robespierre.]

Au milieu de ce dévouement général et de cette ardeur, un trait

particulier de courage sur mille mérite d'être signalé par l'histoire.

Les assaillants avaient cessé le feu; à un signal donné, une planche

est jetée sur l'un des fossés qui entouraient la Bastille: un citoyen

s'élance et tombe; un autre, le fils d'un huissier, Maillard, s'avance

sans broncher sur ce pont étroit et dangereux. Tout à coup un cri

s'élève: «La Bastille se rend!» Elle, cette forteresse que Louis XI,

Louis XIV et Turenne jugeaient imprenable,--oui, la Bastille demande à

capituler.

Pendant ce temps-là, les électeurs délibéraient à l'Hôtel de Ville;

hommes de peu de foi, ils regardaient le siége de cette forteresse

comme une entreprise téméraire. Soudain un autre grand cri s'élève dans

les airs: «La Bastille est prise!»

Hommes, femmes et enfants se précipitent alors comme un torrent vers la

place de Grève. Des citoyens bizarrement armés, noirs de poudre,

portent en triomphe dans leurs bras un jeune officier des

gardes-françaises, Élie, dont la conduite avait été magnanime. Les

vainqueurs affectèrent de défiler devant le buste de Louis XIV qui

était alors sur la place, en face de l'Hôtel de Ville. Lui absent, la

fête n'eût point été complète; il fallait à la monarchie, pour témoin

de sa défaite, le plus absolu des rois.

Bientôt toute cette tempétueuse foule pénètre dans la salle où un

comité d'électeurs appartenant à la classe moyenne s'étaient réunis:

les murs tremblent, les boiseries craquent. Un homme porte les clefs et

le drapeau de la Bastille; un autre, le règlement de la prison pendu à

la baïonnette de son fusil. A la prière de l'intrépide Hullin, d'Élie

et des gardes-françaises, qui s'étaient signalés pendant le siége, on

couvre les prisonniers d'un généreux pardon.

Quelques représailles avaient eu lieu dans l'intérieur de la

forteresse: le misérable de Launay, gouverneur de la Bastille, qui

avait fait tirer sur le peuple, fut mis à mort; un traître, Flesselle,

prévôt de Paris, qui avait amusé depuis deux jours les Parisiens, pour

se donner le temps de les surprendre, fut abattu dans la foule par une

main restée inconnue. L'horreur de ces exécutions disparut dans

l'ivresse de la victoire.

Un architecte, le citoyen Palloy, qui était au siége de la terrible

forteresse, fut chargé de détruire _le repaire de la tyrannie_. Cet

homme, qui n'est guère connu, fit une grande chose dans sa vie, une

seule: il démolit la Bastille.

La chute de cette célèbre prison d'État eut dans le monde un

retentissement prodigieux. En France, on crut entendre tomber, d'une

extrémité du territoire à l'autre, le pouvoir monstrueux de la force.

Dès que la nouvelle s'en répandit à Versailles, [Note: Dans la nuit du

14 juillet, une députation s'était rendue chez le roi sans rien

obtenir. Louis XVI fixa les yeux constamment sur M. de Mirabeau. Le roi

du passé regardait tout étonné le roi de la Révolution.] la cour, qui

tenait encore ferme dans ses projets d'attaque, fut anéantie. La

terreur passa en un instant du peuple aux agresseurs. Les régiments,

campés au Champ-de-Mars, déguerpirent pendant la nuit et prirent la

fuite, comme si l'épée de la colère divine s'était étendue sur eux. On

ramena, de ces lieux occupés naguère par une armée, plusieurs voitures

chargées de tentes, de pistolets, de manteaux. Le succès au contraire

fit de tous les citoyens un peuple de frères. On s'embrassait, on était

heureux. Les religieux de divers couvents avaient pris la cocarde aux

couleurs de la nation, blanc, bleu et rouge; ils formèrent des

détachements; le temps de la Ligue et de la Fronde était revenu. Le

curé de Saint-Étienne-du-Mont avait marché tout le temps à la tête de

ses paroissiens. Ces guerriers, en soutane, en froc et en capuchon,

attestaient l'unanimité de sentiments qui faisait agir toute la ville.

Il se trouvait là des nobles, des bourgeois, des abbés, des hommes du

peuple: ils n'avaient tous qu'une volonté, qu'une âme. Comme on n'était

pas encore rassuré sur les intentions de la cour, on dépava les rues,

on éleva des barricades; précautions très-sages sans doute: mais que

pouvait désormais la faction royaliste en face d'une Assemblée

souveraine, d'un peuple en insurrection, d'une armée évanouie?

Pendant que l'on se battait encore à la Bastille, un nombreux

détachement de dragons et de cavalerie allemande, reçu dans Paris aux

acclamations de la multitude, venait de reconnaître le quartier

Saint-Honoré et traversait le Pont-Neuf. Un chef d'escadron commande

alors à ses soldats de faire halte, pour haranguer les citoyens: il

annonce comme une bonne nouvelle la prochaine arrivée du corps de

dragons, de hussards, et de Royal-Allemand, toute cavalerie qui vient,

dit-il, se réunir au peuple. Un applaudissement, mêlé de cris de joie,

accueille son discours. Un seul assistant remue la lèvre en signe de

doute. Il s'élance du trottoir, fend la foule jusqu'à la tête des

chevaux, saisit par la bride celui de l'officier et somme celui-ci de

mettre pied à terre. L'officier interdit descend de cheval. L'inconnu,

quoique petit et grêle, exige que le chef remette ses armes et celles

de ses soldats dans les mains du peuple. L'officier garde un silence

qui donne à penser. Ce refus tacite confirme dans ses soupçons le

citoyen ombrageux, qui se met alors à semer l'alarme parmi les

assistants. Ses gestes et ses paroles répandent la méfiance. La foule

enjoint sur-le-champ aux cavaliers de faire volte-face, et les conduit

à l'Hôtel de Ville d'où le comité les renvoie tous à leur camp sous

bonne garde.

Cet homme, dont le coup d'oeil vigilant avait peut-être éventé une ruse

et déjoué une entreprise perfide des royalistes, était Jean-Paul Marat.

Histoire des Montagnards · 第 19 / 146 题