Le 14, Louis XVI avait écrit sur ses tablettes: «Rien.»

La nouvelle de la prise de la Bastille jeta dans le camp de

l'aristocratie un tel découragement que les choses à Versailles

changèrent de face: le roi n'eut d'autre moyen de salut que de venir

lui-même au milieu de l'Assemblée nationale. La Bastille prise, il se

rendait: l'insurrection de Paris consacra définitivement la victoire

des droits sur les priviléges; sans elle, tout ce qui avait été fait

jusque-là manquait d'une sanction décisive. Le serment du Jeu-de-Paume,

l'opposition à la fameuse séance royale étaient des actes courageux;

mais ces germes auraient pu être stériles: il fallait le concours de

Paris pour les féconder et pour leur donner les caractères d'une

révolution. L'Assemblée avait mis dans sa résistance la force du

raisonnement; le peuple y mit celle du sentiment et de l'action: alors

tout fut dit. Les révolutions se font encore plutôt par le coeur que

par la tête.

Le roi vint à Paris. Il traversa une foule immense: deux cent mille

citoyens formaient sur son passage une haie hérissée de baïonnettes, de

piques, de faux, de bâtons ferrés: gardes-françaises, milice

bourgeoise, religieux, tous étaient confondus sous les armes, tous

étaient amis. On se traitait de frères: les riches accueillaient les

pauvres avec bonté; les rangs n'existaient plus, tous étaient égaux.

Quel beau jour! les femmes du haut des balcons, des croisées, jetaient

à pleines mains des cocardes patriotiques, des touffes de rubans. La

fraternité respirait sur tous les visages. Le roi venait chercher la

paix dans cette ville, où, quelques jours auparavant, il avait fait

entrer la guerre. Le peuple avait le droit de se montrer sévère; il fut

clément. On reçut d'abord Louis XVI dans un silence morne et solennel,

les armes hautes; mais quand il eut pris des mains de Bailly la cocarde

nationale, quand surtout il sortit de l'Hôtel de Ville où il était

entré sans gardes et avec confiance, la sérénité revint sur tous les

visages, et les armes s'abaissèrent. Il fut reconduit avec tous les

honneurs militaires par les vainqueurs de la Bastille. Les femmes de la

halle crièrent le long du chemin: Vive le roi!

Cependant il devenait clair que cet homme indécis, épousant tour à tour

la cause de la noblesse par inclination, celle du peuple par raison et

par nécessité, était un grand obstacle à la marche des événements. Or

les révolutions n'ont qu'une manière d'agir avec les obstacles; elles

les suppriment.

Deux pouvoirs démocratiques étaient sortis de l'insurrection, la

municipalité de Paris et la garde nationale; deux hommes avaient dû

leur élection aux circonstances, Bailly et La Fayette.

La vieille France, rajeunie par le sentiment du droit, aimait à tourner

ses regards vers le Nouveau-Monde. Le marquis de La Fayette, qui avait

concouru à l'affranchissement des États-Unis, fut le héros du jour.

Triste rayon de popularité qui pâlit bientôt sur son front!

L'élan de Paris se communiqua comme l'étincelle électrique aux

provinces; de toutes parts, les citoyens se réunirent et

s'associèrent.--Je m'arrête: la France, depuis l'ouverture des États

généraux, a fait une belle étape dans la voie qui conduit à la liberté.

La Révolution est demeurée pure d'excès. Sa première victoire n'a point

coûté une larme; en sera-t-il ainsi dans la suite?

Vain espoir! Ses ennemis ne négligent rien pour la provoquer et lui

mettre le glaive à la main.

Histoire des Montagnards · 第 20 / 146 题