III

Les prisons d'État.--Le Prévôt de Beaumont.--Décadence de l'ancien

régime.

On peut caractériser l'état des institutions monarchiques dès le milieu

du XVIIIe siècle: une grande impuissance d'être.

Tous les rouages du gouvernement personnel s'usent; la royauté est

salie; le peuple se désaffectionne; la noblesse elle-même tourne aux

philosophes; le numéraire manque. Il n'y a que les prisons qui tiennent

encore; mais leur secret est découvert. Le voile s'est déchiré sur

l'abîme des iniquités de la justice humaine. Les geôliers ont beau

faire, leurs victimes sont connues et pleurées. La bouche comprimée se

tait, les pierres crient.

Chaque règne a son prisonnier célèbre:--sous Louis XIV, le masque de

fer;--sous Louis XV ou plutôt sous madame de Pompadour, Latude;--sous

Louis XVI, Le Prévôt de Beaumont.

Le crime de ce dernier était d'avoir découvert par hasard l'existence

du pacte en vertu duquel on affamait la France. M. de Sartines le fit

incarcérer. Transporté de la Bastille au donjon de Vincennes, de

Vincennes à Charenton, de Charenton à Bicêtre, il défia successivement,

dans une captivité de vingt-deux ans et deux mois, l'horreur de quatre

prisons d'État. Couché nu, les chaînes aux pieds et aux mains, sur un

grabat en forme d'échafaud, couvert d'un peu de paille réduite en

fumier puant, la barbe longue de plus d'un demi-pied, condamné à la

faim pour avoir dénoncé les auteurs de la famine qui ravageait la

France, ne recevant que trois onces de pain par jour et un verre d'eau

pour tout aliment, il vécut. La Providence, comme on dit, veillait sur

cet homme, car il devait un jour révéler au monde un mystère

d'iniquité.

Vainement de Sartines, son successeur Lenoir, le directeur du donjon de

Vincennes, Rouge-Montagne,--quel nom de geôlier!--s'épuisent à étouffer

cette bouche incorruptible. Possesseur d'un secret qui opprime sa

conscience, Le Prévôt de Beaumont écrit dans la nuit du cachot, écrit

toujours. On saisit les papiers; on les détruit; il recommence. Les

persécutions des geôliers redoublent; cet homme est une tête de fer

incorrigible, on n'aura _plus de bontés_ pour lui. On le change de

cachot; plus d'air, plus de jour. «De Sartines, raconte-t-il lui-même,

avait essayé de me faire périr, en ne me délivrant tous les huit jours

que trois demi-livres de pain et un petit pot d'eau pour ce temps. Je

ne savais où placer cette petite provision. Les rats la sentaient, et

je ne voulais point m'en plaindre, parce que d'ailleurs, plus officieux

que mon geôlier, ils m'avaient, par leur travail, dessous les portes de

mon cachot, procuré un filon d'air qui m'empêchait d'étouffer dans un

lieu hermétiquement fermé; car le défaut d'air fait aussi promptement

périr que la faim.» Dieu et les rats aidant, ce prisonnier réussit

encore à vivre. Louis XV, sous le règne duquel il avait été arrêté,

meurt; Louis XVI monte sur le trône; les ministres se succèdent. De

temps en temps l'un d'eux venait faire, par manière de cérémonial, une

visite au donjon de Vincennes. Malesherbes y vint. Le prisonnier fit

retentir la prison de ses cris et de ses révélations foudroyantes.

--Ce pacte existe, criait-il, je l'ai vu!

Malesherbes jugea un tel homme dangereux et s'éloigna. Sa famille

réclamait au dehors, on lui répondait avec la brutalité du laconisme

administratif:

--Rien à faire.

Il espérait, il attendait, il écrivait toujours du fond de sa fosse; il

accusait sans relâche les affameurs de la France et les siens. Une

toile d'araignée en fer obscurcissait la fenêtre de son cachot; l'encre

lui manquait; n'importe, il trouvait encore le moyen de tracer des

caractères sur du linge avec du jus de réglisse ou du sang. La soif ni

la faim n'ayant pu amortir cet indiscret témoin des horreurs d'un tel

règne, on compta sur le scorbut: le voilà transporté à Bicêtre. Cet

homme était indomptable et immortel comme la conscience; rien n'y fit:

il avait vu, il devait révéler. La vérité, celle surtout qui est

destinée à faire révolution dans le monde, a besoin de s'épurer au

creuset d'une adversité persévérante. Cependant les idées marchaient;

un souffle de liberté avait pénétré jusqu'aux pierres de la Bastille et

du donjon de Vincennes. Les geôliers, Lenoir en tête, sentaient le sol

chanceler sous eux. Comme les mauvais traitements n'épuisaient ni la

vie ni le courage de Le Prévôt, on capitula. Le nouveau lieutenant de

police, de Crosne, adoucit le sort du prisonnier et le fit transférer à

Bercy, dans une maison de force. Il espérait que le prisonnier, dont le

sort allait être amélioré, finirait par s'oublier lui-même dans cette

nouvelle détention. C'était le moyen de dérober son secret à la

connaissance du monde. Heureusement les prévisions et les intrigues des

hommes de police furent déjouées. Il comptait les jours après les jours

dans une fiévreuse angoisse, trompant les heures de sa longue captivité

(vingt-deux ans!) par le travail et par la foi inébranlable en la

justice de sa cause. N'était-il point appelé à rendre un grand service

aux malheureux qui mouraient de faim? Enfin il respire.--Le 11 juillet

1789, Le Prévôt aperçut de Bercy, à l'aide d'une lunette, une fumée

noire sur le faubourg Saint-Antoine; il vit le peuple foudroyer une

masse hideuse et sombre: c'était la Bastille qu'on prenait.

Pendant trois jours, il regarda tomber cette forteresse où il avait

passé treize sans air et presque sans nourriture. Quelle joie! La

Bastille était une ennemie personnelle dont on le délivrait; chaque

pierre qui tombait, c'était un douloureux souvenir dont sa mémoire

était allégée.

[Illustration: Necker.]

La liberté de cet homme suivit de près la ruine de son ennemie; les

verrous ne tenaient plus. Le Prévôt était un revenant qui accusait

l'ancien régime en face de la Révolution. Le terrible secret qu'on

avait voulu engloutir avec lui dans les cachots remontait à la lumière.

Qu'était donc ce secret qui, découvert par mégarde, avait coûté à un

malheureux vingt-deux ans de martyre? Le voici: il existait un projet

arrêté, signé entre quelques hommes, ministres et directeurs généraux,

«1re de vendre Louis XV dans le temps présent, avec son autorité, et

Louis XVI pour l'avenir; 2e de donner la France, à bail de douze

années, à quatre millionnaires désignés par noms, qualités et

domiciles, lesquels masquaient toute la ligne; 3e d'établir

méthodiquement les disettes, la cherté en tout temps, et, dans les

années de médiocre récolte, les famines générales dans toutes les

provinces du royaume, par l'exercice des accaparements et du plus grand

monopole des blés et des farines.» Ce pacte avait été conclu; les

auteurs en avaient reçu le prix,--le prix du sang.

Idée infernale! organiser la disette, faire la faim! La terre, de son

côté, semble épuisée comme la monarchie; elle ne donne qu'à regret. Une

mauvaise année succède à une année mauvaise; il paraît qu'on touche à

la fin du monde; l'abomination de la désolation est dans les affaires

de l'État. Les abus débordent; l'argent passe aux lieutenants de

police, aux favorites et aux geôliers. Un Lenoir se fait, par ses

machinations, 900,000 livres de revenu. A Vincennes, comme à la

Bastille, une compagnie de cent quatre hommes coûte, depuis

soixante-dix ans, trois millions et demi chaque année, pour ne garder

dans ces deux prisons que les murailles et les fossés.

Le commerce des lettres de cachet produit des bénéfices énormes; les

arrestations, les translations d'une prison dans une autre, les

espionnages, les délations mangent la fortune publique et le bien des

familles; d'incroyables attentats se commettent chaque jour contre la

liberté des individus. On assure que Lenoir a vendu plusieurs fois des

Français, arrêtés par lettres de cachet, à des marchands hollandais,

qui les emmenaient pour être revendus comme esclaves à Batavia. Ces

hommes de police se livraient à des monstruosités sous le voile de la

sûreté de l'État; et quand plus tard le peuple indigné voulut mettre la

main sur ces accapareurs et ces traîtres,--rien: ils s'étaient enfuis à

l'étranger avec le fruit de leurs rapines.

Cependant les signes du temps et les présages annonçaient une

catastrophe. Une maladie hideuse avait frappé Louis XV, et ce galant

monarque n'était plus que la figure de la lèpre avec l'odeur du

sépulcre. Les premiers-nés des maisons royales mouraient. La moisson

était dévorée en herbe par la sécheresse du sol et les grains par les

accapareurs qui se jetaient sur cette proie comme une nuée de

sautereiles. Une main invisible renouvelait sur la France les plaies

d'Egypte, mais le coeur des grands était endurci. Il ne restait plus

qu'à changer en sang l'eau des puits. La catastrophe était inévitable.

Les prophètes ne manquaient pas: la Révolution était prédite, annoncée

dans les termes les plus clairs. Rousseau écrivait en 1770: [Note:

_Émile_, livre III.] «Nous approchons de l'état de crise et du siècle

de révolution. Je tiens pour impossible que les grandes monarchies de

l'Europe aient encore longtemps à durer; toutes ont brillé, et tout

État qui brille est sur son déclin. J'ai de mon opinion des raisons

plus particulières que cette maxime; mais il n'est pas à propos de les

dire, et chacun ne les voit que trop..» Voltaire écrivait en 1762:

«Tout ce que je vois jette les semences d'une révolution qui arrivera

immanquablement et dont je n'aurai pas le plaisir d'être témoin. La

lumière s'est tellement répandue de proche en proche qu'on éclatera à

la première occasion, et alors ce sera un beau tapage. Les jeunes gens

sont bien heureux, ils verront bien des choses.» [Note: Lettre à M. de

Chauvelin.] Ainsi le voile qui couvrait l'avenir était transparent;

seuls les privilégiés s'obstinaient à ne pas voir.

La cognée était à la racine de la monarchie, que les classes nobles

s'enivraient encore follement, à l'ombre de cet arbre rongé par mille

abus. Les gentilshommes de la cour plaisantaient des cerveaux alarmés.

Les oisifs reprochaient gaiement aux penseurs et aux écrivains de

détourner le peuple de son travail et de ses devoirs.

Cependant tout déclinait. La beauté elle-même était vieillotte: du fard

et de la poudre. L'état des moeurs rappelait la corruption des Romains

sous les Empereurs. On s'amusait aux petits vers et aux petits soupers.

La coquetterie remplaçait la pudeur, le libertinage tuait l'amour. Les

abbés effeuillaient des roses aux divinités de l'Opéra: le bréviaire

était devenu dans leurs mains l'almanach des Grâces. Voilà de quelle

manière passait son temps cette société frivole, à la veille du jour où

le châtiment allait éclater, où la Justice allait revendiquer ses

droits.

Ce ne fut pourtant pas sur les plus coupables que tomba la foudre de

l'irritation populaire. Cette parole de Moïse fut une fois de plus

vérifiée: «Les pères seront punis dans leurs enfants.» La noblesse

transmit à ses descendants la responsabilité de ses actes, et Louis XV

fut guillotiné dans Louis XVI qui valait beaucoup mieux que l'amant de

la Pompadour, le digne élève de l'infâme Dubois.

La foi n'existait plus que dans le clergé inférieur, et ça et là dans

quelques campagnes. Sorti d'une étable, le christianisme était retourné

aux toits recouverts de chaume. Dans les villes, l'esprit philosophique

remettait en question tous les dogmes religieux. A côté des orgies

d'une société mourante, une âpre école de libres penseurs, avocats,

écrivains, rhéteurs, médecins, tabellions, travaillaient dans le

silence à reconstituer les titres perdus de l'humanité. La conscience

troublée révélait ses inquiétudes par des tressaillements infinis. On

sentait vaguement que quelque chose d'inconnu allait venir.

Histoire des Montagnards · 第 15 / 146 题