Les prisons d'État.--Le Prévôt de Beaumont.--Décadence de l'ancien
régime.
On peut caractériser l'état des institutions monarchiques dès le milieu
du XVIIIe siècle: une grande impuissance d'être.
Tous les rouages du gouvernement personnel s'usent; la royauté est
salie; le peuple se désaffectionne; la noblesse elle-même tourne aux
philosophes; le numéraire manque. Il n'y a que les prisons qui tiennent
encore; mais leur secret est découvert. Le voile s'est déchiré sur
l'abîme des iniquités de la justice humaine. Les geôliers ont beau
faire, leurs victimes sont connues et pleurées. La bouche comprimée se
tait, les pierres crient.
Chaque règne a son prisonnier célèbre:--sous Louis XIV, le masque de
fer;--sous Louis XV ou plutôt sous madame de Pompadour, Latude;--sous
Louis XVI, Le Prévôt de Beaumont.
Le crime de ce dernier était d'avoir découvert par hasard l'existence
du pacte en vertu duquel on affamait la France. M. de Sartines le fit
incarcérer. Transporté de la Bastille au donjon de Vincennes, de
Vincennes à Charenton, de Charenton à Bicêtre, il défia successivement,
dans une captivité de vingt-deux ans et deux mois, l'horreur de quatre
prisons d'État. Couché nu, les chaînes aux pieds et aux mains, sur un
grabat en forme d'échafaud, couvert d'un peu de paille réduite en
fumier puant, la barbe longue de plus d'un demi-pied, condamné à la
faim pour avoir dénoncé les auteurs de la famine qui ravageait la
France, ne recevant que trois onces de pain par jour et un verre d'eau
pour tout aliment, il vécut. La Providence, comme on dit, veillait sur
cet homme, car il devait un jour révéler au monde un mystère
d'iniquité.
Vainement de Sartines, son successeur Lenoir, le directeur du donjon de
Vincennes, Rouge-Montagne,--quel nom de geôlier!--s'épuisent à étouffer
cette bouche incorruptible. Possesseur d'un secret qui opprime sa
conscience, Le Prévôt de Beaumont écrit dans la nuit du cachot, écrit
toujours. On saisit les papiers; on les détruit; il recommence. Les
persécutions des geôliers redoublent; cet homme est une tête de fer
incorrigible, on n'aura _plus de bontés_ pour lui. On le change de
cachot; plus d'air, plus de jour. «De Sartines, raconte-t-il lui-même,
avait essayé de me faire périr, en ne me délivrant tous les huit jours
que trois demi-livres de pain et un petit pot d'eau pour ce temps. Je
ne savais où placer cette petite provision. Les rats la sentaient, et
je ne voulais point m'en plaindre, parce que d'ailleurs, plus officieux
que mon geôlier, ils m'avaient, par leur travail, dessous les portes de
mon cachot, procuré un filon d'air qui m'empêchait d'étouffer dans un
lieu hermétiquement fermé; car le défaut d'air fait aussi promptement
périr que la faim.» Dieu et les rats aidant, ce prisonnier réussit
encore à vivre. Louis XV, sous le règne duquel il avait été arrêté,
meurt; Louis XVI monte sur le trône; les ministres se succèdent. De
temps en temps l'un d'eux venait faire, par manière de cérémonial, une
visite au donjon de Vincennes. Malesherbes y vint. Le prisonnier fit
retentir la prison de ses cris et de ses révélations foudroyantes.
--Ce pacte existe, criait-il, je l'ai vu!
Malesherbes jugea un tel homme dangereux et s'éloigna. Sa famille
réclamait au dehors, on lui répondait avec la brutalité du laconisme
administratif:
--Rien à faire.
Il espérait, il attendait, il écrivait toujours du fond de sa fosse; il
accusait sans relâche les affameurs de la France et les siens. Une
toile d'araignée en fer obscurcissait la fenêtre de son cachot; l'encre
lui manquait; n'importe, il trouvait encore le moyen de tracer des
caractères sur du linge avec du jus de réglisse ou du sang. La soif ni
la faim n'ayant pu amortir cet indiscret témoin des horreurs d'un tel
règne, on compta sur le scorbut: le voilà transporté à Bicêtre. Cet
homme était indomptable et immortel comme la conscience; rien n'y fit:
il avait vu, il devait révéler. La vérité, celle surtout qui est
destinée à faire révolution dans le monde, a besoin de s'épurer au
creuset d'une adversité persévérante. Cependant les idées marchaient;
un souffle de liberté avait pénétré jusqu'aux pierres de la Bastille et
du donjon de Vincennes. Les geôliers, Lenoir en tête, sentaient le sol
chanceler sous eux. Comme les mauvais traitements n'épuisaient ni la
vie ni le courage de Le Prévôt, on capitula. Le nouveau lieutenant de
police, de Crosne, adoucit le sort du prisonnier et le fit transférer à
Bercy, dans une maison de force. Il espérait que le prisonnier, dont le
sort allait être amélioré, finirait par s'oublier lui-même dans cette
nouvelle détention. C'était le moyen de dérober son secret à la
connaissance du monde. Heureusement les prévisions et les intrigues des
hommes de police furent déjouées. Il comptait les jours après les jours
dans une fiévreuse angoisse, trompant les heures de sa longue captivité
(vingt-deux ans!) par le travail et par la foi inébranlable en la
justice de sa cause. N'était-il point appelé à rendre un grand service
aux malheureux qui mouraient de faim? Enfin il respire.--Le 11 juillet
1789, Le Prévôt aperçut de Bercy, à l'aide d'une lunette, une fumée
noire sur le faubourg Saint-Antoine; il vit le peuple foudroyer une
masse hideuse et sombre: c'était la Bastille qu'on prenait.
Pendant trois jours, il regarda tomber cette forteresse où il avait
passé treize sans air et presque sans nourriture. Quelle joie! La
Bastille était une ennemie personnelle dont on le délivrait; chaque
pierre qui tombait, c'était un douloureux souvenir dont sa mémoire
était allégée.
[Illustration: Necker.]
La liberté de cet homme suivit de près la ruine de son ennemie; les
verrous ne tenaient plus. Le Prévôt était un revenant qui accusait
l'ancien régime en face de la Révolution. Le terrible secret qu'on
avait voulu engloutir avec lui dans les cachots remontait à la lumière.
Qu'était donc ce secret qui, découvert par mégarde, avait coûté à un
malheureux vingt-deux ans de martyre? Le voici: il existait un projet
arrêté, signé entre quelques hommes, ministres et directeurs généraux,
«1re de vendre Louis XV dans le temps présent, avec son autorité, et
Louis XVI pour l'avenir; 2e de donner la France, à bail de douze
années, à quatre millionnaires désignés par noms, qualités et
domiciles, lesquels masquaient toute la ligne; 3e d'établir
méthodiquement les disettes, la cherté en tout temps, et, dans les
années de médiocre récolte, les famines générales dans toutes les
provinces du royaume, par l'exercice des accaparements et du plus grand
monopole des blés et des farines.» Ce pacte avait été conclu; les
auteurs en avaient reçu le prix,--le prix du sang.
Idée infernale! organiser la disette, faire la faim! La terre, de son
côté, semble épuisée comme la monarchie; elle ne donne qu'à regret. Une
mauvaise année succède à une année mauvaise; il paraît qu'on touche à
la fin du monde; l'abomination de la désolation est dans les affaires
de l'État. Les abus débordent; l'argent passe aux lieutenants de
police, aux favorites et aux geôliers. Un Lenoir se fait, par ses
machinations, 900,000 livres de revenu. A Vincennes, comme à la
Bastille, une compagnie de cent quatre hommes coûte, depuis
soixante-dix ans, trois millions et demi chaque année, pour ne garder
dans ces deux prisons que les murailles et les fossés.
Le commerce des lettres de cachet produit des bénéfices énormes; les
arrestations, les translations d'une prison dans une autre, les
espionnages, les délations mangent la fortune publique et le bien des
familles; d'incroyables attentats se commettent chaque jour contre la
liberté des individus. On assure que Lenoir a vendu plusieurs fois des
Français, arrêtés par lettres de cachet, à des marchands hollandais,
qui les emmenaient pour être revendus comme esclaves à Batavia. Ces
hommes de police se livraient à des monstruosités sous le voile de la
sûreté de l'État; et quand plus tard le peuple indigné voulut mettre la
main sur ces accapareurs et ces traîtres,--rien: ils s'étaient enfuis à
l'étranger avec le fruit de leurs rapines.
Cependant les signes du temps et les présages annonçaient une
catastrophe. Une maladie hideuse avait frappé Louis XV, et ce galant
monarque n'était plus que la figure de la lèpre avec l'odeur du
sépulcre. Les premiers-nés des maisons royales mouraient. La moisson
était dévorée en herbe par la sécheresse du sol et les grains par les
accapareurs qui se jetaient sur cette proie comme une nuée de
sautereiles. Une main invisible renouvelait sur la France les plaies
d'Egypte, mais le coeur des grands était endurci. Il ne restait plus
qu'à changer en sang l'eau des puits. La catastrophe était inévitable.
Les prophètes ne manquaient pas: la Révolution était prédite, annoncée
dans les termes les plus clairs. Rousseau écrivait en 1770: [Note:
_Émile_, livre III.] «Nous approchons de l'état de crise et du siècle
de révolution. Je tiens pour impossible que les grandes monarchies de
l'Europe aient encore longtemps à durer; toutes ont brillé, et tout
État qui brille est sur son déclin. J'ai de mon opinion des raisons
plus particulières que cette maxime; mais il n'est pas à propos de les
dire, et chacun ne les voit que trop..» Voltaire écrivait en 1762:
«Tout ce que je vois jette les semences d'une révolution qui arrivera
immanquablement et dont je n'aurai pas le plaisir d'être témoin. La
lumière s'est tellement répandue de proche en proche qu'on éclatera à
la première occasion, et alors ce sera un beau tapage. Les jeunes gens
sont bien heureux, ils verront bien des choses.» [Note: Lettre à M. de
Chauvelin.] Ainsi le voile qui couvrait l'avenir était transparent;
seuls les privilégiés s'obstinaient à ne pas voir.
La cognée était à la racine de la monarchie, que les classes nobles
s'enivraient encore follement, à l'ombre de cet arbre rongé par mille
abus. Les gentilshommes de la cour plaisantaient des cerveaux alarmés.
Les oisifs reprochaient gaiement aux penseurs et aux écrivains de
détourner le peuple de son travail et de ses devoirs.
Cependant tout déclinait. La beauté elle-même était vieillotte: du fard
et de la poudre. L'état des moeurs rappelait la corruption des Romains
sous les Empereurs. On s'amusait aux petits vers et aux petits soupers.
La coquetterie remplaçait la pudeur, le libertinage tuait l'amour. Les
abbés effeuillaient des roses aux divinités de l'Opéra: le bréviaire
était devenu dans leurs mains l'almanach des Grâces. Voilà de quelle
manière passait son temps cette société frivole, à la veille du jour où
le châtiment allait éclater, où la Justice allait revendiquer ses
droits.
Ce ne fut pourtant pas sur les plus coupables que tomba la foudre de
l'irritation populaire. Cette parole de Moïse fut une fois de plus
vérifiée: «Les pères seront punis dans leurs enfants.» La noblesse
transmit à ses descendants la responsabilité de ses actes, et Louis XV
fut guillotiné dans Louis XVI qui valait beaucoup mieux que l'amant de
la Pompadour, le digne élève de l'infâme Dubois.
La foi n'existait plus que dans le clergé inférieur, et ça et là dans
quelques campagnes. Sorti d'une étable, le christianisme était retourné
aux toits recouverts de chaume. Dans les villes, l'esprit philosophique
remettait en question tous les dogmes religieux. A côté des orgies
d'une société mourante, une âpre école de libres penseurs, avocats,
écrivains, rhéteurs, médecins, tabellions, travaillaient dans le
silence à reconstituer les titres perdus de l'humanité. La conscience
troublée révélait ses inquiétudes par des tressaillements infinis. On
sentait vaguement que quelque chose d'inconnu allait venir.