La Révolution pouvait-elle être évitée?--Louis XVI et
Marie-Antoinette.--Affaire du collier.--Personne ne voit de salut que
dans la convocation des États généraux.
Il y en a qui se demandent encore si la Révolution de 89 pouvait être
éludée par des réformes. Turgot et Malesherbes l'ont essayé; l'un et
l'autre ont échoué devant les obstacles. Le bras d'un homme n'était pas
assez fort pour s'opposer aux excès d'une caste puissante et nombreuse;
il fallait le rempart vivant de toute une nation. Peut-être même
était-il inévitable que cette réformation du vieux monde fût produite
par des moyens extraordinaires et violents. Les crimes contre la
société entraînent des châtiments exemplaires qui épouvantent la
Justice elle-même. On ne déracine pas les chênes sans remuer le sol
autour d'eux.
Au moment où s'ouvre l'histoire de la Révolution, les deux derniers
règnes ont détrompé la France royaliste. Les prisons d'État, les
lettres de cachet, la censure, les impôts, livrés au caprice d'une
courtisane ou d'un favori, ont créé dans les populations des villes
l'esprit de résistance. Les iniquités des droits féodaux et des
justices féodales, la corvée, les aides, la dîme, la milice, avaient
soulevé les classes agricoles. Sans doute les abus étaient grands;
mais, il faut en convenir, la Révolution Française fut surtout
provoquée par les nouveaux instincts du peuple.
La première moitié de la vie des nations appartient au pouvoir et la
seconde moitié à la liberté. A côté du sommeil de la cour et de la
molle ignorance des grands seigneurs, les sciences et les lettres, ces
filles du peuple, avaient marché: la parole mise au bout des doigts du
sourd-muet; la foudre dérobée aux nuages; l'aérostat, ce vaisseau qui
semble fait pour dompter un jour l'océan de l'air; tout cela avait
donné aux hommes, jusque-là timides et soumis, une grande opinion de
leurs forces. La nation étouffait de pensées; le moment de les écrire
était venu, et quand les idées sont semées il faut qu'elles lèvent. Les
philosophes sortaient en général de la classe inférieure ou moyenne. De
toutes parts les larges têtes du peuple et de la bourgeoisie chassaient
devant elles les fronts bas et renversés des petits-maîtres de la cour.
On touchait à l'année mémorable qui devait décider la lutte. L'horizon
politique devenait de plus en plus sombre. Louis XVI, depuis son
avènement, avait essayé successivement à la France plusieurs ministères
que des obstacles nouveaux et imprévus venaient toujours renverser. Les
circonstances étaient insurmontables; elles usaient les hommes.
Calonne, bel-esprit, vain et prodigue, venait de disperser les restes
du trésor public, dans lequel les maîtresses de Louis XV avaient puisé
à pleines mains. [Note: La Dubarry reçut, en quinze mois, du trésor
public 2,400,000 fr.]
Comme l'or est, dans les États monarchiques, le soleil de la corruption
et l'instrument du pouvoir sur les consciences, _instrumentum regni_,
Calonne, en agitant les finances, avait réveillé pour un instant autour
du trône un éclat factice qui ne tarda pas à s'éteindre. On avait
dépensé beaucoup trop d'argent; il crut que le remède était d'en
dépenser davantage. Illusions!--Bientôt le numéraire manqua dans les
caisses. Le cardinal de Brienne, élevé au rang de premier ministre par
la retraite de Calonne, n'avait rien pu contre les progrès d'une
banqueroute. Il venait de sortir des affaires, emportant le sentiment
d'une calamité prochaine. Le mauvais état des finances creusait de plus
en plus, sous les marches du trône, un gouffre dévorant, dans lequel
devait s'engloutir l'ancien régime. Dans le mauvais état où étaient
les affaires, un grand roi eût-il sauvé la monarchie en se mettant à la
tête des réformes? J'en doute. Les abus avaient dépassé la mesure; la
coupe débordait; la réaction contre l'ancien régime devait donc
malheureusement être entachée d'excès. En pareil cas, on n'arrive à la
modération qu'après un temps de violence. Louis XVI, d'un autre côté,
n'était pas du tout l'homme qu'il fallait pour dominer les événements.
Il ne savait pas vouloir. Élevé dans les traditions de la cour, il ne
comprenait absolument rien à l'état des esprits ni aux tempétueuses
exigences de l'opinion publique. Contracter une alliance sérieuse avec
le tiers-état eût peut-être été le moyen de tout sauver; il n'y songea
même point. Engagé comme roi par des liens séculaires envers la
noblesse de France et le clergé, il s'obstinait à compter sur leur
concours pour défendre la majesté du trône. Ne sachant trop de quel
côté attaquer les abus, il se contenta d'abolir la torture et d'adoucir
l'exercice du pouvoir arbitraire. Effrayé du rôle que lui imposaient
les événements, il se réfugia dans les devoirs de la vie privée qui
sont après tout les derniers devoirs d'un roi. On raconte que le
Régent, homme d'esprit, libéral, mais sceptique, et avec lequel Louis
XVI n'avait aucun autre trait de ressemblance, cherchait l'heure à une
table chargée de montres, quand il eût dû la demander au cadran de son
siècle. Au milieu du réveil des esprits, Louis XVI, lui, se livrait
plus volontiers à des travaux manuels qu'à des plans de régénération
politique. Il forgeait volontiers des clefs, des serrures; il entreprit
et exécuta plusieurs grands ouvrages de serrurerie, entre autres une
grille pour le palais de Versailles. Quelle dérision! Quelle amère
critique des institutions monarchiques! Le culte du trône était en
France une véritable idolâtrie. Le roi se montrait à distance comme une
sorte d'être surnaturel. Que dut penser la noblesse, le jour où se
tournant vers ce fétiche pour lui demander aide et protection, à la
place d'un dieu elle ne trouva plus sur l'autel qu'un forgeron?
Cependant la nation, mal servie par ses ministres, mécontente du roi
qui demeurait irrésolu, entendait bien ne plus prendre conseil que
d'elle-même. Le voeu unanime réclamait la convocation des États
généraux. Ces grandes assemblées étaient depuis longtemps suspendues:
la dernière avait eu lieu en 1614. Formés à la vie politique par les
écrits de Montesquieu, de Diderot, de Jean-Jacques, de Voltaire,
beaucoup d'orateurs et d'hommes d'État qui n'avaient point encore fait
leurs preuves, brûlaient du désir d'attaquer en face les priviléges et
les abus. N'était-on pas à bout d'expédients? N'avait-on pas eu recours
vainement à l'Assemblée des notables (1787)? Quel autre moyen que la
convocation des États généraux pour remédier aux embarras dans lesquels
les profusions des deux derniers règnes avaient jeté les finances?
On avait réduit les Français à l'état de servitude et de silence en les
isolant; il leur suffisait maintenant, pour redevenir libres, de se
réunir. C'est un spectacle curieux sur lequel on ne saurait trop
réfléchir: le plus grand événement que le monde ait encore vu, entrant
sur la scène par la porte basse et étroite d'une question d'argent.
Sans le déficit légué par Louis XIV à Louis XV et par Louis XV à son
successeur, il ne se fût pas rencontré de motif assez impérieux aux
yeux de la cour pour convoquer la nation et l'ériger en conseil. La
Révolution, ne voyant pas alors d'ouverture favorable, aurait bien pu
s'éloigner et attendre encore un demi-siècle. La royauté, en somme, n'y
aurait pas beaucoup gagné; mais Louis XVI aurait conservé sa tête.
Tout le monde tournait les yeux vers l'assemblée future comme vers une
arche de salut. Le peuple affamé lui demandait du pain; la cour,
embarrassée du poids des affaires, espérait y trouver des lumières pour
sortir d'une situation difficile; le tiers état y voyait un moyen de
ressaisir son existence politique.
A peine la déclaration du roi relative à l'assemblée des États généraux
(23 décembre 1788) fut-elle connue, qu'une joie universelle éclata.
Cette déclaration était arrachée à Louis XVI par la nécessité des
circonstances. Il avait plusieurs fois écarté le fantôme d'une
assemblée nationale comme une ombre importune qui en voulait à son
autorité. Pour ce que le pauvre roi faisait de cette autorité, ce
n'était guère la peine de tant marchander, mais enfin il la tenait et
il ne voulait pas s'en défaire. Le projet d'une convocation des États
généraux, envisagé d'abord avec effroi, quitté, puis repris, avait fini
par s'imposer. La Révolution, en germe dans ce projet, devait courber
bien d'autres obstacles que la résistance du faible monarque. Au fond,
ses craintes personnelles n'étaient pas chimériques. Du jour où
l'existence des États généraux fut décidée, le peuple français comprit
qu'il venait de se donner un souverain. Louis XVI n'avait jamais
beaucoup compté; il ne comptait plus du tout. Ni aimé ni haï, il
passait cependant pour bonhomme. Le roi est excellent, disait la cour;
le roi est bon, répétait la bourgeoisie; le roi est très-bon, s'avisa
de demander un jour le peuple: _mais à quoi?_
Il y avait quelqu'un de plus étranger en France que le roi. Si Louis
XVI n'était pas l'homme qui convenait à la gravité des circonstances,
la reine Marie-Antoinette s'accordait encore moins avec les idées et
les tendances nouvelles. Quoique jolie, elle manquait de charmes. Se
montrait-elle en public, son air hautain soulevait dans la foule un
sentiment qui ressemblait à de l'aversion. Une aventure acheva de la
perdre: je parle de la vilaine affaire du collier. Coupable? Je
n'assure pas qu'elle le fût; mais de tels scandales n'éclatent jamais
autour des femmes sur le compte desquelles il n'y a rien à dire. Le
cardinal de Rohan, esprit faible et ambitieux, grand dépensier, était
tombé en disgrâce à la cour. La comtesse de La Motte lui persuada
qu'elle avait le moyen de le remettre à flot. Elle alla jusqu'à lui
promettre une entrevue de nuit avec Marie-Antoinette, dans le parc de
Versailles. Le cardinal donna dans le piége. Une fille, dit-on, qui
ressemblait beaucoup à la reine, couverte d'un mantelet blanc et la
tête enveloppée d'une _thérèse_, joua le rôle que madame de La Motte
lui avait appris, et de Rohan se crut au comble de la faveur.
L'intrigante insinua alors au cardinal que la reine avait grande envie
d'un collier de diamants et qu'elle le chargeait de l'acheter en
secret. De Rohan alla chez les joailliers de la couronne et en
rapporta ce précieux talisman qui valait 1,600,000 livres. Le collier
passa par les mains de la comtesse qui devait le remettre à la reine,
mais qui se hâta de le vendre à son profit. De jour en jour les
joailliers attendaient leur argent qui ne venait pas; c'est alors que
se découvrit le pot aux roses. Le cardinal fut envoyé à la Bastille
revêtu de ses habits pontificaux, et le parlement fut saisi de
l'affaire. Cagliostro, impliqué dans cette intrigue et confronté avec
madame de La Motte, nia intrépidement toute participation à ces
coupables manoeuvres. Ne pouvant ébranler la force des arguments qu'il
fit valoir pour sa défense, cette femme irritée lui jeta un chandelier
à la tête en présence des juges. Cagliostro fut acquitté comme innocent
et le cardinal de Rohan comme dupe. La comtesse, condamnée au fouet, à
la marque et à la réclusion perpétuelle, fut enfermée à l'hospice de
Bicêtre, dans un quartier qui servait alors de prison d'État. Vers
1840, feuilletant dans cet hospice l'ancien registre des écrous, je
tombai sur la note suivante: _21 juin 1786, Jeanne de Valois, de
Saint-Rémy de Luz, épouse de Marc-Antoine-Nicolas de La Motte, âgée de
29 ans, native de Fontette, en Champagne. Arrêt de la Cour: (à
perpétuité), flétrie d'un_ V _sur les deux épaules._ Et plus bas, écrit
par une autre main: _Évadée de la maison de force le 5 juin 1787._
Nous avons raconté cette scandaleuse histoire du collier, d'après les
témoignages des écrivains les plus favorables à la reine; mais
l'affaire ne reste-t-elle point chargée de ténèbres? Quoi! des lettres
fausses dans lesquelles l'écriture de la reine était imitée à s'y
méprendre, une entrevue derrière une charmille, dans laquelle une
soubrette est prise pour la reine par un cardinal habitué du château,
un grand seigneur ayant tous les moyens de vérifier s'il a été dupe et
qui persiste dans son mutisme, une rose donnée et reçue sans que le
courtisan honoré d'une telle faveur ait cherché à lever le masque qui
couvrait toute l'intrigue, tout cela peut être utile pour bien mener
l'action d'un roman ou d'une comédie; mais, quand il s'agit d'un
épisode de la vie réelle, l'histoire exige plus de vraisemblance. Aussi
l'opinion publique resta-t-elle partagée en deux camps. A tort ou à
raison, Marie-Antoinette était déjà fort décriée; elle avait marché
d'un pied léger sur toutes les règles de l'étiquette et se livrait à
mille caprices. Le Petit-Trianon était son séjour favori. «Une robe de
percale blanche, un fichu de gaze, un chapeau de paille étaient la
seule parure des princesses. Le plaisir de voir traire les vaches, de
pêcher dans le lac enchantait la reine. On y jouait la comédie: _le
Devin du village_ de Rousseau, _le Barbier de Séville_ de Beaumarchais
y furent représentés. La reine remplissait le rôle de Rosine.» [Note:
_Mémoires de madame Campan._]
Tout cela était sans doute fort innocent; mais cette idylle
convenait-elle bien à la tragique solennité des événements qui déjà
obscurcissaient l'horizon politique? Les excentricités de la reine
trouvaient du moins une excuse dans la froideur du roi à son égard. Ce
gros homme était très-peu voluptueux: il fallut cinq ans de mariage,
les murmures de la cour et une conversation secrète entre lui et le
frère de Marie-Antoinette, avant qu'il sût donner un dauphin au royaume
de France.
Dans la même année où s'ébruita l'affaire du collier (1786), une autre
aventure sentimentale se passait en haut lieu, qui ne fut point connue
du public et du moins ne déshonora personne.
La lecture de _la Nouvelle Héloïse_ avait grisé jusqu'aux princesses du
sang; la tête disputait encore contre les idées philosophiques, mais le
coeur était pris; quelques femmes de la cour furent, à leur insu, les
anges précurseurs de la Révolution. Elles allumaient dans leur propre
sein la flamme qui allait régénérer la France. Au moment où le peuple
devait abattre l'édifice monstrueux de la noblesse, l'amour effaçait de
son côté les inégalités sociales.
Louise de Bourbon, petite-fille du grand Condé, belle et pieuse, avait
toujours mené une vie irréprochable. Elle avait été élevée au couvent
(le couvent de Beaumont-lez-Tours) avec toutes les princesses de ce
temps-là: mais, différente de beaucoup d'entre elles, madame Louise
avait conservé une réputation sans tache et toute blanche comme sa robe
de pensionnaire. Quelle surprise et quel scandale, si l'on était venu
dire alors: Cette vertu, cette sainte, cette grande fille de
trente-deux ans a une affection dans le coeur que vous ne connaissez
pas; Son Altesse Sérénissime la princesse de Condé aime un homme que
son rang et sa naissance lui défendent d'épouser.--Cet homme obscur
était le marquis de La Gervaisais. Leur liaison donna lieu à un
commerce de lettres très-tendres qui demeurèrent secrètes jusqu'après
1830. Le marquis, simple officier de carabiniers, était grand
admirateur de _Werther_, de _la Nouvelle Héloïse_ et de _Clarisse
Harlowe_. Impérieux, tracassier, original, grand discuteur, il
s'éloignait presque en tout des routes battues. Madame Louise l'adora
malgré ou peut-être pour ses singularités. Le coeur de cette princesse
était excellent. «Comme il m'aime! s'écriait-elle dans ses lettres;
vraiment, si quelque chose pouvait me rendre orgueilleuse, ce serait
cela!» Fuir et s'unir à l'étranger par les liens du mariage, on y
pensait quelquefois. Oh! combien dans ces moments-là une petite maison
au bord d'une rivière, un bateau, une vigne et quelques pigeons
flattaient leur imagination troublée! Vains songes! Il fallait qu'elle
refoulât son coeur, emprisonnée dans la grandeur comme dans une cage
d'or, inquiète et consolée, heureuse et malheureuse à la fois du seul
sentiment naturel qui fût entré jusque-là dans son âme: elle n'avait
pas connu sa mère. Des scrupules de conscience interrompirent après un
an cette correspondance si douce et si contraire aux règles de
l'étiquette. Je vis le marquis de La Gervaisais en 1836: c'était un
grand vieillard, obsédé par une idée fixe. Dans son enthousiasme
nébuleux il parlait sans cesse d'_Elle_, de l'_Être_, de l'_Âme_; on
comprenait bientôt à qui s'appliquaient ces désignations mystiques.
Après la Restauration, la princesse se retira dans le couvent du
Temple! Tout enfant, je fus conduit dans cette chapelle par ma
grand'mère. Au moment de l'élévation, un grand rideau qui voilait tout
le choeur s'ouvrait; on distinguait alors dans un clair-obscur des
têtes de religieuses et de novices étagées dans des stalles de bois,
puis tout au fond, à genoux sur un prie-dieu, une figure immobile et
enveloppée: c'était madame Louise. Triste temps que celui où les
princesses du sang royal n'avaient à choisir qu'entre une cour frivole
ou le cloître!
[Illustration: Serment du Jeu de-Paume.]
Au début d'un événement qui finit par inscrire sur son drapeau la
Terreur, je dois me demander une dernière fois s'il n'y avait pas un
moyen de sauver la France sans traverser une mer de sang. J'ai beau
chercher, je ne vois que le clergé dont la main aurait pu intervenir
d'une manière efficace. Si, renonçant aux biens temporels, l'Église
avait courageusement séparé sa cause de celle des privilégiés et des
riches; si, prévenant le tumulte des esprits, elle eût elle-même ramené
dans l'État l'égalité qui est dans l'Évangile; si, abandonnant au
siècle les parties usées de son vêtement, elle eût reconnu la nécessité
de régénérer le christianisme, de renouveler l'idée de Dieu, j'estime
que son action sur la société aurait encore pu être féconde. Au lieu de
cela, les prêtres, s'embarrassant dans toutes sortes d'intrigues et de
complots, resserrant le lien qui les rattachait au temple vermoulu des
vieilles institutions, s'obstinèrent à mourir sous des débris. C'est
pour avoir manqué à leur mission que la justice humaine les châtia si
cruellement et que la main du peuple s'appesantit sur eux.
Ministres de la paix, ils laissèrent s'engager la guerre: la guerre les
tua. Et cependant ils n'avaient qu'à ouvrir les yeux. Déjà plusieurs
fois, du haut de la chaire chrétienne, des avertissements leur avaient
été donnés. J'entends gronder les murmures du peuple derrière ces
paroles du P. Bridaine: «C'est ici où mes regards ne tombent que sur
des grands, sur des riches, sur des oppresseurs de l'humanité
souffrante, ou des pécheurs audacieux et endurcis; c'est ici seulement
qu'il fallait faire retentir la parole sainte dans toute la force de
son tonnerre, et placer avec moi, dans cette chaire, d'un côté la mort,
de l'autre mon grand Dieu qui vient vous juger.» Si cette voix eût été
alors celle de tout le clergé de France, l'édifice des priviléges et
des abus qui s'écroula, quelques années plus tard, sous la main du
peuple, serait tombé sans le secours de la hache. L'égoïsme du haut
clergé s'opposait à cet heureux dénouement.
On se demande comment une Révolution née de la justice a pu, dans
l'ivresse de la colère et du succès, reculer quelquefois jusqu'à
l'injustice même. Autant demander pourquoi le reflux succède au flux.
Les hommes de la Terreur avaient commencé par vouloir presque tous
l'abolition de la peine de mort; les circonstances seules leur avaient
mis le glaive dans la main. Leurs entrailles saignaient sans doute des
blessures que la Révolution portait de temps en temps à l'humanité;
mais comme ils croyaient sincèrement cette Révolution nécessaire au
bonheur du monde entier et qu'ils s'y dévouaient eux-mêmes corps et
âme, ils se firent une volonté de fer.
La situation des affaires était d'ailleurs tellement extrême que, d'une
part comme d'une autre, on poussait également aux violences. Le langage
des défenseurs de la cour ne différait guère, en 1789, de celui de
Marat. Que disaient-ils au roi? _Un peu de sang impur versé à propos
fait souvent le salut d'un empire._--Si le sang des révolutionnaires
était impur aux yeux des royalistes, celui des royalistes ne devait pas
être plus sacré pour les révolutionnaires. De tous les côtés, je vois
les partis entraînés à l'agression et les épées à demi tirées du
fourreau. Il faut donc nous résoudre à un cataclysme. Les fléaux
régénérateurs qui agitent, à un moment donné, la vie des nations,
rentrent-ils dans les lois qui président aux destinées du genre
humain?--Demandez aux crises géologiques qui ont préparé l'économie
actuelle du globe! De près, ce ne sont que convulsions et ravages; il
semble que les éléments saisis de terreur se précipitent vers une
grande ruine, et que la création touche à son dernier jour. Attendons.
A peine la face agitée des choses s'est-elle reposée, que les agents de
destruction se changent visiblement en des agents de formation et de
progrès. Le dépouillement douloureux du vieux monde laisse entrevoir,
après les jours de déchirement et d'angoisses, la figure d'un monde
nouveau qui lui succède. La mort, la féconde mort, n'a fait que
renouveler encore une fois le spectacle de la vie; rien n'a fini que ce
qui devait finir. Par malheur, ces salutaires changements ne sont pas
tout de suite appréciés; longtemps une grande voix sort du sépulcre, et
l'on entend retentir dans l'âge suivant comme un bruit d'ossements qui
s'agitent.
Que répondre aux élégies sentimentales des adversaires de la
Révolution? Ils ressemblent à Laban qui poursuivait Jacob et lui
reprochait de lui avoir volé ses dieux: _Cur furatus es deos
meos?_--Hé! bonnes âmes, le grand mal, si ces dieux étaient des idoles!
Depuis plus d'un siècle, le ver du doute commençait à ronger vos
croyances monarchiques; vous aviez mis la Divinité dans des images de
chair; la religion même du Christ expirait sous les chaînes d'or d'une
politique athée. Le dix-huitième siècle, sensuel et corrompu, avait
amené le paganisme dans nos moeurs; l'esprit allait de nouveau châtier
la chair. Des hommes parurent qui, traitant la matière pour ce qu'elle
est, exagérèrent envers les autres, comme envers eux-mêmes, le mépris
du corps et de la vie. Entraînés par la tourmente à immoler les ennemis
de la Révolution et à s'immoler après eux, ils se couvrirent
stoïquement de l'immortalité de l'âme. Écoutez Saint-Just: «Je méprise
la poussière qui me compose et qui vous parle; on pourra la persécuter
et faire mourir cette poussière, mais je défie qu'on m'arrache cette
vie indépendante que je me suis donnée dans les siècles et dans les
cieux!» Quel langage! Fort de ces convictions, il mourut sur
l'échafaud, bravant la calomnie et l'injure.
Parmi les adversaires systématiques de la Révolution Française, il en
est sans doute de considérables par le talent; leur jugement ne saurait
toutefois prévaloir contre le sentiment national. A l'avènement du
christianisme, ceux qui ont voulu contrarier la marche de la nouvelle
doctrine ont été brisés. Le plus grand de tous, Julien, qui était
pourtant un sage et un penseur, n'a réussi qu'à flétrir son nom d'une
épithète odieuse. La postérité traitera de même les hommes qui
résistent aux principes de la Révolution; lutter contre elle, c'est
lutter contre l'esprit moderne. Le jour viendra où, blessés à leurs
propres armes, ces ennemis de la lumière jetteront eux-mêmes leur sang
vers le ciel en s'écriant: «Révolution, tu as vaincu!»
V
Le clergé, la noblesse et le tiers état.--La mission de la France, et
pourquoi elle devait tomber aux mains des Montagnards.
Un mot sur les trois ordres qui vont représenter la nation aux États
généraux.
Au moyen âge, le clergé, étant seul en possession des lumières,
jouissait d'une autorité incomparable. Il perdit cette autorité à
mesure que l'éducation se répandit dans le royaume. «C'est la clergie
qui a fait le clergé, écrivait Camille Desmoulins. Aujourd'hui que nous
savons tous lire, il ne peut plus y avoir que deux ordres, et chacun
doit rentrer dans le sien. Nous sommes tous clergé.» Le titre
d'ecclésiastique avait disparu dans le sens de lettré; il ne subsistait
plus que pour désigner un ministre de la religion. Or, comme l'Église
était alors menacée, d'un côté par l'esprit sceptique du siècle, de
l'autre par la corruption intérieure des ordres religieux, il en
résulta que la puissance du clergé n'avait plus de grandes racines dans
le pays. Il en est de même de toutes les institutions; elles se
détruisent avec le temps et s'évanouissent en inoculant leur
supériorité morale à la nation tout entière.
On a beaucoup écrit sur l'origine militaire de la féodalité. A vrai
dire, ce n'est pas la noblesse qui est sortie du droit des armes, c'est
la conquête; mais la conquête fut suivie du partage des terres entre
les envahisseurs, et c'est sur la propriété foncière que
l'aristocratie féodale s'est établie. Le cadre de notre travail nous
interdit toute excursion sur le terrain des premiers siècles de la
monarchie. Il suffira donc de savoir que l'importance de chaque
seigneur était alors déterminée par le rang qu'occupaient ses ancêtres
dans la hiérarchie sociale, et par l'étendue des domaines qu'ils lui
avaient transmis. Se regardant comme d'une race supérieure à celle des
autres mortels, les nobles adoptèrent pour eux-mêmes le titre de
_gentilshommes_, par opposition aux roturiers qui furent appelés
_vilains_. La division des classes s'appuyait donc, à l'origine, sur
des caractères physiologiques. C'était du moins quelque chose de tracé
dans la nature. Avec le temps, les races se croisèrent, le sang des
conquérants fut mêlé à celui de la population conquise. Les priviléges
de la noblesse n'eurent plus alors d'autres raisons d'être que la
force, l'usage et la tradition. Tout cet édifice s'appuyait sur
l'ignorance et la dépendance des vassaux comme sur une base
inébranlable.
Ce qu'il nous importe surtout de connaître est l'histoire du tiers
état.
Grâce à une infatigable économie, la classe bourgeoise était arrivée à
sortir de la situation humiliante que l'aristocratie lui avait faite.
Éclairée, avide, envahissante, elle se remuait pour saisir la part
d'influence qui lui revenait, en toute justice, dans les affaires de
l'État. Son seul tort fut de vouloir limiter les résultats de la
Révolution; elle voulait bien améliorer le sort du peuple, mais non
l'admettre à la participation des droits qu'elle réclamait pour
elle-même. Cet égoïsme de caste devait être puni. La borne qu'elle
avait marquée fut emportée par le courant. L'isolement et la résistance
du tiers firent de plus avorter une partie des résultats moraux que la
Révolution Française devait produire.
Le peuple était cette masse obscure, laborieuse, féconde, qui
alimentait depuis des siècles l'agriculture, le commerce, l'industrie,
l'armée. Son origine remontait à la vieille couche celtique. Recouverte
par des invasions successives qui s'étaient superposées à la population
des Gaules, cette race forte se remontrait toujours et donnait ses
traits au caractère national. Incomparablement plus nombreux que les
trois autres ordres, le peuple était la nation même. «C'est le peuple,
écrivait en 1760 Jean-Jacques Rousseau, qui compose le genre humain; ce
qui n'est pas peuple est si peu de chose, que ce n'est pas la peine de
le compter.» Ce _si peu de chose_ néanmoins était tout dans l'État,
tandis que le reste n'était rien. Voilà l'injustice que le mouvement de
89 allait sans doute réparer.
Le peuple servait d'assise à la Montagne; c'est par lui qu'elle domina
toute la Révolution; qu'elle a fait la loi, soutenu la guerre, dompté
les factions. La France était à la veille de sa perte: les Montagnards
la sauvèrent; les ennemis du dedans furent comprimés et les ennemis du
dehors furent repoussés la baïonnette dans les reins. Il y avait, comme
toujours, un troupeau d'hommes qui rapportent tout à eux-mêmes et à des
jouissances sensibles, indifférents pour la vertu et pour l'honneur
national, lâches, égoïstes, avides; mais alors, du moins, ils se
cachaient. Des législateurs moins convaincus auraient pris le genre
humain en pitié; ceux de la Montagne s'indignèrent. Comme Moïse, ils
voulurent faire un peuple.
Des institutions monarchiques, fondées sur la corruption et la
bassesse, aux institutions républicaines, assises sur le devoir et la
dignité humaine, il y avait la distance d'un désert à traverser; aucun
obstacle ne les arrêta. Le sol de la Révolution était brûlant; il
s'entr'ouvrait de lui-même sous les pieds des mécontents et des
traînards pour les engloutir. De regrettables excès ternirent cette
grande époque; mais au-dessus et par delà les mauvais jours, les chefs
du mouvement révolutionnaire entrevoyaient la terre du repos. Ils
marchaient à la fraternité à travers la discorde et le châtiment, mais
ils y marchaient; la peine de mort elle-même allait disparaître, quand,
arrêtés dans leur rêve sublime par la trahison et l'intrigue,
condamnés, non jugés, les Montagnards tombèrent.
La Révolution Française ne ressemble à aucune des révolutions qui ont
agité le monde: les autres étaient des déplacements de la force;
celle-ci fut un avènement d'idées. Ce qu'il importe surtout de dégager
dans cette grande tentative de régénération morale, c'est la pureté des
motifs. Que parle-t-on de représailles? Le sang de toute la noblesse de
France n'aurait point suffi à laver les plaies que l'ancien régime
avait faites au peuple et à la liberté. Non, l'ivresse de la colère ni
de la vengeance n'a point dirigé, quoi qu'on en dise, les mesures
énergiques (trop énergiques souvent) dont la Révolution a frappé ses
ennemis; la raison des coups terribles qu'elle leur porta est dans la
résistance qu'ils opposaient à ses principes et à ses droits.
Est-il plus vrai que la Convention ait maîtrisé par le glaive la
volonté du pays? Jamais gouvernement n'a démontré, au contraire, d'une
façon plus éclatante, l'impuissance de la force matérielle. Où
était-elle en effet, cette force? Dans la Vendée, dans les départements
révoltés, surtout dans la coalition étrangère. Sans doute l'Assemblée
nationale a répondu au canon par le canon; à défaut d'armée dans
l'intérieur, l'échafaud consterna les rebelles: qu'est-ce que cela
auprès du système compliqué d'armes offensives et défensives dont les
gouvernements dits réguliers se servent pour assurer leur existence? La
puissance de la Convention, avant tout, appartenait à l'ordre moral;
elle envoya des armées sur les frontières,--pauvres armées de
volontaires, sans fusils et sans pain!--elle décréta la terreur dans le
pays soulevé par d'odieuses manoeuvres; mais ce fut bien plutôt
l'artillerie des idées nouvelles qui foudroya au dehors l'étranger, et
le poids de l'opinion qui accabla au dedans les conspirateurs et les
traîtres.
Je repousse le système historique de la force et de la nécessité. La
force ne donne pas le droit; la nécessité n'excuse que les consciences
douteuses. Il faut s'élever vers un autre ordre d'idées. Le peuple
français accomplit dans la Révolution Française une grande mission:
désigné par son caractère au rôle d'initiateur du genre humain, il a
conquis, pour lui et pour les autres nations, à force de sacrifices et
de larmes, une vérité, une existence nouvelle. A sa tête se sont
trouvés, quand les circonstances l'exigeaient, des hommes
extraordinaires, des hommes prévus, qui, faisant taire dans leur coeur
les sentiments de la nature, étouffant jusqu'à la pitié, ont mis les
principes au-dessus de la vie. Ce sont ces principes, en effet, qui
devaient régénérer les institutions. Il en est des peuples comme des
hommes: les uns sont nés pour l'égoïsme, les autres pour le dévouement.
La France est douée d'une force d'expansion merveilleuse; elle
travaille, meurt et renaît sans cesse pour le salut du monde. Voilà sa
destinée, son devoir. Si les hommes de 93 ont défendu la patrie avec un
héroïsme qui tient du prodige, soit à la tribune, soit sur le champ de
bataille, c'est que la France était à leurs yeux le sol d'une idée;
ôtez cette idée, et le territoire, malgré les intérêts qui s'y
attachent, malgré le sang martial de ses enfants, le territoire eût été
envahi. Dira-t-on qu'ils combattaient _pro aris et focis_, ces
conscrits sans veste et sans souliers, qui opposaient leur poitrine nue
à la mitraille? Des autels? ils étaient renversés. Des foyers? ces
hommes-là n'en avaient pas encore.--Pour qui donc combattaient-ils? Oh!
nous le savons tous, ils combattaient pour la Révolution. C'est
l'esprit de la liberté qui a gardé nos frontières.
La Montagne était le Sinaï de la loi nouvelle; terrible et foudroyante,
avec des éclairs aux flancs, un peuple prosterné à ses pieds et Dieu au
sommet.
Au peuple français se rattachaient les destinées des autres peuples, à
la Révolution, était lié le renouvellement de l'esprit humain. Qui
pouvait résister à cela? Trop près des hommes et des choses pour voir
la main qui poussait les événements, d'insensés agitateurs demandèrent
au passé et aux ténèbres de les couvrir. Ils se plongèrent d'eux-mêmes
dans la mort. Quant aux chefs de la Révolution, ils luttèrent jusqu'au
bout l'épée haute. Dépositaires de la puissance, ils voulurent hâter le
terme des douleurs, enfanter l'avenir. Ils périrent aussi dans
l'action; mais leur oeuvre ne périra pas. La Révolution désormais n'a
plus de violences à exercer; elle forcera l'entrée des esprits par la
lumière et ouvrira les coeurs par l'amour. Déjà ses ennemis se sentent
fléchir. Le moment viendra, je l'espère, où nous nous réconcilierons
tous au pied de l'arbre de la liberté dont elle a enfoncé les racines
dans un sol nouveau et parmi des débris tachés de sang.
Mais n'anticipons point sur la marche des événements: nous n'en sommes
encore qu'aux débuts de la Révolution Française. Louis XVI règne à
Versailles entouré du respect de son peuple; tout le monde le félicite
d'avoir enfin convoqué les États généraux; Necker, son premier
ministre, est l'idole de la classe moyenne. Le ciel, naguère chargé de
nuages, s'est éclairci; tout le monde espère en l'avenir.