II

La Révolution en germe dans la cabale.--La franc-maçonnerie.--Les

mystiques.--Les inventeurs.

On n'a pas assez tenu compte d'une autre source d'opposition à l'ancien

régime théocratique et monarchique: cette source, c'est la science.

Il est bien vrai que la science n'existait guère au moyen âge et même à

l'époque de la renaissance des lettres et des arts. On ne découvre, à

cette époque, que des systèmes incohérents, vagues, entachés de

merveilleux. N'oublions pas toutefois que de l'alchimie s'est dégagée

la chimie et que l'astrologie a été l'embryon de l'astronomie.

L'Église n'avait point en elle-même le principe de la science. L'homme,

d'après elle, a été déchu pour avoir voulu savoir; il ne se relève que

par l'ignorance volontaire, c'est-à-dire par la soumission de l'esprit

à des dogmes révélés et à l'autorité visible des conciles. Une telle

doctrine devait logiquement proscrire la libre pensée et frapper d'une

réprobation terrible la recherche des lois de la nature. Les oeuvres

d'Aristote furent brûlées par la main du bourreau. Condamnée,

poursuivie par la justice ecclésiastique et séculière, la science se

cacha, rentra sous terre. Enveloppée de formes obscures, bizarres,

impénétrables, elle eut ses initiations, ses mystères. Elle se fit

société secrète et prit le nom de _cabale_.

La cabale était une contre-Église.

Pour peu qu'on fouille dans les ouvrages des cabalistes (astrologues,

alchimistes, magiciens), on découvre les opinions les plus étranges sur

l'éternité de la matière, la transmutation des minéraux,

l'engendrement des plantes et des animaux par une série de

transformations naturelles, la chaîne magnétique des êtres, le tout

brouillé dans des rêveries et des mythes dont le secret n'était

accessible qu'aux initiés. Pourquoi ces voiles? C'est qu'alors la libre

pensée ne se sentait point en sûreté sous les formes vulgaires du

langage. Le livre écrit à style découvert courait grand risque d'être

condamné aux flammes s'il contenait des opinions équivoques [Note:

Témoin celui de Jean Scott qu'Honorius fit brûler]. C'est pour éviter

cette menace perpétuelle de destruction que les cabalistes couvrirent

opiniâtrement leurs idées d'une obscurité prudente. Ces précautions ne

désarmèrent pas la surveillance de l'Église. Elle ne tarda point à

découvrir la retraite dans laquelle l'esprit humain s'était réfugié.

L'antagonisme de la science et de la foi éclata. Les cabalistes, sans

fronder ouvertement l'autorité du dogme ni du mystère, ouvraient aux

esprits curieux une voie d'investigations hasardeuses. De là conflit.

Et pourtant beaucoup d'ecclésiastiques mordirent, durant le moyen âge,

à la pomme des sciences occultes, comme quelques-uns d'entre eux

goûtèrent plus tard aux doctrines philosophiques du XVIIIe siècle.

Entendons-nous bien: je ne veux pas dire que ces savants livrés,

d'après un auteur du temps, à la pratique des arts séditieux, _artibus

quibusdam seditiosis_, eussent sur la réforme religieuse et politique

les mêmes idées que nos pères de 89. Non; mais ces hommes étaient des

dissidents. Leur opposition, relative au temps où ils vivaient,

inquiéta les maîtres de la société. L'Église et l'État condamnèrent la

cabale comme la racine amère de toutes les hérésies et de toutes les

nouveautés. La vérité est que l'orthodoxie sentait par cette voie

ténébreuse les meilleures intelligences du temps lui échapper. Quoique

l'esprit des sciences occultes fût très-indéterminé, le clergé jugea

nettement que cet esprit n'était pas le sien. Qu'était-il donc? une

tendance à se rapprocher de la nature, cette grande excommuniée que les

docteurs déclaraient être la fille de Satan.

Moins la science est avancée, plus elle se nourrit de chimères et de

folles illusions, plus elle croit déjà tenir sous sa main tous les

secrets de la nature. L'ambition des alchimistes et des astrologues

n'avait d'égale que leur inexpérience. Ils affichaient la prétention de

faire de l'or, de prolonger indéfiniment la vie au moyen d'un élixir

dont ils disaient avoir la formule, de créer un homme «en dehors et

sans le secours du moule naturel», de dérober aux astres qui roulent

au-dessus de nos têtes les arcanes de la destinée et de prédire ainsi à

chacun les événements futurs, la grandeur ou la décadence des royaumes.

Que ne promettaient-ils point à leurs adeptes? En agissant ainsi,

étaient-ils de bonne foi? Il faut croire qu'ils se trompaient

eux-mêmes. La base de la méthode expérimentale leur manquant, ils

n'échappaient au mysticisme chrétien que pour se jeter dans les

rêveries. Toujours est-il que l'attrait de ces sciences occultes devait

séduire les imaginations et que le nombre des affiliés était

considérable. Or la plupart d'entre eux (nous le savons par leurs

ouvrages) se montraient très-préoccupés de palingénésie sociale. Ils

s'attendaient à de grands événements, à des guerres durant lesquelles

le sang coulerait à flot, «à des mutations de royaume et à des

révolutions,» après lesquelles la paix et le repos retourneraient sur

la terre. Songes creux, dira-t-on; soit, mais songes d'esprits

inquiets, aspirant à un ordre de choses meilleur que celui sous lequel

ils vivaient.

Non contents de voiler leurs idées sous les pages symboliques du

grimoire, les alchimistes les avaient fixées dans la pierre. Il y avait

à Paris un monument qui passait surtout pour contenir les secrets de la

science hermétique; mais il fallait être initié pour déchiffrer le sens

des figures. C'était le cimetière des Innocents. Sur l'un des murs on

voyait un lion accroupi et enroulé d'une banderole avec ces mots:

_Requiescens accubuit ut leo; quis suscitabit cum?_ «Mon fils est

couché comme un lion; qui le fera lever?»

Le lion s'est levé le 14 juillet 1789; il a aiguisé ses ongles sur les

pierres de la Bastille, et ses rugissements ont fait trembler toute la

terre.

Mal vus, mais redoutés à cause de la puissance infernale dont le

vulgaire les croyait investis, les initiés aux sciences occultes

exercèrent une assez grande influence sur l'opinion publique. La foule

ignorante crut s'égaler à eux en se donnant au diable. Il y eut des

confréries de sorciers. Dans ces âges d'ignorance et de superstition,

une idée tourne tout de suite en épidémie morale. Le nombre de tels

insensés devint considérable; Henri Boguet, grand juge en la terre de

Saint-Claude, propose qu'on coupe la tête à trois cent mille, et

demande «que chacun prête la main à un si bon office». Les moins

coupables étaient conduits «à la fosse» pour y faire pénitence au pain

et à l'eau. [Note: J'ai trouvé une ancienne gravure sur bois qui

représente bien les idées du temps sur la Justice: une femme assise sur

un siége de fer, la tête couverte d'un voile noir, les pieds enveloppés

d'un suaire, la place du coeur vide et une balance à la main. C'est

cette Justice qui expédiait les sorciers et les hérétiques.] La société

d'alors, pour exercer ses violences contre les sorciers, s'autorisa du

pacte qu'ils avaient, disait-on, juré entre eux de détruire les chefs

de l'Église et de la monarchie.

«S'il advient, dit Juvénal des Ursins, que... icieux _innovateurs_ de

diables idolàtres soient mis en prison, ils doivent être punys comme

_trahistes_ du roy et crimineux de _léze-majesté_.» Les magistrats, aux

XVe et XVIe siècle, firent arrêter un si grand nombre de ces

malheureux, qu'on ne pouvait plus, dit un auteur du temps, les juger ni

les exécuter, quoiqu'on y allât très-vite. De la mauvaise physionomie

d'un homme on pouvait tirer contre lui un indice suffisant pour

l'appliquer à la question. Le fils était appelé à porter témoignage de

ce crime contre le père, le père contre le fils. Le châtiment des

sorciers était la peine du feu. Le seul doute qui tourmentait, en

France, plus d'un légiste, était de savoir s'ils devaient être brûlés

tout vifs ou s'il convenait premièrement de les étrangler. Ces deux

opinions réunissaient des partisans.--Je recommande de tels faits aux

historiens sensibles qui versent tant de larmes sur les victimes du

tribunal révolutionnaire; les excès provoquent toujours, dans l'avenir,

d'autres excès; l'abîme appelle l'abîme; le bûcher appelle l'échafaud.

Les aveugles étaient, jusqu'en 1450, protégés par la loi: la peine de

mort passait muette et désarmée devant cette grande infortune. Le

bourreau n'avait rien à faire là où la justice divine s'était arrêtée

si rigoureuse et si implacable. Le parlement de Paris n'en condamna pas

moins au feu, pour crime de magie, un aveugle des Quinze-Vingts. Ce

parlement célèbre fit exécuter en moins de trois mois (c'est lui qui

s'en vante) un nombre presque innombrable, _numerum pene innumerum_, de

sorciers. Celui de Toulouse, voulant prouver son orthodoxie et son

attachement au roi, en jeta d'un seul coup plus de quatre cents dans

les flammes du bûcher. Ces faits ne sont pas seulement atroces, ils

sont féconds en enseignements.

Si la magie n'eût pas été, dans la pensée des juges, une insurrection

contre l'ordre religieux et politique, elle n'eût pas été soumise à de

semblables atrocités. Les délits relatifs aux institutions établies

étaient en effet les seuls que l'État, menacé dans sa forme, dans sa

durée, dans son repos, frappait à coups redoublés et à travers toutes

les lois humaines, _per fas et nefas_.

Les anciens cabalistes rêvaient l'exécution du _grand oeuvre_; ils

demandaient pour cela du feu, du métal et du sang. Précurseurs de la

science, vous serez satisfaits! Le grand oeuvre s'accomplira;

j'aperçois un inconnu qui, le visage masqué, les bras nus, la poitrine

haletante et penchée sur la fournaise, remue les éléments d'une

transmutation future: cet alchimiste, c'est le Progrès.

L'astrologie était une chimère; mais elle n'en servit pas moins à

élargir pour l'homme la notion de l'univers. Mélange de fatalisme et de

chaldéisme, elle reliait du moins notre globe à l'ensemble de la

mécanique céleste: son erreur était d'y attacher aussi nos destinées.

Les rois et les reines s'étaient fait longtemps tirer leur horoscope;

en 92, ce fut le tour de la République Française.

«Heureuse France! s'écriait l'enthousiaste Loustalot, le soleil au

signe de la Balance entrait dans le point équinoxial d'automne, quand

tu jurais l'égalité et fondais la République; une concordance parfaite

régnait, en ce moment, entre le ciel et la terre; c'est sous ces beaux

auspices que tu disais anathème à la royauté et donnais à la liberté

cette égalité sainte, que le soleil, à pareille époque, établit entre

les jours et les nuits. République des Francs, tes hautes destinées

sont écrites sur le livre même de la nature. Nation puissante et

fortunée par-dessus toutes les autres, tous les ans à pareil jour tu

trouveras le soleil au signe de la Balance, symbole de l'égalité.»

Hélas! cet oracle ne fut guère plus vrai que ceux de Nostradamus; mais

si la République meurt quelquefois étouffée dans le sang de ses héros,

elle renaît toujours.

Aux sciences occultes, à la société secrète des cabalistes succéda plus

tard la franc-maçonnerie, poursuivant à peu près le même but, mais par

des moyens beaucoup plus pratiques. Réduite durant des siècles à

dissimuler sa marche, la libre pensée prit successivement différents

masques. Elle se cacha sous le boisseau, sachant bien que le moment

viendrait où elle pourrait poser dessus la lumière. Un des chefs de la

franc-maçonnerie, Thomas Crammer, se faisait appeler lui-même le fouet

des princes, _flagellum principum_. Les deux colonnes de cette grande

institution étaient l'égalité et la fraternité. Les signes, les

symboles, les initiations étaient autant de formes protectrices sous

lesquelles s'exerçaient sa propagande et son action bienfaisante. Dans

le temple s'effaçaient toutes les distinctions de naissance, de

couleur, de rang, de patrie. La maçonnerie encourut à plusieurs

reprises les disgrâces de l'Église et de plusieurs gouvernements.

Laissons parler un inquisiteur romain: «Parmi ces assemblées, formées

sous l'apparence de s'occuper des devoirs de la société ou d'études

sublimes, les unes professent une irréligion effrontée ou une licence

abominable, les autres cherchent à secouer le joug de la subordination

et à détruire les monarchies. Peut-être, en dernière analyse, est-ce là

l'objet de toutes: mais ce secret ne se communique pas en même temps ni

à toutes les loges.» [Note: Extrait de la procédure instruite à Rome en

1790 contre Cagliostro. Les noms de Mesnier et de Cagliostro se

trouvent mêlés, sur la fin du dix-huitième siècle, aux préludes de la

Révolution française. Ce n'est pas que ces deux hommes aient jamais

exercé sur ce grand événement une influence directe; mais la tournure

cabalistique de leurs idées les fit ranger à tort ou à raison du côté

des novateurs.] Cette accusation ne manque pas d'un fond de vérité; la

Révolution serpenta durant des siècles par des chemins obscurs,

jusqu'au jour où, transmise de la cabale aux loges maçonniques et des

loges maçonniques aux clubs, elle apparut enfin la face découverte.

Tous les historiens royalistes qui ont écrit vers la fin du dernier

siècle signalent d'ailleurs le rôle important que joua la maçonnerie

dans le mouvement de 89. Presque tous les chefs révolutionnaires

appartenaient à différentes loges. De même que les francs-maçons, les

_illuminés_, les _martinistes_, préparaient le monde aux fêtes de

l'égalité, à cette célèbre confédération du Champ-de-Mars où tous les

Français se réunirent sous le soleil en un peuple de frères. Quels

transports de joie! Une même nation, un même coeur. L'élément mystique

est inséparable du travail de l'esprit humain et, cette fois du moins,

malgré quelques écarts, il seconda l'élan général vers la vérité.

D'un autre côté, ne perdons point de vue qu'avec le temps la science

réelle, positive, exacte, avait fait son chemin dans le monde. Elle

s'était délivrée des langes du merveilleux et de l'utopie. Après bien

des tâtonnements et des essais malheureux, elle s'était enfin trouvée

sur son terrain: la méthode expérimentale. A chaque découverte qu'elle

faisait se dissipait une erreur, s'évanouissait une superstition.

Galilée, Képler, Newton avaient trouvé la loi qui préside au mouvement

des corps célestes. Ce n'est point le soleil qui tourne, c'est la

terre. Que devenait alors la légende de Josué? Harvey avait pénétré

dans le mystère de la circulation du sang. Descartes, Pascal, Leibniz

avaient de beaucoup reculé les bornes des connaissances humaines.

Chaque conquête sur la matière est une victoire pour l'esprit.

L'industrie, le commerce, la navigation avaient largement profité des

progrès de la chimie et de l'astronomie. Grâce aux recherches d'un

protestant français, Denis Papin, et d'un Anglais, Watt, la puissance

de la vapeur était presque conquise.

L'associé de Watt assistait un jour au lever du roi d'Angleterre;

Georges III le reconnut.

--Ah! Boulton, s'écria-t-il, voici longtemps qu'on ne vous a vu à la

cour; que faites-vous donc?--Sire, je m'occupe de produire une chose

qui est le grand désir des rois.--Et laquelle?--La force.

Les peuples en ont autant besoin que les souverains.

Il existe d'ailleurs un lien étroit entre la science et

l'affranchissement de l'esprit humain. Quand les intelligences

s'accoutument à chercher des lois dans la nature, elles en demandent

bientôt à la société. L'arbitraire ne peut se soutenir qu'en face de

l'ignorance. Aussi la Révolution fut-elle généralement saluée avec

enthousiasme par les savants. Tous ceux qui avaient cherché dans

l'univers un ordre appuyé sur les rapports naturels des choses ne

pouvaient logiquement souffrir, dans les institutions civiles et

politiques, un ordre imposé par la volonté d'un seul.

Histoire des Montagnards · 第 14 / 146 题