[96] Voir: _Études et Récits sur Alfred de Musset_, par Mme la

Vicomtesse de Janzé. Paris, Plon, 1891. 1 vol. in-12, p. 92. On y

trouvera le texte d'une lettre d'Alfred de Musset à Mme E. de

Girardin, dans laquelle il la prie de garder le silence sur cette

destitution.--Lettre de Maxime Du Camp dans le _Figaro_ du 25

septembre 1882.

L'arrêt qui le frappait fut notifié à Alfred de Musset par cette

lettre qui ne lui parvint que dans les premiers jours du mois de juin,

M. Recurt, docteur-médecin, étant Ministre de l'Intérieur, M.

Ledru-Rollin ayant été révoqué le 11 mai 1848[97]:

«Citoyen,

«J'ai le regret de vous annoncer que par un arrêté du 5 mai

courant, le Ministre vous a admis à faire valoir vos droits à la

retraite.

«Salut et Fraternité.

«Paris, 8 mai 1848.

«_Le Secrétaire général_,

«CARTERET».

[97] Inséré au _Moniteur Universel_ du 13 mai 1848.

Malgré les précautions prises en haut lieu, cette inqualifiable mise à

pied ne tarda pas à être connue, et les journaux, à la seule exception

de ceux payés par le gouvernement, se rangèrent du côté d'Alfred de

Musset:

LES SALTIMBANQUES, _no 2, juin 1848_.--«Une brutale destitution

vient de frapper Alfred de Musset; on l'a traité comme un homme

vulgaire; il est vrai que tous les hommes sont égaux devant

l'ordonnance du médecin».

LA PROVIDENCE, _12 juin 1848_.--«M. Alfred de Musset,

bibliothécaire au Ministère de l'Intérieur, vient d'être révoqué

de ses fonctions. Si nos informations sont exactes, cette nouvelle

lui aurait été signifiée de la façon la plus inattendue et la plus

blessante. Il est impossible de contenir la douleur que de pareils

actes inspirent. La destitution de M. Lebrun et de M. Mignet était

déjà un fait déplorable; celle de M. de Musset est un attentat

envers la littérature française et elle ne peut le laisser passer

sans protester..... On a donné pour successeur à M. Mignet un

monsieur Des Reeys, dont le nom n'était connu de personne; le

remplaçant du poète de _Rolla_ et de _Un Spectacle dans un

Fauteuil_ est un monsieur Marie Augier, qui n'a rien de commun

avec l'auteur de _La Ciguë_ et de l'_Aventurière_. Qu'est-ce que

M. Marie Augier?»

Dans son numéro du 13 juin, _La Providence_ revient encore sur la

destitution d'Alfred de Musset et reproche à M. Flocon d'ôter une

sinécure à un écrivain distingué pour la donner à un homme obscur:

«Ah! si M. de Musset, au lieu d'écrire ses charmants proverbes, avait

seulement fait des bandes pour _La Réforme_!»

L'_Artiste_, du 15 juin, paraphrasant les formules officielles,

annonce qu'en vertu du décret: «Ote-toi de là que je m'y mette, un

grand citoyen, rédacteur de _La Réforme_, est autorisé à prendre les

trois mille francs que touchait M. Alfred de Musset».

Le _Charivari_, du 15 juin, sous le titre de: «Une destitution

anti-littéraire», constate que les hommes du nouveau gouvernement

mettent à bas tous ceux qui ont un renom, pour les remplacer par des

gens obscurs, leurs créatures.

PAMPHLET QUOTIDIEN ILLUSTRÉ, _15 juin_.--«M. Alfred de Musset

persistait, malgré le décret du gouvernement provisoire qui

supprime les titres de noblesse, à conserver son nom patronymique

en se parant de l'infâme particule. La place de ce factieux de

lettres a été accordée à un écrivain aussi remarquable par l'éclat

de son talent que par la persistance de ses opinions

démocratiques..... Il est vrai que M. Alfred de Musset avait eu le

tort d'écrire des chefs-d'oeuvre; M. Augier (Marie) n'a aucun tort

de ce genre à se reprocher: il appartient à _La Réforme_».

Mais la dernière phrase de l'article de _La Providence_ du 12 juin

avait vexé M. Marie Augier, qui adressa cette lettre au directeur:

«_Au citoyen Rédacteur de_ La Providence,

«Citoyen Rédacteur,

«Si l'on en croit l'article que vous publiez ce matin, je suis

nommé bibliothécaire du Ministère de l'Intérieur, aux lieu et

place de M. Alfred de Musset.

«Je n'ai nullement connaissance de cette nomination; je ne l'ai

point sollicitée, et, n'étant point nommé, je n'ai rien à refuser.

«Vous demandez ce _que_ c'est que M. Marie Augier?

«Dans une république, citoyen, non seulement on peut, mais on doit

demander aux hommes _qui_ ils sont. C'est seulement sous une

monarchie qu'on demande ce _que_ ils sont.

«J'aurais passé sous silence votre article de ce matin, mais je me

devais à moi-même, je devais à mes amis, de déclarer

qu'aujourd'hui, plus que jamais, ma véritable place est au milieu

d'eux, en restant ce _que_ je suis, ce _que_ j'ai été,

_journaliste_, pour défendre la République contre ses ennemis de

la veille et du lendemain.

«MARIE AUGIER,

«Rédacteur de _La Réforme_».

Et cependant l'arrêté de M. Ledru-Rollin existe, qui nomme M. Marie

Augier bibliothécaire?

Mais la plus énergique, la plus chaleureuse protestation fut celle

d'Alexandre Dumas, dans son journal _La France Nouvelle_, du 16 juin

1848:

«Il y a des choses que nous ne laisserons jamais passer dans

l'ombre sans aller à elles et sans les traîner au grand jour de la

place publique...

«Alfred de Musset, l'auteur des _Romances espagnoles_, du

_Spectacle dans un Fauteuil_, de cinq ou six romans, de dix

nouvelles adorables qui sont dans toutes les mémoires, de vingt

proverbes charmants qui sont sur toutes les tables, Alfred de

Musset vient d'être révoqué de ses fonctions de bibliothécaire au

Ministère de l'Intérieur. Qui a permis cet inqualifiable renvoi?

Est-ce vous, M. Recurt? Oui. Mais qui êtes-vous donc pour toucher

à un nom comme celui que nous venons de prononcer? D'où

venez-vous, si vous ne le connaissez pas? De quel droit, vous qui

êtes obligé, pour ajouter un titre à votre nom, de vous appeler

républicain de la veille, de quel droit venez-vous, fort de la

position que vous avez escamotée, reprendre à un homme de génie la

position qu'il a conquise?

«...Comment, voilà un écrivain qui a doté notre langue d'une

admirable poésie; voilà un poète qui est le frère de Lamartine, de

Hugo et de Byron; voilà un romancier qui est le rival de l'abbé

Prévost, de Balzac, de George Sand; voilà un auteur dramatique

qui, avec un seul acte, a fait gagner à la Comédie-Française plus

d'argent que vous ne lui en donnez, vous, en six mois; voilà,

enfin, un de ces penseurs qui n'a pas une seule fois sacrifié la

dignité de l'art aux ambitions de fortune et de position; voilà un

génie qui n'a demandé à Dieu et aux hommes que la liberté de vivre

et de penser à son aise; qui n'a jamais été ni d'un club

politique, ni d'une coterie littéraire; et il se trouve un

ministre qui passe, et qui, en passant, lui prend, pour y mettre

qui donc? la place qui lui assurait cette liberté qu'il demandait,

et qui n'était pas même l'_aurea mediocritas_ d'Horace. Oh! c'est

pitié qu'il y ait tant de places en France, que nos républicains

en ont tous; qu'ils en ont pour eux, pour leurs frères, pour leurs

fils, pour leurs neveux, pour leur coiffeur, pour leur valet de

chambre, pour leurs usuriers; et qu'il se trouve un poète, Alfred

de Musset, à qui la République vienne prendre sa place. Ils ne

savent donc pas, les hommes qui font de pareilles choses, qu'ils

n'avaient qu'un moyen de transmettre leurs noms à l'avenir,

c'était de faire juste le contraire de ce qu'ils font. Ils ne

savent donc pas qu'il y a une royauté que ni émeute, ni barricade,

ni révolution, ni république ne changeront, c'est la royauté de la

pensée du génie.....»

Alexandre Dumas termine en faisant un appel à Lamartine, poète et

législateur; mais, hélas! M. de Lamartine était beaucoup trop occupé

de lui-même pour prêter la moindre attention aux autres, surtout

lorsque ces autres ne pouvaient lui être d'aucune utilité pour le

maintenir dans sa situation politique.

A la lecture de ces lignes, Alfred de Musset s'empressa de remercier

leur auteur par une lettre que la _France Nouvelle_ inséra dans son

numéro du 21 juin:

«Vendredi, 16 juin 1848.

«Mon cher Dumas,

«Je viens de lire la _France Nouvelle_ et j'irai vous serrer la

main. Mais il faut que je vous remercie à l'instant même de la

vive émotion que je ressens. Vous me rendez fier, mon ami, et vous

me donnez le droit de l'être, lorsqu'un homme tel que vous daigne

écraser une petite maladresse sous de si belles, si braves et si

nobles paroles.

«Une autre impression encore m'a été au coeur, c'est notre vieille

amitié toujours jeune, et ce sentiment plein de force et de

dignité qui fait qu'ayant dans les mains l'arme la plus puissante

et la plus redoutable, si vous tirez l'épée pour attaquer, c'est

en même temps pour défendre.

«A vous de coeur

«ALFRED DE MUSSET».

De son côté, la _Patrie_ du 16 juin prenait violemment à partie M.

Recurt:

«.....Ce grand ministre peut bien laisser autour de lui se

dorloter dans les directions et dans les bureaux, des employés

supérieurs très connus pour le mal qu'ils n'ont cessé de répandre

dans les Beaux-Arts. Mais un poëte, un pauvre diable, qui n'a que

du talent et du génie, deux misères! un fou qui est resté attaché

à sa vocation comme à sa chaîne! Ah! fi! c'était à faire rougir la

gent administrative. Et M. Recurt a rayé d'un trait de plume le

nom de M. de Musset. Il y a longtemps que les sarcasmes de

Molière, à l'endroit des médecins, tourmentaient M. le docteur

Recurt; il se venge sur M. Alfred de Musset. Le pauvre

homme!.....»

Si peu sensible qu'ils eussent l'épiderme, les hauts personnages du

Ministère de l'Intérieur finirent par se sentir désagréablement

chatouillés par toutes les choses désobligeantes qui leur étaient

dites, et M. Dieudonné, chef de cabinet de M. Recurt, écrivit au

directeur de la _Patrie_:

«Paris, 17 juin 1848.

«Citoyen Rédacteur,

«Dans un article très long, mais fort peu bienveillant, vous

annoncez que le citoyen Recurt, ministre de l'intérieur, a révoqué

de ses fonctions de bibliothécaire du ministère de l'intérieur le

citoyen Alfred de Musset.

«La seule réponse qu'on puisse faire à cet article est que le

citoyen Recurt, ministre de l'intérieur, n'a pas plus révoqué le

citoyen Musset qu'il n'a pourvu à son remplacement.

«Je vous prie, citoyen Rédacteur, de bien vouloir insérer cette

lettre dans la _Patrie_ de ce soir.

«Salut et fraternité.

«DIEUDONNÉ».

Cette lettre fut publiée dans la _Patrie_ du 18 juin, et le 20 juin,

le même journal donnait la réponse d'Alfred de Musset:

«Monsieur,

«Je lis dans votre journal qu'on avait annoncé par erreur

que j'étais destitué de la place de bibliothécaire, et que le

ministre a fait démentir ce bruit. Voici, à ce sujet, la lettre

que j'ai reçue un mois après sa date:

(_Suit la lettre de M. Carteret du 8 mai 1848_).

«Cette lettre, vous le voyez, est aussi claire que laconique.

Quant aux droits à la retraite, pour en avoir, il faudrait que

j'eusse été nommé bibliothécaire à l'âge où j'apprenais à lire.

Veuillez croire, Monsieur, que je n'aurais jamais songé à

entretenir le public d'une chose de si peu d'importance, si je

n'étais pas profondément touché des marques d'intérêt et de

bienveillance que j'ai reçues de la presse en cette occasion.

«Veuillez agréer, Monsieur, l'assurance de ma parfaite

considération.

«ALFRED DE MUSSET».

Ces deux lettres firent le tour de la presse, accompagnées des marques

non équivoques du mépris qu'inspirait la conduite de ceux qui, par un

misérable jeu de mots, voulaient égarer l'opinion [98]. Quant à

liquider la pension de retraite d'Alfred de Musset, en vertu de

l'article 2 du décret du 2 mai 1848, il n'en fut jamais question.

[98] Voir: _Charivari_, 16 juin. Le _Commerce_, 18 et 20 juin.

Les _Saltimbanques_, 18 juin. La _Presse_, 19 et 30 juin. Le

_Pamphlet quotidien_, 21 juin. La _Providence_, 21 juin. Le

_National_, 21 juin. _Nouvelles du jour_, 22 juin. Le _Petit-fils

du Père Duchesne_, 21-24 juin. _Artiste_, 1er juillet. Le _Mois_,

16 juillet 1848.--La _Comédie parisienne_, journal d'Albéric

Second, dans sa livraison du 10 mai 1857, p. 292; publie deux

lettres: l'une d'Alfred de Musset, l'autre d'Albéric Second,

relatives à cette destitution. Dans le tome II de ses

_Confessions_ (Dentu, 1885. In-8º, p. 342), Arsène Houssaye

revient sur ce sujet.

LE PAMPHLET QUOTIDIEN ILLUSTRÉ, _20 juin 1848_.--«...Subterfuge

odieux, escobarderie ridicule! mensonge trois fois stupide! Non,

ce n'est pas M. Recurt qui a révoqué le noble esprit! C'est

monseigneur Ledru-Rollin, ex-pacha de l'intérieur: Ah! vous

espériez donner le change à la presse! Ah! vous vouliez nous

_flouer_ la vérité comme vous nous avez floué la république! Comme

vous vous êtes partagé les ministères! Intelligences abruties par

le pouvoir et la popularité, vous vous attaquez aux poëtes

maintenant, c'est-à-dire à quelque chose de plus inoffensif qu'un

enfant, de plus faible qu'une femme, de plus sacré qu'un prêtre.

Platon chassait les poëtes de la République, mais il ne les

condamnait pas au dénuement; il les reconduisait à la frontière au

son des doubles flûtes et des cymbales d'airain; il couronnait

leurs têtes de fleurs comme l'agneau des sacrifices, et les disait

fils des dieux. Vous, _vous flanquez à la porte_, brutalement,

mesquinement, stupidement! Voilà bien les profanateurs, et quels

profanateurs! les écrivains des fameux _Bulletins_ de la

république... Que dira l'avenir, quand on écrira: Lamartine était

tout puissant, Alfred de Musset ne fut rien, pas même

bibliothécaire...»

La _Liberté_ du 22 juin ayant publié l'entrefilet suivant:

«M. Alfred de Musset n'a point, comme on l'avait cru, été révoqué

de ses fonctions de bibliothécaire du ministère de l'intérieur.»

Le _Pamphlet quotidien_ du 23 juin releva vertement cette récidive de

mensonge, ajoutant: «Nous tenons de bonne source que la Société des

Gens de Lettres doit protester publiquement contre l'affront fait aux

lettres dans la personne de M. Alfred de Musset».--Dans le _Gamin de

Paris_ du 21-24 juin, Fouyon plaide la cause d'Alfred de Musset et

demande qu'on nous laisse nos poètes: «On dit que les savants n'aiment

quelquefois pas les poètes; mais tu ne peux donner ce motif-là,

toi».--Alexandre Dumas attaque de nouveau M. Recurt dans la _France

Nouvelle_ du 24 juin.--Il n'est pas jusqu'au _Diogène Sans Culotte_

(22-25 juin) qui ne fasse entendre sa voix.

Voici donc la bibliothèque du Ministère de l'Intérieur sans titulaire,

Alfred de Musset ayant été destitué, et M. Marie Augier n'ayant pas

accepté sa nomination. Malgré mes recherches, il m'a été impossible de

savoir quel avait été le successeur immédiat d'Alfred de Musset et à

quelle époque remontait sa nomination. Le _Moniteur Universel_ du 7

juillet publie un arrêté du président du Conseil des ministres (E.

Cavaignac), pris sur la proposition du ministre de l'intérieur

(Senart), portant organisation du personnel du ministère de

l'intérieur, dont un bibliothécaire archiviste, aux appointements de

4,000 fr. Mais il n'y a pas trace d'une nomination quelconque.

Le _Corsaire_ du 24 août dit: «Voilà quelques jours, une ordonnance

vient de se glisser dans les colonnes du _Moniteur_, qui nomme M.

Édouard Charton aux fonctions précitées». Il doit y avoir erreur, par

suite de similitude de nom: le _Moniteur_ du 10 août donne un arrêté

qui nomme M. Édouard Carteron bibliothécaire du Ministère des Affaires

étrangères. On ne trouve pas, aux archives du Ministère de

l'Intérieur, trace d'arrêté de nomination de M. Édouard Charton. Il

est vrai que d'avril à décembre 1848, le classement des pièces

présente plusieurs lacunes, ce qui n'a rien d'étonnant, vu le nombre

de ministres, secrétaires et chefs de cabinet, qui se sont succédé en

quelques mois.

Ce qu'il y a de certain, c'est qu'à la date du 1er janvier 1849,

l'emploi de bibliothécaire du Ministère de l'Intérieur était occupé

par M. Niel, antérieurement chef de bureau au même ministère. Mais à

quelle date précise a-t-il pris possession de ces fonctions, c'est ce

qu'il n'a pas été possible de vérifier, l'arrêté de sa nomination ne

se trouvant pas aux archives.

II

L'Académie Française, blessée par les procédés des citoyens

Ledru-Rollin et Recurt, et autant pour dédommager un peu le poète de

la brutale destitution qui l'avait frappé, que pour protester contre

les actes des hommes au pouvoir, résolut d'attribuer un prix à Alfred

de Musset. Le choix porta sur la fondation de M. le comte de Maillé

Latour-Landry[99]; l'intention était bonne, mais son application donna

lieu à de fâcheuses interprétations; l'Académie n'eut pas le courage

de dire qu'elle voulait réparer une injustice, et les termes dont elle

se servit pour déguiser son offrande ne pouvaient être plus mal

choisis.

[99] Le _Moniteur Universel_ du 13 octobre 1839 donne le texte du

testament de M. le comte de Maillé, qui crée ce prix: «Art. 5.

Mon intention est de faire une fondation utile à la littérature

et aux beaux-arts, en secourant les jeunes auteurs ou artistes

pauvres. Malfilâtre, Gilbert, Escousse, Moreau et de jeunes

artistes dont le sort a été analogue, sont les exemples frappants

de beaux talents à leur printemps que la misère a empêchés de

porter leurs fruits. Un secours, peut-être modique, eût suffi à

les préserver et eût valu peut-être des chefs-d'oeuvre. Je lègue

à l'Académie Française et à l'Académie royale des Beaux-Arts une

somme de 30,000 francs pour la formation d'un secours à accorder

chaque année, au choix de chacune de ces Académies

alternativement, à un jeune écrivain ou artiste, pauvre, dont le

talent, déjà remarquable, paraîtra mériter d'être encouragé à

poursuivre sa carrière dans les lettres ou les beaux-arts».

Alfred de Musset fut proclamé lauréat dans la séance du 17 août 1848

(voir le _Moniteur Universel_ du 18 août). Aussitôt qu'il en fut

averti, le poète, ne connaissant pas les qualificatifs qui

accompagnaient ce prix, écrivit une lettre de remerciement au

Directeur de l'Académie, lettre que nous retrouverons plus loin. Mais

quand, après la séance publique, il sut les motifs allégués, devenu

fort perplexe, il demanda conseil à son frère Paul:

«Mon cher ami,

«En voilà une tuile désagréable! J'étais averti que l'Académie me

décernait un prix, mais je ne savais pas en quels termes. On vient

de me les dire et je les trouve blessants. Il y a vingt ans que

j'écris; j'en ai tout à l'heure trente-huit, et on m'apprend que

je suis un jeune homme qui mérite d'être encouragé à poursuivre sa

carrière. Quand la critique me fait de ces compliments-là, je les

méprise; mais de la part de l'Académie, c'est plus grave. Il m'en

coûterait de paraître orgueilleux ou susceptible, et cependant,

puis-je à mon âge me laisser traiter d'écolier? Que faire? J'ai

besoin d'avoir ton avis là-dessus. Attends-moi ce soir avant de te

coucher ou laisse la clef à ta porte. Il faut que nous causions

ensemble[100].

«Jeudi soir [17 août 1848].

«ALFRED DE MUSSET.»

[100] Publié: _OEuvres posthumes d'Alfred de Musset. Paris,

Charpentier, 1867. 1 vol. in-12_, p. 237.

Il fut décidé qu'Alfred de Musset, prenant un moyen terme, accepterait

le prix, mais ne le conserverait pas. Le _National_ du 19 août tourna

tant soit peu en ridicule Messieurs de l'Académie:

«Nous admirons fort l'Académie d'avoir su découvrir que M. Alfred

de Musset, après dix-huit ans de succès, était un talent _déjà_

remarquable et méritait d'être encouragé à poursuivre sa carrière

dans les lettres. Cela prouve un discernement profond. Nous

admirons cette condescendance de vouloir bien encourager un

talent consacré par l'estime du public, depuis ses débuts qui

datent de 1830; nous admirons cette complaisance à reconnaître que

ce talent commence à donner des _espérances_, lorsque tout le

monde, excepté les académiciens qui ne lisent rien, sait par coeur

ses poésies; lorsqu'il n'y a pas de jour où les affiches des

théâtres n'annoncent ses pièces, que les académiciens ne

connaissent point, parce qu'ils se gardent bien d'aller au

spectacle et de se tenir au courant de la littérature dramatique;

lorsque le Théâtre de la République doit à M. Alfred de Musset ses

merveilleuses recettes: encourager ce talent à poursuivre sa

carrière, c'est trop de bonté.....»

Le _Charivari_ du 19 août accentue la note et espère que «M. de Musset

ne peut pas être complice de cet acte», lui qui perd un traitement de

trois mille francs, et dont les pièces sont les seules qui fassent

recette au Théâtre Français. Non, l'Académie a manqué de dignité pour

elle et pour le poète; si elle veut à toute force servir M. de Musset,

pourquoi ne lui donnerait-elle pas le fauteuil laissé vide par la mort

de Chateaubriand: «Voilà comment l'Académie se fût honorée en honorant

le poète; mais ce prix Maillé Latour-Landry, fi donc! jamais je ne

pourrai oublier le sourire et l'ironie de M. Villemain en proclamant

la décision de l'Académie».

Le _Bien Public_ du 21 août insère une note sur cette attribution.

A la suite de sa conférence avec son frère, Alfred de Musset avait

adressé une lettre au _National_, qui la publia dans son numéro du 21

août, avec ce commentaire[101]:

«Nous recevons de M. Alfred de Musset, une lettre qui ne nous

étonne pas de la part d'un poëte homme de coeur. Nos lecteurs, qui

sont au courant des termes du programme des prix décernés en 1848

par l'Académie Française, apprécieront le sentiment de modestie

et de générosité qui a dicté cette lettre, et l'Académie elle-même

ne peut manquer d'approuver la destination donnée par M. Alfred de

Musset au prix d'encouragement qu'elle lui a décerné.»

«Au citoyen rédacteur du journal le _National_.

«Paris, ce 20 août 1848.

«Monsieur,

«L'Académie Française m'a fait l'honneur, dans sa dernière séance,

de me donner le prix fondé comme encouragement par M. le comte de

Maillé de Latour-Landry. Ce secours, accordé pour un an, consiste

en une somme de treize cents et quelques francs, intérêts d'un

capital de 30.000 fr. légué par le testateur et placé en rentes

sur l'État.

«Voulez-vous être assez bon, monsieur, pour ajouter cette somme à

celles que vous avez déjà reçues en faveur des victimes des

événements de juin 1848? Je m'empresserai de la verser entre vos

mains aussitôt qu'elle me sera parvenue.

«Veuillez agréer, Monsieur, l'assurance de ma parfaite

considération.

«ALFRED DE MUSSET.»

[101] Publié: _Mélanges de littérature et de critique, par Alfred

de Musset. Paris, Charpentier, 1867. 1 vol. in-12_, p. 274.

Le _Corsaire_ du 23 août approuve cette lettre.

Mais dans sa séance du jeudi 24 août 1848, l'Académie Française décida

que la _Note_ suivante serait adressée au _Moniteur Universel_, qui

l'inséra dans son numéro du 25 août:

«Une lettre publiée dans plusieurs journaux et signée de M. Alfred

de Musset, ferait penser que l'Académie Française avait légèrement

attribué à cet écrivain distingué, le prix fondé par M. Maillé

Latour-Landry. La seule réponse à faire, c'est que l'Académie n'a

pris cette décision qu'après s'être assuré que M. Alfred de Musset

connaissait le caractère de ce prix et qu'il l'accepterait; et, en

effet, il a remercié l'Académie par la lettre suivante:

«Monsieur le Directeur,

«J'ai reçu avec reconnaissance la faveur dont on a bien voulu

m'honorer.

«Permettez-moi de vous prier de faire agréer tous mes

remerciements à l'Académie.

«Veuillez, Monsieur le Directeur, recevoir l'assurance de ma

parfaite considération.

«ALFRED DE MUSSET.»

«L'Académie décide que la présente note sera transmise au

_Moniteur_ avec prière de la publier.

«Certifié conforme:

«_Le Secrétaire perpétuel de l'Académie Française._

«VILLEMAIN.»

Le _National_, où Paul de Musset venait d'entrer comme rédacteur,

répondit le 27 août à Messieurs de l'Académie:

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