patriotique donnée par M. Alfred de Musset au prix fondé par M. de
Maillé Latour-Landry. Une note publiée dans le _Moniteur_ d'hier
et signée de M. Villemain, affirme que M. Alfred de Musset, en
acceptant ce prix, en connaissait le _caractère_, et cette note
est accompagnée de la lettre de remerciement et d'acceptation du
poëte. Si le but de cette réclamation officielle de l'Académie est
de répondre aux réflexions du _National_ et de plusieurs autres
journaux sur les termes du programme de la séance du 17 août,
l'Académie eût mieux fait de garder le silence. Car nous savons et
nous répétons que, si M. de Musset avait été averti du _caractère_
de ce prix, il n'a connu le _texte_ blessant du programme que le
jour de la séance publique. Ni la lettre d'acceptation, ni la note
de M. Villemain ne détruisent l'exactitude de cette assertion.
Mais si l'Académie Française trouve mauvais que M. Alfred de
Musset ait donné le montant du prix qui lui est décerné aux
victimes des événements de juin 1848, nous regrettons que la note
de M. Villemain ne s'exprime pas plus nettement sur ce point. Nous
aurions été bien aises d'être édifiés sur les sentiments de
l'Académie et le motif de son blâme.»
M. Taxile Delord, dans le _Spectateur Républicain_ du 27 août, après
avoir résumé les arguments des deux parties, leur donne tort à toutes
deux: à l'Académie qui, comme protestation, eût dû admettre Alfred de
Musset dans son sein au lieu de lui jeter une aumône; au poëte, en
changeant la destination primitive du prix Maillé Latour-Landry, au
lieu de le refuser.
Puis, le silence se fit. Le 28 octobre 1848, Alfred de Musset toucha
le montant de son prix, et on trouve dans le _National_ du 16 novembre
cette note qui met fin au débat:
«Nous avons reçu de monsieur Alfred de Musset la somme de treize
cents francs que nous avons versée entre les mains de M. le Maire
du 2e arrondissement, pour être distribuée aux blessés des
journées de Juin 1848».
III
Pendant que ces faits se passaient à l'Académie Française, la Société
des Gens de Lettres ne restait pas inactive. A son instigation, dans
la séance de l'Assemblée Nationale du 11 juillet, le ministre de
l'Intérieur, M. Senart, proposait un arrêté demandant l'ouverture d'un
crédit de 500.000 francs, pour être réparti entre les divers théâtres
de Paris, dont 105.000 francs pour le Théâtre de la République
(Comédie Française).
Le 13 juillet, était nommée une commission de cinq membres, chargée
d'étudier le dossier: MM. Victor Hugo, Félix Pyat, Étienne Arago, Léon
de Malleville et Evariste Bavoux.
Le 17 juillet, lecture en séance publique, à l'Assemblée Nationale,
par le citoyen Victor Hugo, de son rapport sur les subventions à
accorder aux théâtres et d'un projet de décret portant à 680.000
francs le crédit ouvert au Ministre de l'Intérieur.
Le 24 juillet, l'Assemblée Nationale adopte un décret en vertu duquel
un crédit extraordinaire de 680.000 fr. est ouvert au Ministre de
l'Intérieur, pour être répartis entre les divers théâtres de Paris, y
compris le théâtre de la Nation (Opéra); sur ce crédit, une somme de
5.000 francs sera prélevée pour une inspection générale des théâtres.
La répartition sera faite de quinzaine en quinzaine, par cinquièmes
égaux, pour être terminée le 1er octobre. Deux tiers seront affectés
au paiement des artistes et employés, l'autre tiers attribué aux
directeurs.
Dans la même séance, l'Assemblée adopte un autre décret en vertu
duquel un crédit de 200.000 francs est ouvert au Ministre de
l'Intérieur pour encouragement aux Beaux-Arts, et un crédit de 100.000
francs au Ministre de l'Instruction Publique pour encouragement aux
Belles-Lettres[102].
[102] Voir: _Moniteur Universel_, 12, 18, 25 juillet et 2
août.--_Le National_, 14 juillet.--_Bulletin des Lois_, 25
juillet 1848.
La commission du Ministère de l'Instruction publique (M. de
Vaulabelle, ministre), se composait de MM. Albert de Luynes, Charles
de Rémusat, Hauréau, Littré, L. Dupaty, Prosper Mérimée et P. Génin.
Le 14 septembre 1848, Alfred de Musset écrivait à sa mère, en ce
moment chez sa fille à Angers:
«.....Le ministre de l'intérieur vient de réparer, un peu et
jusqu'à un certain point, de la manière la plus aimable, la
sottise de l'Académie. Les auteurs dramatiques, joués depuis
février, étaient compris dans les fonds d'indemnité donnés aux
théâtres. Cela n'a rien que de fort honorable. Il était reconnu
que les théâtres avaient moins gagné à cause de la Révolution. Par
conséquent, les auteurs devaient y avoir perdu. On a donc envoyé à
chacun une petite somme; mon nom a été mis en tête pour mille
francs. Ce n'est pas le Pérou, mais enfin, les pauvres gens, tu
sais de quoi ils vivent, et les autres n'ont guère eu que moitié!
Le Directeur des Beaux-Arts m'a annoncé cela avec les compliments
les plus flatteurs de la part du Ministre. Tu penses bien que
cette fois, j'ai accepté: non, ce n'est point comme à l'Académie!
Qui pourrait en être vexé?.....
«Ton fils qui t'aime.
«ALFRED DE MUSSET.»
Ce fut donc cette unique somme de mille francs qui fut remise à Alfred
de Musset, pour l'indemniser de sa destitution par M. Ledru-Rollin.
L'Académie Française répara sa maladresse un peu plus tard, en
admettant le poète au nombre de ses membres, le 12 février 1852 (la
réception officielle n'eut lieu que le 27 mai). Mais la réparation ne
fut complète que le 18 mars 1853, jour où le _Moniteur Universel_
publia ces lignes:
«Par arrêté en date du 15 mars, Monsieur le Ministre de
l'Instruction Publique et des Cultes a nommé monsieur Alfred de
Musset, membre de l'Académie Française, bibliothécaire du
Ministère de l'Instruction publique.»
Et ce fut le Ministre de l'Instruction publique lui-même, M. Hippolyte
Fortoul, qui, dès 1834, avait été le collaborateur d'Alfred de Musset
à la _Revue des Deux-Mondes_[103], et tenait le poète en haute estime,
qui le voulut prévenir de sa nomination[104]:
«Paris, le 18 mars 1853.
«Mon cher monsieur,
«J'ai le plaisir de vous annoncer que je viens de vous nommer
bibliothécaire du Ministère de l'Instruction publique, aux
appointements de 3.000 francs. Ces fonctions que vous n'avez point
sollicitées, mais que je désirais depuis longtemps vous confier,
ont été rendues vacantes par un mouvement qui ne dérange aucune
position acquise. Je m'estime infiniment heureux d'avoir pu
réparer une partie des torts que vous ont faits nos discordes,
aujourd'hui oubliées. Je regrette seulement d'avoir si peu de
chose à offrir à un des hommes dont le talent honore le plus la
littérature de notre temps.
«Veuillez croire à tous mes sentiments dévoués.
«H. FORTOUL.»
[103] C'est monsieur Fortoul qui, dans la _Revue des Deux-Mondes_
du 1er septembre 1833, rend compte de la seconde livraison d'_Un
Spectacle dans un fauteuil_ d'Alfred de Musset.
[104] Cette lettre est publiée presque textuellement dans la
_Biographie d'Alfred de Musset par Paul de Musset. Charpentier.
1877. 1 vol. in-12_, page 322.
Alfred de Musset remplissait encore ces fonctions lors de sa mort.
TABLE DES MATIÈRES
Pages
Les Portraits d'Alfred de Musset 1
Alfred de Musset et George Sand 43
Index bibliographique 101
Quelques OEuvres inédites ou peu connues d'Alfred
de Musset 173
Notice bibliographique sur la Correspondance d'Alfred
de Musset 221
Alfred de Musset bibliothécaire du Ministère et lauréat
de l'Académie 243
TABLE DES ILLUSTRATIONS
Pages
1. _Alfred de Musset_, portrait-charge dessiné à la plume
par Roger de Beauvoir 8
2. _George Sand_, portrait-charge dessiné au crayon
par Alfred de Musset 45
L'original de ce dessin appartient à Mme veuve Martellet
et a précédemment été publié par elle dans son livre
intitulé: _Dix ans chez Alfred de Musset._
3. Fac-similé de l'_Ordonnance_ du docteur Pagello 55
4. Fac-similé de la _Dédicace_ écrite par George Sand
sur le carnet d'Alfred de Musset 66
5. Fac-similé de la _Dédicace_ écrite par Pierre Pagello
sur le carnet d'Alfred de Musset 66
6. _Le Comte d'Essex_, fac-similé de la 4e page du
manuscrit d'Alfred de Musset 178
7. _Tombeau d'un homme_ qui est allé à l'Opéra-Comique,
croquis à la plume par Alfred de Musset 231
8. _Alfred de Musset et Rachel_, croquis à la plume par
Alfred de Musset 232
CHATEAUDUN
IMPRIMERIE DE LA SOCIÉTÉ TYPOGRAPHIQUE