_La Quittance du Diable_, pièce en trois tableaux, en prose, écrite

dans le courant de l'année 1830, est le premier essai dramatique

d'Alfred de Musset. L'idée primitive lui a été fournie par un épisode

du roman de Walter Scott, REDGAUNTLET, intercalé sous le titre de:

«Histoire racontée par Willie le Vagabond». Quelques passages sont

même la traduction littérale du texte anglais; mais, comme pour

_L'Anglais mangeur d'opium_, Musset a transfiguré la narration de son

modèle et y a ajouté beaucoup du sien: le personnage de Johny, celui

de Miss Eveline et ses amours avec Sténie, sont de son invention.

Cette pièce, présentée et reçue au théâtre des Nouveautés de la place

de la Bourse, ne fut cependant pas représentée; toutefois, il y eut un

commencement d'exécution, car sur la première page du manuscrit, se

trouve cette distribution des rôles, écrite de la main du Directeur,

M. Bossange:

Le Laird de Redgnauntley, M. Casaneuve.

Johny, braconnier Bouffé.

Sténie, jeune fermier Mme Albert.

Miss Eveline, nièce du Laird. Miller.

Gertrude, sa gouvernante Florval.

Écuyers, Piqueurs, Varlets.--La scène est en Écosse.

Mais pendant que le chef d'orchestre du théâtre, M. Beaucourt,

composait la musique des vers, éclata la révolution de Juillet, et

c'est probablement ce qui empêcha cette tentative d'aboutir.

Devant une interdiction aussi impérieuse qu'inattendue, de la part de

Mme H. Lardin de Musset, de donner les moindres indications sur cette

pièce, interdiction devant laquelle je m'incline sans vouloir même en

rechercher la validité, je renvoie le lecteur aux pages 95-96 de la

BIOGRAPHIE d'Alfred de Musset, par Paul de Musset.

Je dirai seulement qu'au 1er tableau, qui renferme une ballade et une

chanson en vers, nous assistons à une scène d'amour entre Miss

Eveline et Sténie, scène que le laird de Redgnauntley interrompt

brusquement en arrivant avec ses piqueurs et ses chiens; on lui amène

un braconnier, Johny, pris en flagrant délit de chasse. Johny et le

laird sont deux compères, associés par un pacte avec le diable; et le

braconnier vient réclamer à son seigneur l'exécution de certaines

promesses. Au lieu de l'écouter, le laird lance sur lui ses chiens et

le fait chasser comme une bête fauve. Grâce à son pouvoir magique,

Johny échappe à ceux qui le poursuivent; il revient vers Sténie, qui

pleure; le laird lui a demandé son fermage, qu'il a déjà payé au

défunt maître, qui, mort subitement, n'a pas eu le temps de lui signer

sa quittance. Pour se venger, Johny dit à Sténie: Eh bien, viens avec

moi, je vais te faire délivrer le reçu qui t'est dû.--Au 2e tableau,

nous sommes dans un cimetière, à minuit, et prenons part au sabbat.

Après bien des tentations auxquelles résiste Sténie, Sir Robert, le

laird défunt, lui donne enfin sa quittance, et dès que le pauvre

garçon tient le précieux papier, il s'enfuit, transi de peur,

accompagné de Johny. Cette scène comporte une chanson en vers.--Au 3e

tableau, tout en prose, nous sommes dans une salle du château de

Redgnauntley. Le laird vient de signifier à sa nièce qu'elle va

épouser le vieux chevalier Landshaw, que cela lui plaise ou non, quand

survient Johny, qui apporte la quittance de Sténie. Le laird reconnaît

immédiatement par quel moyen Johny se l'est procurée; il entre en

fureur et veut tuer son acolyte; mais lui, homme de précaution, est

armé, et, de plus, avant d'entrer, a mis le feu au château. Et pendant

que Miss Eveline et Sténie, prévenus, s'enfuient loin des tours

incendiées, le château s'écroule dans les flammes, ensevelissant sous

ses ruines le laird et le braconnier.

Voici la ballade que chante Sténie au premier tableau:

--Beau fiancé, lui dit la dame,

Rattache-moi mes blonds cheveux,

Fais m'en deux tresses et sept noeuds.

Beau fiancé, je suis ta femme;

Emporte-moi dans ton mantel

Jusqu'au foyer de ton chatel.

--Hélas! mon amante chérie,

Toute parée en argent fin,

Qui devait m'épouser demain

Dans l'église Sainte-Marie!

Elle m'attendra jusqu'au soir

Dans la grand'salle du manoir.

--Qu'elle t'attende et qu'elle sache

Que ses yeux noirs ne verront plus

Tes varlets aux brillants écus,

Ton casque d'or au blanc panache.

Ton épouse, beau damoiseau,

C'est la pâle Fleur du Lys d'eau!

Mais si la pièce d'Alfred de Musset n'a pas été jouée, le théâtre de

l'Opéra-Comique a donné le 31 décembre 1833 la première représentation

de _Le Revenant_, opéra fantastique en deux actes, paroles de M.

Albert de Calvimont, musique de Gomis (Paris, Barba, 1834. In-8º),

dont le sujet est pris à la même source et l'intrigue presque

identique[76]. Albert de Calvimont remonte au point de départ de la

légende: nous assistons à la mort de Sir Robert, qui rend l'âme au

moment où il va signer la quittance de Sténie; Miss Eveline est

devenue Sara, la filleule de Sir Robert, et Johny le braconnier est

remplacé par le fantôme du sommelier Dugald, qui agit sous les ordres

de l'ombre de Sir Arundel, aïeul de Sir Robert. Par suite, la chasse à

l'homme est supprimée; même scène d'évocation et du sabbat dans les

tombeaux; Sténie obtient sa quittance. Mais le dénouement se modifie:

Sir John, le laird actuel, qui aime aussi Sara, obéissant à un

commandement de l'ombre de Sir Arundel: «Mon fils, sois meilleur que

ton père!» revient au bien, et, étouffant son amour qui n'est pas

partagé, unit Sténie et Sara.

[76] On trouvera des comptes-rendus de cette pièce dans: _Journal

des Débats_, 6 janvier 1834. _Le Moniteur Universel_, 6 et 13

janvier 1834. _Revue des Théâtres_, 12 janvier et 6 février 1834.

_Le Journal des Femmes_, 8 février 1834. _L'Artiste_, 12 janvier

1834, etc...

IV

ALFRED DE MUSSET CRITIQUE

Le 14 janvier 1831, Alfred de Musset écrivait à Alfred Tattet:

«.....Je passe ma vie avec une demi-douzaine de peintres; quels bons

garçons, que les artistes, quand ils ne sont pas du même genre que

vous! Je rends compte des petits théâtres, toujours au _Temps_, je

rimaille par boutade......»

Malgré toutes mes recherches, il m'a été impossible de retrouver ces

critiques. A cette époque, aucun article n'était signé dans le _Temps_

et de l'origine du journal à la date de la lettre d'Alfred de Musset,

j'ai relevé deux cent trente-six chroniques théâtrales. Combien Alfred

de Musset en a-t-il écrit dans ce nombre? Je l'ignore. Son premier

article _connu_, se trouve dans le numéro du 27 octobre 1830

(Exposition du Luxembourg, 1re partie). Or dans les numéros des 29

novembre, 6, 13 et 27 décembre, on rencontre quatre articles portant

cette rubrique: «Revue des Théâtres secondaires». Peut-être n'est-ce

qu'une simple coïncidence, mais dans sa lettre, Alfred de Musset parle

de «petits théâtres», et ces quatre revues sont publiées le lundi,

comme les Revues Fantastiques, qui, elles non plus, ne sont pas

signées.

Et cette collaboration anonyme ne s'est pas bornée au journal _Le

Temps_. _L'Europe Littéraire_, dont la première période, sous la

direction de Victor Bohain et Alphonse Royer, va du 1er mars au 9 août

1833, dans son SUPPLÉMENT AU PROSPECTUS, publie cette lettre:

«A Messieurs les Directeurs de l'_Europe Littéraire_.

«Messieurs,

«Je serai très heureux de pouvoir entrer pour quelque chose dans

la rédaction de votre nouveau journal. En acceptant la proposition

que vous avez bien voulu m'en faire, je vous remercie d'avoir

associé mon nom à une entreprise pour le succès de laquelle tous

les hommes de bon sens doivent faire des voeux, et tous les

artistes des efforts.

«Agréez, messieurs, l'expression des sentiments les plus

distingués de votre bien dévoué serviteur.

«ALFRED DE MUSSET.»

«Paris, 23 novembre 1832.»

Bien qu'il n'y ait aucun article signé de lui dans ce journal, son nom

figure dans la liste de ses rédacteurs.

J'ai la conviction qu'Alfred de Musset a collaboré sous le voile de

l'anonyme, à quelque périodique. Ce qui me confirme dans cette idée,

c'est que j'ai vu dans ses papiers:

1º Un _Compte-rendu du Gustave III_, opéra en 5 actes de Scribe,

musique d'Auber, représenté à l'Académie royale de musique le 27

février 1833, qui, à de certaines maculatures, semble être passé par

les mains d'un compositeur d'imprimerie.

2º Des notes préparées pour une rédaction sur le _Procès d'Émile de La

Roncière_, qui fut jugé en juillet 1835.

3º D'autres notes sur la _Guirlande de Julie_, offerte à Mlle de

Rambouillet, Julie Lucine d'Angennes, par le marquis de Montausier,

qui semblent se rapporter à un exemplaire de l'édition illustrée

publiée en 1818, chez Didot jeune.

Depuis la publication de ces lignes (15 janvier 1898), j'ai retrouvé

le _Compte-rendu de Gustave III_, et le voici, tel qu'il est imprimé

sans signature dans la REVUE DES DEUX-MONDES du 15 mars 1833, tome I,

page 682.

«14 mars 1833.

«Il n'y a d'important dans les nouvelles théâtrales de la

quinzaine, que _Gustave III_. Quelle drôle de chose, que de rendre

compte d'un opéra! Un opéra nouveau est une si drôle de chose par

lui-même!

«Autrefois, dans une académie royale de musique, on se serait

imaginé qu'on allait entendre de la musique. Quant à moi, je ne

suis point musicien, je puis le dire comme M. de Maistre, j'en

atteste le ciel et tous ceux qui m'ont entendu jouer du piano.

Mais je crois qu'en vérité, je n'en ai pas besoin cette fois-ci.

Ce qu'il y a de plus joli dans _Gustave_, en fait de musique et de

poëme, c'est un galop.

«Oui, un galop! Il n'y a que cela dans la pièce. Vous croyez

peut-être que j'en veux dire du mal. Point du tout: la pièce est

admirable, car le galop est divin. Et comment aurait-on pu amener

le galop sans la pièce? Comment la pièce aurait-elle fini sans le

galop? Vous voyez bien que cela se tient. Remarquez, je vous prie,

comme ce galop est amené:

«Vous savez que Gustave III a été assassiné par un de ses amis,

nommé Ankastroëm, par la raison qu'il lui avait fait perdre son

argent, en changeant la valeur des papiers publics. C'est une

raison comme une autre, et qui vaut bien celle pour laquelle M.

Levasseur tire un coup de pistolet à M. Adolphe Nourrit, le seul

crime de M. Nourrit étant, à ma connaissance, de chanter une

ariette ou deux à Mlle Falcon. Ankastroëm était donc à couteau

tiré depuis un an ou deux avec son bon roi; M. Levasseur est très

bien avec M. Nourrit; c'est son favori, son confident intime. Le

premier acte s'ouvre là-dessus.

«Je comprends que le caractère de Gustave est très bien compris

par le costumier. Sa redingote verte est admirable. Nonchalamment

couché sur un sopha, le sage monarque se fait jouer un ballet,

pour se délasser des soins de son empire; mais, dussé-je passer

pour un maniaque et un ignorant, je ne saurais approuver les roses

pompons de couleur écarlate, qu'il porte à ses souliers.

«Au second acte, nous sommes chez la sorcière. Quelle sorcière?

dites-vous. C'est ce que j'allais vous demander. Mais qu'il vous

suffise d'apprendre que le roi est déguisé en matelot. Le costume

va à ravir au jeune page, mademoiselle Dorus. La sorcière prédit

au roi qu'il sera assassiné: _amen dico vobis._ Et comme

Jésus-Christ, Gustave reçoit de son futur meurtrier, la poignée de

main de Judas.

«Au troisième acte, nous sommes en plein vent. La décoration est

superbe. Ankastroëm trouve sa femme en rendez-vous avec son

maître, et, comme le mari de Molière, il se charge de la

reconduire voilée. Il paraît, d'après ce que j'ai entendu dire,

que ce mari, qui ne reconnaît pas sa femme, et qui lui offre

galamment le bras pour la ramener à la ville, est d'un effet très

dramatique. Voilà comme tout change avec le temps.

«Au quatrième acte, Ankastroëm, qui a reconnu sa femme, chante

dans ses appartements, avec un petit nombre d'amis.

«Au cinquième acte, voilà où j'en voulais venir, on danse le

galop. Ceux qui n'ont pas vu ce galop, ne savent rien des choses

de ce monde. Jamais l'éclat des bougies, le bruit d'une fête, le

parfum des fleurs, la musique, la folie et la beauté, n'ont fait

une heure de plaisir comparable à celle-là. Jamais les masques

agaçants, les costumes bizarrement accouplés, les dominos et les

grotesques n'ont fait ondoyer leurs mille couleurs avec plus de

grâce et d'esprit sous l'éclatante lueur des lustres. Jamais un

collégien lisant les _Mille et Une Nuits_, n'a vu passer dans ses

rêves du soir une fantasmagorie plus voluptueuse et plus

enivrante. L'ensemble en est éblouissant; l'analyse en est

amusante. Si c'est là ce qu'on appelle l'art du théâtre, son but

est rempli. La réalité est vaincue, et la magie n'ira pas plus

loin.

«Et je vous le demande, que nous importe le reste? Que nous

importe à nous qui venons nous accouder sur un balcon deux heures

après dîner, que l'art soit en décadence, que la vraie musique

fasse bâiller, que les poèmes de nos opéras dorment debout? Que

nous importe que les bouffes aient perdu la vogue, que l'admirable

talent de Rubini s'épuise en difficultés et danse sur la corde

comme l'archet de Paganini? Que nous importe qu'on en soit venu,

pour attirer le foule, jusqu'à faire de nos opéras des concerts,

et de nos concerts, des opéras; qu'on nous donne un acte de l'un,

un acte de l'autre, qu'on mutile Don Juan (Don Juan!); qu'on n'ait

plus ni le sens commun ni l'envie de l'avoir, qu'avaient du moins

nos pères; que les principes soient à tous les diables et madame

Malibran en Angleterre? Il nous reste un galop, et, du moment

qu'on danse, qu'importe sur quel air? J'aime autant mes yeux que

mes oreilles.

«Vous croyez peut-être que c'est par fantaisie que l'opéra est à

la mode? Pas du tout. Il y a une raison à tout ce qui se fait sous

la lune, et la Providence sait pourquoi un siècle porte des habits

carrés plutôt qu'un autre. C'est l'éternelle sagesse elle-même qui

a mis le moyen-âge en pantalon collant, et pas un atome de poudre

à la Richelieu n'est tombé impunément sur la nuque de la régence.

Avez-vous été au Gymnase depuis peu? aux Variétés? à la

Porte-Saint-Martin? Êtes-vous convaincu qu'on y bâille? Je ne vous

demande pas si vous êtes allé aux Français, car il paraît qu'à la

lueur de certaines lampes mal entretenues d'une huile épaisse, il

se joue chaque jour sous une voûte déserte au coin du

Palais-Royal, une certaine quantité de drames ignorés. Mais pour

tout dire en un mot, êtes-vous allé hier, irez-vous demain

ailleurs qu'à l'Opéra? Là est le siècle tout entier. Que nos

musiciens apprennent à jouer des contre-danses; qu'ils songent à

entourer ce divin spectacle de languissantes mélodies, de molles

sérénades; à ce prix, on veut encore de leurs efforts; que nos

poètes sachent amener une fête, une orgie; qu'ils placent à propos

dans leur cadre douze légères folies armées de leurs grelots;

qu'on y assassine un roi ou deux, si vous y tenez, mais que nous

ayons des bals à la cour et des galops.

«A propos de galop, voilà le carnaval qui se meurt. C'est

aujourd'hui la mi-carême, bien qu'il n'y ait plus de carême. N'y

a-t-il pas eu quelque part des criailleries contre notre carnaval

de cette année? Il appartient à un pédant ennuyé de vivre,

d'injurier des mascarades. A qui diable une mascarade a-t-elle

jamais fait tort de sa vie? On se plaint que les jeunes gens

aillent aux Variétés; je demande où l'on veut qu'ils aillent. Le

faubourg Saint-Germain n'a pas donné un bal; il ne s'y prend pas

une glace, il ne s'y attèle pas quatre chevaux par jour. La

Chaussée-d'Antin bâille fort aussi, quoiqu'on y attèle beaucoup et

qu'on y mange de même. Pourquoi le jour du bal de l'Opéra, lorsque

le directeur a voulu faire une tentative hardie et nouvelle,

personne n'y a-t-il répondu? Pourquoi ce jour-là comme les autres,

pas une femme du monde n'a-t-elle osé prendre le masque? Je ne dis

pas le domino; ce vieil et insipide oripeau se promène depuis

longtemps dans le désert. Mais on nous parle des moeurs de la

Régence; en quoi les nôtres valent-elles mieux?

«Lorsque la Reine de France, déguisée en marchande de violettes,

venait avec sa cour à l'Opéra, l'esprit pouvait entrer dans les

plaisirs de la soirée, et il sortait de ces lèvres de carton rose

d'autres choses que les hurlements de l'ivresse et les saletés du

cabaret. Vous appelez ces moeurs infâmes; vous repoussez les

femmes dans leurs ménages, et vous entourez d'une grille de fer le

berceau de leurs filles. Cela est sage, très juste, très décent.

Mais un jeune homme ne se marie pas à vingt ans, et tous les ans

le mardi gras vient à son heure, qu'on veuille ou non de lui.

Accorderez-vous à la jeunesse qu'elle ait des sens, des besoins de

plaisir, parfois même des jours de folie? Où voulez-vous qu'elle

les passe? C'est un Anglais silencieux qui glisse sous une table

inondée de _porter_, sans proférer une plainte, et qui s'éteint

dans l'eau-de-vie avec le papier embrasé qui la brûle. Il faut aux

Français des voitures pleines de masques, des torches, des

théâtres ouverts, des gendarmes et du vin chaud. Tant pis pour le

siècle où les cabarets sont pleins et où les salons sont vides.

Donnez la terre aux Saint-Simoniens, à chacun une pioche et un

bonnet de coton. Otez à l'or sa valeur, au plaisir son attrait;

faites de la société un champ de blé de la Beauce, où pas un épi

ne dépasse l'autre. Vous n'aurez plus alors de _jeunesse dorée_,

ni de longchamp sur le boulevard Italien. Mais tant que vous

voulez vivre dans un pays libre, où chacun peut faire ce qu'il

entend, où l'or est en cours, où le plaisir est à bon marché, ne

vous étonnez pas que les jeunes gens aillent en masque; et vous,

législateur prudent et circonspect, qui prêchez la morale

publique, souvenez-vous de Caton l'Ancien, qui félicitait un jeune

homme en le voyant sortir d'un lieu de débauche.»

V

LES DERNIERS MOMENTS DE FRANÇOIS Ier

On ne connaît des _Derniers moments de François Ier_, drame en vers,

que le fragment qui a été publié dans le KEEPSAKE FRANÇAIS. _2e Année.

1831. Chez Giraldon Bovinet, 1 vol. in-8º_, qui fut mis en vente

vers la fin de l'année 1830.

Pour quelle raison Alfred de Musset ne termina-t-il pas ce drame ou

détruisit-il ce qu'il en avait écrit (car le manuscrit n'a jamais été

vu)? Peut-être la connaissance d'un drame analogue, pour le sujet

comme pour la forme, la _Mort de François Ier_ par Félix Arvers[77].

Au mois de janvier 1850, M. Charpentier imprimant un nouveau volume

d'oeuvres d'Alfred de Musset, lui avait transmis le voeu exprimé par

bien des personnes, de voir adjoindre à ce livre des poésies inédites

jusqu'à ce jour. En ce qui concerne ce drame, l'auteur se borna à lui

répondre: «J'ai beau faire, je ne puis pas corriger ces _Derniers

Moments de François Ier_; il y a dix-neuf ans que c'est au

rancart»[78].

[77] Voir: FÉLIX ARVERS, par Charles Glinel. 2e édition. Reims,

Michaud. Paris, Rouquette, 1897. 1 vol. in-8º.

[78] _OEuvres Posthumes_, in-12, p. 241.

Alfred de Musset et Félix Arvers se connaissaient; ils avaient des

amis communs, Paul Foucher, Alfred Tattet; tous deux se trouvèrent

plus d'une fois côte à côte à la table de Ulric Guttinguer, rue de

Courcelles, dans cette maison des Lilas, rendue célèbre par la fête

printanière donnée en l'honneur de M. et Mme Victor Hugo. Ils se

rencontraient aux soirées de l'Arsenal, chez Charles Nodier, dont ils

étaient les hôtes assidus; ils adressaient même des vers à la fille

du maître de ce logis, car l'_innommée_ du fameux sonnet:

«Mon âme a son secret, ma vie a son mystère»

et l'héroïne des Stances:

«Madame, il est heureux, celui dont la pensée»

ne sont qu'une même personne, mademoiselle Marie Nodier, qui devint

madame Ménessier. De plus, le 1er janvier 1830, Arvers avait fait ses

débuts dans le notariat comme clerc chez Me Guyet-Desfontaines, ami de

la famille de Musset; en sa qualité de poète, le jeune basochien avait

ses entrées au salon.

«_La Mort de François Ier_, drame en 3 actes, en vers, dédié à mon ami

Roger de Beauvoir» par Félix Arvers, porte la date de juin 1831, dans

le recueil où il a été publié[79]. On y trouve certaines similitudes

avec le drame d'Alfred de Musset; ce passage de la scène 3 du IIIe

acte, se rapproche beaucoup du début du dialogue entre François Ier et

son Fol:

FRANÇOIS Ier

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

S'il est vrai que souvent ma raison égarée,

Aux pompes de Satan, jadis se soit livrée,

N'ai-je rien fait aussi qui puisse retenir

Le bras de Jésus-Christ levé pour me punir?

Fils aîné de l'Église, ardent à sa querelle,

J'ai défendu sa gloire et combattu pour elle.

Que me reproche-t-on? N'ai-je pas résisté

A ce torrent du schisme et de l'impiété?

N'ai-je pas su, malgré des efforts sacrilèges,

Remettre le Saint-Père en tous ses privilèges?

Et savez-vous un roi qui fut meilleur soutien

Du Saint Nom de Jésus et du monde chrétien?.......

[79] MES HEURES PERDUES par Félix Arvers. Paris, Fournier, 1833.

1 vol. in-8º, p. 156 à 293.

Cela se poursuit dans la réplique de Féron, et, quelques vers plus

loin, la ressemblance est encore plus grande:

FRANÇOIS Ier

........ Ah! ce n'est pas la mort qui m'épouvante!

L'Espagnol me connaît, de reste, et je me vante

Que dans toute l'Europe il n'est pas chevalier

Plus âpre à la besogne et plus franc de collier.

Pourquoi, dans les combats, n'ai-je perdu la vie?

Je serais si bien mort aux plaines de Pavie,

Au bruit des instruments de guerre et des clairons,

Entouré de mes preux chevaliers et barons!

Mon armure eût servi de linceul militaire

Et mes soldats pleurant m'auraient mis dans la terre

Humide encor du sang que ma main eût versé,

Comme ils ont fait Bayard, quand il a trépassé.

Et dans Alfred de Musset:

LE ROI

Dieu du saint Évangile! O Dieu, j'ai fait pourtant

Brûler par Bonneval tout un bourg protestant!

Dans un pourpoint de fer, certes, je fus à l'aise;

Maintenant, je suis mort, ma cuirasse me pèse!

O mon cousin Bayard! Il mourut tout poudreux,

Les reins tout fracassés!..... Il était bien heureux!

(_Délirant_) Oh! parmi les tournois, les écharpes dorées,

Les vieux barons de fer, les femmes adorées!

O soleil d'Italie! O mon beau Milanais!

Où trouver pour mourir, tes champs, si je renais?

Mourir la dague au poing, mourir le casque en tête,

Des éclairs que l'acier croise dans la tempête!

En bas d'un palefroi saillir contre un sol dur,

Et tomber sur le dos, sous un beau ciel d'azur!

Hardi, mes preux sans peur, ma vaillante noblesse!

Hardi, mes lansquenets, dans la mêlée épaisse!

Hardi!--C'est d'Alençon sur la colline assis!

C'est Chabanne et ses gens, de poussière noircis!

Bien combattu, Dunois! Comme il court, comme il vole!

Je te fais duc et pair, Dunois, sur ma parole!

Trivulce! A Marignan et tant d'autres endroits,

Mes féaux serviteurs, on vous a vus tous trois!

Marignan laissa-t-il entre vos cicatrices

De quoi, sur votre coeur, écrire vos services?

Quelle bataille, amis! Elle dura deux jours!

Un soir vint..... puis un autre..... on se battait toujours;

Et de faim ni de soif, nul ne sentait l'envie.

Deux jours!..... nul ne songea qu'à sa mort ou sa vie;

Et les bataillons noirs se heurtaient dans la nuit,

Et fatigués du bruit, n'entendaient plus de bruit.

On se battait!--Quand vint un matin le silence,

Comme, tout étonné, je restais sur ma lance,

La Tremouille arriva, qui me dit: «Ils sont morts!».

Et je vis, en effet, que l'on comptait les corps.

Dans les _Derniers moments de François Ier_, Féron faisant le compte

des maris outragés, qui ont voulu tirer vengeance du roi François,

sans y réussir comme lui, émet des idées qu'on retrouve dans les

scènes 3, 4 et 5 du 1er acte de _La Mort de François Ier_.

Malgré ces ressemblances, ces deux drames n'ont pas été copiés l'un

sur l'autre, et celui de Musset a une priorité d'au moins une année

sur celui d'Arvers.

Il existe deux autres drames célèbres sur les amours de François Ier,

qui ont été plus d'une fois comparés avec les deux pièces dont je

viens de parler:

_Le Roi s'amuse_, drame en cinq actes, en vers, par Victor Hugo,

représenté pour la 1re fois au Théâtre Français le 22 novembre 1832 et

pour la seconde fois le 22 mars 1882.

Et _Ango_, drame en cinq actes et six tableaux, avec épilogue, en

prose, par Auguste Luchet et Félix Pyat, représenté pour la première

fois sur le théâtre de l'Ambigu le 29 juin 1835.

Enfin, M. le vicomte de Spoelberch de Lovenjoul nous apprend dans ses

LUNDIS D'UN CHERCHEUR (C. Lévy, 1894. 1 vol. in-12, p. 8-9), que

Théophile Gautier avait songé à composer un drame sur le même sujet.

_Les Derniers moments de François Ier_ ont été réimprimés avec plus ou

moins d'exactitude dans le KEEPSAKE FRANÇAIS de 1832, le KEEPSAKE

FRANÇAIS DE 1833, le MONDE DRAMATIQUE du 16 juillet 1835, et, sous le

titre d'_Ango_, dans l'ARTISTE du 15 juillet 1850. D'autres revues en

ont publié des fragments.

VI

PERDICAN

_Perdican_ est un fragment de drame lyrique, composé peu de temps

avant _On ne badine pas avec l'amour_. Une seule scène est écrite.

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