Quant aux essais, aux ébauches de ce que j'appellerai les oeuvres de

travail, aux débris de toutes sortes qui ont été retrouvés dans les

papiers du poète, où commencer, où finir? Paul de Musset en donne un

certain nombre dans la BIOGRAPHIE[70] de son frère:

_La Prêtresse de Diane,_ fragment d'élégie.

_Agnès,_ fragment de poème dramatique, dont une «ballade» est

encore inédite.

_Stances à Ninon:_ «Avec tout votre esprit...»

_La Nuit de Juin,_ quatre vers:

Muse, quand le blé pousse, il faut être joyeux.

Regarde ces coteaux, et leur blonde parure!

Quelle douce clarté dans l'immense nature!

Tout ce qui vit ce soir, doit se sentir heureux...

[70] _Biographie d'Alfred de Musset_, par Paul de Musset. Paris,

Charpentier, 1877. 1 vol. in-12.

Des Fragments du _Poëte Déchu,_ sorte d'autobiographie, qui, avec «Le

Poète et le Prosateur», publié dans les _OEuvres Posthumes_,

constituent à peu près tout ce qui reste du manuscrit de l'oeuvre,

laissé inachevé par Alfred et lacéré par Paul.

Des stances _A la soeur Marcelline_, incomplètes, mais données en

entier dans le FIGARO du 14 mai 1887.

_L'Exercice de nos facultés_, fragment en prose.

_A trente ans_, fragment en prose.

_Judith et Allori_, fragment dramatique, en vers.

Un _Sonnet à sa Marraine_: «Qu'un sot me calomnie...»

Des _Stances à Mme Ristori_.

Une _Chanson:_ «Hélas! Hélas!...»

_Le petit moinillon_, stances à Mlle E. d'A.

Un _Quatrain à Mlle Melesville_, écrit au bas d'un dessin de M.

Chenavard, représentant la première rencontre de Petrarque et de

Laure, dessin où les deux figures du poète et de sa maîtresse avaient

quelque ressemblance avec les traits d'Alfred de Musset et de Mlle

Melesville. Il avait été question d'un mariage entre les deux jeunes

gens.

A ces fragments, il faut joindre les poésies publiées par les soins de

Paul:

_Le 3 mai 1814_, stances. MAGASIN DE LIBRAIRIE, 10 décembre 1859.

_Après la lecture d'Indiana_, poésie. REVUE DES DEUX-MONDES, 1er

novembre 1878.

_Variante en vers de: On ne badine pas avec l'amour_, acte I. REVUE

NATIONALE, 1er novembre 1861.

Sauf quelques exceptions que nous indiquons plus loin, les fragments

demeurés inconnus n'offrent qu'un intérêt secondaire, par suite de

leur peu d'étendue ou de l'impossibilité de les rattacher à quelque

chose. Bien plus, parmi ces exceptions, se trouvent des satires, des

facéties sur le personnage ou l'événement du jour, charges d'atelier

ou de salon, faites entre amis, pour passer le temps, «en riant et

sans malice ni aversion contre personne», comme Alfred de Musset le

déclare lui-même au bas de l'une d'elles, mais qui, connues du grand

public, pourraient quelquefois être mal interprétées. Celles qui ne

peuvent éveiller aucune idée malveillante ont été publiées:

_L'Anglaise en Diligence_, dans l'ART du 18 février 1883.

Les premières strophes des _Stances burlesques à George Sand_, dans la

REVUE DE PARIS du 15 août 1896.

Des fragments de la _Réponse à Ulric Guttinguer_, en vers, dans la

GAZETTE ANECDOTIQUE du 30 juin 1891.

_Le Songe du Reviewer_ ou _Buloz consterné_ dans le COURRIER DE PARIS

du 19 mai 1857, la PETITE REVUE du 15 juillet 1865, et L'INTERMÉDIAIRE

DES CHERCHEURS du 10 octobre 1891.

_A une Muse_ ou _Une Valseuse dans le Cénacle romantique_, en partie

dans le FIGARO du 4 novembre 1855, et en entier dans le tome I de la

CURIOSITÉ LITTÉRAIRE. (Paris, Liseux, 1880. In-12).

Le _Voyage à Pontchartrain_, dans une brochure de M. Lorin: UNE

EXCURSION A PONTCHARTRAIN. Rambouillet, 1890. In-8º. C'est un récit

humoristique, adressé à Charles Nodier, qui répondit à l'auteur par

ces stances célèbres, composées sur le même rythme:

J'ai lu ta vive odyssée

Cadencée, etc...

Ajoutez à cela que Mme Lardin de Musset, faisant un nouveau choix

après son frère Paul, a publié encore quelques-unes de ces reliques:

_Valentin_, qui n'est autre que l'avant-propos de la nouvelle _Les

deux Maîtresses_, dans le GAULOIS du 22 août 1896.

Le _Roman par lettres_, dont plusieurs passages se retrouvent dans

FANTASIO, dans le GAULOIS des 17, 18, 19 et 20 juillet 1896[71].

[71] La donnée du roman de George Sand, _Le Secrétaire intime_,

écrit en 1834, offre de très grands points de ressemblance avec

cette oeuvre d'Alfred de Musset. On retrouve même chez G. Sand le

nom de Spark.

Des poésies adressées _A George Sand_, dans la REVUE DE PARIS du 1er

novembre 1896.

Restent enfin les communications faites par des tiers, amis ou

collectionneurs, qui nous fournissent une nouvelle moisson:

Variantes de _La Coupe et les Lèvres_.--L'ÉVÉNEMENT, 29 novembre 1881.

Moi, je n'ai jamais fait à la nature humaine..., etc...

_Autres Variantes_ du même poème, le VOLTAIRE, 17 mai 1887, que voici,

d'après le manuscrit, le texte publié étant peu correct:

Poésie! Harmonie! Amour! Larmes célestes,

Que les douleurs de l'homme arrachèrent aux yeux

Du vengeur immortel qui les chassa des cieux,

Si vous versez parfois, poisons doux et funestes,

Le baume de l'oubli sur mes cuisants regrets,

Quels trésors ignorés doit recéler une âme

Dont le ciel a puisé l'essence à votre flamme?

Camp où les feux sacrés ne s'éteignent jamais?

Dieu donna la beauté, dont le regard attire

A ces êtres divins qu'il créa d'un sourire,

Leur fit un front de vierge et de longs yeux voilés

Et leur dit en partant: «Allez et consolez!»

Mais eux-mêmes souvent, du feu qui les habite,

On les voit ici-bas se plaindre et s'étonner,

Ne pouvant contenir le rayon qui s'agite,

Et qui, venu du Ciel, y voudrait retourner.

[ACTE I, SCÈNE 2].

_Ex Dono_ à un astronome. BIBLIOGRAPHIE ROMANTIQUE, par Charles

Asselineau. 2e édit. Paris, Rouquette, 1874. In-8º.

Un _Fragment en Vers_ qui est le début de l'article, en prose, Un Mot

sur l'art moderne (publié dans les _Mélanges de Littérature_). ÉCHO DE

LA SEMAINE, 24 mai 1896:

Pourquoi la Poésie est-elle morte en France?

On dit que le public vit dans l'indifférence,

Que le siècle est distrait, que tout meurt aujourd'hui;

Bonaparte, à Wagram, était distrait, je pense,

Il avait cependant son Ossian avec lui..., etc...

_Stances à Buloz._ La REVUE DE PARIS ET SAINT-PÉTERSBOURG, 15 décembre

1887:

Buloz, ma dernière heure est-elle donc venue?

Dois-je enfin vous compter parmi mes ennemis?

N'est-il donc rien d'humain au fond d'une revue

Et toute charité vous est-elle inconnue,

Vous qui disiez jadis être de mes amis,

De demander les vers que je vous ai promis?.....

_Quatrain à Gustave Planche._ L'ÉVÉNEMENT, 28 janvier 1886.

_Crayonné sous les Arbres de Louveciennes_, poésie. LA REVUE DE PARIS

ET SAINT-PÉTERSBOURG, 25 décembre 1890:

Pour ouïr les antiques

Dans mes délires rustiques,

Je vais tout droit devant moi...

_Madrigal à Augustine Brohan._ LE NAIN JAUNE, 7 octobre 1877, souvent

réimprimé.

_A Pépa_, stances. SOUVENIRS DE Mme JAUBERT. Paris, Hetzel, 1881. 1

vol. in-12.

_Le Comte d'Essex_, plan de tragédie. L'ÉVÉNEMENT, 21 novembre 1885.

_Alliance de la prose et de la poésie._ LE VOLTAIRE, 23 avril 1887.

Alliance de la prose et de la poésie, qui n'est autre chose que

celle de la prose et de la versification. Entre les deux limites

qui les séparent, un seul esprit français a trouvé une route,

celui dont Molière disait: «Le bonhomme vivra plus que nous».

C'est la seule fois que Molière se soit trompé; mais le bonhomme

allait son chemin, ne se souciant ni de la prose ni de la

versification; il était le maître et lorsqu'il s'endormait sous

les arbres de Versailles, ses gros souliers pleins d'herbes

fleuries, il revenait d'un rêve dans un certain sentier où

personne après lui ne passera jamais.

[Illustration: Le Comte d'Essex, fac-similé de la 4e page du

manuscrit d'Alfred de Musset.

(transcription)

(acte 4)

(chez la reine)

La reine, ses femmes.

La Comtesse D'Essex vient implorer la grace de son mari.

Froideur d'Elysabeth--elle la repousse. celle-ci part

desesperée--

La reine fait demander Cécil; elle veut travailler avec lui,

son esprit distrait la reporte toujours vers le Comte; elle

songe à la Bague qu'elle lui a donné, et compte sur ce

dernier moyen--

(chez Essex)

La Comtesse se désespère--

Raleigh arriva; il lui propose la grâce de son mari si elle

veut le trahir; refus en colère de la Comtesse. Raleigh sort

furieux--

(jugement du Comte)

Il est condamné à mort--......]

L'ALMANACH DU JOUR DE L'AN, petit messager de Paris pour 1846, publié

par J. Hetzel, est un volume in-32, presqu'introuvable aujourd'hui,

qui, à la suite des _Vers inscrits dans la cellule no 14_ de la maison

d'arrêt de la Garde Nationale (OEuvres Posthumes) donne ce _Quatrain_

inédit:

Dans cette petite chapelle

L'ennui ne vient qu'aux ennuyeux.

Pense un instant et pars joyeux,

Ta maîtresse en sera plus belle.

On peut encore se procurer facilement:

_Un Rêve_, ballade, insérée dans LE PROVINCIAL DE DIJON du 31 août

1828, et réimprimée à la librairie Rouquette. (Paris, 1875. In-8º.)

Les _Variantes de Venise_, écrites pour être mises en musique par

Gounod. Choudens, éditeur à Paris.

_L'Habit Vert_, proverbe par Alfred de Musset et Émile Augier, qui a

plusieurs éditions à la librairie Michel ou Calmann Lévy et fait

partie du THÉÂTRE d'Émile Augier. C'est cette pièce que le

CONSTITUTIONNEL et la REVUE DES DEUX-MONDES annonçaient en 1846 sous

le titre de _La Montre_.

Les vers écrits _Au bas d'un portrait d'Augustine Brohan_, dans le

DÉCAMÉRON DRAMATIQUE, no 5, chez l'éditeur Heugel et qui nous semblent

si jolis que nous ne craignons pas de les citer:[72]

J'ai vu ton sourire et tes larmes,

J'ai vu ton coeur triste et joyeux,

Qui des deux a le plus de charmes?

Dis-moi ce que j'aime le mieux:

Les perles de ta bouche ou celles de tes yeux?

[72] Ces vers ont été publiés pour la première fois dans le

_Journal des Femmes_, du 5 novembre 1850.

Comme cela rentre bien dans «ce bon souvenir d'une amitié qui vaut

bien des amours»!

Le PANTHÉON DES ILLUSTRATIONS FRANÇAISES AU XIXe SIÈCLE, par Victor

Frond, donne, comme fac-similé d'autographe, ce fragment:

Froide, maigre, légère, une main palpitante

Voltigeait sur la table où roulait des flots d'or.

Entrons, murmurait-on! Tuons-le, puisqu'il dort!

Le vieillard chévrotait dans sa robe sanglante:

C'est mon pain quotidien, mon travail, ma sueur.

Le toscin répondait: la ville est au pillage!

Les enfants de la mort lui fouillent dans le coeur!

Les mères, tout en sang, couraient sur le rivage

Appelant leurs enfants qui flottaient sur les eaux.

La _Quenouille de Barberine_, comédie en deux actes, contient des

passages et des scènes que l'on ne retrouve pas dans _Barberine_,

comédie en trois actes. Cette première version de la même pièce se

trouve dans toutes les éditions des COMÉDIES ET PROVERBES antérieures

à 1852, et la seconde version dans toutes les éditions postérieures.

Le _Chant des Amis_, cantate, paroles de M. Alfred de Musset, musique

d'Ambroise Thomas, exécutée à Lille le 21 juin 1852, éditée

primitivement chez Gérard, a été réimprimée chez Brandus et se trouve

chez les marchands de musique.

Et même, si l'on veut se donner la peine de chercher un peu, il n'est

pas très difficile de mettre la main sur la _Dissertation Latine_ qui

remporta le 2e prix au Concours général de 1827: «Quæniam sint

judiciorum motiva? An cuncta ad unum possint reduci?» dont le texte

est imprimé in-extenso dans les ANNALES DES CONCOURS GÉNÉRAUX.

_Philosophie. Paris, Hachette, 1828. 1 vol. in-8º_, ainsi que sur les

articles de critique au TEMPS, omis dans les oeuvres, parce que Paul

de Musset ne sut pas retrouver ces numéros du journal, qui existent

cependant à la Bibliothèque de l'Arsenal et ailleurs:

_Exposition du Luxembourg au profit des blessés_, 2e partie, 1er

janvier 1831.

_Revue Fantastique_, 2e article, 1er février 1831.

-- 5e article, 21 février 1831.

-- 6e article, 28 février 1831.

-- 13e article, 18 avril 1831.

-- 18e article, 30 mai 1831.

Quant à _Alceste_, tragédie qu'Alfred de Musset avait l'intention

d'écrire pour Mlle Rachel, elle n'a dû exister qu'à l'état de projet,

car Paul de Musset déclare que lui-même n'en a jamais connu que le

titre.

Comme on le voit, il y aurait matière à former un volume des plus

curieux et d'un réel intérêt, avec ces oeuvres inédites, surtout si

l'on y ajoute les pièces sur lesquelles je vais essayer de donner

quelques renseignements, n'ayant point qualité pour en publier le

texte.

Mais avant d'aller plus loin, j'indiquerai les pièces apocryphes:

La _Satire contre l'Académie_ qui a paru dans la REVUE ANECDOTIQUE des

1er et 15 juin 1857 n'est pas d'Alfred de Musset, mais de Mme Louise

Colet. Le 24 juin 1857, Paul de Musset adressa à ce sujet une lettre

de protestation au directeur de la GAZETTE DE PARIS, qui l'inséra dans

le numéro du 28 juin. La meilleure preuve que je puisse fournir à

l'appui de mon dire, est que le manuscrit trouvé dans les papiers du

poète était en entier de la main de cette dame.--Le sonnet _Promenade

au Jardin des Plantes_ donné par le MONDE ILLUSTRÉ du 9 mai 1857 et

le fragment d'une _Comédie en prose_ se passant rue Saint-Honoré,

dans l'ÉVÉNEMENT du 29 novembre 1881, sont du même auteur.--La

_Branche de Myrthe_ (GRAND JOURNAL, 23 septembre 1866) n'a jamais

existé dans LA PSYCHÉ de 1826.--La _Jeune Tarentine_ (REVUE

RÉTROSPECTIVE, 1er mai 1891) est de Sainte-Beuve.--Le quatrain

d'_Envoi de Denise_ (l'ÉVÉNEMENT, 25 octobre 1878) est de Aurélien

Scholl.--_Sur la mort d'un parapluie_, poésie, datée du 5 mars 1849 et

dans laquelle il parle de ses collègues de l'Académie Française, où il

ne fut reçu qu'en 1852, publiée dans l'ILLUSTRATION du 20 décembre ses

collègues de l'Académie Française, où il ne fut reçu 1873, fait plus

que me sembler être composée par le signataire de l'article, Philibert

Audebrand.--Nous avons dit plus haut quel est l'auteur du conte

_Denise_ de la REVUE BLEUE. Pour la _Critique de Notre-Dame de Paris_

dans le TEMPS des 31 mai et 17 juillet 1831[73], le _Paysage Matinal_,

sonnet, du VOLEUR du 25 août 1876, et les stances _Ce qu'il me faut_,

du NOUVEAU PARNASSE SATIRIQUE (Bruxelles, 1881, in-8º), j'ignore quels

en sont les auteurs, mais ce n'est certes pas Alfred de Musset.

[73] Voir: _Alfred de Musset et ses prétendues attaques contre

Victor Hugo_, par M. le vicomte de Spoelberch de Lovenjoul.

Paris, Rouveyre, 1878. Br. in-18.

Je citerai enfin comme une simple curiosité six _Poésies

Médianimiques_ que M. L. Vavasseur, directeur de la Revue Spirite, a

publiées en 1867 dans une plaquette in-18, intitulée: ÉCHOS POÉTIQUES

D'OUTRE-TOMBE et une autre pièce du même genre dont M. le Vicomte de

Spoelberch de Lovenjoul donne le texte dans son HISTOIRE DES OEUVRES

DE TH. GAUTIER (Charpentier, 1887. 2 vol. in-8º, II, p. 311).--LE

FIGARO du 17 janvier 1899 donne encore le texte d'une nouvelle poésie

médianimique, empruntée au livre de M. Diguet: LES VERS DE L'ESPRIT,

RECUEIL DE COMMUNICATIONS TYPTOLOGIQUES.

I

LA NUIT

Alfred de Musset, lorsqu'il était au collège Henri IV, avait été

présenté par son condisciple Paul Foucher, dans sa famille, et ce fut

ainsi que vers 1822, il fit connaissance de Victor Hugo, qui venait

voir sa fiancée, soeur de son ami. Quelques années se passèrent, et

lorsqu'un nouveau _Cénacle_ se forma chez M. et Mme Victor Hugo, pour

remplacer l'ancien cercle littéraire de la _Muse française_, Alfred de

Musset fut l'un des premiers appelés avec Sainte-Beuve, Émile et

Antoni Deschamps, Ulric Guttinguer, Louis Boulanger, etc... On lisait

force vers, on causait, on discutait; on faisait de longues promenades

les soirs d'été, et c'est au lendemain d'une de ces conférences

littéraires que le futur poète, qui n'avait encore rien produit,

cheminant seul sous les arbres du bois de Boulogne, composa sa

première ballade, _La Nuit_:

Quand la lune blanche

S'accroche à la branche

Pour voir

Si quelque feu rouge

Dans l'horizon bouge

Le soir,

Fol qui dit un conte,

Car minuit qui compte

Le temps,

Passe avec le Prince

Des sabbats, qui grince

Des dents...

C'était en 1827 ou 1828, et hormis la chanson pour la fête de sa mère

(16 novembre 1824) et quelques vers adressés en octobre 1826, à une

jeune fille de son âge, Alfred de Musset n'avait encore écrit que ses

devoirs de collège.

II

L'ANGLAIS MANGEUR D'OPIUM

L'ANGLAIS MANGEUR D'OPIUM, _traduit de l'anglais par A. D. M._ Tel est

le titre de ce petit volume de 221 pages, publié à la librairie Mame

et Delaunay-Vallée, en 1828. «Traduit» est certainement exagéré.

L'Anglais mangeur d'Opium d'Alfred de Musset n'est ni une traduction

ni une imitation, mais une paraphrase du roman anglais de Thomas de

Quincey: CONFESSION OF AN ENGLISH OPIUM EATER. D'un trait de plume, le

«traducteur» supprime les digressions longues et oiseuses, les

qualificatifs répétés, les lourdes discussions qui veulent être

pédantes et ne sont qu'ennuyeuses. Là où l'auteur anglais remplit

trois pages d'une description, Alfred de Musset poétise et nous rend

plus palpable, en trois lignes, le même tableau.

Ce sont bien les mêmes faits, les mêmes idées, la même confession,

mais Alfred de Musset n'en a pris que l'essence, et, tout en suivant

la donnée du récit, l'a transposé dans son style à lui, en y ajoutant

quelques impressions personnelles. En comparant les deux textes,

anglais et français[74], je dirai sommairement que Musset a supprimé

dans l'ouvrage anglais, en totalité ou peut s'en faut: la notice, les

pages 11 à 15, 28 à 30, 55 à 57, 64, 65, 70, 72, 73, 75, 79 à 87, 96,

100, 102, 105, 109, 113, 117, 119, 135 à 144, 149 à 152, 165, 170,

180 à 183 et 187 à 206, sans compter les fragments de phrases

retranchés ailleurs; par contre, sont ajoutées, dans le texte

français, les pages 133 à 163, sauf la description de la chaumière (p.

136), de la chambre (p. 139) et l'histoire des deux tasses de thé (p.

140-141); le bal, le rendez-vous, l'histoire d'Anna, le duel, sont de

son invention, ainsi que la leçon d'anatomie, qui occupe les pages 209

à 216. Cette «leçon d'anatomie» a son importance, non seulement parce

qu'elle est entièrement due à la plume d'Alfred de Musset, mais

surtout parce qu'elle est le miroir fidèle des impressions qu'il

éprouva, lorsque, pendant l'année scolaire 1827-1828, il suivit, à

l'École de Médecine, les cours d'anatomie descriptive de M. le docteur

Berard[75]; c'est une page de l'histoire de sa vie:

«La première fois que j'entrai dans les salles de l'École de

Médecine, je me souviens encore de l'effet que la vue des cadavres

produisit sur moi. Nous étions deux ou trois écoliers ensemble,

qui revenions d'une classe de philosophie où l'on nous avait dit

beaucoup de belles choses que nous croyions probablement avoir

comprises. Nous arrivons. Il y avait sur la table un grand cadavre

étendu dans un drap blanc; on n'en voyait que les pieds, et, à

côté, sur la table, un bras écorché qui nageait dans du sang

caillé. Je ne sais pourquoi une idée risible qui me vint à

l'esprit, me fit tressaillir en ce moment. Je me disais tout bas:

«Voilà un bras qui a l'air de demander l'aumône.» Et en effet, la

main pendante avait assez cette singulière expression.

[74] Alfred de Musset a fait sa traduction sur la 3e édition

anglaise, publiée à Londres chez Taylor et Hessey, en 1823, 1

vol. in-18 de IV-206 pages.

[75] La soeur du poète possède encore sa carte d'étudiant en

médecine.

«Le professeur n'arrivait pas, et cependant j'attendais avec

impatience que ce drap qui me cachait le cadavre fût soulevé. Cet

instant vint enfin: je croyais voir quelque chose de beaucoup plus

horrible. La leçon commença: je riais de mes camarades que le mal de

coeur prenait. Mais lorsque le scalpel vint à entrer dans la chair et

que le sang noir, qui coulait lentement sur la poitrine ouverte,

commença à exhaler une épouvantable odeur, je m'enfuis à toutes

jambes. Que le caractère de l'homme est bizarre! Il va dans les

cimetières arracher les cadavres aux vers et aux corbeaux; une odeur

dangereuse et dégoûtante l'avertit de laisser en paix les morts. Mais

la soif de connaître l'anime, et il emporte sous son manteau la tête

d'une femme ou le corps d'un enfant: Vouliez-vous que le mal de mer

arrêtât de pareils hommes et leur ordonnât de s'en tenir au continent,

lorsqu'ils voyaient s'élever en rêve, derrière l'Atlantique, les

montagnes d'or de la Colombie?

«Cependant, rentré chez moi, je voulus manger; cela me fut impossible;

j'ai même pris tout à fait en horreur le premier plat qu'on me servit

et il m'a été impossible d'en manger depuis. Ces impressions, reçues

dans ma jeunesse, donnèrent lieu à un rêve que j'avais assez

fréquemment.

«Il me semblait que j'étais couché et que je m'éveillais dans la nuit.

En posant la main à terre pour relever mon oreiller, je sentais

quelque chose de froid qui cédait lorsque j'appuyais dessus. Alors, je

me penchais hors de mon lit, et je regardais: c'était un cadavre

étendu à côté de moi. Cependant, je n'en étais ni effrayé ni même

étonné. Je le prenais dans mes bras, et je l'emportais dans la chambre

voisine en me disant: «Il va être là couché par terre; il est

impossible qu'il rentre si j'ôte la clef de ma chambre.»

«Et là-dessus, je me rendormais. Quelques moments après, j'étais

encore réveillé; c'était par le bruit de ma porte qu'on ouvrait; et

cette idée qu'on ouvrait ma porte, quoique j'en eusse pris la clef sur

moi, me faisait un mal horrible. Alors, je voyais entrer le même

cadavre, que tout à l'heure j'avais trouvé par terre. Sa démarche

était singulière: on aurait dit un homme à qui l'on aurait ôté tous

ses os, sans lui ôter ses muscles, et qui, essayant de se soutenir sur

ses membres pliants et lâches, tomberait à chaque pas. Pourtant, il

arrivait à moi sans parler et se couchait sur moi. C'était alors une

sensation effroyable, un cauchemar dont rien ne saurait approcher;

car, outre le poids de sa masse informe et dégoûtante, je sentais une

odeur pestilentielle découler des baisers dont il me couvrait. Alors,

je me levais tout à coup sur mon séant, en agitant les bras, ce qui

dissipait l'apparition. Un autre rêve lui succédait.

«Il me semblait que j'étais assis dans la même chambre, au coin de mon

feu, et que je lisais devant une petite table où il n'y avait qu'une

lumière; une glace était devant moi au-dessus de la cheminée; et,

tout en lisant, comme je levais de temps en temps la tête,

j'apercevais dans cette glace le cadavre qui me poursuivait, lisant

par dessus mon épaule dans le livre que je tenais à la main. Or, il

faut savoir que ce cadavre était celui d'un homme de soixante ans

environ, qui avait une barbe grise, rude et longue, et des cheveux de

même couleur qui lui tombaient sur les épaules. Je sentais ces poils

dégoûtants m'effleurer le cou et le visage.

«Qu'on juge de la terreur que doit inspirer une vision pareille! Je

restais immobile dans la position où je me trouvais, n'osant pas

tourner la page, et les yeux fixés dans la glace sur la terrible

apparition. Une sueur froide coulait sur tout mon corps; cet état

durait bien longtemps, et l'immobile fantôme ne se dérangeait pas.

Cependant, j'entendais comme tout à l'heure la porte s'ouvrir, et je

voyais derrière moi (dans la glace encore), entrer une procession

sinistre: c'étaient des squelettes horribles, portant d'une main leur

tête et de l'autre de longs cierges qui, au lieu d'un feu rouge et

tremblant, jetaient une lumière terne et bleuâtre, comme celle des

rayons de la lune. Ils se promenaient en rond dans la chambre, qui, de

très chaude qu'elle était auparavant, devenait glacée, et quelques-uns

venaient se baisser au foyer noir et triste, en réchauffant leurs

mains longues et livides, et en se tournant vers moi pour me dire: «Il

fait bien froid!»

On retrouve une partie de ce cauchemar dans la ballade _Un Rêve_ et

dans la 18e _Revue Fantastique_; enfin Alfred de Musset se montre

encore visionnaire dans la _Nuit de Décembre_.

_L'Anglais mangeur d'Opium_ a été réimprimé dans le MONITEUR DU

BIBLIOPHILE en 1878, de façon à former un volume grand in-8º, avec

titre spécial; il est précédé d'une Notice par Arthur Heulhard.

III

LA QUITTANCE DU DIABLE

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