était à Milan, puis elle traversait la Suisse; elle arrivait à Paris
vers le 10 août--avec Pagello.--Alfred de Musset, qu'elle avait
prévenu depuis longtemps, l'attendait, et leur premier soin fut
de se revoir. C'est par le livre de Mme Arvède Barine[44] qu'il
faut connaître cette période de leur existence: brouilles et
raccommodements se succèdent sans interruption, compliqués par la
présence de Pagello, devenu jaloux. Ajoutez à cela que tout le bruit
fait autour d'eux déchire brutalement le bandeau qui les aveuglait:
ils comprennent combien leur situation est fausse et ridicule.
[44] L'auteur a consacré un long chapitre aux relations d'Alfred
de Musset et de George Sand. Des documents précis, habilement
groupés, des extraits de lettres, en font un ensemble
psychologique des plus attrayants.
Après un de ces orages, Alfred de Musset, n'y pouvant plus tenir,
envoie ce billet à George Sand: «Je vais mettre une seconde fois la
mer et la montagne entre nous; si Dieu le permet, je reverrai ma mère,
mais je ne reverrai jamais la France».
Quelques jours plus tard, nouvelle lettre dans laquelle il la remercie
de lui accorder un rendez-vous: «...Quant à ma résolution de partir,
n'en parlons pas, elle est irrévocable. Je l'ai prise hier soir en me
couchant. Ce matin, j'ai ouvert ma fenêtre et j'ai regardé le soleil;
lui-même, du haut des sphères célestes, il n'aurait rien vu qui put la
changer. Quoique tu m'aies connu enfant, crois aujourd'hui que je suis
homme; je ne m'abuse sur rien, je ne crains, ni n'espère rien.....»
En même temps, il écrivait à Buloz:
«Lundi, 18 [août 1834.]
«Mon ami, ma mère me donne de quoi aller aux Pyrénées, et je vais
partir. Dites-moi si vous croyez pouvoir, quand je serai là-bas,
m'envoyer quelqu'argent. J'y vais pour travailler; je vous
donnerai d'abord les vers que je vous ai promis, vous aurez
ensuite et bientôt mon roman. Je m'engagerai, si vous voulez, à un
dédit pour une époque que vous fixerez, et à laquelle vous
recevrez le manuscrit entier, à moins de maladie grave, auquel
cas, tout vous sera fidèlement rendu. Répondez-moi un mot ou venez
me voir si vous avez le temps. Mais tout de suite, car je ne serai
pas ici vendredi.
«T. à v. «ALFd DE MUSSET.»
Il devait aller à Toulouse voir son oncle, M. Desherbiers, alors
sous-préfet à Lavaur; de là aux Pyrénées, puis à Cadix. En
conséquence de quoi, il partit pour..... Bade. Nous avons de nouveau
recours au passeport:
_Vu au Ministère des Affaires Étrangères. Paris, 20 août 1834.
Vu pour Francfort et les bords du Rhin. Paris, 20 août 1834.
Préfecture de Police.
Vu à la Légation de Bade. Paris, 21 août 1834.
Vu à la Légation des Villes Libres d'Allemagne. Paris, 21 août
1834.
Vu pour les eaux de Bade. Strasbourg, 28 août 1834.
Baden, 30 august 1834. (Signature illisible)._
D'autre part, George Sand s'était réfugiée à Nohant; elle y était déjà
installée le 31 août, seule, ayant eu la sagesse de laisser Pagello à
Paris. Mais ses idées de suicide l'avaient reprise, et, à cette date,
elle écrivait à Boucoiran: «.....Je lui dois (à Pagello) la vie
d'Alfred et la mienne. Pour ce qui est de la mienne, je sais bien
l'usage que je vais en faire; quant à celle d'Alfred, rien ne peut la
payer.....»[45]. Et elle lui donne des instructions en conséquence.
[45] Fragment inédit d'une lettre publiée dans la
_Correspondance_, tome I, p. 279-281.
Cependant, entre Nohant et Bade recommença une nouvelle correspondance
encore plus passionnée que celle échangée entre Paris et Venise[46];
et, pendant ce temps-là, Pagello, resté seul à Paris, inconnu, se
lamentait de son isolement et écrivait à Alfred Tattet:
«Parigi, 6 settembre 1834.
«Mio caro Alfredo,
«Il vostro povero amico e a Parigi.--Ho domandato di voi alla
vostra casa, mi fu detto che siete alla campagna. Se avessi tempo,
sarei venuto a darvi un bacio, ma come sono qui per poco ve lo
mando in questo foglio. Non so quanti giorni ancora restero a
Parigi.--Voi sapete che io son obbligato di obbedire alla mia
piccola borsa, e questa mi comanda digia la partenza.--Addio.--Se
potro vedervi a Parigi, saro fortunato; se non potro, mandatemi un
bacio anche voi in un pezzetto di carta, Hôtel d'Orléans, no 17,
rue des Petits-Augustins.--Addio, mio buono, mio sincero amico,
addio.
«Vo affmo amico «PIETRO PAGELLO.»
_Traduction._
«Paris, 6 septembre 1834.
«Mon cher Alfred,
«Votre pauvre ami est à Paris.--Je suis allé chez vous demander de
vos nouvelles; on m'a dit que vous étiez à la campagne. Si j'avais
eu le temps, je serais allé vous embrasser, mais comme je suis ici
pour peu, je vous embrasse par cette feuille. Je ne sais combien
de jours encore je resterai à Paris; vous savez que je suis obligé
d'obéir à ma petite bourse et celle-ci me commande déjà le
départ.--Adieu.--Si je puis vous voir à Paris, je serai heureux;
si je ne puis, envoyez-moi un baiser, vous aussi, sur un petit
bout de papier, Hôtel d'Orléans, no 17, rue des
Petits-Augustins.--Adieu, mon bon, mon sincère ami, adieu.
«Votre très affectionné
«Pierre _Pagello_.»
[46] L'une des lettres de Musset à George Sand a été publiée dans
l'_Homme Libre_ du 14 avril 1877 et dans le _Figaro_ du 28 avril
1882.
Alfred de Musset, dans _Une bonne fortune_, raconte un des incidents
de son séjour à Bade[47]. Après un mois de promenades et de
distractions variées, entremêlées de travail, Alfred de Musset songea
au retour; son amour, qu'il pensait calmer par l'absence, n'avait fait
que s'exalter. Le 10 octobre, il passe à Strasbourg, et dès son
arrivée à Paris, le 13, il écrit à George Sand, encore à Nohant: «Mon
amour, me voilà ici; tu m'as écrit une lettre bien triste, mon pauvre
ange, et j'arrive bien triste aussi. Tu veux bien que nous nous
voyions! Et moi, si je veux!....» Quelques jours après, George Sand
venait le rejoindre.
[47] On trouvera d'autres détails dans: 1º _Alfred de Musset à
Bade_ par Émile Krantz. Extrait des Annales de l'Est. Nancy,
Imprimerie Berger-Levrault et Cie, 1888. In-8º.--2º _Kleine
beiträge zur Wurdigung Alfred de Musset_ (Poésies Nouvelles), von
Dr Moritz Werner. Berlin, C. Vogt, 1896. In-8º.--De l'enquête à
laquelle s'est livré le Dr Werner, il semble résulter qu'Alfred
de Musset voyageait en compagnie d'un monsieur Roussel:
«.....Voici ce que j'ai trouvé, m'écrit le Dr Werner, dans le
recueil des listes des étrangers que je m'étais fait envoyer de
Bade. Dans la liste du dimanche 31 août, qui indique les
étrangers arrivés de la veille, il y a à l'hôtel «Zahringer
Hoff»: M. de Musset _et_ M. Roussel, de Paris». (Je souligne cet
_et_ parce qu'il ne se trouve que dans le cas où les étrangers se
sont fait inscrire ensemble). Le jour suivant, 1er septembre,
étrangers arrivés le 31 août, on trouve chez M. le secrétaire
Mesmer: «M. le vicomte de Musset», et dans la rubrique spéciale
qui contient les changements de logis: «M. Roussel, de Paris»,
qui a changé de logis en passant lui aussi chez Mesmer. Vous
voyez qu'à prendre ces indications au pied de la lettre, il y
aurait eu deux Musset à Bade. Mais ce ne sera qu'une faute
d'impression ou bien de rubrication, de sorte que la 2e fois
Musset devrait se trouver lui aussi parmi les changements de
logis et non parmi les récemment arrivés.....»
Pagello n'était pas encore parti; mais ce double retour le décida bien
vite à reprendre le chemin de Venise, non sans avoir adressé une
lettre d'adieu à son ami Alfred Tattet, en lui recommandant le
silence:
«Monsieur Alfred Tattet,
rue Grange Batelière, no 13, Paris.
«Parigi, 23 ottobre 1834.
«Mio buon amico,
«Prima di partire, vi mando un bacio ancora. Vi congiuro di non
dar parola giammai del mio amore con la George.--Non voglio
vendette.--Parto colla sicurezza d'aver agito in homo
onesto.--Questo mi fa dimenticare la mia sofferenza e la mia
poverta.--Addio, mio angelo.--Vi scrivero da Venezia. Addio,
addio.
«PIETRO PAGELLO».
_Traduction_.
«Paris, 23 octobre 1834.
«Mon bon ami,
«Avant de partir je vous envoye encore un baiser. Je vous conjure
de ne souffler jamais mot de mon amour avec la George.--Je ne
veux pas de vengeances[48].--Je pars avec la certitude d'avoir agi
en honnête homme.--Ceci me fait oublier ma souffrance et ma
pauvreté.--Adieu, mon ange.--Je vous écrirai de Venise.--Adieu,
adieu.
«PIERRE PAGELLO.»
[48] De plusieurs lettres de George Sand, il ressort qu'au moment
où elle est devenue la maîtresse de Pagello, «il s'est trouvé
dans sa vie à lui, de ses liens mal rompus avec d'anciennes
maîtresses, des situations ridicules et désagréables»; au moment
de la quitter, il semble craindre de voir se renouveler ces
ennuis.
V
A PARIS
Alfred Tattet avait dissuadé Alfred de Musset de revoir George Sand;
d'où brouille entre les deux amis: Musset convenait bien, en son for
intérieur, qu'il avait tort, mais il ne voulait pas qu'on le lui dît.
George Sand, ne connaissant pas encore les raisons invoquées par
Tattet, voulut dissiper ce nuage:
«Mardi, 28 octobre 1834.
«Mon cher Tattet,
«J'apprends que j'ai été la cause indirecte et très involontaire
d'un différend entre vous et Alfred. Je serais bien fâchée de
savoir deux vieux amis désunis par rapport à moi. J'espère bien
que cela ne sera pas.
«Dans tous les cas, je vous prie de venir me voir; après l'intérêt
que vous m'avez témoigné, j'ai lieu d'être surprise et affligée de
votre oubli. Je désire causer avec vous et vous attends à votre
premier retour à Paris. Toujours quai Malaquais, 19.
«GEORGE SAND.»
«Quand vous serez ici[49], écrivez-moi un mot, je vous donnerai
rendez-vous, car je suis souvent dehors ou enfermée.»
[49] Alfred Tattet avait un domicile à Paris, 15 (et non 13), rue
Grange-Batelière, mais il habitait le plus souvent une grande
propriété qu'il possédait à Bury, près Margency, dans la vallée
de Montmorency.
Mais à peine les deux amants se sont-ils revus qu'ils ne peuvent plus
eux-mêmes s'entendre:
_George Sand à Alfred de Musset._
«N'ai-je pas prévu que tu souffrirais de ce passé qui t'exaltait
comme un beau poème, tant que je me refusais à toi, et qui ne te
paraît plus qu'un cauchemar, à présent que tu me ressaisis?»
_Alfred de Musset à George Sand._
«Ne penses pas au passé! Non, non! Ne compare pas! Ne réfléchis
pas! Je t'aime comme on n'a jamais aimé!»
Les crises se succèdent avec rapidité: ils s'adorent le matin et se
disent des injures le soir, pour retomber le lendemain dans les bras
l'un de l'autre. C'est la phase de leurs amours la plus tourmentée, la
plus poignante: à la lecture de ce qui a été publié de leurs lettres,
on se demande comment ils n'y ont pas laissé tous deux leur raison.
Alfred de Musset a la fièvre, et George Sand veut prendre un
déguisement pour venir le soigner chez sa mère: «Si je peux me lever,
je t'irai voir», lui répond-il.
Le 8 novembre, Alfred de Musset provoque en duel Gustave Planche qui a
mal parlé de George Sand; Planche lui fait des excuses, et le 12
novembre, Alfred de Musset écrit à Alfred Tattet:
«Mon cher ami,
«Tout est fini.--Si par hasard on vous faisait quelques questions
(comme il est possible qu'on vous soupçonne de m'avoir parlé); si
enfin peut-être, on allait vous voir pour vous demander à
vous-même si vous ne m'avez pas vu, répondez purement que non, que
vous ne m'avez pas vu et soyez sûr que notre secret commun est
bien gardé de ma part.--J'irai vous voir bientôt.
«A vous de coeur.
«ALFRED DE MUSSET.»
Puis il va dans la Côte-d'Or, à Montbard, chez l'un de ses parents.
Quelques jours après le «pauvre vieux lierre» est revenu où il
s'attache.
Le 25 novembre, George Sand écrit à Sainte-Beuve que Musset ne veut
plus la voir[50]; son exaltation touche à la folie: la rupture paraît
complète. Le 15 décembre, George Sand est à Nohant, d'où elle écrit à
Boucoiran: «Si Alfred vous fait demander de mes nouvelles, dites que
vous ne savez rien de moi, que je ne vous ai pas écrit. Recommandez à
Buloz de dire la même chose.....» Et le 13 janvier 1835, elle adresse
cette lettre à Alfred Tattet:
«Monsieur,
«Il y a des opérations qui sont fort bien faites et qui font
honneur à l'habileté du chirurgien, mais qui n'empêchent pas la
maladie de revenir. En raison de cette possibilité, Alfred est
redevenu mon amant; comme je présume qu'il sera bien aise de vous
voir chez moi, je vous engage à venir dîner avec nous au premier
jour de liberté que vous aurez. Puisse l'oubli que je fais de mon
offense ramener l'amitié entre nous.
«Adieu, mon cher Tattet.
«Tout à vous. «GEORGE SAND».
[50] Lettre publiée par M. le vicomte de Spoelberch de Lovenjoul,
ainsi que celle d'Alfred de Musset au même (_Cosmopolis_ puis
_Véritable Histoire_, etc...).
Combien le ton de ce billet diffère de celui du 28 octobre 1834! C'est
que Musset avait parlé et raconté à George Sand, dans un moment
d'expansion, que son ami Tattet avait fait de son mieux pour empêcher
leur rapprochement: de là, colère de la maîtresse contre le gêneur,
et, charmée de prendre sa revanche, elle tient à le lui faire savoir.
Six jours plus tard, Liszt reçoit les confidences de George Sand:
«.....Je vais partir pour essayer de rompre une passion bien
sérieuse pour moi et bien terrible. Je doute que cela me serve à
quelque chose, car chaque nouveau jour de cette passion m'apprend
à douter de mon libre arbitre..... Je compte sur vous aussi pour
me rendre cette justice, qu'aux jours de ma plus grande douleur,
je n'ai point accusé l'auteur de mes souffrances. Je vous l'ai
dit, moi seule suis coupable et porte la peine d'une faute
immense. En fuyant un pardon trop humiliant, je fais preuve de
faiblesse et non de force.....»[51].
[51] Cette lettre, datée du 19 janvier 1835, est publiée dans:
_Briefe hervorragender Zeitgenassen an Frantz Liszt....,
herausgegeben von La Marra_. Leipzig, Breitkopf und Härtel, 1895.
2 vol. in-8º. Tome I, p. 9.
Peu après se produit un incident qui remet Pagello en scène et sur
lequel nous n'avons pas de renseignement antérieur à cette lettre
écrite par George Sand à Alfred Tattet:
«14 février 1835.
«Monsieur,
«J'ai une affaire indispensable à terminer avec vous. Il s'agit
d'une affaire d'argent dans laquelle je suis compromise d'honneur
aux yeux de Pierre Pagello. J'ai besoin d'une attestation de vous
et vous êtes trop galant homme pour me la refuser. Je sais que
vous m'êtes extrêmement hostile, et j'ai peu sujet de vous bénir.
Mais soyez sûr que j'ai trop le sentiment des convenances, pour
vous en faire des reproches, et que jamais aucune vengeance de ma
part ne cherchera à vous atteindre. Ayez donc, monsieur, la bonté
de recevoir chez vous quatre tableaux qui appartiennent à Pierre
Pagello et que je m'étais chargé de vendre. Voyant qu'il avait
besoin d'argent, et sachant, par l'avis d'un expert, que les
tableaux ne valaient rien, je lui en donnai la somme de deux mille
francs, et j'y ajoutai le procédé de lui cacher le secours que
[je] lui apportais. Je lui remis mille francs en argent et le tins
quitte d'une somme plus forte qu'il me devait. Je crus devoir ces
ménagements à sa position fâcheuse et délicate à Paris.
Aujourd'hui, Pierre Pagello, averti par un de mes amis, me fait un
grand crime de cette action et pense que je l'ai faite à dessein
de la divulguer et d'avilir son nom; d'abord, en racontant
l'histoire telle qu'elle est, je n'ai point sujet de l'avilir;
ensuite, je ne l'ai racontée qu'à Alfred, qui vous l'a redite, à
vous seul. Voulez-vous avoir la bonté, monsieur, de rendre
témoignage de ma discrétion, lorsque vous écrirez à Pierre
Pagello?
«En second lieu, cette personne insinue que je pourrais bien
m'être défaite des tableaux à mon avantage, afin de me donner en
même temps les gants d'une générosité singulière. Elle ajoute que,
s'ils sont entre mes mains, _en effet_, elle espère que vous
voudrez bien les recevoir, afin de les lui renvoyer ou de les lui
faire vendre. Je fais porter les tableaux chez vous; voulez-vous
bien en accuser réception à Pierre Pagello? J'espère que oui. Vous
avez pensé que le sentiment d'équité vous forçait à vous faire le
bourreau d'une âme criminelle. Je ne savais pas que vous eussiez
l'âme aussi austère et le bras aussi ferme. J'en souffre, mais je
vous en estime d'autant plus, monsieur, et à cause de cela, je
pense que vous me laverez de l'accusation de friponnerie, car si
votre amour de la vérité vous a commandé de me nuire, il doit vous
commander de me réhabiliter sous les rapports par où je le mérite.
«Veuillez m'honorer d'un mot de réponse. J'ai l'honneur de vous
saluer.
«GEORGE SAND.»
Monsieur Just Pagello, parlant au nom de son père, a déclaré au Dr
Cabanès: «Que ces toiles, sans être des Raphaël, étaient loin d'être
des oeuvres médiocres. Elles étaient signées du peintre Ortesiti, un
maître»[52]. J'ignore quelle était la valeur de ces peintures, mais
précieuses ou non, le Dr Pagello me semble en avoir fait peu de cas,
car, trois ans plus tard, George Sand répondait le 24 août 1838 à
Alfred Tattet, qui lui demandait ce qu'il fallait faire de ce dépôt:
«.....Je ne pense pas qu'il y ait lieu de vous occuper de ces
tableaux; votre maison est assez vaste pour que vous les laissiez
relégués dans un coin de cave ou de grenier. Je n'ai pas eu plus
de relations que vous avec Pagello, depuis le triste temps vers
lequel vous reportez mes souvenirs, et j'aime à penser qu'après
ces orages, ses idées sont devenues justes et élevées, comme son
âme l'était dans le calme. Nous sommes tous ainsi plus ou moins;
la colère et la haine sont des maladies qui nous tueraient, si la
Providence ne les avait faites de courte durée. Je ne suis pas
plus qu'une autre à l'abri de ces passions.....»
[52] _Revue Hebdomadaire_, 24 octobre 1896, p. 618.
Et à la mort d'Alfred Tattet, en novembre 1856, ces tableaux, m'a dit
une personne de sa famille, furent retrouvés dans le grenier où ils
avaient été mis en 1835 et où peut-être ils sont encore.
Cependant Alfred de Musset et George Sand sont tous deux moralement à
bout de forces; ils ne peuvent plus se voir sans se quereller et n'ont
pas le courage de se quitter. Ils se rencontrent, ils s'écrivent
encore, mais le dénouement est proche:
«.....Il me semble comprendre à ta lettre, répond Musset à un
billet de G. Sand, que nous ne nous verrons plus avant ton départ
et le mien. Je pars lundi; ma place est retenue dans la
malle-poste de Strasbourg[53]; les derniers mots de ton billet ont
l'air d'un adieu et un mot de notre dernière conversation m'a
presqu'ôté le courage de t'en dire un autre. Je suis étonné qu'il
reste dans mon coeur de la place pour une souffrance nouvelle.
Qu'il en soit ce qui plaît à Dieu.....»
[53] Si Alfred de Musset est parti, ce qui est peu probable, il
est retourné à Montbard, dans la Côte-d'Or. C'est alors qu'il
aurait visité la maison de Buffon et écrit sur un panneau de la
boiserie les vers qu'on lui attribue.--Voir à ce sujet la
plaquette intitulée: _Le Centenaire de Buffon. Troyes,
Mongolfier. 1889._ In-8º.
C'est George Sand qui se reprend la première; le 6 mars, elle écrit à
Boucoiran: «Aidez-moi à partir aujourd'hui». Et le lendemain, Musset
venant au rendez-vous, trouve la maison vide:
«_A Monsieur Boucoiran, Passage Choiseul, 28._
«Monsieur,
«Je sors de chez Madame Sand et on m'apprend qu'elle est à Nohant.
Ayez la bonté de me dire si cette nouvelle est vraie. Comme vous
avez vu Madame Sand ce matin, vous avez pu savoir quelles étaient
ses intentions, et si elle ne devait partir que demain, vous
pourriez peut-être me dire si vous croyez qu'elle ait quelques
raisons pour désirer de ne point me voir avant son départ. Je n'ai
pas besoin d'ajouter, que dans le cas où cela serait, je
respecterais ses volontés.
«ALFRED DE MUSSET».
Cette fois, c'était fini et bien fini. Ce fut une détente, un
soulagement:
_George Sand à Boucoiran_[54].
«9 mars 1835.
«Je suis très calme, j'ai fait ce que je devais faire; la seule
chose qui me tourmente, c'est la santé d'Alfred».
[54] Publié par M. le vicomte de Spoelberch de Lovenjoul
(_Cosmopolis_ puis dans _Véritable Histoire_, etc...).
Pendant un mois environ, elle fut en proie à une sorte de maladie de
langueur, puis le calme vint réellement, et bientôt l'indifférence.
Chez Alfred de Musset, au contraire, l'apaisement parut se faire tout
de suite, mais ce n'était qu'une apparence trompeuse.
J'ai vu le temps où ma jeunesse
Sur mes lèvres était sans cesse
Prête à chanter comme un oiseau;
Mais j'ai souffert un dur martyre,
Et le moins que j'en pourrais dire,
Si je l'essayais sur ma lyre,
La briserait comme un roseau.[55]
[55] _La Nuit de Mai_, écrite en mai 1835.--On prétend que
_toutes les Nuits_ sont adressées à George Sand. Tel n'est pas
mon avis. Ce n'est pas elle l'inconnue de la _Nuit d'Octobre_ à
laquelle il dit: «Honte à toi qui la première, etc...» Ce n'est
pas elle l'innommée de la _Lettre à Lamartine_. Je crois qu'il
faut remonter au moins à l'année 1828 pour la retrouver. Ce ne
serait qu'un _Souvenir_, évoqué non par une rencontre, comme
celui de 1841, mais cette fois par une mort.--Mme Wladimir
Karenine donne son nom: Madame de Groiselliez (T. II, p. 28).
Le 21 juillet, il écrivait à son fidèle ami:
«_Monsieur Alfred Tattet, à Baden, poste restante._
«Votre lettre, mon cher Alfred, est arrivée comme je n'étais pas à
Paris, ce qui fait que ma réponse est en retard de quelques jours.
Pour répondre d'abord à votre question sur ce qui regarde
Madame.... (Affaire personnelle à Alfred Tattet).... je crois que
ce que je peux vous dire de mieux, c'est qu'il y a tantôt huit ou
neuf mois, j'étais où vous êtes, aussi triste que vous, logé
peut-être dans la chambre où vous êtes, passant la journée à
maudire le plus beau, le plus bleu ciel du monde et toutes les
verdures possibles. Je dessinais de mémoire le portrait de mon
infidèle; je vivais d'ennuis, de cigares et de pertes à la
roulette. Je croyais que c'en était fait de moi pour toujours, que
je n'en reviendrais jamais. Hélas! Hélas! Comme j'en suis revenu!
comme les cheveux m'ont repoussé sur la tête, le courage dans le
ventre, l'indifférence dans le coeur, par dessus le marché! Hélas!
A mon retour, je me portais on ne peut mieux; et si je vous disais
que le bon temps, c'est peut-être celui où l'on est chauve, désolé
et pleurant! Vous en viendrez là, mon ami. Je vous plains
aujourd'hui bien sincèrement, parce que vous souffrez. Quand vous
serez guéri, vous n'en serez pas fâché, soyez-en sûr. Tout ce qui
fait vivre est bon et sain. Je vous promets de vous tenir au
courant de tout ce que je pourrai savoir....
«Je travaille à force. Combien de temps comptez-vous rester à
Bade? Adieu. Je suis à vous.
«ALFRED DE MUSSET.»
Hélas! Non, Alfred de Musset «n'en était pas revenu». Quelque chose
s'était brisé en lui, laissant une plaie qui saigna jusqu'à sa mort.
VI
APRÈS
Après leur rupture, Alfred de Musset avait continué d'écrire à George
Sand, à des intervalles plus ou moins longs; une correspondance d'un
nouveau genre, toute amicale, s'était établie entre eux:
_George Sand à Alfred de Musset._
«Avec les gens qu'on n'aime ni n'estime, on peut avoir des
exigences et ne pas se donner la peine de les motiver. De moi à
toi, il n'en sera jamais ainsi et je ne te demanderai jamais rien
sans savoir de toi-même à quel point tu approuves ma demande.»
[1836]
Lorsqu'au mois de janvier 1836 la _Confession d'un Enfant du Siècle_
parut en librairie, George Sand fit part à Mme d'Agoult de ses
impressions:
«....Je vous dirai que cette _Confession d'un Enfant du Siècle_
m'a beaucoup émue en effet. Les détails d'une intimité malheureuse
y sont si fidèlement rapportés depuis la première heure jusqu'à la
dernière, depuis la _soeur de charité_ jusqu'à l'_orgueilleuse
insensée_, que je me suis mise à pleurer comme une bête, en
fermant le livre. Puis j'ai écrit quelques lignes à l'auteur pour
lui dire je ne sais quoi: que je l'avais beaucoup aimé, que je lui
avais tout pardonné et que je ne voulais jamais le revoir... Je
sens toujours pour lui, je vous l'avouerai bien, une profonde
tendresse de mère au fond du coeur; il m'est impossible d'entendre
dire du mal de lui sans colère, et c'est pourquoi quelques-uns de
mes amis s'imaginent que je ne suis pas bien guérie....»[56]
[56] Fragment inédit d'une lettre datée de La Châtre, 25 mai
1836, publiée dans la _Correspondance_ de G. Sand (Paris, C.
Lévy, in-12, T. I, p. 365), lequel a été publié postérieurement
par M. Rocheblave dans la _Revue de Paris_ du 15 décembre 1894,
p. 812.
Pendant l'hiver de 1837, George Sand vint passer quelques jours à
Paris; ils se retrouvent et ont «six heures d'intimité fraternelle,
après lesquelles il ne faudra jamais se mettre à douter l'un de
l'autre, fût-on dix ans sans se voir et sans s'écrire.»
«Tu peux disposer de moi comme d'un ami, et compter que je ferai avec
joie tout ce qui te sera agréable», répond-elle le 19 avril 1838 à
Alfred de Musset qui lui avait recommandé quelqu'un.