que tu désires de changements dans notre appartement sera fait de
suite...... (Description des modifications à opérer)...... Si ce
projet te convient, écris-le moi, je le ferai exécuter avant ton
retour, pour t'éviter l'ennui des ouvriers, autrement, nous
attendrons ton retour et je me bornerai à faire ce que tu me
demandes.
«Je te supplie de m'écrire lettres sur lettres, mon cher enfant;
tu comprends combien cela m'est nécessaire en ce moment. Je suis
si malheureuse, si tourmentée! Ton frère et ta soeur sont bien
inquiets aussi. J'ai appris avec plaisir que M. Tattet est avec
vous; ce te sera une distraction agréable: un ami est bien
précieux à trois cents lieues de tous les siens.
«Nous nous portons tous bien, à l'inquiétude près, qui est un mal
insupportable pour moi. Je t'embrasse, mon cher fils, de toute mon
âme et t'aime plus que ma vie.
«Ta mère
«EDMÉE.»
«Tu ne m'as pas donné d'adresse positive et pas dit si tu as reçu
une seule de mes lettres; de sorte que je crains toujours qu'elles
ne te soient pas parvenues.»
Le timbre d'arrivée à Venise porte la date du 25 mars. A cette époque,
Alfred de Musset était donc suffisamment rétabli pour sortir et aller
lui-même chercher ses lettres à la poste.
D'autre part, George Sand écrivait à Alfred Tattet, qui lui demandait
des nouvelles:
«Votre lettre me fait beaucoup plaisir, mon cher monsieur Alfred,
et je suis charmée que vous me fournissiez l'occasion de deux
choses. D'abord de vous dire qu'Alfred, sauf un peu moins de force
dans les jambes et de gaieté dans l'esprit, est presque aussi bien
portant que dans l'état naturel. Ensuite de vous remercier de
l'amitié que vous m'avez témoignée et des moments agréables que
vous m'avez fait passer en dépit de toutes mes peines. Je vous
dois les seules heures de gaieté et d'expansion que j'aie goûtées
dans le cours de ce mois si malheureux et si accablant. Vous en
retrouverez de meilleures dans votre vie; quant à moi, Dieu sait
si j'en rencontrerai jamais de supportables. Je suis toujours dans
l'incertitude où vous m'avez vue, et j'ignore absolument si ma
vieille barque ira échouer en Chine, ou à toute autre morgue,
_questo non importa_, comme dirait notre ami Pagello, et je vous
engage à vous en soucier fort peu. Gardez-moi seulement un bon
souvenir du peu de temps que nous avons passé à bavarder au coin
de mon feu, dans les loges de la Fenice et sur les ponts de
_Venezia la Bella_, comme vous dites si élégamment. Si quelqu'un
vous demande ce que vous pensez de la féroce Lélia, répondez
seulement qu'elle ne vit pas de l'eau des mers et du sang des
hommes, en quoi elle est très inférieure à Han d'Islande; dites
qu'elle vit de poulet bouilli, qu'elle porte des pantoufles le
matin et qu'elle fume des cigarettes de Maryland. Souvenez-vous
tout seul de l'avoir vue souffrir et de l'avoir entendue se
plaindre, comme une personne naturelle.--Vous m'avez dit que cet
instant de confiance et de sincérité était l'effet du hasard et du
désoeuvrement. Je n'en sais rien, mais je sais que je n'ai pas eu
l'idée de m'en repentir, et qu'après avoir parlé avec franchise
pour répondre à vos questions, j'ai été touchée de l'intérêt avec
lequel vous m'avez écoutée. Il y a certainement un point par
lequel nous nous comprenons: c'est l'affection et le dévouement
que nous avons pour la même personne. Qu'elle soit heureuse, c'est
tout ce que je désire désormais. Vous êtes sûr de pouvoir
contribuer à son bonheur, et moi, j'en doute pour ma part. C'est
en quoi nous différons et c'est en quoi je vous envie. Mais je
sais que les hommes de cette trempe ont un avenir et une
providence. Il retrouvera en lui-même plus qu'il ne perdra en moi;
il trouvera la fortune et la gloire, moi je chercherai Dieu et la
solitude.
«En attendant, nous partons pour Paris dans huit ou dix jours, et
nous n'aurons pas, par conséquent, le plaisir de vous avoir pour
compagnon de voyage. Alfred s'en afflige beaucoup, et moi, je le
regrette réellement. Nous aurions été tranquilles et _allegri_
avec vous, au lieu que nous allons être inquiets et tristes. Nous
ne savons pas encore à quoi nous forcera l'état de sa santé
physique et morale. Il croit désirer beaucoup que nous ne nous
séparions pas et il me témoigne beaucoup d'affection. Mais il y a
bien des jours où il a aussi peu de foi en son désir que moi en ma
puissance, et alors, je suis près de lui entre deux écueils: celui
d'être trop aimée et de lui être dangereuse sous un rapport, et
celui de ne pas l'être assez, sous un autre rapport, pour suffire
à son bonheur. La raison et le courage me disent donc qu'il faut
que je m'en aille à Constantinople, à Calcutta ou à tous les
diables. Si quelque jour il vous parle de moi et qu'il m'accuse
d'avoir eu trop de force ou d'orgueil, dites-lui que le hasard
vous a amené auprès de son lit dans un temps où il avait la tête
encore faible, et qu'alors, n'étant séparé des secrets de notre
coeur que par un paravent, vous avez entendu et compris bien des
souffrances auxquelles vous avez compati. Dites-lui que vous avez
vu la vieille femme répandre sur ses tisons deux ou trois larmes
silencieuses, que son orgueil n'a pas pu cacher. Dites-lui qu'au
milieu des rires que votre compassion ou votre bienveillance
cherchait à exciter en elle, un cri de douleur s'est échappé une
ou deux fois du fond de son âme pour appeler la mort.
«Mais je vous ennuye avec mes bavardages, et peut-être vous aussi,
vous pensez que, par habitude, j'écris des phrases sur mon
chagrin. Cette crainte là est ce qui me donne ordinairement de la
force et une apparence de dédain. Je sais que je suis entachée de
la désignation de _femme de lettres_, et, plutôt que d'avoir l'air
de consommer ma marchandise littéraire par économie dans la vie
réelle, je tâche de dépenser et de soulager mon coeur dans les
fictions de mes romans; mais il m'en reste encore trop, et je n'ai
pas le droit de le montrer sans qu'on en rie. C'est pourquoi je le
cache; c'est pourquoi je me consume et mourrai seule, comme j'ai
vécu. C'est pourquoi j'espère qu'il y a un Dieu qui me voit et qui
me sait, car nul homme ne m'a comprise, et Dieu ne peut pas avoir
mis en moi un feu si intense pour ne produire qu'un peu de
cendres.
«Ensuite, il y a des gens qui prennent tout au sérieux, même la
Mort, et qui vous disent: «Cela ne peut pas être vrai, on ne peut
pas plaisanter et souffrir, on ne peut pas mourir sans frayeur, on
ne peut pas déjeuner la veille de son enterrement.» Heureux ceux
qui parlent ainsi. Ils ne meurent qu'une fois et ne perdent pas le
temps de vivre à faire sur eux-mêmes l'éternel travail de
renoncement, ce qui est, après tout, la plus stupide et la plus
douloureuse des opérations.
«A propos d'opérations, _l'illustrissimo professore Pagello_ vous
adresse mille compliments et amitiés. Je lui ai traduit
servilement le passage sombre et mystérieux de votre lettre où il
est question de lui et de mademoiselle Antonietta, sans y ajouter
le moindre point d'interrogation, sans chercher à soulever le
voile qui recouvre peut-être un abîme d'iniquités. Le docteur
Pagello a souri, rougi, pâli; les veines colossales de son front
se sont gonflées, il a fumé trois pipes; ensuite, il a été voir
jouer un opéra nouveau de Mercadante, à la Fenice; puis il est
revenu, et, après avoir pris quinze tasses de thé, il a poussé un
grand soupir, et il a prononcé ce mot mémorable que je vous
transmets aveuglément pour que vous l'appliquiez à telle question
qu'il vous plaira: _Forse!_
«Ensuite, je lui ai dit que vous pensiez beaucoup de bien de lui,
et il m'a répondu qu'il en pensait au moins autant de vous, que
vous lui plaisiez _immensamente_ et qu'il était bien fâché que
vous ne vous fussiez pas cassé une jambe à Venise, parce qu'il
aurait eu le plaisir de vous la remettre et de vous voir plus
longtemps. J'ai trouvé que son amitié allait trop loin, mais j'ai
partagé son regret de vous avoir si tôt perdu.
«Je n'écris pas à Sainte-Beuve parce que je ne me sens pas le
courage de parler davantage de mes chagrins, et qu'il m'est
impossible de feindre avec lui une autre disposition que celle où
je suis. Mais si vous lui écrivez, remerciez-le pour moi de
l'intérêt qu'il nous porte. Sainte-Beuve est l'homme que j'estime
le plus; son âme a quelque chose d'angélique et son caractère est
naïf et obstiné comme celui d'un enfant. Dites-lui que je l'aime
bien; je ne sais pas si je le verrai à Paris; je ne sais pas si je
le reverrai jamais.
«Ni vous non plus, mon cher; mais pensez à moi quelquefois, et
tâchez d'en penser un peu de bien avec ceux qui n'en penseront pas
trop de mal. Je ne vous dis rien de la part d'Alfred, je crois
qu'il vous écrira de son côté. Amusez-vous bien, courez, admirez
et surtout ne tombez pas malade.
T. à v.
«GEORGE SAND.»
22 mars [1834].
«Écrivez-moi à Paris, quai Malaquais, 19, si vous avez quelque
chose à me dire.»
III
RETOUR D'ITALIE
Le 22 mars 1834, il était donc décidé que George Sand et Alfred de
Musset revenaient ensemble à Paris; mais le 28, tout était changé: les
troisième, quatrième et cinquième chapitres de la dernière partie de
la _Confession d'un Enfant du siècle_ donnent une idée de ce qui a dû
se passer durant ces quelques jours. Musset, apparemment, crut faire
acte de grandeur d'âme et de générosité en partant seul, laissant
George Sand en compagnie de Pagello.
Avant de le quitter, ses «deux grands amis» remirent au voyageur un
petit portefeuille portant ces deux dédicaces autographes[35]. Sur la
première page:
A son bon camarade, frère et ami Alfred
Sa maîtresse George
Venise 28 mars 1834.
sur la dernière:
_Pietro Pagello
Raccomanda
Mr Alfred de Musset
A Pietro Pirzio
Ingegnesi
A Vincenzo Stefanelli
A Mr J. R. Aggiunta._
[35] Ce carnet a soixante-douze feuillets. Sur le premier, envoi
de George Sand. Les feuillets 3 à 12 portent des notes
manuscrites d'Alfred de Musset: maximes, extraits de divers
auteurs: Sénèque, Pindare, Marc-Aurèle, Homère, Byron, etc...;
d'autres encore, français, anglais, italiens.
Les feuillets 2, 15 à 48, 57 à 71 sont restés blancs.
Les feuillets 13, 14, 49 à 56 sont arrachés. Sur les fragments qui
en restent, on distingue des traces d'écriture au crayon.
Sur le feuillet 72 et dernier, envoi de Pagello, écrit en sens
inverse des autres pages. C'est de ce carnet qu'il s'agit dans la
lettre d'Alfred de Musset à George Sand, datée du 15 juin 1834.
[Illustration: Fac-similé de la Dédicace écrite par George Sand
sur le carnet d'Alfred de Musset.]
[Illustration: Fac-similé de la Dédicace écrite par Pierre Pagello
sur le carnet d'Alfred de Musset.]
Alfred de Musset quitta Venise dans la journée ou dans la soirée du 29
mars 1834; son passeport nous fournit encore des indications précises:
_Venezia, 28 marzo 1834. Dir Gen. di Poli. Buono per Milano._
_Vu au Consulat de France à Venise. Bon pour se rendre à Paris.
Venise, 29 mars 1834. Le Consul de France: Silvestre de Sacy._
_Visto al Comando. Arona, 1 aprile 1834._
_Vu au Pont Saint Maurice, le 3 avril 1834, allant en France._
_Vu à Genève, le 5 avril 1834. Bon pour Paris._
_Vu à Bellegarde, le 6 avril 1834._
Il était accompagné par une sorte de domestique, nommé Antonio, que
George Sand avait chargé de veiller sur son maître pendant le voyage
et qui devait la tenir au courant des incidents de la route. Elle-même
reconduisit Musset jusqu'à Mestre, dit-elle dans son _Histoire de ma
vie_,--jusqu'à Vicence, d'après une lettre d'elle à Boucoiran[36].
[36] Datée du 6 avril 1834, et publiée dans sa _Correspondance_,
tome I, p. 265.--D'après une lettre qu'elle écrivit le 15 avril
1834 à Musset lui-même, c'est le lendemain de son départ qu'elle
est allée à Vicence, pour savoir comment il avait passé sa
première nuit de voyage.
Il lui écrivit de Padoue et de Genève:
«Monsieur Pagello, Dr médecin
Pharmacie Ancilla, C. Sn Luca
_Pour remettre à Madame Sand._ Venise.
[Genève], vendredi, 4 avril [1834].
«Mon George chéri, je suis à Genève. Je suis parti de Milan sans
avoir trouvé de lettre de toi à la poste. Peut-être m'avais-tu
écrit; mais j'avais retenu mes places tout de suite en arrivant,
et le hasard a voulu que le courrier de Venise, qui arrive
toujours deux heures avant le départ de la diligence de Genève,
s'est trouvé en retard cette fois. Je t'en prie, si tu m'as écrit
à Milan, écris au directeur de la poste de me faire passer ta
lettre à Paris. Je la veux, n'eût-elle que deux lignes. Écris-moi
à Paris..... Quand tu passeras le Simplon pense à moi, George.
C'était la première fois que les spectacles éternels des Alpes se
levaient devant moi dans leur force et dans leur calme. J'étais
seul dans le cabriolet; je ne sais comment rendre ce que j'ai
éprouvé: il me semblait que ces géants me parlaient de toutes les
grandeurs sorties de la main de Dieu: «Je ne suis qu'un enfant, me
suis-je écrié, mais j'ai deux grands amis, et ils sont
heureux!....»
Elle, de son côté, lui adressa une lettre à Milan.
Je ne parlerai pas de l'existence à Venise de George Sand et de
Pagello, après le départ d'Alfred de Musset. La publication, par M. le
Dr Cabanès, dans la _Revue Hebdomadaire_ des 1er août et 15 octobre
1896, de longs fragments du journal intime de P. Pagello et autres
documents; les révélations de M. R. Barbiera dans l'_Illustrazione
Italiana_, de Milan, des 15, 22 et 29 novembre 1896, joints au livre
de Mme L. Codemo, que nous citons ci-dessus, permettent de retrouver,
presque jour par jour, les détails de leur vie privée. Suivons donc le
poète dans son voyage.
Le 12 avril, Alfred de Musset arriva à Paris (le 10, dit Paul dans la
_Biographie_), exténué au physique et au moral. Il s'enferma dans sa
chambre, et, pendant plus d'un mois, ne voulut voir personne:
«....Je fus saisi d'une souffrance inattendue, raconte-t-il plus
tard dans son _Poète déchu_[37]; il me semblait que toutes mes
idées tombaient comme des feuilles sèches, tandis que je ne sais
quel sentiment inconnu, horriblement triste et tendre, s'élevait
dans mon âme. Dès que je vis que je ne pouvais lutter, je
m'abandonnai à la douleur, en désespéré... La douleur se calma
peu à peu, les larmes tarirent, les insomnies cessèrent, je connus
et j'aimai la mélancolie...»
[37] En 1839.--Paul de Musset en cite des fragments dans la
_Biographie_.
Ce qui entretenait encore le poète en ce malheureux état, c'était la
correspondance établie entre _lui_ et _elle_: n'étant plus en contact,
ils renouvelaient leur rêve et poétisaient jusqu'à leurs querelles
passées:
_Alfred de Musset à George Sand._
«Paris, 19 avril 1834.--..... Je regardais l'autre soir cette table
où nous avons lu ensemble Goetz de Berlichingen. Je me souviens du
moment où j'ai posé le livre sur la table, après le dernier cri du
héros mourant: Liberté! Liberté! Tu étais beaucoup pour moi, ma
pauvre amie, plus que tu ne croyais et que je ne croyais moi-même.
Tu es donc dans les Alpes? N'est-ce pas que c'est beau? Il n'y a
que cela au monde. Je pense avec plaisir que tu es dans les Alpes.
Je voudrais qu'elles pussent te répondre; elles te raconteraient
peut-être ce que je leur ai dit....»
_George Sand à Alfred de Musset_[38].
«Venise, 29 avril.--..... Ta lettre est triste, mon ange, mais elle
est bonne et affectueuse pour moi. Oh! quelle que soit la
disposition de ton esprit, je trouverai toujours ton coeur,
n'est-ce pas, mon bon petit?....»
[38] Publiée dans la _Revue de Paris_ du 1er novembre 1896,
lettre 4.
_Alfred de Musset à George Sand._
«Paris, 30 avril--..... Ce n'est donc pas un rêve, mon enfant
chéri? Cette amitié qui survit à l'amour, dont le monde se moque
tant, dont je me suis tant moqué moi-même, cette amitié-là existe!
C'est donc vrai, tu me le dis et je le crois, je le sens, _tu
m'aimes!_.....»
Dans son journal intime, _Sketches and Hints_, George Sand consigne
sous le titre de «_Venise_» une sorte de poème du désespoir: «O
Venise, pourquoi es-tu si belle et pourquoi m'es-tu si chère, à moi
qui ne dois plus aimer et qui vais mourir?»
En outre des lettres qu'ils s'adressaient tous les trois ou quatre
jours, George Sand lui envoyait ses _Lettres d'un Voyageur_: la
première, le 29 avril; la deuxième, dans les premiers jours de juin,
par l'entremise de Buloz:
«.....Buloz, écrit le 15 juin Alfred de Musset à George Sand,
vient de m'apporter la lettre que tu lui as envoyée pour la
_Revue_. Il me l'a lue en ânonnant, jusqu'à ce que, impatienté des
coups d'épingles que sa lourde déclamation me donnait dans le
coeur, je lui ai arraché le papier des mains, pour le finir à
haute voix. Maintenant le voilà parti, et le coeur me bat si fort
qu'il faut que je t'écrive ce que j'éprouve.....»
Puis, le 17 juin, «la seconde moitié du second volume de _Jacques_,»
avec mission de la lire et d'y faire les coupures qu'il jugerait
nécessaires[39]. C'est Musset qui s'occupait à Paris des affaires de
George Sand, restée à Venise, voyait ses fournisseurs, s'entendait
pour elle avec Buloz, et lui faisait expédier par ses éditeurs les
sommes dont ils lui étaient redevables; il était aidé en cela par
Boucoiran.
[39] En tête de l'exemplaire de _Jacques_ que possédait Alfred de
Musset, se trouve cet envoi autographe: «_George à Alfred_».
D'autre part, il mandait ceci, dès le 30 avril, à son amie: «J'ai bien
envie d'écrire notre histoire; il me semble que cela me guérirait et
m'élèverait le coeur. Je voudrais te bâtir un autel, fût-ce avec mes
os; mais j'attendrai ta permission formelle».--Et le 12 mai, George
Sand lui répondait: «Il m'est impossible de parler de moi dans un
livre, dans la disposition d'esprit où je suis; pour toi, fais ce que
tu voudras, romans, sonnets, poèmes; parle de moi comme tu
l'entendras, je me livre à toi les yeux bandés».--Ce projet, on le
sait, est devenu la _Confession d'un enfant du siècle_. On a donc eu
tort de prétendre que George Sand avait imaginé _Elle et Lui_ pour
répliquer à cette confession[40]. Non seulement elle était prévenue
des intentions d'Alfred de Musset, mais elle l'autorisait à écrire.
Bien plus, la rupture définitive s'étant consommée dans les premiers
jours de mars 1835, et la _Revue des Deux-Mondes_ publiant dès le 15
septembre le deuxième chapitre de la première partie de la
_Confession_, celle-ci fut commencée probablement avant cette rupture.
[40] L'exemplaire de la _Confession d'un enfant du siècle_
appartenant à George Sand, porte cette dédicace manuscrite: «_A
George Sand.--Alfd Mt._».
Au verso de la couverture de _Leone Leoni_, par G. Sand (Paris,
Bonnaire et Magen, 1835. 1 vol. in-8) se trouve cette annonce de
librairie:
«Pour paraître prochainement:
«AU-DELA DU RHIN, par Lherminier, professeur au Collège de France.
2 vol. in-8.
«LA CONFESSION D'UN ENFANT DU SIÈCLE, par Alfred de Musset. 2 vol.
in-8.
«SERVITUDE ET GRANDEUR MILITAIRES, par Alfred de Vigny. 1 vol.
in-8.
«LA SECONDE CONSULTATION DU DOCTEUR NOIR, par le même. 1 vol.
in-8.
«UN NOUVEAU ROMAN, par George Sand. 2 vol. in-8.
«GRANGENEUVE, par H. Delatouche. 2 vol. in-8.»
Pagello, emporté dans le même tourbillon, écrivait des lettres, lui
aussi; mais il n'osait pas encore s'adresser directement à Alfred de
Musset: il s'en prenait à son ami Tattet. Voici la première de ces
lettres que nous avons retrouvées:
«7 giugno 1834, Venezia.
«Mio caro amico,
«Mi sono affrettato di eseguire la vostra commissione, son
assicurato che le due casse di bottiglie sono già sulla strada
della Francia.--Se niente arrivasse al contrario, scrivetemi, e vi
serviro.--Madame G. vi saluta cordialmente, sta bene e si diverte
abbastanza per questo poco che puo offrire Venezia in confronto di
Parigi.--Addio, buon amico. La nostra amicizia di un giorno sembra
quella di due anni: forse ci vedremo a Parigi.--Non vi so dire ne
il quando ne il come, so che ci rivedremo.--Si vedete Alfred de
Musset, bacciatelo per me.
«Addio, addio, vostro sincero
«PIETRO PAGELLO.»
_Traduction._
«Venise, 7 juin 1834.
«Mon cher ami,
«Je me suis hâté de faire votre commission, et je me suis assuré
que les deux caisses de bouteilles sont déjà sur la route de
France.--S'il n'arrivait rien, au contraire, écrivez-moi, et je
vous servirai.--Madame G. [George] vous salue cordialement; elle
va bien de santé et se divertit suffisamment, pour le peu qu'offre
Venise en comparaison de Paris.--Adieu, bon ami; notre amitié d'un
jour semble celle de deux années; peut-être nous verrons-nous à
Paris.--Je ne sais vous dire ni quand ni comment, je sais que nous
nous reverrons.--Si vous voyez Alfred de Musset, embrassez-le pour
moi.
«Adieu, adieu, votre sincère
«PIERRE PAGELLO.»
* * * * *
Pendant que s'échangeaient toutes ces lettres, on s'occupait d'Alfred
de Musset et de George Sand, à Paris, beaucoup plus qu'ils ne
l'auraient désiré. Buloz, et surtout Boucoiran, tenaient George Sand
au courant de ce qui se disait, bien qu'elle le leur défendît. Cela
devint tel, qu'elle crut devoir mettre sa mère elle-même en garde
contre tous ces racontars:
«_A madame Dupin, à Paris._
«Venise, 5 juin 1834.
«Ma chère maman, il y a bien longtemps que je veux répondre à
votre bonne lettre. J'ai été malade, j'ai voyagé, j'ai eu du
chagrin et des inquiétudes très graves, mais enfin, je suis bien
portante et tranquille. Vous avez peut-être entendu dire que mon
compagnon de voyage, après avoir fait une maladie mortelle à
Venise, a été forcé, par l'état de sa poitrine, de quitter l'air
de l'Italie et de retourner en France. Je suis restée ici pour
achever mon travail et jouir encore quelque temps du séjour de ce
beau pays.....»[41]
[41] Lettre inédite.
Le brusque retour du poète sans sa compagne avait prêté à des récits
fort éloignés de la vérité: ne sachant rien, on inventait. Les
premières semaines, confiné dans sa solitude volontaire, Musset ignora
ce qui se disait; mais dès sa rentrée dans le monde, ces méchants
propos parvinrent à ses oreilles. Ce fut Buloz qui, sans le savoir,
éveilla ses soupçons. Alfred de Musset donna le démenti le plus formel
à tous ces mensonges et défendit énergiquement George Sand. Mais les
insinuations malveillantes de Gustave Planche avaient fait leur
chemin; malgré ses efforts, Musset ne put imposer silence aux
calomniateurs. De leur côté, les amis de George Sand avaient jasé à
tort et à travers, et quand on sut qu'elle allait revenir avec le
troisième complice, ce fut un véritable scandale.
Le 15 juin, Pagello avait écrit directement à Alfred de Musset. Sa
lettre, dont Mme A. Barine avait publié un fragment[42], a été citée
en entier par M. le vicomte de Spoelberch de Lovenjoul[43]. Le 11
juillet, Alfred de Musset lui répondait:
«Al mio caro P. Pagello,
«Mon cher, vous êtes bien gentil de m'avoir un peu écrit; je dis
un peu, car ce n'est guère; mais si petit que soit le morceau de
papier qui me parle de votre amitié, en quel moment de ma vie ne
sera-t-il pas bien reçu? Il n'en est peut-être pas de même de vos
recommandations sur le vin de champagne, et je n'ose avouer au
grand salviatico Pietro, combien était fondé le juste remords qui
m'a saisi à cet article de votre lettre. Mais je vous promets que
jamais, jamais, je ne boirai plus de cette maudite boisson--sans
me faire les plus grands reproches.
«George me mande que vous hésitez à venir ici avec elle; il faut
venir, mon ami, ou ne pas la laisser partir. Trois cents lieues
sont trop longues pour une femme seule.....
«ALFd DE Mt.»
[42] _Alfred de Musset_, par A. Barine. Paris, Hachette, 1893. 1
vol. in-12, p. 73.
[43] _Véritable histoire_, etc...., p. 39.
Un mois plus tard, le 19 juillet 1834, George Sand écrivant à
Boucoiran, pour lui annoncer son retour, lui disait:
«.....J'en ai fini avec les passions; la dernière est celle qui
m'a fait le plus de mal, mais c'est la seule dont je ne me repente
pas, car il n'y a eu dans mes chagrins ni de ma faute ni de celle
d'autrui. Vous dites que vous ne l'approuviez pas, mon ami! Il y a
des choses entre deux amants dont eux seuls au monde peuvent être
juges!....»
Elle ne prévoyait pas alors les orages futurs.
IV
VOYAGE DE MUSSET A BADE