Les divers incidents du voyage, qui, du reste, n'ont rien de

particulier, sont racontés par George Sand dans son _Histoire de ma

vie_, et par Paul de Musset dans la _Biographie_ de son frère. Alfred

de Musset en a même consigné quelques épisodes sur un petit carnet de

voyage, dessins faits à la hâte, mais qui représentent bien ce qu'ils

veulent peindre: ce sont d'abord un vieux monsieur et une vieille

dame, types de provinciaux probablement aperçus à travers les vitres

d'une portière de diligence. Plus loin, un marchand de bibelots offre

sa pacotille à nos deux voyageurs dont un troisième dessin nous donne

les portraits. Ce sont ensuite la douane de Gênes, et, sur le bateau,

la rencontre d'un voyageur trop bavard. Puis vient Stendhal, à

Pont-Saint-Esprit: «Il fut là d'une gaieté folle, dit George Sand, se

grisa raisonnablement, et dansant autour de la table avec ses grosses

bottes fourrées»[19] fit l'admiration de la servante d'auberge. Voici

maintenant George Sand se masquant le bas de la figure avec son

éventail; un autre portrait de Stendhal; une tête de vieillard avec

cette légende: «Il dottor Rebizzo»; et enfin, la dernière scène de la

traversée: l'auteur, affalé sur le bord du bateau, paye son tribut à

la mer, tandis que sa compagne fume gaillardement une cigarette: «Homo

sum et nihil humani a me alienum puto»[20]. A cela vient se joindre un

autre dessin, sur une feuille séparée, représentant «Il signor

Mocenigo.»

[19] _Histoire de ma vie_, 5e partie, chapitre 3.

[20] Mme Arvède Barine, dans son livre sur Alfred de Musset,

avait déjà mentionné cet album, qu'il ne faut pas confondre avec

celui ayant appartenu à George Sand.

A Gênes, George Sand avait senti les premières atteintes des fièvres

du pays; son état ne fit que s'aggraver dans la suite du voyage, elle

arriva malade à Venise.

Les deux amants s'installèrent sur le quai des Esclavons, à l'hôtel

Danieli, que tenait il signor Mocenigo. Jadis, lord Byron avait habité

un palais sur le Grand Canal: «_Aveva tutto il palazzo, lord Byron_»,

leur dit leur hôte. Ce souvenir du poète anglais est demeuré si vivace

chez Alfred de Musset, que huit ans plus tard, on le retrouve dans son

_Histoire d'un merle blanc_[21]: «J'irai à Venise et je louerai sur

les bords du Grand Canal, au milieu de cette cité féerique, le beau

palais Mocenigo, qui coûte quatre livres dix sous par jour: là, je

m'inspirerai de tous les souvenirs que l'auteur de _Lara_ doit y avoir

laissés».

[21] _Scènes de la vie privée et publique des Animaux._ Paris,

Hetzel, 1842. T. II, p. 362.

Les premiers temps de leur séjour furent calmes; malgré son état

maladif, George Sand accompagnait Musset, qui, tout en visitant la

ville, prenait des notes sur les usages, sur les dénominations des

lieux: nous avons de lui plusieurs pages d'adresses, de recettes

culinaires, mots du dialecte vénitien, courtes notices sur des

familles ou des noms célèbres à Venise, inscriptions copiées sur les

monuments, tout cela pêle-mêle, au hasard des rencontres. Nous voyons

là qu'ensemble ils visitèrent Chioggia, déjeunèrent au restaurant du

Sauvage, à Venise, et se promenèrent dans les jardins de Saint Blaise,

à la Zuecca:

A Saint Blaise, à la Zuecca,

Vous étiez, vous étiez bien aise,

A Saint Blaise;

A Saint Blaise, à la Zuecca,

Nous étions bien là!....[22]

[22] Publié dans les _Nouvelles Poésies_, avec la date de:

Venise, 3 février 1834.

C'est probablement pendant l'une de ces promenades qu'Alfred de Musset

recueillit cette chanson italienne, retrouvée dans ses papiers, que

l'on peut rapprocher de la _Serenata_ du Dr Pagello, dont George Sand

cite une version non signée dans sa _Deuxième lettre d'un voyageur_ et

que M. le vicomte de Spoelberch a publiée en entier[23]:

LE FOU

Lascia, lascia, il cimitero

Siedi tosto a me d'accanto.

Tra la la! Quel loco e nero!

Vieni, vieni, io t'amo tanto!

Amor mio, vieni con me!

Povero me!

Oh! perche quel caro viso

Mi nascondi entro una fossa.

Tra la la! Voglio il tuo riso,

E mi mostri 'sol quel ossa?

Amor mio, vieni con me!

Povero me!

Ecco l'sole e dormi ognora!

Sorgi su! senti l'amante!

Tra la la! Che si t'adora,

Che si strugge a te davante!

Amor mio, vieni con me

Povero me!

Eri bella, ora sei brutta,

Fredda resti ai bacci miei!

Tra la la! Se mia sei tutta!

Che mi fa che morta sei!

Amor mio, vieni con me!

Povero me!

_Traduction:_

Quitte, quitte le cimetière--Assieds-toi vite auprès de moi--Tra

la la! Ce lieu est noir--Viens, viens, je t'aime tant!--Mon amour,

viens avec moi!--Pauvre moi!

Oh! pourquoi ce cher visage--Se cache-t-il dans une tombe?--Tra la

la! je voudrais ton sourire!--Pourquoi ne me montrer que tes

os?--Mon amour, viens avec moi!--Pauvre moi!

Voici le soleil, et tu dors toujours!--Allons, lève-toi, entends

le bien aimé!--Tra la la! qui tellement t'adore--Qui fait tant

d'efforts pour aller au-devant de toi--Mon amour, viens avec

moi!--Pauvre moi!

Tu étais belle! A présent tu es laide!--Tu restes froide à mes

baisers!--Tra la la! Puisque tu es toute à moi--Que m'importe que

tu sois morte?--Mon amour, viens avec moi!--Pauvre moi!

[23] _Véritable Histoire de Elle et Lui._ Paris, C. Lévy, 1897, 1

vol. in-12, p. 36.--Cette Serenata avait déjà été imprimée dans

le _Corriere della Sera_ (Milan) du 29-30 janvier 1881; dans

_Racconti, Scene, Bozzetti_, etc... di Luigia Codemo, Trevise,

Zopelli, 1882. 2 vol. in-12. Tome I, p. 153; etc.

Mais bientôt George Sand dut garder la chambre et son ami continua

seul ses excursions.

Alfred de Musset avait écrit plusieurs fois à sa mère depuis son

départ: de Marseille, de Gênes, de Florence, puis de Venise. Les

premières lettres parvinrent à leur adresse[24]; mais vers la fin de

janvier, les nouvelles cessèrent brusquement. Mme de Musset s'en

plaignit à son fils:

«Paris, ce jeudi, 13 février 1834.

«Il m'est impossible, mon cher enfant, de me rendre compte des

motifs que tu peux avoir pour me laisser si longtemps sans

nouvelles, après la promesse que tu m'avais faite de m'éviter au

moins ce chagrin là. Tu connais ma facilité malheureuse à

m'inquiéter; si tu lui laisses un libre cours, je ne puis pas

prévoir où elle me conduira. Ces jours derniers, Hermine[25] était

malade, elle a pris un rhume en sortant d'un bal chez Mme

Hennequin, qui nous avait invitées. Je veillais près d'elle et

passais de longues nuits, que l'incertitude de ta position, de ta

santé, rendaient bien tristes. Le matin, j'avais une fièvre

nerveuse, la tête me tournait, il me semblait que j'allais devenir

folle; je pleurais, je marchais à grands pas dans ma chambre,

cherchais quel moyen je pourrais imaginer pour me procurer de tes

nouvelles. Enfin, j'ai supplié Paul[26], après plusieurs jours de

cet état intolérable, d'aller voir Buloz et de savoir de lui si

quelqu'un des amis de Mme Sand avait eu de ses nouvelles.

Heureusement Buloz avait reçu une lettre de toi, datée du 27

janvier; Paul m'a calmé le sang en me rapportant cette nouvelle.

Je ne suis plus malade, mais je suis bien triste; car il faut que

tu aies des raisons pour me laisser dans une pareille inquiétude,

si tu n'es pas malade, ce que cette lettre à Buloz ne prouve

nullement, puisque je ne l'ai pas lue; au moins, tu es ennuyé,

lui-même l'a dit à Paul; tu ne te plais plus à Venise, peut-être

en es-tu parti; je t'écris à tout hasard; ma lettre ne te

parviendra probablement pas, mais c'est le moindre de mes soucis.

Je me soulage en t'écrivant; il me semble au moins, pendant que je

promène ma plume sur ce papier, que tu m'entends et que tu vas te

hâter de soulager mon ennui en m'écrivant bien vite. Fais-le, mon

bon fils, si cette lettre arrive jusqu'à toi et surmonte la

paresse ou le malaise qui t'en a empêché depuis six semaines, car

il y a réellement tout ce temps que je n'ai reçu un mot de toi. La

dernière [lettre], qui m'a fait tant de plaisir, est datée du 6

janvier; je l'ai relue bien des fois, mais maintenant je ne puis

plus la relire, elle me fait mal, car cette phrase par laquelle tu

la termines: «Ne crains pas, ma chère mère, il t'en coûtera des

ports de lettres...» etc.: n'y a-t-il pas dans cette assurance de

quoi faire naître les plus vives inquiétudes? Car, qui peut te

détourner d'une si bonne et si chère résolution, que des accidents

graves ou un état d'abattement causé par la maladie? Je sens, mon

cher enfant, que si rien de tout cela n'existe, je vais l'ennuyer

par mes doléances; mais figure toi un peu ce que c'est que d'être

à trois cents lieues de son fils chéri, et de ne savoir à quels

saints se vouer pour savoir s'il existe ou s'il est mort,

assassiné, noyé, que sais-je? Il y a de quoi en perdre l'esprit et

c'est ce que je fais.

«Nous avons passé un triste carnaval.... (Détails sur les bals où

elle était invitée avec sa fille.)

«Je ne sais pas si tu as reçu les deux lettres que je t'ai

adressées à Venise? La première était adressée poste restante, à

Venise; la seconde, quai des Esclavons ou bureau restant. Mais

j'avais mis sur l'adresse _Monsieur de Musset_ sans le prénom

d'_Alfred_; je crains que si tu l'as été chercher on ne te l'ait

pas donnée. Enfin je me persuade que tu n'as pas reçu mes lettres,

puisque tu n'as répondu à aucune. Celle-ci sera-t-elle plus

heureuse? Cela est fort douteux. Fais réclamer les autres si on ne

te les a pas encore données. Il faudrait y aller toi-même, car on

ne les donne pas à d'autres qu'à la personne même à laquelle elles

sont adressées.

«Mais cela est du bavardage, tu le sais aussi bien que moi.

«Je te quitte en t'embrassant bien tendrement; ton frère et ta

soeur en font autant, mais personne au monde ne t'aime comme

«Ta mère.»

[24] Ces lettres, qui étaient entre les mains de Paul de Musset,

ont disparu, et ne se sont pas retrouvées parmi les papiers

laissés par Mme Paul de Musset.

[25] La soeur d'Alfred de Musset.

[26] Le frère aîné d'Alfred.

Ce n'était ni la paresse ni la maladie qui empêchaient Alfred de

Musset de donner de ses nouvelles; il écrivait régulièrement et

confiait ses lettres à un gondolier, nommé Francesco, pour les porter

à la poste avec l'argent nécessaire à leur affranchissement: mais

Francesco dépensait l'argent au cabaret et jetait la lettre à l'eau.

II

A VENISE

Il y avait un peu plus d'un mois que les deux amants étaient à Venise,

quand éclata la crise terrible dont s'est ressentie leur vie entière:

fatigué au physique et au moral par le voyage, affaibli par le climat,

ennuyé de cette compagne toujours malade qui lui faisait si triste

figure, Alfred de Musset devint nerveux, irritable, s'emportant à la

moindre contradiction, au moindre obstacle; George Sand, que la fièvre

rendait non moins irascible et maussade, reçut mal ses observations ou

ses doléances: de là ces querelles qui firent de leur chambre d'hôtel

un enfer. Ce ne fut pas leur faute, il ne faut les accuser ni l'un ni

l'autre: le milieu seul fut coupable. Et puis, sans vouloir en

convenir avec eux-mêmes, ils commençaient malgré eux à sentir que leur

beau rêve était irréalisable et que l'amour idéal ne se trouvait pas

sur terre. C'est alors qu'Alfred de Musset fut à son tour atteint par

la fièvre; et dans l'état d'excitation où il vivait, le mal ne fit pas

chez lui de lents progrès comme chez George Sand: il l'abattit d'un

seul coup. George Sand éperdue, ne sachant où donner de la tête, manda

par une lettre pressante[27] un jeune médecin, qui, peu de temps

auparavant, l'avait soignée pour une migraine, le docteur Pierre

Pagello:

«...E mi pregava di accorrer subito, e, se lo credessi opportuno,

di condur meco un altro medico, per consultare, trattandosi d'un

uomo di grande ingegno poetico e di un individuo che cio che di

meglio amava sulla terra. Accorsi subito e mi associai al dottor

Zuanon, valentissimo giovane e collega, assistente all'ospitale

dei S.S. Giovanni e Paolo. Abbiamo diagnosticata la malattia per

febbre tifoidea nervosa.....»[28].

«...Elle me priait de venir aussitôt, et, si je le jugeais

opportun, d'amener avec moi un autre médecin pour une

consultation; il s'agissait d'un homme d'un grand génie poëtique,

d'une personne qui était ce qu'elle aimait le mieux sur la terre.

J'accourus de suite et m'adjoignis le docteur Zuanon, jeune homme

fort remarquable et mon collègue, assistant à l'hôpital des Saints

Jean et Paul. Nous avons diagnostiqué la maladie: une fièvre

typhoïde nerveuse....»

[27] Cette lettre a été publiée par M. le vicomte de Spoelberch

de Lovenjoul (_Cosmopolis_). Le docteur Cabanes a écrit dans la

_Revue Hebdomadaire_ une très curieuse étude sur les relations de

George Sand, Pagello et Alfred de Musset; son récit diffère

quelque peu du nôtre dans les détails, mais le fond de l'histoire

est le même.

[28] Extrait d'une lettre du Dr Pagello, publiée dans le

_Corriere della sera_, de Milan, du 29-30 janvier 1881.

Pagello vint et remplaça avantageusement un vieux médecin qui, nous ne

savons comment, se trouvait au chevet de Musset, dès le début de sa

maladie, le docteur Rebizzo[29].

[29] M. Raffaello Barbiera, dans l'_Illustrazione Italiana_ du 15

novembre 1896, répond à cette allégation: «_La Revue de Paris_ e

altre reviste scambiano il Rebizzo con un decrepito, tremebundo

chirurgo, che s'era provato invano, a Venezzia, ad aprir la vena

di Alfredo de Musset malato di febbre cerebrale. Quel tremante

salassatore era, invece, un provero avanzo della Republica

Veneta, certo Santini, piu che ottuagenario.» Je me suis appuyé

pour donner ce nom de Rebizzo sur le dessin de l'album d'Alfred

de Musset représentant un vieillard, une lancette entre les

lèvres, la tête recouverte d'une perruque à longs cheveux et qui

prononce ces paroles: «Non v'e arteria!». Sous le dessin, ce nom,

écrit par Paul de Musset: «Il dottor Rebizzo.»

Pagello ordonna des compresses d'eau glacée et une potion calmante:

_Aq. ceras nigr_ [Greek: x] _ij_

_Laud. liquid. Sydn. gutt_ _XX_

_Aq. coob. laur. ceras, gutt_ _XV_

_Dr PAGELLO._

Autrement dit:

Eau de cerises noires 1 once, 2 gros.

Laudanum liquide de Sydenham 20 gouttes.

Eau distillée de laurier cerise 15 gouttes.

[Illustration: Fac-similé de l'Ordonnance du docteur Pagello.]

Pendant plus de huit jours, le poète fut soigné avec un admirable

dévouement par George Sand et Pagello qui ne quittèrent pas son

chevet:

«....Par instants les sons de leurs voix me paraissaient faibles

et lointains; par instants ils résonnaient dans ma tête avec un

bruit insupportable. Je sentais des bouffées de froid monter du

fond de mon lit, une vapeur glacée, comme il en sort d'une cave ou

d'un tombeau, me pénétrer jusqu'à la moelle des os. Je conçus la

pensée d'appeler, mais je ne l'essayai même pas, tant il y avait

loin du siège de ma pensée aux organes qui auraient dû l'exprimer.

A l'idée qu'on pouvait me croire mort et m'enterrer avec ce reste

de vie réfugié dans mon cerveau, j'eus peur, et il me fut

impossible d'en donner aucun signe. Par bonheur, une main, je ne

sais laquelle, ôta de mon front une compresse d'eau froide que

j'avais depuis plusieurs jours et je sentis un peu de chaleur.

J'entendis mes deux gardiens se consulter sur mon état, ils

n'espéraient plus me sauver.......»[30].

[30] Relation de ce qui s'est passé à Venise, par Paul de Musset,

manuscrit inédit.--Voir un peu plus loin.

«Le 5 février, George Sand écrivait à Boucoiran: «...Je viens

d'annoncer à Buloz l'état d'Alfred, qui est fort alarmant ce

soir......» Et le 8, au même: «.....La maladie suit son cours sans de

trop mauvais symptômes, mais non pas sans symptômes alarmants......

Heureusement j'ai trouvé enfin un jeune médecin excellent, qui ne le

quitte ni jour ni nuit et qui lui administre des remèdes d'un très bon

effet...... Gardez toujours un silence absolu sur la maladie d'Alfred

et recommandez le même silence à Buloz......»

A des crises nerveuses d'une violence extrême, succédait cette

léthargie qui ressemblait à la mort. Le neuvième ou le dixième jour,

Musset, comme s'il sortait d'un rêve, ouvrit les yeux en poussant un

léger cri, et reconnut les deux personnes présentes: «.....J'essayai

alors de tourner ma tête sur l'oreiller et elle tourna. Pagello

s'approcha de moi, me tâta le poulx et dit: «Il va mieux; s'il

continue ainsi, il est sauvé.....»[31]. Musset était hors de danger,

en effet, mais il s'en fallait de beaucoup qu'il fût guéri: dans une

lettre adressée à George Sand, datée du 4 avril 1834, il dit que cette

crise a duré dix-huit jours.

[31] Extrait de la même relation de Paul de Musset.

Ici nous sommes obligé de toucher un point délicat: pendant cette

période aiguë de sa maladie, Alfred de Musset a-t-il réellement vu ou

s'est-il imaginé voir George Sand entre les bras de Pagello?

Dans une relation datée de décembre 1852, écrite entièrement de sa

main, Paul de Musset déclare que son frère lui a toujours dit l'avoir

_vue_, pendant qu'il était étendu sur son lit de douleur, mais sans

pouvoir préciser le moment: «En face de moi, je voyais une femme

assise sur les genoux d'un homme, elle avait la tête renversée en

arrière..... Je vis les deux personnes s'embrasser.» Et plus loin: «Le

soir même ou le lendemain, Pagello s'apprêtait à sortir, lorsque

George Sand lui dit de rester et lui offrit de prendre le thé avec

elle..... En les regardant prendre leur thé, je m'aperçus qu'ils

buvaient l'un après l'autre dans la même tasse.» Mais c'est Paul qui a

écrit cela et non Alfred, et pas une ligne d'Alfred ne fait allusion à

ce fait; il reproche bien des choses à sa maîtresse, mais jamais cela.

Il ne nous paraît guère possible d'admettre que George Sand, épuisée

par les veilles, malade elle-même, se soit donnée à un autre homme

sous les yeux de celui qu'elle soignait avec un dévouement sans

bornes. Toute sa vie, elle a protesté contre cela; elle s'est

défendue, non pas d'avoir été la maîtresse de Pagello, mais de l'être

devenue dans les circonstances que voilà.--Je parle du fait matériel

et non de la _déclaration_ adressée par elle à Pagello et signalée par

le docteur Cabanès. Le meilleur moyen de détruire cette légende, ne

serait-il pas de publier la correspondance des deux amants? Mais une

correspondance complète, et non des lettres tronquées comme celles qui

circulent sous main.

D'autre part, madame Tattet, lorsqu'elle me fit l'honneur de me

recevoir, m'a déclaré que son mari lui avait toujours dit que c'était

lui, Alfred Tattet, qui s'était aperçu de l'intimité existant entre G.

Sand et le docteur, ce dont il avait averti Alfred de Musset déjà

convalescent. Musset, qui n'avait jamais eu la moindre _Vision_ au

sens où l'entend son frère, entra dans une rage folle à cette

nouvelle; il voulut se lever pour tuer G. Sand et Pagello; Tattet

parvint à le calmer, et il se contenta de provoquer Pagello en duel.

C'est à cela que G. Sand fait évidemment allusion dans la lettre

qu'elle adressa le 24 août 1838 à Alfred Tattet: «...Je trouvais

légitime que vous me préférassiez votre ami; et, après tout, vous me

rendiez un plus grand service que de me garder le secret, car vous

l'empêchiez de se battre et je n'eusse pas voulu payer votre silence

au prix de la moindre goutte de son sang....» Enfin, G. Sand parvint à

illusionner Alfred de Musset et à lui persuader que Tattet avait mal

vu. Cela ne vous semble-t-il pas plus vraisemblable que le récit

alambiqué de Paul de Musset?

Cette même relation de Paul de Musset parle aussi d'une querelle

survenue pendant la convalescence d'Alfred. Une nuit, Alfred surprit

George écrivant sur ses genoux; il voulut savoir ce qu'elle disait

dans cette lettre et à qui elle l'adressait. George Sand refusa toute

explication et plutôt que de lui remettre son papier, elle le lança

par la fenêtre. Alfred de Musset fut convaincu par cela seul qu'elle

écrivait à Pagello pour lui donner un rendez-vous.--Nous parlons

toujours d'après Paul de Musset.

Dans une note jointe à une lettre d'Alfred de Musset, datée du 30

avril 1834, George Sand affirme qu'elle donnait simplement des

nouvelles d'Alfred à Pagello et qu'elle ne voulut pas lui faire voir

le billet parce qu'elle y parlait de folie: «Plus tard, _elle_

consentit, à Paris, «_à lui_ remettre cette fameuse lettre»; car,

Alfred de Musset parti, elle descendit aussitôt dans la rue où elle la

retrouva.

Or, il y a, dans les papiers d'Alfred de Musset, une _Canzonetta nuova

supra l'Elisire d'Amore_, qui répond en tous points à la pièce décrite

par George Sand dans la note citée plus haut: c'est une sorte de

placard de quatre pages, imprimé à Venise, sur mauvais papier, et qui

se vendait quelques sous dans la rue. Au dos de cette romance, on lit

cette phrase écrite, au crayon, par George Sand: «_Egli e stato molto

male questa notte, poveretto! credeva si vedere fantasmi intorno al

suo letto, e gridava sempre: Son matto_, je deviens fou. _Temo molto

per la sua ragione. Bisogna sapere dal gondoliere se non ha bevuto

vino di Cipro, nella gondola, ieri. Se forse ubri....._» C'est-à-dire:

«Il s'est trouvé très mal cette nuit, le pauvre! Il croyait voir des

fantômes autour de son lit et criait sans cesse: _Je suis fou, je

deviens fou._ Je crains beaucoup pour sa raison. Il faut savoir du

gondolier s'il n'a pas bu du vin de Chypre, en gondole, hier. Si

peut-être il était gris.....» George Sand ajoute: «La phrase devait

probablement se terminer ainsi: _S'il n'était que gris, cela ne serait

pas si inquiétant._ Il éprouvait un insurmontable besoin de relever

ses forces par des excitants, et deux ou trois fois, malgré toutes les

précautions, il réussit à boire en s'échappant, sous prétexte de

promenade en gondole. Chaque fois, il eut des crises épouvantables, et

il ne fallait pas en parler au médecin devant lui, car il s'emportait

sérieusement contre ces révélations.»

On était alors aux premiers jours de mars; un secours inattendu arriva

aux malheureux voyageurs. M. Alfred Tattet visitait l'Italie, en

compagnie d'une personne dont le nom fut célèbre au théâtre[32]; il

fit un détour pour venir voir à Venise son ami Alfred de Musset, qu'il

croyait en bonne santé. Il le trouva revenant à la vie; lui aussi se

fit garde-malade et ils furent trois au lieu de deux:

«...J'ai tâché pendant mon séjour à Venise, écrivait-il à

Sainte-Beuve, de procurer quelques distractions à Madame Dudevant, qui

n'en pouvait plus; la maladie d'Alfred l'avait beaucoup fatiguée. Je

ne les ai quittés que lorsqu'il m'a été bien prouvé que l'un était

tout à fait hors de danger et que l'autre était entièrement remise de

ses longues veilles.....»[33].

[32] Je n'avais pas cru devoir donner le nom de Mlle Dejazet par

égard pour Mme Tattet. M. Mariéton ayant trouvé ce nom dans _mes_

notes s'est empressé de le publier.

[33] Cette lettre, datée de Florence, 17 mars 1834, a été publiée

par M. le Vicomte de Spoelberch de Lovenjoul (_Cosmopolis_).

Un billet de George Sand vient confirmer cette lettre:

«_A Monsieur Alfred Tattet, hôtel de l'Europe._

«Alfred ne va pas mal; nous irons au spectacle si vous voulez.

Mais guérissez-vous de votre rhume et soignez-vous.

«Tout à vous.

«GEORGE.»

Dès qu'il avait pu le faire, Alfred de Musset avait écrit à sa mère

pour lui dire son état et lui annoncer son retour: «Je vous

apporterai un corps malade, une âme abattue, un coeur en sang, mais

qui vous aime encore.»[34].

[34] _Biographie_, p. 129.

Voici la réponse de Mme de Musset:

«Paris, 17 mars 1834.

«Oh! mon pauvre fils! mon pauvre fils! Quel fatal voyage tu as

fait là! Et quelle affreuse maladie! Ta lettre m'a bouleversée;

j'en, suis restée trois heures sans pouvoir parler. D'après le

traitement qu'on t'a fait subir, ton frère conclut que tu as eu

une fièvre cérébrale. Pour moi, je me perds dans les conjectures

les plus sinistres pour deviner quelle complication de maladies a

pu l'assaillir, toi si sain, si fort jusque-là, et qui n'as jamais

fait sous mes yeux ce qu'on peut appeler une maladie. Je suis

persuadée que le malsain climat dans lequel vous êtes allés vous

fixer a contribué à ton malheur. Venise est inhabitable une grande

partie de l'année; je voudrais à tout prix t'en savoir dehors. Il

ne faut pas cependant que tu te mettes en route pour la France

avant que ta pauvre santé soit consolidée; tu n'aurais pas la

force de supporter le voyage et une rechute serait plus dangereuse

encore. Mais si tu t'en sens la force, tâche d'aller passer ta

convalescence loin de Venise, elle en sera plus courte et plus

sûre. J'ai une bien grande reconnaissance pour Madame Sand et pour

tous les soins qu'elle t'a donnés. Que serais-tu devenu sans elle?

C'est affreux à penser. J'étais, lorsque j'ai reçu ta lettre, dans

une inquiétude impossible à exprimer. J'avais été jeudi chez

Buloz, qui venait de recevoir une lettre de Madame Sand; il ne

voulait pas me la montrer et il feignait de l'avoir perdue. Il

avait imprudemment lâché le mot d'indisposition: Alfred a une

indisposition! Il n'en fallait pas tant pour me faire deviner la

vérité, l'horrible vérité; et je suis sortie de chez lui plus

morte que vive.

Documents Inédits sur Alfred de Musset · 第 3 / 17 段