par Louis Charbonnel, pour servir de frontispice à ma _Bibliographie
des OEuvres d'Alfred de Musset_ (Rouquette, 1883, gr. in-8º). Voir
dans le _Salon de 1882_ édité chez Baschet, (1 vol. in-4º, p. 253), le
jugement porté par M. Philippe Burty sur cette statue. Une contrefaçon
en phototypie, un peu réduite, de l'eau-forte de Charbonnel, est
publiée dans _A Selection from the Poetry and comedies of Alf. de
Musset_, edited by Oscar Kuhns. (Boston, 1895, in-8º).
IDRAC
1883.
Statue en pied, exécutée en 1883 par M. J.-M.-A. Idrac et placée dans
l'une des niches de la façade de l'Hôtel de Ville de Paris, côté du
quai, pavillon de droite, 1er étage.
Alfred de Musset est de face: la main gauche, glissée dans la poche de
son pantalon, soulève le pan de sa redingote; la main droite émerge en
avant, sortant des plis du manteau, qui, tombant de l'épaule, recouvre
le bras droit qui le soutient.
Une reproduction par M. D. Cauconnier se trouve page 145 de l'ouvrage
intitulé: _Les Statues de l'Hôtel de Ville, par Georges Veyrat_.
(Paris, ancienne librairie Quantin, 1892, 1 vol. gr. in-8º.)--_L'Art_
du 1er octobre 1892 donne également le dessin de cette statue.
FALGUIÈRE et MERCIÉ
_Monument d'Alfred de Musset._
Il y a vingt-deux ans que l'on parle, si je ne me trompe, d'élever une
statue à Alfred de Musset, et je crois que ce fut M. Félix Platel qui,
le premier, en eut l'idée; il écrivait dans le _Figaro_ du 27 juin
1877:
«....Un autre poète français, Ponsard, que j'ai beaucoup connu, a
déjà sa statue. Musset ne l'a pas, quoique bien plus grand. C'est
que Musset est parisien, et seule, la province élève des statues à
ses compatriotes.... Pour le poète immortel, coupez dans la
carrière une belle tranche de marbre. Musset! C'est toi et moi, ô
lecteur! C'est l'homme fait d'âme et de chair, que vous aimez,
avez aimé ou aimerez, ô lectrice! C'est notre jeunesse!--IGNOTUS».
Trois ans plus tard, le 9 décembre 1880, dans le même journal, Émile
Zola revient sur cette idée, alors qu'il était question d'ériger une
statue à Balzac:
«....O Paris ingrat! s'il te faut des gloires littéraires, où est
la statue de Musset, ce grand poète du siècle, le plus humain et
le plus vivant? où est celle de Théophile Gautier, cet artiste
parfait...?»
Mais ce n'étaient encore que propos d'atelier ou de salon et c'est
seulement en 1887 qu'on tenta réellement de mettre ce projet à
exécution. M. Marquet de Vasselot, auteur de la statue de Lamartine
qui se dresse à Passy, offrit de sculpter gratuitement une statue à
Alfred de Musset. Un comité se forma, présidé par Arsène
Houssaye[5].--D'autre part, Mme Lardin de Musset s'entendait avec la
Société des Gens de Lettres et lui soumettait une maquette par Pierre
Granet, exécutée depuis 1882. Mais la Société, occupée de la statue de
La Fontaine, n'eut pas le temps ou ne voulut pas s'occuper de celle
d'Alfred de Musset[6].
[5] Voir: Le _Figaro_, 12 mars 1887, Suppl. Art. par George
Herbert.--Le _Gil Blas_, 19 avril 1887, art. par F. Xau.
[6] Voir: L'_Écho_ de Paris, 13 avril 1887.--La _Petite Presse_,
17 avril 1887, etc.
En 1888, cette même Société des Gens de Lettres, sur la proposition de
M. Philibert Audebrant, décidait qu'un Congrès littéraire
international serait ouvert à Paris en 1889, qui devait coïncider avec
le centenaire de 1789 et l'Exposition Universelle, et que trois
statues seraient érigées à Balzac, A. de Musset et V. Hugo, mais cette
décision resta toujours à l'état de voeu.
Pendant que ces divers projets s'élaboraient sans aboutir, un riche
Américain, M. Osiris, agissait: il mettait à la disposition du Conseil
municipal de Paris la somme nécessaire à l'érection d'un monument; MM.
Falguière et Mercié, de l'Institut, seraient chargés de son exécution:
M. Mercié, de la statue elle-même, M. Falguière, du piédestal et des
allégories qui l'orneront. _La Cocarde_, du 27 février 1889, le décrit
ainsi:
«....Ce monument se compose d'un piédestal sur lequel est placée
la statue du poète; une figure allégorique, représentant la
Jeunesse, dépose des fleurs à ses pieds. MM. Falguière, Mercié et
Osiris ont demandé, pour y édifier leur oeuvre, le terre-plein
situé devant la Comédie-Française.»
Le Conseil Municipal préférait voir la statue de Musset s'élever sur
le square situé devant l'église Saint-Augustin.
La même année 1889 voit se former un nouveau comité ayant pour but
d'ériger par souscription une statue à Alfred de Musset[7]. Cette
affiche fut placardée un peu partout:
SOUSCRIPTION
_ouverte par la Jeunesse de France
pour élever une statue à_
ALFRED DE MUSSET
Camarades,
On parle depuis longtemps d'élever une statue à Alfred de Musset.
L'heure nous semble venue de passer de la parole à l'action. C'est
à nous, les jeunes, qu'il appartient de prendre l'initiative d'un
monument à celui qui est et restera le poète des jeunes.
Camarades,
Vous entendrez notre appel, et bientôt, grâce à vous, Paris verra
se dresser sur l'une de ses places, l'image impérissable d'Alfred
de Musset.
LE COMITÉ.
[7] Voir: Le _Gaulois_, 24 avril 1889.--Paris, 11 juillet.--Le
_Public_, Le _Voltaire_, 18 juillet.--Le _Parisien_, 25
septembre, etc.
Une longue liste de noms suivait. Le comité se subdivisait: 1º En
comité d'initiative: MM. Frédéric Giraud et Auguste Renucci,
secrétaires.--2º En comité d'honneur: M. Émile Augier, président. MM.
J. Claretie, F. Coppée, A. Dumas, L. Halévy, Ed. Pailleron, Ch. Buloz,
H. Fouquier, A. Houssaye, J. Richepin, F. Sarcey, E. Zola, Delaunay,
Got, G. Charpentier, etc. Les souscriptions étaient reçues à la
librairie Lemerre.--Mais 912 francs seulement furent recueillis, qui
suffirent à peine à solder les frais de publicité.
Il ne restait plus que le monument Falguière-Mercié. Plusieurs
maquettes furent successivement modelées.
1891. Le _Gaulois_, 13 avril.--«....Musset est représenté assis,
les yeux fixés sur un livre. Devant lui, passe une figure
allégorique, la Muse de la Poésie, effeuillant des fleurs dans
l'espace. L'ensemble est imposant et d'une grâce empreinte de
mélancolie. Le monument aura environ 7m 50 de hauteur. Les deux
grands sculpteurs espèrent que leur oeuvre sera achevée vers le
mois de juillet.»
1892. Le _Temps_, 26 février.--«....On verra dans la partie
inférieure, une Muse, foulant d'un pied léger le soubassement, se
tourner au passage vers le poète; du bras droit, elle tiendra une
lyre appuyée contre sa poitrine; elle déposera de la main gauche
une palme aux pieds du chantre des _Nuits_, que M. Mercié
représentera assis, les jambes croisées, sur une roche, et le bras
appuyé sur son genou, le menton dans sa main, méditant.»
Dans une lettre que publie l'_Événement_ du 18 août 1892, M. Osiris
déclare que le monument est presque terminé, et cependant les mois et
les années se passent sans qu'Alfred de Musset ait sa statue. La cause
de ce retard? La raison donnée est que MM. Mercié et Falguière
attendent que le Conseil municipal leur désigne l'emplacement, pour
savoir quelles proportions ils doivent donner à leur monument. De son
côté, le Conseil municipal déclare attendre que MM. Falguière et
Mercié aient terminé leur oeuvre avec ses dimensions pour désigner
l'emplacement. Le _Gaulois_ du 29 octobre 1896 s'étonne à bon droit
d'un pareil retard, alors que depuis plus de deux ans la maquette est
acceptée par le Conseil municipal, et, sans résultat du reste, demande
des explications. Le plus ennuyé est M. Osiris, qui, sur la somme de
quarante mille francs à laquelle la Commission des Beaux-Arts a évalué
le prix du Monument, en a versé dix mille et voudrait remettre le
surplus aux mains du Conseil municipal.
A la fin de l'année 1897, M. Falguière se retire de l'association:
«....Il a considéré, d'accord avec son ami Mercié, que ce serait
trop de deux auteurs pour une oeuvre qui ne saurait être de
dimensions très grandes. Et comme M. Mercié était chargé de la
figure principale, il a été convenu que le même artiste
s'occuperait également des motifs accessoires....»
Telle est l'explication que donne le _Figaro_ du 10 octobre 1897. Je
crois que l'ennui causé par tous ces retards est la véritable raison
de la retraite de M. Falguière. Et, à mon humble avis, il se passera
bien du temps encore, avant que nous ne voyions la statue d'Alfred de
Musset se dresser à Paris, sur une place publique; cependant,
l'Exposition universelle de 1900 présente une excellente occasion
d'inaugurer ce monument.
M. Antonin Mercié reste donc seul chargé de l'exécution. Le _Figaro_
du 17 janvier 1898 donne la description de la maquette du dernier
projet:
«....Mercié nous a montré une cire représentant Alfred de Musset
assis sur un banc, un livre à la main, un manteau tombant de ses
épaules, le regard perdu dans un rêve. Ingres n'eût pas mieux
dessiné l'élégant poète dandy, que Mercié nous a rendu vivant:
«C'est tout. Peut-être encore sur le piédestal, un bas-relief
donnant quelques scènes des proverbes. Cela dépendra de l'ampleur
du monument, c'est-à-dire de la place que va me désigner le
Conseil.»
place du Théâtre-Français, qui fait face à la rue Saint-Honoré, et sur
lequel donne l'entrée des artistes de la Comédie Française; on le
débarrassera des édicules qui l'encombrent. Il avait également été
question d'ériger la statue d'Alfred de Musset, place de la Sorbonne,
au milieu de la jeunesse des Écoles; ce projet semble abandonné.
Quant à la _physionomie_ elle-même de la statue, M. Mercié l'a
composée d'après les portraits exécutés du vivant d'Alfred de Musset
et les données que lui fournirent diverses personnes, parents et amis,
ayant connu le poète. Mme Lardin de Musset a remis au sculpteur des
vêtements portés par l'auteur de _Un Caprice_ et est même venue poser
pour les yeux et le haut de la figure qu'elle a semblables à ceux de
son frère.
PORTRAITS DIVERS
I.--Portrait-charge dessiné par Alfred de Musset sur l'album de son
ami Alfred Tattet. Mme Tattet avait bien voulu me faire voir ce
portrait; mais aujourd'hui cette dame est morte et j'ignore lequel de
ses héritiers le possède actuellement.
II.--Un matin de l'année 1882, le graveur Louis Charbonnel m'apporta
un portrait peint à l'huile sur une toile collée sur carton fort; il
prétendait que c'était Alfred de Musset par Eugène Delacroix: le poète
était représenté en buste, de face et vêtu d'une chemise de femme. Je
ne pouvais discuter avec lui l'authenticité du Delacroix, car il avait
sous ce rapport beaucoup plus de connaissances que moi; mais, ce que
je pus lui affirmer, c'est que son tableau me semblait une affreuse
croûte et que ce n'était sûrement pas Alfred de Musset. Charbonnel
n'en voulut pas moins graver à l'eau-forte ce portrait, le réduisant à
peu près au quart, et me donna le cuivre. Cet ami est mort en 1884 et
je ne sais ce qu'est devenu l'original; quant au cuivre j'en ai, cette
même année 1884, fait tirer 25 épreuves à l'imprimerie Lemercier et
l'ai mis au tond d'un de mes tiroirs où il est encore.
III.--Une vignette de Bertall, gravée sur bois par Le Blanc: «Panthéon
du Diable à Paris: la poésie, la philosophie, la littérature», publiée
dans le _Diable à Paris_, (Hetzel, 1845, 2 vol. in-4º, tome II, page
336), renferme un petit portrait-charge d'Alfred de Musset.
IV.--On prétend qu'Alfred de Musset aurait, sans le savoir, été pris
comme modèle pour cette gravure de modes: «L'Homme du Monde, par
Humann, 83, rue Neuve-des-Petits-Champs», lithographie in-4º par
Gavarni, publiée dans: _Le Voyageur_, journal de l'office aqw
universel, place de la Bourse, 27. 1847;--_La Mode_, 15 décembre 1847.
Puis isolément avec cette légende: «L'Homme du Monde au foyer de
l'Opéra, par Humann.» (Imp. Lemercier.)--Je ne connais aucune preuve à
l'appui de ce dire.
V.--Vignette sur bois non signée, publiée dans le _Livre des 400
auteurs_. (Paris, Bureau du Magasin des Familles, 1850, 1 vol. in-4º,
page 8): «Pourquoi Alfred de Musset résiste-t-il avec tant de froideur
à la Muse, que pour lui échapper il lui laisse aux mains son manteau
de poète.» La vignette représente la scène de Joseph et la femme de
Putiphar.
VI.--Dans l'_Album des portraits comiques_, contenant plus de 100
sujets variés, (Paris, Bureau du Magasin des Familles, s. d., in-8º
oblong), on trouve page 11, un portrait-charge d'Alfred de Musset en
berger, qui n'est autre que le portrait d'Arsène Houssaye.
VII.--La Comédie des comédiennes, no 2. «C'est une belle chose que
l'Amour, n'est-ce pas, poète? C'est Dieu qui a fait l'Amour!--Oui,
mais c'est le diable qui a fait la femme». Lithographie in-4º par
Cisneros d'après Talin, (Imp. Bertauts), publiée dans l'_Artiste_ du
16 décembre 1855. Ce sont, dit-on, Alfred de Musset et Rachel.
VIII.--Portrait d'Alfred de Musset, tableau par M. Eugène Carrière.
Salon de 1878 (no 412).
IX.--En 1881, le libraire et marchand d'estampes Fabré vendait un
portrait in-8º, gravé au vernis mou, signé: «Ch. Senties» et portant à
côté de ce nom le fac-similé de la signature d'Alfred de Musset.
J'ignore quel personnage M. Ch. Senties a voulu représenter; mais,
quel qu'il soit, ce n'est pas un portrait d'Alfred de Musset.
X.--Buste en plâtre, par Zacharie Rimbez. Salon de 1885 (no 4139).
XI.--«Trinité Poétique: Alfred de Musset, Victor Hugo, Lamartine.»
Tableau par Guillaume Dubuffe. Salon de 1888 (no 887).
XII.--«Collection Prunaire, no 43. Alfred de Musset». Portrait in-8º
colorié, gravé sur bois par A. Prunaire, d'après le dessin de E.
Loevy, (Picard et Kaan, éditeurs à Paris. Imp. de Ch. Unsinger), avec,
au verso, une notice par H. Mossier. Image donnée en récompense dans
les écoles.
XIII.--Caricature in-32, gravée au trait par Malatesta, à propos de
_Lorenzaccio_:
Publiez mes secrets, défigurez mon drame,
Mais épargnez du moins l'interview à mon âme.
publiée dans l'_Illustration_ du 30 janvier 1897.
ALFRED DE MUSSET
ET
GEORGE SAND
Cette étude a paru primitivement dans la _Revue de Paris_ du 15 août
1896. Depuis lors, les lettres de George Sand à Alfred de Musset et à
Sainte-Beuve ont été publiées. Des fragments assez étendus, mais
toutefois peu corrects quant au texte, des lettres d'Alfred de Musset
à George Sand, ainsi que beaucoup d'autres documents, ont également
été mis au jour. Cela a nécessité quelques remaniements dans cet
article.
Je réponds en même temps à des objections qui m'ont été faites et
rectifie certaines erreurs de ma relation. Enfin, la façon peu
courtoise dont une personne qui avait eu momentanément entre les mains
le dossier réuni par moi, n'a pas hésité à le communiquer, à mon insu,
à d'autres personnes, me permet de parler aujourd'hui de choses que
j'avais cru devoir taire jusque-là.
Une dame russe, Mme Wladimir Karenine, vient de publier un ouvrage
d'érudition intitulé: _George Sand, sa vie et ses oeuvres_ (Paris,
Ollendorff, 1899; 2 vol. in-8º) dans lequel on trouve l'analyse de
tout ce qui a été écrit sur les «amants de Venise», ainsi que quantité
de documents inédits. Je ne puis en donner le détail, mais j'engage le
lecteur à consulter cette étude qui est la plus complète et «la plus
près de la vérité» de celles qui ont été écrites sur la question
Sand-Musset. Je n'ai pas l'honneur de connaître Mme Karenine, mais je
la prie de vouloir bien recevoir ici tous mes remerciements pour la
bonne opinion qu'elle veut bien avoir de moi.
M. C.
Juillet 1899.
ALFRED DE MUSSET ET GEORGE SAND
La _Véritable histoire de «Elle et Lui»_ récemment publiée par M. le
vicomte de Spoelberch de Lovenjoul[8], a rouvert de la façon la plus
curieuse, entre Alfred de Musset et George Sand, un débat qui ne sera
pas décidément clos, ni l'équitable jugement prononcé, avant la mise
en plein jour des lettres échangées par ces amants illustres[9]. La
réputation du célèbre _Chercheur_ n'est plus à faire et nous nous
garderons de dire le bien que nous en pensons. Nous ne voulons, à
notre tour, que joindre au dossier commun quelques pièces
authentiques. La «véritable histoire» de cette liaison, apparemment,
ce n'est pas _Elle et Lui_, ce n'est pas davantage _Lui et Elle_--et
nous ne disons rien de _Lui_, qui fut l'oeuvre d'une personne
étrangère au débat, et l'exercice de rancunes particulières:--on ne
saurait préparer avec trop de soin le difficile triomphe de la vérité.
[8] _Comospolis_, revue internationale des 1er mai et 1er juin
1896. L'ouvrage a reparu très augmenté, à la librairie
Calmann-Lévy. 1897. 1 vol. in-12.
[9] Les _Lettres de George Sand à Alfred de Musset et à
Sainte-Beuve_ ont été publiées à la librairie Calmann-Lévy. 1897.
1 vol. in-12.
Mais, d'abord, adressons l'hommage de notre plus respectueuse
gratitude à Mme Lardin de Musset, la soeur de «Lui»; à Mme Lina Sand,
la veuve du fils d'«Elle», qui ont mis généreusement à notre
disposition tous les documents qu'elles possèdent. Il nous faut
remercier aussi M. Alexandre Tattet, qui nous a communiqué les lettres
adressées à son frère.
* * * * *
Alfred de Musset et George Sand se virent pour la première fois au
mois d'avril ou de mai 1833. Écrivant l'un et l'autre à la _Revue des
Deux-Mondes_, ils avaient naturellement l'occasion de se rencontrer;
des amis communs, Sainte-Beuve surtout, firent le reste. Relations de
courtoisie littéraire, d'abord: Alfred de Musset envoyait des vers à
George Sand, _Après la lecture d'Indiana_, datés du 24 juin 1833[10],
puis des fragments de son poème _Rolla_ qu'il écrivait en ce moment.
Peu à peu leur intimité devint plus grande et George Sand adresse à
Musset un exemplaire de _Lelia_ portant ces dédicaces:
Tome I: «A Monsieur mon gamin d'Alfred, George.»
Tome II: «A Monsieur le vicomte Alfred de Musset, hommage respectueux
de son dévoué serviteur, George Sand.»
Envoi auquel Musset répond: «Éprouver de la joie à la lecture d'une
belle chose, faite par un autre, est le privilège d'une ancienne
amitié. Je n'ai pas ces droits auprès de vous, madame; il faut
cependant que je vous dise que c'est là ce qui m'est arrivé en lisant
_Lélia_...»
[10] Cette poésie ne se trouve pas dans les OEuvres d'Alfred de
Musset, mais Paul de Musset l'a publiée dans la _Revue des
Deux-Mondes_ du 1er novembre 1878.
[Illustration: George Sand, portrait-charge dessiné au crayon
par Alfred de Musset.]
Dans des stances burlesques fort connues, le _Songe du Reviewer ou
Buloz consterné_, Musset chante les rédacteurs de la _Revue des
Deux-Mondes_:
George Sand est abbesse
Dans un pays lointain;
Fontaney sert la messe
A Saint Thomas d'Aquin;
Fournier, aux inodores,
Présente le papier,
Et quatre métaphores
Ont étouffé Barbier.
Cette nuit, Lacordaire
A tué de Vigny;
Lherminier veut se faire
Grotesque à Franconi;
Planche est gendarme en Chine;
Magnin vend de l'onguent;
Le monde est en ruine:
Bonnaire est sans argent!!![11]
[11] Je cite ces deux dernières strophes, dont le texte publié
jusqu'à ce jour, est fort incorrect.
Dans une autre pièce de vers, demeurée inédite, Alfred décrit
familièrement les soirées de son amie:
George est dans sa chambrette,
Entre deux pots de fleurs,
Fumant sa cigarette,
Les yeux baignés de pleurs.
Buloz, assis par terre,
Lui fait de doux serments;
Solange, par derrière,
Gribouille ses romans.
Planté comme une borne,
Boucoiran[12] tout crotté
Contemple d'un oeil morne
Musset tout débraillé.
Dans le plus grand silence
Paul se versant du thé
Écoute l'éloquence
De Menard tout crotté.
Planche, saoul de la veille,
Est assis dans un coin
Et se cure l'oreille
Avec le plus grand soin.
La mère Lacouture[13]
Accroupie au foyer
Renverse une friture
Et casse un saladier.
De colère pieuse,
Gueroult tout palpitant
Se plaint d'une dent creuse
Et des vices du temps.
Pâle et mélancolique
D'un air mystérieux
Papet[14] pris de colique
Demande où sont les lieux.
[12] Précepteur de Maurice Sand.
[13] Femme de ménage de George Sand.
[14] Gustave Papet, ami de George Sand.
Débraillé ou non, Musset dessine sur un album la charge des habitués
de la maison, Rollinat, Gueroult, Mérimée, Dumas «charpentant un
viol», Sainte-Beuve, qu'il appelle le «bedeau du temple de Gnide»,
Buloz, et, après beaucoup d'autres, lui-même, en «ballade à la lune»,
en «Don Juan allant emprunter dix sous», en «poète chevelu»[15], et,
pour se faire pardonner ses caricatures, essaye un portrait plus
sérieux de Lelia:
«Mon cher George,
«Vos beaux yeux noirs que j'ai outragés hier m'ont trotté dans la
tête ce matin. Je vous envoyé cette ébauche, toute laide qu'elle
est, par curiosité, pour voir si vos amis la reconnaîtront et si
vous la reconnaîtrez vous-même.
«Good night.--I am gloomy to-day.
«ALFD DE MUSSET.»
[15] Cet album de dessins d'Alfred de Musset, renferme huit
portraits de George Sand. M. A. Brisson a donné dans le _Temps_
du 4 novembre 1896 la description détaillée de plusieurs de ces
pages, qui sont en bonnes mains.--Maurice Sand a également
caricaturé les amis de sa mère; ses charges de A. Gueroult,
Buloz, Ch. Didier, etc., ont beaucoup de rapport avec celles
qu'en avait fait Alfred de Musset. George Sand a fait aussi
plusieurs caricatures de ses habitués.--A la même époque, le
poète s'est encore rendu coupable de certaine _Revue Romantique_,
absolument inconnue, «généralement attribuée à M. de
Chateaubriand», et que George Sand a consignée pages 79 et 80 de
son journal intime, _Sketches and Hints_.
A la fin du mois d'août, ils sont amants[16]. Leur vie, durant cette
période, est semblable à celle des peuples heureux et n'a pas
d'histoire. Il suffit, à la rigueur, de lire ce qui est publié de la
correspondance de George Sand et de Sainte-Beuve, dans le tome I des
_Portraits contemporains_, édition de 1888, et ce que Paul de Musset
raconte dans la _Biographie_ de son frère. On devine le reste. On nous
permettra de ne pas les suivre avant leur voyage en Italie.
[16] Voir un fragment de lettre de George Sand à Sainte-Beuve,
publié par celui-ci dans les _Portraits contemporains_, nouvelle
édition. Paris, 1869, in-12, tome I, page 516.
I
VOYAGE EN ITALIE
Le 12 décembre 1833, dans la soirée, Paul de Musset conduisit les deux
voyageurs jusqu'à la malle-poste. Ils s'arrêtèrent à Lyon, où ils
rencontrèrent Stendhal; à Avignon, Marseille[17], Gênes, et le 28 se
trouvaient à Florence. Ce fut probablement pendant le court séjour
qu'ils y firent qu'Alfred de Musset entreprit des recherches sur
quelques-uns de ses ancêtres[18] et trouva ce fragment du livre XV des
_Chroniques Florentines_ qui lui fournit le sujet de _Lorenzaccio_.
[17] Dans la _Correspondance_ de George Sand, tome I, pages 256
et 258, deux lettres d'elle sont publiées, écrites de cette ville
et datées, l'une du 18, l'autre du 20 décembre.
[18] Guillaume de Musset, seigneur de la Rousselière, du Prai, du
Lude, d'Ozouer-le-Breuil et de la Courtoisie, avait épousé le 9
novembre 1580, demoiselle Cassandre d'Epeigney, fille de Jean
d'Epeigney et de Cassandre de Salviati, dont l'aïeul, Bernard de
Salviati avait quitté Florence, appelé en France par Catherine de
Médicis, sa parente.
De cette ville, les dates précises nous sont fournies par le passeport
d'Alfred de Musset:
_Firenze, 28 Dic. 1833. Visto alla Legazione d'Austria per
Venezia._
_Firenze, 28 Dic. 1833. Visto buono per Bologna et Venezia.--G.
Molinari._
_Visto, buono per Bologna--Dellaca, 29 dicembre 1833._
_Bologna, 29 Dic. 1833. Per la continuazione del suo viaggio via
di Ferrara._
_Francolino. 30 Dic. 1833. Visto sortire._
_Rovigo, 30 Dic. 1833. Buono per Padova._
_Vu au Consulat de France à Venise. Bon pour séjour. Venise, te 19
janvier 1834.--Le consul de France: Silvestre de Sacy._