conseilloient la paix, redoublant, par deux foys, ceste parolle: _«Je
ne veulx poinct la guerre: Je ne veulx poinct la guerre:»_ ce qui
conforta grandement ceulx de la dicte opinion de tenir encores plus
ferme pour la dicte paix.
Mais luy remonstrans qu'elle debvoit donques commancer de mener
quelques secrectz et honestes moyens de réconciliation avec les deux
Roys, pendant qu'ilz estoient encores occupez, affin de s'asseurer
tant mieulx de la paix de leur costé;
Elle respondit qu'il importoit trop à l'honneur de sa couronne que
ceste pratique fût entamée par elle ou qu'elle commanceât de parler la
première; car sembleroit qu'elle fît amande des choses passées, mesmes
que pour le regard de leurs Majestés Très Chrestiennes, elle leur
avoit desjà faict une déclaration de paix et d'amitié, laquelle se
pourroit continuer par l'office des ambassadeurs et puis venir à plus
expresse déclaration; et, quant au Roy Catholique, elle s'asseuroit
qu'il envoyeroit quelcun de sa part devers elle, ainsy que le Sr.
d'Assoleville, avant partir d'icy, le luy avoit promiz.
Par ainsi, estantz les choses demeurées en ce suspens et sans
conclusion, ceulx qui desiroient la guerre ont heu moyen de pratiquer
que les esglizes et concistoires de la novelle religion de ce royaulme
ayent requiz et conjuré, au nom de Dieu, la dicte Dame de n'abandonner
la cause de sa religion, s'efforceans de monstrer que le prince de
Condé avoit justement prins les armes pour la deffance d'icelle, et
qu'il y avoit ligue des princes catholiques, lesquelz ne fauldroient
de torner leurs entreprinses sur elle et son royaulme, si, de bonne
heure, elle n'empeschoit qu'ilz ne demeurassent supérieurs.
Mais ilz n'ont peu obtenir qu'elle se déclarât ouvertement pour le
dict prince de Condé, s'y opposans ceulx qui conseillent la paix et
aussi aulcuns des aultres qui sont bien affectionnez au Roy; et,
d'elle mesmes, n'y a volleu entendre, layssant seulement à ceulx de la
novelle religion de deçà de pouvoir rafreschir, d'aulcuns vivres et
choses nécessaires, ceulx de la Rochelle, selon aulcuns marchez qu'ilz
ont faict avec eulx, selon lesquelz ilz ont fort pressé le partement
de la flotte, de laquelle j'ay cy devant escript, affin d'aller quérir
le vin et le sel du payement de la somme qu'on leur a desjà fornye en
deniers ou en rafreschissemens, pour laquelle le cardinal de Chatillon
est icy obligé; et ont faict aussi grande dilligence de trouver
nouvelles sommes pour leur envoyer, et pour envoyer aussi en
Allemaigne, sur le crédict de ceste Royne, ou sur celluy des
marchantz; mais cella leur a esté empesché, comme aussi leur a esté
empeschée ceste levée de Flamans, qu'ilz pensoient fère secrètement
embarquer dans la dicte flotte, et la mettre en terre à la Rochelle;
et a esté, d'abondant, commandé à leurs pirates de ne toucher
aulcunement aulx Françoys.
Mesmes, pour plus seurement establir l'amytié avec leurs Majestez Très
Chrestiennes, elle avoit accordé à ceulx de son conseil, de l'une et
de l'aultre opinion, qu'elle envoyeroit ung personnaige de bonne
qualité en France pour tretter de sa part avec leurs Majestez, qui
yroit, soubz prétexte de leur aller encores requérir la paix pour
ceulx de sa religion dans leur royaulme, mais, affin qu'elle ne fût
aussi mal ouye que la première foys, qu'elle feroit solliciter par
Quillegrey, qui est en Allemaigne, les princes protestans d'y envoyer
aussi de leur part. Et à cest effect elle avoit desjà commandé à
Piqgrin se tenir prest pour y aller et se trouver sur les lieux, quant
les autres arriveroient, affin de se présenter, et fère, toutz à la
foys, une mesmes instance à leurs Majestez. Mais il luy a esté mandé
d'Allemaigne que les dictz princes protestans se préparoient à la
force, et non aulx prières, ny remonstrances; et l'ambassadeur Norrys
luy a aussi escript qu'il n'estoit encores temps de parler de cella.
Par ainsy ce voyage est demeuré.
Et, pour le regard du Roy Catholique, ceulx qui sont pour la paix
avoient persuadé la dicte Dame de trouver bon que le Sr. Ridolphy
allât, par prétexte de ses propres affères, en Flandres, et qu'il
atachât, comme de luy mesmes, une praticque de réconciliation avecques
le duc d'Alve; mais ceulx de l'aultre opinion, la cognoissant assés
offancée contre le dict duc d'Alve, ont ayséement interrompu cella,
luy donnans espérance que le Roy Catholique envoyera devers elle,
ainsy que le Sr d'Assoleville l'en a asseurée; mesmes ont faict courir
le bruict que le duc de Feria, ou son frère, estoit desjà embarqué
pour venir, et a l'on envoyé vers le cap d'ouest comme pour le
recepvoir: mais cependant ont continué fère prinses et plusieurs
violences sur les subjectz du Roy Catholique, mesmes naguières quatre
des propres navyres de ceste Royne ont combattu, au Paz de Calais,
quatorze ourques qui venoient d'Espaigne, bien riches, dont en ont
admené huict dans ceste rivière; et, la veille de Pasques, en fut
prins deux aultres vers Plemmue, et des trèze, qui avoient esté
prinses auparavant, en fut, le mesme jour, envoyé trois à la
Rochelle, qui valent beaulcoup. Ce que voyant ceulx qui conseillent la
paix, et qui sont bien affectionnez au Roy Catholique, qu'on
continuoit d'exaspérer ainsy les matières, se sont retirez.
Cependant ceulx, qui conduysent le party contrère, ont taché de
descouvrir certaine entreprinse, qu'ilz prétendent qu'aulcuns Anglois
ont menée avec le dict duc d'Alve, de luy donner moyen de mettre en
terre de deçà ung nombre d'Espaignolz vers Norfolc, et luy pratiquer
douze ou quinze mile catholiques dans le pays, en quoy il debvoit
advancer 150,000 ducatz, dont plusieurs ont esté constituez
prisonniers, et a esté mandé de relever toutz les fortz despuys
Arondel, qui est viz à viz du Hâvre de Grâce, jusques à Germue, qui
est au droict de Zélande, et mètre partout garnyson, artillerye et
monitions de guerre, pour la seureté du pays, et est l'on après à
sercher ung nommé Prestal, conducteur de l'entreprinse. Cependant l'on
a miz à la Tour ung nommé Ferre, qui a esté secrétère de sir Thomas
Chalangier, lorsqu'il estoit ambassadeur en Espaigne[63], et sire
Jehan Sognoy, et les a l'on dilligentment examinez.
[63] En 1561.
Et estant la dicte Dame aigrie davantaige de cecy et de plusieurs
rapportz, qu'on luy a faictz de l'ambassadeur d'Espaigne, qui est
toutjour resserré en son logiz, et de ce, aussi, qu'elle a entendu la
proclamation, novellement publiée en Flandres, pour exclurre tout
commerce des pays du Roy Catholique avec l'Angleterre, et armer
navyres pour courre sus et prendre ce qu'on pourra sur les Anglois,
l'on luy a ayséement persuadé que, de son costé, elle debvoit aussi, à
bon escient, armer.
Dont, sur l'occasion d'une riche flotte de draps, d'envyron cinq ou
six centz mille escuz, qui doibt partir bien tost de ceste ville de
Londres pour aller à Hembourg, la dicte Dame, pour la conduyre plus
seurement, a commandé armer dilligentment sept de ses meilleurs
navyres de guerre, et bien équiper tout le reste de la dicte flotte,
qui sera, en tout, de XXII grandz vaysseaulx, oultre les petitz, qui
yront en compaignie, et a faict venir deux mille cinq centz des
meilleurs mariniers d'Angleterre pour mettre dessus, où plusieurs
gentishommes dellibèrent s'enbarquer; et, avec cest équipaige, veult
qu'on la passe à la veue de Holande et Zélande, bien que, par la
relation de Rouvray et Valfenière, qui sont naguières venuz
d'Allemaigne et passés par Flandres, elle a entendu que le dict duc a
quarante cinq navyres prestz et bien armez pour les empescher; dont
elle faict dilligenter davantaige le partement des siens affin de
prévenir l'appareil que le dict duc pourroit fère plus grand, et
espèrent que ceulx de Hembourg, et le Roy de Dannemarc, dresseront
aussi armée pour les venir recuillir.
J'entendz que, n'ayant ceulx de la novelle religion peu recouvrer
deniers en ceste ville, sollicitent que Me. Grassan, facteur de la
dicte Dame, passe avec la dicte flotte en Hembourg pour en fère
trouver de dellà; et le Sr. de Voysin, de Normandie, qui avoit esté
dépesché par ceulx de la Rochelle, auparavant la bataille, pour venir
devers ceste Royne et puis passer en Allemaigne, print hyer son
passeport pour continuer son voyage, luy et douze gentishommes et
huict serviteurs, et croy que l'homme du duc de Deux Pontz, lequel se
licentia au soir de ceste Royne, yra avecques eulx, mais semble qu'ilz
partiront premier que la dicte flotte d'Hembourg, et qu'ilz yront
prendre terre à Hemdem.
Le Sr. Du Doict et les susdicts Rouvray et Valfenière s'embarquèrent,
il y a deux jours, à Douvres pour aller à la Rochelle, et j'estime
qu'encor que la flotte, qu'on a de long tems préparée pour aller au
dict lieu, soit retardée, qu'elle accomplira en fin le voyage, mais je
ne sçay qu'il y aille ny pouldres, ny artillerye, ny armes, ny gens de
guerre, au moins en tel nombre ou quantité qu'on en doibve fère cas,
et ainsy me l'a promiz fort expressément ceste Royne, et ceulx de son
conseil; bien que, pour la mutation que je crains toutjour aulx
dellibérations d'elle, veu ceulx qui luy sont auprès, je ne puys
m'arrester trop à cella, et desire que leurs Majestez me mandent si
j'offriray de fère fornir à la dicte Dame la provision des choses, que
les Anglois vont quérir au dict lieu de la Rochelle, en aultre
endroict de son royaulme, affin de leur fère dorsenavant laysser ceste
routte.
Il semble que les choses d'Irlande ne sont pour estre si tost
composées qu'on pensoit, ayant les saulvaiges encores forces ensemble
pour tenir la campaigne, lesquelz s'opiniastrent d'avoir, comment que
ce soit, la messe; et le mesme desir se cognoist en plusieurs
quartiers de ce royaulme, vers le Nort et Galles, et mesmes en ceste
ville, où j'entendz qu'à ces Pasques, en douze ou quinze endroictz,
certaines bonnes compaignies ont ouy secrectement la messe et communié
à la forme de la religion catholique.
A quoy les a renduz plus ardiz la novelle de la victoire de
Monseigneur, frère du Roy, de laquelle les protestans ont eu quelque
craincte que les catholiques n'en esmeussent une soublévation, dont,
pour cest effect, ont envoyé veoir ce qui se faisoit par les maisons
de la ville, soubz ombre de visiter si l'on y avoit la provision
d'armes qui est requise par l'ordonnance du pays.
Du costé d'Escoce, ne se sçait encores à quoy s'est terminé la
conférance de l'Islebourg, du Xe d'avril: seulement a esté escript, de
Warwic, que les seigneurs s'y estoient trouvez et que envyron trois
centz chevaulx escouçoys avoient couru jusques bien prez du dict
Warwic, d'où l'on estoit entré en soubspeçon de quelqu'entreprinse sur
la place, ou bien qu'ilz venoient enlever la Royne d'Escoce; mais n'y
a aparance ny de l'ung ny de l'autre: plus tost fault croire que les
dictz Escouçoys sont encores en armes et qu'ilz courent ainsy le pays,
ou que l'on estoit venu là contre les bandolliers.
Mesmes qu'il semble que les comtes d'Arguil et d'Athole n'ont consenty
à l'accord dernièrement faict entre le duc de Chatellerault et le
comte de Mora, entendans que le dict duc avoit esté intimidé par la
Royne d'Angleterre, quant il partit naguières de ce pays, qui luy
avoit dict qu'elle aprouvoit les actions du susdict comte de Mora et
de ses associez, et que si luy, estant en Escoce, ne recognoissoit à
Roy le petit prince, qu'il n'espérât jamais avoir support d'elle, ains
qu'elle luy nuyroit en tout ce qu'elle pourroit. Dont craignant la
ruyne de luy, et de ses enfans, et, estant aussi pratiqué par vaines
promesses, avoit condescendu à ce qu'il ne vouloit ny debvoit contre
sa Mestresse, dont les aultres ne s'y estoient voulluz soubscripre.
REMONSTRERA A PART A LEURS MAJESTEZ QUE:
Les affères d'Angleterre sont en tel estat que, hors ce qui appartient
à l'authorité royalle, tout le reste du manyement est sur le poinct ou
d'estre retenu par ceulx de la novelle religion, qui, despuis le
commancement de ce règne, l'ont occupé, ou bien d'estre prochainement
prins et emporté d'authorité par les catholiques.
Chacun des partiz, sentant la prétention de l'aultre, s'est desjà muny
de forces, et y a secrette description d'hommes des deux costés.
Les protestans procèdent plus à descouvert parce qu'ilz uzent de
l'authorité de la Royne et ordonnent, au nom d'elle, des aprestz de
guerre et armement du pays pour s'en servir à leur besoing, et font
cependant grand dilligence de surprendre les catholiques et d'enquérir
contre eulx pour les fère déclarer désobéyssans et mettre la mein sur
quelcun des principaulx, s'il est possible.
Eulx, au contraire, estantz des plus nobles et des plus puissantz du
royaume, se maintiennent en grand réputation envers ceste Royne et en
si bonne opinion du peuple qu'on ne leur oze toucher, ny rien
demander.
Et de tant que plusieurs choses sont meintennant bien venues pour le
desseing des dictz catholiques, sçavoir, la victoire que Monsieur,
frère du Roy, a gaignée; l'ordonnance que le duc d'Alve a faicte
d'exclusion de commerce d'entre les pays du Roy Catholique et
l'Angleterre, et la licence qu'il a donné d'armer en Olande et Zélande
contre les Anglois, aussi la nécessité où les dictz Anglois commencent
se trouver pour la cherté et augmentacion de prix des marchandises
estrangières et grand diminution et faulte de vante des leurs, de
quoy ils s'en prennent à ceulx qui gouvernent;
Iceulx seigneurs catholiques ont estimé qu'il estoit heure de
proposer, en ce conseil, les moyens qui leur semblent bons et
honnestes pour pourvoir aulx désordres que la malle conduicte de ceulx
de la novelle religion a produictz; ce qu'ilz ont faict vertueusement
et ont miz en avant la réconciliation des princes voysins.
En quoy n'ayantz esté ouys, ilz n'ont layssé pourtant de fère, pour
leur acquit, plusieurs remonstrances, à part, à la dicte Dame, et puis
se sont retirés, sans comparoistre plus en court ny au conseil, avec
grand aprobation du peuple et estonnement des autres.
Et sentent bien, pour les inconvenians où ceste Royne va tumber, et
desquelz ilz donront bon ordre que sans eulx elle ne s'en puisse
relever, que bien tost ilz seront rapellez avec tant d'authorité
qu'ilz s'asseurent de s'emparer, sans difficulté, du gouvernement et
manyement des affères et y admettre ou exclurre ceulx qu'il leur
plairra.
Et de tant qu'ilz monstrent mener leur entreprinse avec fondement
d'honneur et de droicture pour le bien de ceste couronne, et qu'ilz
ont l'intelligence du pape, à qui ilz donnent espérance de la
réduction de ce royaulme à la religion catholique, et ont celle du duc
d'Alve, auquel ilz promettent la restitution des prinses et deniers
arrestez, et la continuation de la paix, je leur ay promiz de fère
entendre à Leurs Majestez Très Chrestiennes le desir qu'ilz ont
d'avoir aussi la leur, et l'asseurance qu'ilz me donnent de fère
accorder à Leurs dictes Majestez toutes les honnestes demandes
qu'avecques raison ilz feront à ceste Royne, sans que leurs dictes
Majestez s'en mettent en fraiz d'ung escu pour cella.
Requièrent seulement qu'il leur playse fère quatre choses, qui ne leur
costeront rien; la première, qu'ilz remonstrent vifvement à
l'ambassadeur de ceste Royne ce qui a mal passé contre eulx et leurs
subjectz, du costé d'Angleterre, despuis le commancement de ces
troubles: la seconde, que, comme le duc d'Alve propose de demander
milions pour centaines de tout ce qui a esté prins, et mesmes
l'Irlande pour réparation des injures, qu'ilz facent aussi plusieurs
grandes demandes tant pour leur réparation que pour le faict de la
Royne d'Escoce: la troisiesme, qu'ilz facent publier une semblable
ordonnance qu'a faict le dict duc d'exclusion de tout traffic d'entre
la France et l'Angleterre: et la quatriesme, qu'ilz facent aprocher
sur la coste de Normandie et Picardie les gens du pape et Italiens,
qui sont venuz en France, affin de donner cueur aulx catholiques de
deçà et intimider d'aultant les protestans.
Sur lesquelles choses, de tant que ces seigneurs catholiques, despuis
que suis icy, ont toutjours monstré estre bien affectionnés aulx
affères du Roy, et m'ont assés aydé à rabattre les délibéracions des
protestans sur la guerre de France, et ont fort porté le faict de la
Royne d'Escoce, je n'ay peu fère que je ne leur aye donné quelque
espérance de la bonne intention de Leurs Majestez; bien les ay priez
de considérer les grandz et importantz affères qu'ilz ont meintennant
sur les bras, qui, possible, les gardera de ne pouvoir accomplir tout
ce qu'ilz demandent, mais que j'espère qu'ilz leur satisferont en si
bonne sorte qu'ilz en seroient contantz.
Ce que j'ay faict, affin que, quant ceulx cy se seront emparés de
l'authorité, comme il y a grand apparence qu'ilz la recouvrent
bientost, ilz soient de tant mieulx disposés envers Leurs Majestez
Très Chrestiennes et leurs affères, et envers la Royne d'Escoce; dont
ne fault doubter qu'on ne s'en prévaille en beaulcoup de choses;
Sans que j'aye, pour cella, cessé de retenir toutjour les autres en la
mesme disposition, où je les ay miz, de ne laysser venir ceste Royne à
nulle déclaration ny commencement de guerre contre le Roy, et où elle
sera contreincte de prendre les armes, pour les occasions qu'ilz m'ont
souvant alléguées, lesquelles j'ay desjà mandées, ce ne soit
aulcunement contre luy, pourvoyant, par ce moyen, que quel des deux
partiz qui viegne à prévaloir, les affères du Roy n'en aillent plus
mal.
Et parce q'ung gentilhomme prudent et bien advisé, qui ayde, au nom du
pape, de conduyre icy ceste entreprinse, en me discourant du succez
d'icelle, m'a remonstré que si Leurs Majestez Très Chrestienne et
Catholique estoient pour venir à tant soit peu de soubspeçon ou
deffiance, qui peust engendrer le moindre différant du monde entre
eulx sur les choses d'Angleterre, il vauldroit mieulx que tout cecy
cessât, et qu'on layssât l'Angleterre comme elle est, car le mal
surpasseroit le bien, il estoit d'adviz que Leurs Majestez eussent là
dessus l'intelligence du duc d'Alve, et que je l'eusse aussi avec
l'ambassadeur d'Espaigne, qui est icy, et qu'il fût concerté jusques à
quelz termes pourroit aller l'entreprinse du Roy en cecy, et pareille
celle du Roy Catholique, sans qu'il fût loysible à nul des deux
princes de l'oultrepasser.
Sur quoy, parce que je ne puis bien descouvrir de quelle intention
procède le dict duc, ny si c'est de luy que vient ceste menée, qui,
pour estre en suspens avecques les Anglois et quasi contreinct, pour
sa réputation et pour le recouvrement des prinses et réparation des
injures, leur commancer la guerre, y vouldroit, possible, mesler Leurs
Majestez, pour d'aultant se soulager, et, possible pour se descharger
du tout, sentant ceulx cy assés enclins à la paix et commerce des Pays
Bas, et laysser en fin tumber tout l'orage sur la France,
Je supplie très humblement Leurs Majestez considérer de près la
matière, et me commander comme il leur playt que je m'y conduyse et ce
que j'auray à respondre, de leur part, à iceulx seigneurs catholiques
et au gentilhomme, qui est icy pour le pape, lequel leur en fera aussi
fère instance par monseigneur le nonce de dellà.
Et encor que je craigne beaulcoup de dire là dessus mon opinion, de
peur qu'on m'en estime présomptueux, Leurs dictes Majestez néantmoins
prendront, s'il leur playt, de bonne part, comme de leur très fidelle
subject, que je les supplie très humblement de s'y conduire avec telle
modération que, conservantz l'amytié et bienveuillance du Pape et du
Roy Catholique, ilz ne se despartent de la paix qu'ilz ont avecques
ceste Royne et son royaulme, ains en monstrant ne vouloir nuyre
aulcunement à la dicte Dame, mais plus tost fère pour elle, ilz se
monstrent aussi aydans à l'entreprinse, aproprians par ce moyen, tant
qu'ilz pourront, l'occasion au bien de leur service avec équité et
droicture et avec réputation de leur grandeur, sans entrer en aulcune
despence:
C'est qu'ilz remonstrent de bonne sorte à l'ambassadeur de ceste Dame
comme ilz sont requis d'aulcunes choses qui concernent sa Mestresse,
desquelles ilz n'ont aulcun aparant argument de s'en pouvoir excuser,
premièrement, que le pape, entendant l'opression des évesques
catholiques d'Angleterre et comme c'est ung païs où les plus
adversaires de l'esglize romaine font leur retrette, et où ilz
dressent leurs principalles entreprinses, et luy, ayant aussi prins
compassion de la Royne d'Escoce, les a priez de trouver bon que les
forces qu'il envoye en France soyent conduictes ès frontières, qui
regardent l'Angleterre, pour fère réuscir ce qu'il espère en cella de
l'effect de ses intentions:
Secondement que le Roy Catholique leur ayant faict entendre la
détention de ses deniers en Angleterre, et la prinse des biens de ses
subjectz par les Anglois, _et comme il délibère s'en rescentir_, les a
pareillement priez que, pour l'étroicte alliance et fraternité qu'il a
avecques eulx, ilz ne luy veuillent estre que favorables en sa juste
querelle:
Tiercement que les gouverneurs de Normandie, Picardie et Bretaigne, et
les habitans des dictes provinces le long de la coste, leur ont très
instantment requis de pourvoir aulx désordres, qui se commètent en
mer, et aulx tortz et violences que les Anglois leur font, et de fère,
en leur faveur et pour leur protection, quelque démonstration de
rescentiment contre ceulx qui ne cessent de les tormenter toutz les
jours:
Adjouxtant que, de tant que la Royne d'Angleterre mesmes et luy son
ambassadeur cognoissent assés qu'ilz ne peuvent, avec leur honneur,
dényer au pape ce qu'il leur requiert pour les catholiques, mesmement
pour la Royne d'Escoce, ny au Roy d'Espaigne sa modeste demande sur le
recouvrement de ses deniers, et encores moins à leurs subjectz ce
qu'ilz requièrent pour leur protection, qu'ilz prient la dicte Dame
d'y pourvoir si bien d'elle mesmes que les choses n'en aillent plus
avant.
Et pourront, au mesme propos, toucher au dict ambassadeur, ou fère
toucher par moy à la dicte Dame, qu'ilz n'entendent se despartir par
là aulcunement de son amytié, et que, mesmes, ne pouvans, en nulle de
ces choses, estre honnestement pour elle, au moins ont ilz monstré et
monstreront qu'ilz ne veulent qu'on passe si avant qu'on viegne fère
descente ny conqueste en Angleterre, et qu'elle se doibt contanter
d'eulx s'ilz font en cella aultant qu'ilz peuvent pour elle.
Après, si bon leur semble, ilz feront acheminer les dictz Italiens en
la dicte frontière, et pourront, sans exclurre le traffic par
proclamation, le fère cesser, quelques mois, par prétexte des
coursaires et volleurs, lesquelz aussi rendent la navigation très
dangereuse pour les marchantz, et cependant procurer icy doulcement
tout ce qu'on pourra pour la Royne d'Escoce.
N'obmettant, pour leur grandeur et réputation, de fère demander au duc
d'Alve qu'est ce qu'il prétend fère contre ceste Royne et son pays, et
la façon comme ilz entendent que l'entreprinse soit limitée; en quoy
pourront remonstrer que les feuz Roys n'ont jamais vollu permettre
qu'on fist conqueste dans ce royaulme, cognoissans que cella importoit
à la seureté du leur, et que, comme le feu Empereur fut bien en accord
avec le feu Roy, Françoys premier[64], qu'il peult fère la guerre au
Roy Henry huictiesme d'Angleterre pour le recouvrement de Bouloigne,
sans toucher néantmoins ny descendre aulcunement en son royaulme, que,
de mesmes, ilz trouvent bon que le duc d'Alve face tout ce qu'il
pourra pour le recouvrement de ses deniers et des prinses, sans qu'il
face aussi descente ny entreprinse dans le dict royaulme.
[64] Cet accord se réfère à l'une des clauses du traité de Crépy,
conclu, le 18 septembre 1544, entre Charles Quint et François
Ier, quatre jours après que Henri VIII se fût rendu maître de
Boulogne.
XXXIIe DÉPESCHE
--du XXIIIe d'avril 1569.--
(_Envoyée par Jehan Pigon jusques à Calais._)