Madame, ayant le Sr. de Montafie fort bien et fort sagement exécuté sa

charge, à laquelle je luy ay assisté, ainsy que me commandiez, il vous

fera entendre les responces de la Royne d'Angleterre, lesquelles,

encor qu'elle les ayt mesurées comme pour ne monstrer se resjouyr de

la mort de monsieur le prince de Condé, ny condempner l'intention de

son entreprinse, si les a elle accompaignez de plusieurs parolles qui

signiffient beaulcoup d'affection et de conjoyssance sur le bon

succez et prospérité de voz affères, et sur le desir qu'elle dict

avoir qu'ilz aillent tousjours bien. Ce qui monstre qu'elle ne se

repent poinct de la déclaration de paix qu'elle vous a naguières

faicte, à laquelle semble qu'elle persévèrera, m'ayant donné entendre,

par aulcuns siens propoz, qu'ayant laissé passer plusieurs belles et

grandes occasions de vous fère la guerre en voz grandes adversitez,

qu'elle n'est si mal advisée de la vous commencer, à ceste heure, sur

l'acheminement de voz victoires et prospéritez; ains que de telle

conscience qu'elle a procédé à ne vous accroistre votre mal, de la

mesmes procèdera elle meintennant à ne vous empescher que n'en sortiez

du tout.

Il est vray que ceulx de sa religion sont, à ceste heure, si pressans

et si dilligens à procurer envers elle, et envers ceulx de son

conseil, quelque remède et secours, que je crains qu'il y aura bien à

fère d'empescher qu'ilz n'en obtiennent quelcun soubz mains, mesmes

qu'il est dangier que la nécessité et le désespoir les face

condescendre à luy offrir de plus grandz partiz qu'ilz n'ont encores

faict. A quoy j'opposeray toutz les obstacles que je pourray, et

mettray peyne de descouvrir dilligemment ce qui en sera, affin de vous

en donner les plus promptz et les plus asseurez adviz qu'il me sera

possible. Et me remectant de toutes autres choses, pour le présent, à

la lettre que j'escriptz au Roy et à la suffizance du dict Sr. de

Montafie, je n'adjouxteray, icy, qu'une prière à Dieu, etc.

De Londres, ce XIIe d'apvril 1569.

XXXe DÉPESCHE

--du XVIIe d'avril 1569.--

(_Envoyée par Olivier jusques à Calais._)

Fausse nouvelle d'un échec éprouvé en France par les troupes du

roi.--Pleine confirmation de la victoire de Jarnac.--Plaintes

de l'ambassadeur à la reine d'Angleterre contre les levées de

Flamands qui se font en son royaume, les secours de tout genre

qu'on y prépare pour la Rochelle, et les prises faites en mer

sur les Français.--Protestation de la reine qu'elle ne veut

porter aucune atteinte à la paix, que les enrôlemens sont pour

l'Allemagne, qu'elle n'autorise aucun secours, et que les

prises sont faites par des corsaires.--Réclamation de

l'ambassadeur en faveur de la reine d'Écosse.--Remise du

message du duc d'Anjou, qui a écrit lui-même à la reine

d'Angleterre, le lendemain de la bataille, pour lui rendre

compte de sa victoire.--Plaintes de l'ambassadeur Norrys, qui

demande son rappel de France.

AU ROY.

Sire, estant le Sr. de Montafie party, le XIIe de ce mois, pour s'en

retourner devers Votre Majesté, l'on a aussi tost faict, icy,

artifficieusement courir ung bruict que le prince de Condé n'estoit

poinct mort, et qu'ung autre, à qui il avoit baillé sa cazacque, comme

se faict assés souvant par les chefz d'armée, ung jour de bataille,

avoit esté prins pour luy, et thué de sans froid, publians y avoir

hommes dignes de foy en ceste ville qui avoient veu des passeportz

signez de sa main, en datte subséquente du jour de la bataille, et de

ce y a eu gageures de plus de douze ou quinze mil escuz, en la court

ou à la ville; et adjouxtoit on qu'encor que Monsieur, frère de Votre

Majesté, eust gaigné la journée, du XIIIe du mois, il en avoit perdu

despuys une autre, le XVIe, que monsieur l'Amyral l'avoit surprins,

et deffaict entièrement les Suisses, miz en routte le reste de l'armée

et retenu luy prisonnier: ce qui a cuydé admener du changement aulx

choses de deçà, comme elles y sont plus muables que guières en lieu du

monde, procurans, ceulx de la novelle religion, avec grand instance,

de fère partir la flotte de la Rochelle, la fère accroistre d'ung plus

grand nombre de vaisseaulx, les bien équiper en guerre, et embarquer

des Flamans pour les mettre en terre de dellà.

Mais il est venu, tout à propos, que j'ay eu à présenter à ceste Royne

des lettres de mon dict Sieur, lesquelles, encores que fussent du

XIIIIe du dict mois, il s'en est, dans le mesmes pacquet, trouvé une

autre que monsieur de Fizes m'escripvoit, du XVIIe, en laquelle il ne

changeoit rien des premières novelles; ce qui a, assés soubdain,

estainct le faulx bruict, mesmes que j'ay donné à la dicte Dame tant

d'enseignes de ce qui estoit le vray, qu'elle n'en doubte plus, et luy

ai adjouxté que ce n'estoit une surprinse, ains une si pleine

victoire, gaignée comme en assignacion de bataille, que ceulx de

l'aultre party n'estoient pour comparoistre jamais plus en campaigne,

ayant Monsieur desjà marché pour aller forcer les places, où ce qui

estoit de remanant s'estoit saulvé; et que je la pryois de considérer

que Votre Majesté n'avoit acquiz cest avantaige sans beaulcoup de

difficultez, ny sans hazard de votre estat, ny sans une extrême

despence, ny sans la ruyne de beaulcoup de pays, ny encores sans

effuzion de beaulcoup de sang, dont vous costant si cher, vous le

vouldrez approfficter et en accommoder voz affères; ce qui me faisoit

la suplier, de rechef, touchant ce voyage de la Rochelle, de donner

ordre que rien n'y allât par où vous peussiez entrer en opinion

qu'elle se vollust opozer à votre victoire, ou arrester la prospérité

de voz affères; et que je luy disois cella parce que j'estois bien

adverty qu'encor, despuys huict jours, la levée des Flamans s'estoit

continuée et leur avoit esté de nouveau baillé argent, estant eschappé

à aulcuns d'eulx de dire qu'ilz pensoient aller à la Rochelle.

A quoy la dicte Dame m'a respondu que, despuys l'aultre foys que je

luy en avois parlé, elle avoit faict dilligemment enquérir de la dicte

levée, et qu'il avoit esté prins six Flamans à Douvres qui avoient

confessé que, n'ayantz moyen de vivre par deçà, ilz s'estoient

enrollez, envyron deux centz, pour passer en Allemaigne, et que

l'homme du prince d'Orange leur avoit baillé à chacun ung peu

d'argent, mais qu'elle m'asseuroit que ce n'estoit rien contre Votre

Majesté.

Je luy ay seulement répliqué que je sçavois que l'enrollement estoit

de plus de deux mille, et que de cella n'en seroit jamais rien inputé

à l'home du prince d'Orange, à qui, sans lèze magesté, n'estoit

loysible lever gens en ce royaulme, sinon avec le congé de la dicte

Dame; et que vous ne vous pleindriez que d'elle de tout ce qui

sortiroit d'icy à votre préjudice. Puis, sur la restitution des biens

de voz subjectz, qui ont esté prins en mer, je luy ay dict que je ne

sçavois que luy requérir davantaige pour en avoir raison, ny pour fère

cesser ce qui se commétoit encores toutz les jours de violent en mer,

de quoy je demeurois diffamé et calompnié, envers Votre Majesté et

envers les gouverneurs de voz frontières, de ce que j'annonçoys

toutjour la paix du costé de ce royaulme, jouxte l'asseurance qu'elle

m'en donnoit, et l'on n'en voyoit sortir qu'une continuelle guerre;

dont me reprochoient, ou que j'estoys mal advisé de me fier en ses

parolles, ou qu'elle estoit mal obéye; et que j'estoys prest de

renvoyer les povres marchantz françoys qui me sollicitoient, icy,

toutz les jours, pour sercher leurs remèdes ailleurs, et mander de

dellà de ne laysser plus sortir nulz navyres marchantz de noz portz et

rivières, jusques à tant que, par force, Votre Majesté eust remédié

aulx volleries et otrages que les corsaires anglois vont fère jusques

dans voz portz.

Sur quoy la dicte Dame m'a juré qu'elle et ceulx de son conseil

avoient faict tout ce qu'ilz avoient peu pour révoquer et apréhender

les pirates, et qu'encores freschement elle avoit envoyé novelles

ordonnances et provisions contre eulx par toutz ses portz, dont estoit

très marrye de n'y pouvoir mieulx remédier, car ilz pilloient, à ceste

heure, aussi bien ses subjectz que les vôtres; et quant à la

restitution des prinses, qu'elle me prométoit, en parolle de Royne, de

fère rendre tout ce qui apparoistroit appartenir aulx Françoys, aussi

tost que je la pourrois asseurer que l'on auroit délivré les biens des

Anglois en France.

Je luy ay dict que, comme elle estoit Royne, je m'asseurois qu'elle

vous estimoit estre Roy Souverain, et si ne vous vouloit déférer en

cest endroict, qu'aumoins devoit elle offrir condicions esgalles à

fère la dicte restitution, d'ung costé et d'autre, tout à la foys. Sur

quoy, elle, appellant son amyral et le secrétaire Cecille, leur a

commandé, de bonne sorte, qu'ilz ayent à adjuger aulx Françoys toutz

les biens qu'ilz monstreroient leur apartenir, sans toutesfoys les

pouvoir encores transporter hors d'Angleterre, sinon qu'ilz fussent

telz qu'ilz se dépérissent, ou ne fussent de bonne vante par deçà,

auquel cas vouloit qu'ilz fussent délivrez, soubz caution, et qu'il

soit baillé commission aulx autres pour aller recognoistre, le long de

la coste, toutes leurs prinses et icelles vériffier, et qu'au mesme

jour que Mr. le maréchal de Cossé mandera vouloir fère la délivrance

aulx Angloix, elle veult qu'elle soit faicte aulx Françoys.

Après, je me suis plainct bien fort de ce qu'après plusieurs remises

et changemens de promesses, elle enfin a denyé la visitation que Voz

Majestez Très Chrestiennes envoyés fère à la Royne d'Escoce, votre

parante et principalle alliée, par le dict Sr. de Montafie, monstrant

en cella que ceste princesse est comme prisonnière, dont dorsenavant

ne failloit tretter que de sa rençon; et qu'en lieu de bien espérer de

la confiance que la dicte Dame avoit miz en elle, l'on publioit

partout que, licentiant dernièrement le duc de Chatellerault, elle luy

avoit dict, touchant les actions du comte de Mora, qu'elles demeurent

aprouvées et justiffiées, et que si luy, arrivant en Escoce, ne

recognoissoit à Roy le petit prince, qu'il n'espérât jamais avoir

support d'elle, ains qu'elle luy nuyroit en tout ce qu'elle pourroit;

ce qui a esté cause dont le bon homme s'est despuys condescendu à fère

ce qu'il ne vouloit, ny debvoit, contre sa Mestresse.

A quoy la dicte Dame m'a respondu que, quoy qu'on m'eust donné

entendre, elle ne vous avoit dényé la visitation de la Royne d'Escoce

(sur quoy, Sire, vous en entendrez le discours par le Sr. de

Montafie); et que, si je voulois, elle bailleroit encores le passeport

au gentilhomme pour l'aller trouver, et, au reste, que, tant s'en

falloit qu'elle eust faict nul mauvais office contre la Royne

d'Escoce, que c'estoit elle seule qui avoit porté son faict, et que

tout le mal procédoit de ses mauvais subjectz, estant preste de

s'employer pour elle de toute affection de bonne et naturelle parante,

et qu'elle mesmes luy avoit escript lettre de grand contantement.

Despuis, elle a faict fère quelque meilleure démonstration à Bortic,

escuyer de la dicte Dame, qui est icy, sollicitant sez affères, et

j'entendz aussi, Sire, qu'on a encores de nouveau différé, pour

quelques jours, le partement de la flotte de la Rochelle, et que la

dicte levée de Flamans commance à se desbander, bien que, d'ailleurs,

j'ay adviz qu'ils arment et mettent en bon équipage toutz les

vaisseaulx de la dicte flotte et plusieurs aultres dans ceste rivière,

oultre sept aultres des grandz navyres de ceste Royne qu'on arme en

grand dilligence, mais il semble que ce soit pour aller en Hembourg,

où mesme plusieurs gentilshommes délibèrent de fère le voyage, car

s'espère qu'on y combatra, passant vers Olande et Zélande, où le duc

d'Alve a commandé d'armer bon nombre de vaysseaulx pour les empescher.

Ceulx cy espèrent que le Roy de Danemarc et les Ostrelins feront armer

pour les venir recueillir, et y a grande apparance, veu la

proclamation que le duc d'Alve a faicte pour exclurre tout commerce

des subjectz du Roy Catholique avec les Anglois, que les matières

s'aigriront entre eulx; mais je vous donray plus grand notice de tout

cecy par le Sr de La Croix, que je dépescheray bien tost devers Votre

Majesté, à laquelle, etc.

De Londres ce XVIIe d'apvril 1569.

Rouvray et Valfenyère, qui estoient, naguières, passez d'Allemaigne

par deçà, partent aujourdhuy pour s'aller embarquer à Douvres avecques

le Sr. Du Doict pour aller à la Rochelle, et j'entendz que le Sr. de

Gamaches s'en va aussi pour jouyr du bien que vous luy faictes de le

remettre en votre bonne grâce et en sa mayson.

A LA ROYNE.

Madame, il ne pouvoit advenir rien mieulx à propos pour rabattre les

faulx bruictz qu'on semoit, icy, sur le succez des choses de Guyenne,

que la dépesche que Monseigneur votre filz m'a faicte, du XIIIIe du

passé, en laquelle ayant trouvé une sienne lettre pour ceste Royne

avec ung discours de la façon et yssue du combat, signé de sa

main, je le luy ay présenté avec ses bien humbles et cordialles

reccommendations, et l'ay prye d'accepter la bonne volonté dont ce

généreulx et vaillant prince, et le mieulx nay qui soit aujourduy,

sans estre luy mesmes Roy, en nulle maison royalle de l'Europpe, avoit

uzé à luy fère part, premier qu'à nul prince de la chrestienté, après

Voz Majestez, de l'heur de sa victoire, s'asseurant que, pour la

singulière affection qu'elle portoit au Roy, et à Vous, et au bien de

voz affères, et pour l'amour d'elle mesmes, elle s'en resjouyroit et

loueroit Dieu de ce sien jugement pour l'authorité des princes sur

leurs subjectz, estant elle, mesmement, du bon et légitime rang des

souverains, et espéroit aussy qu'elle seroit bien ayse que

l'accomplissement d'une si royalle entreprinse fût escheu à luy, qui

estoit son bien humble et bien affectionné parant, et qui avoit

toutjour desiré l'aymer, l'honnorer et la servir, avec plusieurs

autres propoz qui servoient à la mettre hors de tout doubte que les

choses ne fussent bien vrayes.

La dicte Dame a de bon cueur accepté les lettres et recommendations,

et tout le propoz de mon dict seigneur, et, ouvrant elle mesmes les

lettres, a regardé incontinent le signe et la dathe, puys les a leues

entièrement et m'a dict qu'elle avoit grand obligacion à Monsieur

d'avoir eu souvenance d'elle, en tel lieu et en tel temps, comme

celluy qu'il avoit prins la peyne de luy escripre; de quoy elle le

remercyoit de tout son cueur, et, qu'encor que, pour quelque

considération et pour aulcun compte, elle eust bien vollu qu'il fût

alé autrement, et qu'il eust plus tost succédé ung accord q'ung

combat, néantmoins, pour ne pouvoir desirer que tout bien à la cause

des Roys, elle se resjouyt et se resjouyra toutjour de la prospérité

et advantaige de Voz Majestez, et de la réputation, grandeur et bonne

estime de mon dict seigneur; et qu'elle verra et croyra mieulx le

discours du combat, puisque luy mesmes, qui en avoit eu la victoire,

le luy avoit envoyé, et qu'elle me bailleroit sa responce pour la luy

fère tenir. Dont vous asseure, Madame, que j'ay eu si bonnes responces

de ceste princesse sur tout ce que je lui ay, ceste foys, proposé, que

je ne puys conjecturer que bien de ses présentes intentions envers Voz

Très Chrestiennes Majestez, bien que je vous supplie ne fère desgarnir

rien, de ce costé, tant qu'on y sera en armes.

La dicte Dame m'a pryé de vous reccomander bien fort son ambassadeur,

et qu'il vous playse garder qu'on ne luy donne occasion de demander,

ainsy instantement comme il faict, son congé pour beaulcoup

d'indignitez qu'il dict estre faictes à luy et aulx siens, toutz les

jours, et qu'il vous playse aussi escripre au gouverneur de Calais de

délivrer ung sien subject, nommé Robins, de Douvres, lequel, ayant

porté le secrétaire de l'ambassadeur d'Espaigne, qui est icy, dans

ung sien navyre à Donquerque, il le fit arrester, luy et son navyre,

au dict lieu, d'où s'estant saulvé à Callais, elle desire bien fort

luy estre randu, et desire aussi qu'il soit faict justice à certain

marchant anglois, nommé Baquer, à qui l'on détient quelques biens en

Bretaigne, nonobstant que Voz Majestez luy ayent baillé plusieurs

provisions pour les avoir. Et, me remectant de toutes autres choses à

la lettre que j'escriptz au Roy pour n'uzer icy de redictes, je

supplieray le Créateur, etc.

De Londres ce XVIIe d'apvril 1569.

XXXIe DÉPESCHE

--du XXe d'avril 1569.--

(_Envoyée par Mr. de La Croix._)

Nouvelles importantes qui nécessitent le départ du sieur de La

Croix.--_Mémoire général_ sur les affaires de France, d'Espagne,

d'Irlande et d'Écosse.--Efforts des seigneurs anglais protestants

pour faire déclarer la guerre.--Motifs donnés dans le conseil

d'Angleterre pour la guerre ou la paix avec la France.--La reine

se prononce pour le maintien de la paix.--Réclamation des églises

protestantes contre cette détermination.--État des négociations

avec l'Espagne.--Continuation des prises faites sur mer.--Complot

formé par les Espagnols, d'intelligence avec des catholiques

d'Angleterre, pour opérer un débarquement dans l'île.--Préparatifs

de départ d'une grande flotte armée pour Hambourg.--Continuation

des préparatifs de départ de la flotte pour la Rochelle.--Troubles

en Irlande, où les catholiques sont en armes.--Troubles en Écosse,

où se tient la conférence de l'Ilebourg.--_Mémoire particulier et

secret_ sur les affaires d'Angleterre.--Les protestants et les

catholiques sont prêts à en venir aux mains.--Remontrances des

seigneurs catholiques pour le maintien de la paix avec la France

et avec l'Espagne.--Leur retraite du conseil.--Projet qu'ils ont

formé de s'emparer du pouvoir.--Ils déclarent avoir l'appui du duc

d'Albe et de l'Espagne, ainsi que l'approbation du pape, et

demandent l'appui de la France.--Conditions du traité qu'ils

proposent.--Nécessité de se concerter avec l'Espagne pour en

régler l'exécution.--Avis de l'ambassadeur sur la conduite qui lui

paraît devoir être suivie au sujet de ces propositions.

AU ROY.

Sire, y ayant, à ceste heure, plusieurs choses icy qui se monstrent de

toute aultre façon qu'elle n'estoient auparavant les nouvelles de

votre victoire, et dont semble que ce royaulme soit beaulcoup agité et

que la Royne d'Angleterre et les seigneurs de son conseil soient assés

incertains de ce qu'ilz y doibvent fère, changeans, à tout coup, de

dellibéracions, j'ay estimé qu'il estoit bon de vous envoyer le Sr. de

La Croix, pour vous aller représanter, de bouche, une partie de ce que

j'en voy et entendz icy, sur le lieu, qui ne se peult bonnement

escripre, affin que, le comprenant tel qu'il est, Votre Majesté le

puisse mieulx aproprier à son service, et me commander comme j'auray à

m'y conduyre.

Il m'a semblé, par les derniers propos que j'ay eu avec ceste Royne,

qu'elle n'est tant pour la justice de ceulx qui vous mènent la guerre

en votre royaulme qu'elle ne les accuse de beaulcoup d'injustice; car,

ayans discouru ensemble assés ongtems, et quelque foys avec contraire

opinion l'ung à l'autre, du jugement qu'il a pleu à Dieu d'en fère par

les armes, elle en fin m'a dict que, comme elle eust bien vollu que

vous, Sire, et la Royne, eussiez esté escrupuleux à ne vous laysser

persuader de fère ny souffrir que voz subjectz fussent persécutez en

serchant de jouyr de ce que leur aviez permiz pour leur religion,

qu'aussi eulx, de leur part, eussent, comme il est raison, faict moins

de conscience d'aller à la messe et aulx cérémonies de l'esglize

romaine qu'ilz n'en ont vollu fère de s'eslever contre leur Roy et de

thuer leurs prochains, me priant de fère bien entendre à Voz Majestez

Très Chrestiennes qu'elle ne peult, en façon du monde, vouloir que

tout bien à la cause des Roys, et que, partant, elle se resjouyt de

votre prospérité, et la desire comme la sienne propre; ce qui monstre,

Sire, qu'encor qu'elle escoutte assés volontiers ceulx de la novelle

religion, qu'elle ne leur souffre toutesfoys de mettre en avant nulz

partyz qui soient contre l'authorité des princes souverains, et

qu'elle ne se laysse, du tout, tant posséder à eulx qu'elle ne se

réserve à estre possédée aussi aulcunement par les catholiques. Et

ayant bien instruict et bailhé amples mémoires de toutes aultres

choses de deçà au dict Sieur de La Croix, auquel je vous supplie

donner foy, je prieray, pour le surplus, bien dévottement le Créateur,

etc.

De Londres ce XXe d'avril 1569.

A LA ROYNE.

Madame, ce que j'ay à vous dire de l'occasion du présent voyage du Sr.

de La Croix et des novelles de deçà, Votre Majesté l'entendra si

amplement de luy et de ce que j'en touche en la lettre du Roy, et

d'aulcunes aultres choses que je luy ay commises, à part, pour vous,

que j'en feray la présente tant plus briefve. Seulement j'adjouxteray

que je ne vous sçaurois assés exprimer combien ceste Royne m'a prié de

vous recommander son ambassadeur, auquel je vous suplie très

humblement tenir quelque bon propos de contantement, la première foys

qu'il viendra à l'audience, affin qu'il n'escripve plus par deçà qu'on

le veuille révoquer; et commandés, s'il vous playt, Madame, que mon

pacquet pour Monseigneur votre filz, dans lequel y a une lettre que la

Royne d'Angleterre lui escript, luy soit promptement envoyé, où je luy

rendz compte comme elle a eu ses lettres et ses reccommendacions, et

les propoz que je luy ay tenuz de sa part, très agréables, et luy

mande ses responces: priant atant le Créateur, etc.

De Londres ce XXe d'avril 1569.

DIRA LE SEIGNEUR DE LA CROIX A LEURS MAJESTEZ,

_Oultre le contenu de la dépesche:_

Que, despuys ung mois, il y a eu grand différant entre ceulx du

conseil de la Royne d'Angleterre sur ce que les ungs incitoient la

dicte Dame de fère la guerre, ou bien contre la France affin de

recouvrer les droictz de Calais et se saysir cependant de quelque

place en Normandie ou Picardie, ou bien de l'avoir contre les Pays Bas

pour se ressentir de l'injure que le duc d'Alve luy a faicte et pour

chasser les Espaignolz du Pays Bas, ou au moins pour tirer une

honnorable confirmation des anciens trettez;

Et qu'il ne se présenteroit jamais occasion plus à propos à la dicte

Dame pour mener les deux Roys à quelque raison, ny pour pouvoir plus

honnorablement, et avec plus d'advantaige, capituler avec eulx que

meintennant, ny pour mieulx asseurer elle et son estat de leur costé;

Et pourvoirroit, par mesme moyen, aulx affères de sa religion, à tout

le moins elle feroit qu'encor que ceulx, qui soubstiennent la guerre

meintennant pour la deffance d'icelle, vinssent à succomber, qu'elle

se trouveroit hors du dangier et du mal, qui autrement pourroit tumber

sur elle et sur son royaulme;

Et qu'aussi bien avoit elle desjà passé si avant en ces voyages de la

Rochelle, en ces prinses de mer et en retenant les deniers d'Espaigne,

qu'elle pouvoit estre toute asseurée, si elle attandoit que les deux

Roys eussent accommodé leurs affères, que sans doubte ilz

convertiroient leurs forces et leurs entreprinses contre elle:

Les aultres, au contrère, qu'elle se debvoit entretenir en la paix

qu'elle avoit avec les deux Roys, et laysser passer ces troubles et

orages qu'on voyoit succitez de toutes partz, sans y mesler ny elle ny

son estat, estant sans doubte, si elle s'y mesloit aulcunement,

qu'elle attireroit la guerre en son pays;

Qu'elle debvoit grandement prizer la paix et amytié qui luy estoit

offerte de ces deux grandz Roys, lesquelz se monstroient, de plus en

plus, si puissants qu'ilz s'en rendoient formidables au monde;

Qu'elle cognoissoit bien qu'elle et son royaulme n'estoient pour

fournir aulx fraiz d'une guerre ny pour fère d'assés grandes

entreprinses pour se prévaloir ou pouvoir rien aprofiter sur eulx;

Et ne debvoit craindre aulcunement la guerre de leur costé, si elle ne

les provoquoit, et, qu'en ce mesmes qu'ilz avoient esté desjà

provoquez, qu'ilz prendroient pour grande satisfaction les bonnes

raisons qu'on leur offriroit avec la paix et l'amytié de la dicte

Dame, estantz cogneuz magnanimes princes, qui se payeroient et ne se

contanteroient que trop des honestes devoirs et gracieulx offices

d'elle;

Qu'elle debvoit grandement considérer l'alliance et estroicte amytié,

qui est meintennant entre les deux Roys, qui seroient pour se unir

ayséement et se liguer contre elle, si elle leur en donnoit occasion;

par ainsy, qu'elle debvoit éviter d'avoir la guerre à l'ung ny à

l'aultre et encores plus de l'avoir aulx deux.

Sur quoy, après plusieurs démenées, la dicte Dame tint là dessus ung

bien estroict conseil, lequel ne print entière détermination, car,

ayant, elle, ouy les raysons dessus dictes, dict d'ung costé qu'elle

se tenoit très asseurée que jamais les deux Roys ne s'accorderoient à

son préjudice, estant l'Angleterre de trop grand jalouzie aux affères

de l'ung et de l'aultre;

Correspondance diplomatique de Bertrand de Salignac de La Mothe Fénélon, tome premier Ambassadeur de France en Angleterre de 1568 à 1575 · 第 25 / 34 段