mer avec navyres de guerre, soyent révoqués et arrestez, Sa Majesté a
desjà eu esgard en cella par les meilleurs moyens ordinaires qui se
peuvent adviser, qui est que nulle personne ne sera soufferte apporter
aulcune chose en aulcun de ses portz pour y estre miz en vante, qui
sera prins par aulcun, soubz colleur de guerre; dont elle a donné
particullière charge à toutz les portz de son royaulme. Et outre
cella, Sa Majesté veult que le dict Roy de France soit asseuré que, ny
elle, ny aulcun de son conseil, ministres ou officiers, n'ont
authorisé ou licencié aulcunes personnes de s'armer en mer, aultres
que ses propres vaysseaulx, pour la deffance de ses pouvres marchands,
lesquelz, s'ilz ne peuvent recepvoir, cy après, meilleur trettement
par les subjectz du Roy de France, il fault que Sa Majesté les
deffande avec plus grand pouvoir de ses propres gens de guerre. Mais,
de l'aultre costé, il se trouve de ses subjectz qui ont esté despuys
[peu] de temps desrobez, de leurs navyres et marchandises de grand
valleur, par aulcuns des subjectz du Roy, advouans l'avoir faict par
commission du Roy; et comme il soit vray [que] les hommes spoliez
monstrent plusieurs testimonials, faictz par certains notaires et
aultres officiers de crédict demeurans en divers portz du Roy,
desquelz Sa Majesté ne doubte que le Roy ne se peuve souvenir des
expécialles complainctes, que l'ambassadeur de Sa Majesté luy a
faictes (au dernier a esté pour certains marchandz irlandoys et
aultres) dont réparation n'estant faicte, tout le reste des subjectz
de Sa Majesté, lesquelz sont beaucoup, qui ont esté despouillez par
ceulx qui font ouverte profession l'avoir faict par commission du Roy,
reffuzent entièrement d'aller en France sercher restitution comme en
estantz hors d'espérance, n'ayans aussi le moyen, en ce temps des
guerres civilles, de fère telles difficiles poursuyttes ez lieux plus
loingtains de France, où c'est que le Roy est meintennant, prétendans,
pour les aultres légitimes respectz, ayantz veu les dictz
tesmoignages, faictz en France par les publicqz ministres du Roy, de
leurs despouilles et par ordre de justice, [qu']ilz doibvent avoir
quelque récompense icy, par l'ordre de Sa Majesté, de la valleur de
leurs pertes, par arrest ou saysye, ou, à tout le moins, par
séquestration de quelques aultres des subjectz du Roy estantz par
deçà. De quoy Sa Majesté desire instemmant qu'on aye quelque bon
esgard, avecques dilligence que son ambassadeur peult avoir authorité
d'ouyr, et considérer de ces choses et en fère quelque bonne fin; car
aultrement Sa Majesté ne sçayt comme estoupper les aureilles aulx
piteuses plainctes de ses subjectz pour telles grandes et manifestes
injures, spéciallement se trouvant tant de difficultez à poursuyvre
par justice et d'impossibilitez à obtenir.
Quant à ne trouver pas bon le commerce de certains de noz marchandz à
la Rochelle pour y sercher des commoditez, lesquelles l'ambassadeur
dict se pouvoir trouver en aultres lieux par l'ordre du Roy, et fait
offre d'en escripre au Roy, et procurer une dilligente responce. Il
est à considérer que c'est le train des marchandz de trafficquer aulx
lieux où ilz peuvent espérer d'estre bien trettez, et de se garder du
contraire. Et ayans esté, despuys peu de temps, mal trettez à
Bourdeaulx et aultres portz, ilz ont, comme il se dict, faict certains
marchez pour les commoditez de France estantz à la Rochelle,
lesquelles ilz espèrent leur estre bien délivrées, si bien qu'ilz ne
peuvent changer ceste roulte, sans estre premièrement asseurez de ce
qui est dict en l'escript de l'ambassadeur, qu'ilz puyssent estre
forniz, par l'ordre du Roy, des dictes commoditez ès aultres portz de
son royaulme, dont les marchandz de Sa Majesté seroient fort
contemptz; et en leur bailhant les dictes commoditez à semblable priz,
en aultres places commodes, ils consigneront à ceulx, que le Roy
vouldra ordonner à la Rochelle, tout l'intérest des besoignes ou
commoditez qu'ilz y ont desjà ascheptées pour semblable valleur; car
le recours des marchandz angloys à la Rochelle n'est pas pour le lieu,
mais pour les commoditez qui y sont, et le bon trettement, lequel ilz
espèrent d'y trouver.
Le dernier poinct, concernant ung doubte consceu que Sa Majesté aye
deffandu la transportation d'aulcunes marchandises en aulcuns aultres
endroictz que là où les Angloys yront, Sa Majesté n'entend pas bien
comme ce doubte est consceu, mais respond que les subjectz du Roy de
France ne seront empeschez à transporter aulcunes marchandises hors de
ce royaulme, comme ilz ont accoustumé de fère, entendant par cecy,
que, considérant la mutuelle surcéance faicte entre le pays du Roy
d'Espaigne et d'elle, en quoy les subjectz du Roy ne se sont jamais
entremeslez, ilz ne debvront meintennant frauduleusement fère aulcune
innovation de traffic pour servir au Pays Bas, au préjudice de l'estat
du royaulme de Sa Majesté: en quoy s'ilz attemptoient aulcune chose,
il ne peult estre que frauduleusement entendu par eulx, dont le reffuz
est si raysonnable et allouable que Sa Majesté espère que le Roy, ny
aulcuns des siens, ne le trouveront mauvais sans pleine déclaration de
leur intention à cercher l'offance de Sa Majesté.
XXIIIe DÉPESCHE
--du XIIIe de mars 1569.--
(_Envoyée par Olyvier Champernon jusques à Calais._)
Plaintes de l'ambassadeur à la reine d'Angleterre contre la
conduite que tient le sieur Norrys, son ambassadeur en
France.--Prises nouvelles faites par les Anglais sur les
Espagnols.--Départ du sieur d'Assoleville, sans qu'il ait pu
remplir sa mission.--Nouvelles saisies faites en France sur les
Anglais à Calais, Rouen et Dieppe.--Proposition d'arrangement
entre la France et l'Angleterre, à raison des prises
respectivement faites.--_Mémoire pour la reine-mère_, dans
lequel est dévoilé, sous le sceau du plus grand secret, la
conspiration formée en Angleterre pour enlever à sir William
Cécil la direction des affaires, et pour rétablir la religion
catholique dans le royaume.
AU ROY.
Sire, despuys vous avoir dépesché le Sr. de Sabran, le VIIIe de ce
moys, avec la déclaration et responce de ceste Royne sur la sommation
que m'aviez commandé luy fère, et avec instruction des aultres choses
de deçà, j'ay reçeu les vostres, du XXIIe du passé, ensemble la coppie
de celle qu'on escripvoit de Paris à l'ambassadeur d'Angleterre, et ay
esté incontinent devers ceste Royne pour luy remonstrer que les
mauvais offices de son ambassadeur vous donnoient quelque argument de
doubter de l'intention d'elle en l'entretennement de la payx, et de
l'estimer luy trompeur, et moy manteur, de toutes ces bonnes parolles
que nous vous avons dictes et escriptes de la part de la dicte Dame,
et que le contenu de la dicte lettre vous donnoit juste occasion de
penser que son dict ambassadeur pratiquoit avec ceulx qui vous mènent
la guerre en vostre royaulme, et qu'il sollicitoit les Allemans de la
vous venir fère pour les secourir, et qu'il conduysoit leurs
intelligences et lettres, luy faisant là dessus lecture de la dicte
coppie avec expression de desplaysir et offance que vous en sentiez.
De quoy se trouvant la dicte Dame aulcunement esmeue, m'a dict assés
en collère qu'elle voyt bien qu'il ne se passe jour qu'on ne luy fasse
quelque mauvais trêt envers Voz Majestez pour gaster vostre mutuelle
amytié, et ceulx qui en sont autheurs la veulent en fin contraindre de
venir à ce qu'elle a miz grand peyne d'évitter, puys s'est teue. Dont
j'ay continué luy dire qu'elle ne debvoit prendre en mauvaise part si
Voz Majestez procédoient ainsy, d'ung cueur ouvert et avec ceste
franchise, en son endroict, affin de ne garder les offances dans
l'estommac, qui n'y feroient que nourrir ung plus aspre desir de vous
en venger; et qu'elle considère que vous ne la requériez, en cecy, que
de commander à son ambassadeur de s'abstenir des choses qui sont
contre le debvoir de la charge qu'elle luy a donnée prez de Voz
Majestez.
Sur quoy, m'ayant prié de veoir encores la dicte coppie, et, après
l'avoir curieusement leue, m'a respondu que cecy pouvoit estre une
invention semblable à l'imposture de Dièpe et du Hâvre, de laquelle,
si je n'avois rien entendu, elle me vouloit dire comment le tout avoit
passé, et m'a faict ung long récit comme les clefs de ces deux villes
avoient esté formées en cyre, que les mesmes qui avoient induict ceulx
de la novelle religion de les contrefère, les avoient despuys accuzés,
et avoient excité ceste tragédie sur eulx; et que, d'avanture, il
avoit comparu lors ung seul petit vaysseau de pécheur anglois sur la
coste de dellà, dont aulcuns vous avoient vollu persuader que c'estoit
elle qui avoit mené ceste praticque, qui se trouvoient maintennant
conveincuz par la vérité; mais, pour le regard de son ambassadeur,
qu'il importoit trop à l'honneur et réputation d'elle qu'en lieu
d'estre officieulx, et bon ministre de paix et d'amytié, comme tout le
monde sçayt qu'à telle intention elle le tient prez de Voz Majestez,
on le vyst s'entremettre d'oeuvres ennemyes contre vous; car ce seroit
une espèce de trayson qu'elle ne luy pardonneroit jamais, et aymeroit
mieulx l'avoir veu mort que de l'avoir jamais faict son ambassadeur;
mais qu'elle l'estimoit si homme de bien, de si bon lieu, et si
prudent, et desireulx de la paix, qu'elle ne se pouvoit persuader ung
si grand mal ny une si grande erreur de luy, et qu'elle luy escriproit
de recorder les commandemens qu'à son partement elle luy avoit faict,
et de les observer si exactement que vous n'eussiez jamais plus à vous
plaindre de luy; ains qu'il mît peyne de vous rendre sa négociation et
son service si agréables, que vous eussiez occasion de vous en louer.
D'une chose vous pryoit avec grand affection, c'est de ne vouloir en
cecy user de mesmes, comme despuys ung an en ça, l'on a fait en
Espaigne en l'endroict d'un sien ambassadeur[57], lequel ayant esté
calompnié n'a peu jamais obtenir audience du Roy Catholique pour se
justiffier, ains a été renvoyé sans l'ouyr; de quoy elle s'estoit
tenue plus offancée que de chose qui luy soit advenue despuys qu'elle
est Royne, et s'en sont despuys ensuyviz assez de maulx: mais que
votre bon playsir soit de donner lieu à cestuy cy de vous pouvoir
monstrer son innocence, et que Votre Majesté considère que c'est ung
tiers qui a escript la dicte lettre, duquel la mauvaise affection ne
doibt nuyre à la sincérité de celle de son dict ambassadeur. Puys
m'ayant tiré en d'autres propos touchant les choses d'Allemaigne, et
comme il n'a jamais esté qu'elle et ses prédécesseurs n'ayent eu
amytiés et intelligences avec les princes de l'empire, dont ne doibt
estre veu nouveau si elle les continue, et si elle s'en veult
prévaloir pour la seureté de ses affaires, comme font bien les autres
princes; mais que vous soyés tout asseuré qu'elle n'y meut auculne
pratique, qui soit contre vous ny contre votre couronne. Et m'ayant,
au reste, racompté le bon ordre qu'elle a miz contre les pirates, et à
pourvoir que voz subjectz n'en reçoipvent plus dommaige, le propos
s'est finy avec grand doulceur et contentement.
[57] Mann, son ambassadeur à Madrid en 1568. _Voyez_ la note p.
97.
Et bien q'un des principaulx de son conseil ayt naguières dict qu'elle
n'est pour laysser deffinir la cause de sa religion par la force des
armes, sans y joindre et oposer les siennes, je ne cognois toutesfois,
ny à ses paroles, ny à ses démonstrations, ny à son appareil, qu'elle
soit pour commancer encores ouvertement la guerre; bien que je
prendray garde à toutz les mouvemens et aprestz, de deçà pour vous en
donner, heure pour heure, les plus certains adviz que je pourray, et
pareillement à monsieur le mareschal de Cossé, qui est desjà à Roan.
L'ambassadeur d'Espaigne, qui est toutjour resserré en son logis, me
faict entendre, par ung mot de chiffre, comme il a eu relation
touchant les ourques qui venoient d'Espaigne, qu'il en a esté prins
trèze à la foys, et que les quatre plus riches ont esté menées à la
Rochelle, qui vallent plus de 450,000 ducatz, et, ce qui est le piz,
qu'il y a dedans beaulcoup d'argent en espèces pour s'en pouvoir
promptement ayder, outre les autres riches marchandises; et que les
Angloys ont trouvé bon que les pirates françoys en ayent admené ceste
partie de la prinse, affin d'estre excusés de la restitution: et me
mande aussi que ceste Royne attend response du Roy Catholique s'il luy
veult laysser ses deniers pour quelque temps à l'intérest, et que je
vous sollicite d'escripre promptement en Espaigne d'y donner
empeschement, veu le mal et dommaige qui vous en pourroit advenir, et
qu'il vous playse mander à Mr. de Forquevaulx de faire quelque mencion
au dict Roy Catholique des bons offices que le dict ambassadeur faict
icy pour le commun service de Voz Majestez, priant à tant le Créateur,
etc.
De Londres ce XIIIe de mars 1569.
Le Sr. d'Assoleville, s'estant quelques jours détenu à Douvres pour
attandre novelles du duc d'Alve et pour ne s'ozer mettre en mer à
cause des pirates, qui estoient au Pas de Callais, est enfin repassé
de dellà soubz la conduicte de trois vaysseaulx de guerre, que ceste
Royne luy a baillez. Je ne sçay comment le dict duc prendra maintenant
la malle satisfaction qu'on a donné icy à luy et à son ambassadeur.
A LA ROYNE.
Madame, je n'ay failly de faire bien entendre à la Royne d'Angleterre
le desplaysir que Voz Majestez ont receu de veoir que son ambassadeur
fût meslé en des pratiques si contraires et préjudiciables à voz
intentions, comme sont celles de la lettre qu'on luy a escripte de
Paris, et luy en ay fait la remonstrance de tant plus vifve que j'ay
bien vollu luy faire cognoistre, par là, que vous ne seriez sans
prendre bien à cueur les autres plus mauvais déportemens et mauvaises
entreprinses qu'elle et ses subjectz vouldront faire, soit
secrètement, ou ouvertement, contre vous. Sur quoy, encor que, du
commancement, elle ayt faict la courroucée, elle, enfin, a monstré
qu'elle ne vouloit que Voz Magestez demeurassent sans entière
satisfaction de son ambassadeur, et à cest effect, elle luy escript,
dont vous plairra commander que la lettre luy soit rendue, et Votre
Magesté verra, s'il luy playt, ce que j'en mande en celle du Roy.
Et de tant que ung [nommé] Corten, Anglois, ayant freschement prins
deux vaysseaulx françoys en la rade de Callais, chargez de vins,
apartennans à des marchans de Paris, a donné occasion que au dict
Callais, et à Roan, et à Dièpe, l'on a encores faict ung nouveau
arrest sur les biens et personnes des Anglois, la dicte Dame et ceulx
de son conseil ont monstré d'en estre bien fort marrys, et ont mandé à
mylor Coban de prendre le dict Corten et faire incontinent randre la
dicte prinse qu'il a faicte, et m'ont faict dire qu'ilz envoyeront
devers moy aulcuns du dict conseil pour adviser quelque expédiant pour
accommoder le faict de ces prinses tant pour leurs subjectz, qui ont
esté déprédez, que pour les nôtres, affin de continuer la bonne paix
et le commerce accoustumé entre ces deux royaulmes; et cependant ont
expédié une novelle ordonnance aulx capitaines et gardiens de leurs
portz contre les pirates, laquelle je ne sçay si sera bien exécutée,
et me la doibt on bailler en françoys affin de procurer qu'il en soit
faicte une semblable du costé de France.
J'ay faict part à la dicte Dame des bonnes novelles que m'avez mandées
du XXIIe du passé, tant du costé de Monseigneur que de Monsieur
d'Aumale, les quelles elle a faict semblant de n'avoir que bien
agréables; mais qu'elle me vouloit toutjour prédire qu'il apparoistra
bien tost de plus grandes forces qu'on n'a encores veu pour le
soubstien de sa religion, et qu'elle prioyt Dieu que rien n'en vînt à
vostre dommaige. Et en cest endroict, je prieray Dieu qu'il vous
doinct, etc.
De Londres ce XIIIe de mars 1569.
Ceste Royne faict dépescher ung homme exprès devers son ambassadeur
qui luy apportera les lettres qu'elle luy escript.
MÉMOIRE POUR COMMUNIQUER A LA ROYNE,
_Prenant promesse d'elle que n'en parlera à personne du monde._
Le Sr. _Roberto Ridolfy, Florentin_[58], ayant receu charge et
commandement, de la propre personne du pape, de tretter de la
restitution et restablissement de la religion catholique en Angleterre
avec les seigneurs catholiques du pays, il s'est principallement
adressé au _comte d'Arondel_ et à _milhord de Lomeley_, ausquelz
auparavant il avoit eu affaire pour quelques sommes qu'il leur avoit
prestées, ce qui luy a donné grand moyen de pouvoir, sans soubspeçon,
négocier meintennant avec eulx, lesquelz il a trouvé fort disposés à
son désir, mais non assés hardiz pour y ozer rien entreprendre, si le
_duc de Norfolc_ ne se mettoit de la partie, lequel a esté très
difficille à gaigner; mais enfin s'estant layssé persuader, il prend,
à ceste heure, plus à cueur la matière que ne faisoient les aultres
deux; et, pour la bonne part qu'il a en ce royaume, les comtes Derby,
_de Cherosbery_, _de Pembrot_, _de Northomberland_, et aultres
plusieurs, qui ne sont encores confirmez en la novelle religion, ont
monstré, aussitost qu'il s'est layssé entendre, qu'ilz seroient prestz
de le suyvre. Mais, pour ne donner desplaysir à leur Royne, la quelle
ilz honnorent et révèrent grandement, et, pour n'admener l'affaire
aulx armes et au sang, ilz ont estimé que, devant manifester rien de
ce qu'ilz prétandoient pour la religion catholique, il estoit besoing
de retirer des mains du _secrétaire Cecille_, et de ceulx de son
party, qui sont toutz passionez pour la novelle religion, le maniement
de l'estat, qu'ilz ont occuppé despuys l'advènement de ceste Royne à
la couronne, affin que, l'ayant eulx en leurs mains, ilz puyssent, par
après, de leur seule authorité et sans contradict, bien conduyre le
faict de la dicte religion catholique.
[58] Tous les noms mis en _italique_ avaient été laissés en blanc
par le secrétaire; ils ont été remplis ensuite, sur le registre,
de la propre main de l'ambassadeur.
A quoy les poulsant l'ambition et la recordation aussi de quelques
offances que le dict _Cecille_ leur a faictes, ilz ont espéré que,
pour la différence de ce qu'ilz sont des plus nobles et des plus
puyssans du pays et bien aymés du peuple, au regard des autres, qui
sont presque toutz gens noveaulx mal appuyés, et qu'ilz ont à faire à
_une princesse_ laquelle, encore qu'ilz veuillent mener doulcement, la
sentent néantmoins timide et en crainte d'estre abandonnée, qu'ilz
conduyront, sans grand peyne, au poinct qu'ilz desirent leur
entreprinse; pour laquelle facilliter davantaige ont advizé qu'il
failloit, en ce qui estoit du manyement de l'estat, gaigner le _comte
de Lestre_, sans luy déclarer, pour encores, rien de l'aultre cause,
et de monstrer toutz ensemble, par certaine froideur et reculement de
n'entrer au conseil, qu'ilz n'aprouvent rien de ce qui s'y détermine,
ce qu'ilz ont exécuté bien à propos. Et, s'estans au reste préparez de
plusieurs grandes remonstrances à la dicte Dame touchant sa grandeur
et réputation, et l'honneur de sa couronne, et, pour se descharger de
tant d'affaires, de dangiers et de despences, que le dict _Cecille_ et
les siens luy ont, sans besoing, attiré sur les bras, à quoy ont
disposé le peuple de crier avecques eulx, et espèrent aussi que les
princes voysins leur assisteront.
Ilz ont faict commancer le jeu au dict _comte de Lestre_, ainsi qu'il
est contenu en l'aultre mémoire, et s'asseurent que, dans peu de
jours, ilz seront parvenuz là où ilz prétendent, et que, puys après,
ilz pourvoyrront à la religion et à la paix du dedans et du dehors de
ce royaume.
Laquelle menée ayant esté descouverte par _le seigneur de La Mothe_,
il s'est bien vollu ayder, en tout ce qu'il a peu, d'une telle
occasion pour le service du Roy, et luy a si bien succédé que, joinct
la dilligence qu'il a mise de contenir _ceste Royne_ en la foy et
observance des trettez, il a empesché que ceulx de la Rochelle n'ont
obtenu autre secours d'icy que celluy, qui estoit desjà accordé et
dépesché par elle et les siens avant qu'il arrivât, et qu'ilz n'en
auront désormais guières plus; et qu'il a évitté la déclaration de
guerre qui estoit résolue ou contre la France, ou contre les Pays Bas,
ou contre toutz deux, et l'a aulcunement rejectée sur les dictz Pays
Bas, y ayant trouvé _la dicte Dame_ assez disposée.
Et aussi ces seigneurs ont estimé pouvoir mieulx conduyre leur faict,
s'ilz n'empeschoient que le dict _Cecille_ n'exaspérât davantaige les
choses des Pays Bas, affin que le duc d'Alve eust occasion de
continuer la saysie et autres rigueurs sur les Anglois; mesmes avoient
desiré le semblable du costé de France, et s'estoient resjouys de ce
qui en avoit esté commancé à Roan. Mais il a esté besoing de ne passer
plus oultre, car ceste Royne eust incontinent accordé avec les dicts
Pays Bas pour se déclarer contre nous, et eust employé, et employeroit
encores, son armement, qu'elle a tout prest, en faveur de ceulx de la
Rochelle. Néantmoins il sera bon que Mr. le mareschal de Cossé ne se
haste de lever la dicte saysie de Roan, sinon ainsy qu'il entendra par
le Sr. de La Mothe que les choses se conduyront de deçà.
Il est vray que iceulx seigneurs et le susdict _Ridolfy_ ont toutjour
procuré qu'il y eust bonne intelligence entre les deux ambassadeurs de
France et d'Espaigne, affin que, par la jalouzie et compectance de la
grandeur de leurs Maistres, l'ung ne traversât l'ayde que l'autre
donroit à ceste entreprinse; en quoy le dict Sr. de La Mothe s'est
gouverné de façon que les ungs et les autres demeurent contentz de
luy, et si, a faict servir ceste occasion au bien des affaires de la
Royne d'Escoce, laquelle certes eust esté fort mal trettée sans le
support _du dict duc_.
Et au reste, il a dict au dict _Ridolfy_ qu'il avoit charge de la
Royne, sa Mestresse, de servir, en tout ce qu'il pourroit, par deçà,
au restablissement de la religion catholique; lequel, pour ceste
occasion, a trouvé bon que là dicte Dame entendît tout ce démené, la
conjurant toutes foys, au nom de Dieu, de ne le reveller à personne du
monde, car se souvient que, pour n'avoir quelque foys ung principal
personnage de France, peu tenir secrète certaine entreprinse qui se
faisoit sur _la Toscane_ pour le feu Roy Henry, il avoit esté cause
dont le duc de Florance avoit faict exécuter six gentishommes, et il
seroit en pareil dangier de deçà[59]. Mais que bien tost luy mesmes,
_allant à Rome_, passeroit devers la dicte Dame avec, possible,
lettres et commission de ces seigneurs, et lui rendroit compte du
tout, et prandroit argument de tretter entre le pape et elle ce qui
seroit requis pour ceste affaire, desirant cependant que Sa Magesté
donne charge au dict Sr. de La Mothe de pouvoir, de la part du Roy et
sienne, conforter l'intention et volonté des dicts seigneurs, et qu'il
les secourra quand il sera besoing. Et espère le dict _seigneur
Ridolphy_, qu'au retour de _Rome_, il portera _ung brief du pape_ pour
_ceste Royne_, lequel ces seigneurs, estantz lors en l'authorité, luy
présenteront ardiment, et par cest ordre commanceront de besoigner au
restablissement de la religion catholique.
[59] Ce fait, qui se trouve ainsi fixé entre les années 1547 à
1559 (règne de Henri II), se rapporte probablement à l'expédition
tentée sur la Toscane, pendant la guerre de Sienne, en 1554, par
Pierre Strozzi, avec le secours de la France. Cosme 1er de
Médicis, duc de Florence en 1537, duc de Sienne en 1555 et
grand-duc de Toscane en 1569, gouvernait alors. Son règne, qui
s'est prolongé jusqu'en 1574, a été signalé par une suite non
interrompue de proscriptions et de supplices.
XXIVe DÉPESCHE
--du XVIe de mars 1569--
(_Envoyée par homme exprès, Jehan de Lisle, jusques à Calais._)
Plaintes de l'ambassadeur contre les déprédations commises en mer
par les Anglais.--Mesures prises en Angleterre pour les
réprimer.--Élisabeth demande que les mêmes mesures soient
prises en France pour protéger le commerce
d'Angleterre.--_Ordonnance de la reine_ contre les pirates.
AU ROY.
Sire, hier, assez tard, la Royne d'Angleterre m'envoya dire, par le
Juge de son amyraulté et par le sieur Somer, clerc de son conseil,
que, continuant au bon propos qu'elle m'avoit dict de vouloir demeurer
en paix et bonne amytié avec Voz Magestez Très Chrestiennes, et, pour
oster toute occasion d'altération d'entre vous, desirant pourvoir, de
sa part, aux désordres de la mer, affin que ses subjectz n'exploictent
rien hostillement contre les vôtres, elle avoit advisé d'envoyer en
dilligence notiffier, par toutz ses portz et hâvres, une ordonnance
que, par adviz des seigneurs de son conseil, elle avoit sur ce faicte,
de laquelle elle m'envoyoit la coppie, affin que je procurasse qu'il
fût faict le semblable du costé de France: et qu'au reste, que tout
ainsy que je luy estois bon tesmoing que des provisions de justice,
que je luy avois requise pour vos subjectz, despuys que j'estois par
deçà, il ne m'en avoit esté reffuzé pas une, que je vous suppliasse,
de sa part, faire de mesmes avoir raison à ceulx de ses subjectz qui
la vous requerroient pour les déprédations que les vôtres leur
avoient faictes; dont avoit commandé m'en bailler ung mémoire, le quel
ilz m'ont délivré, en latin, avec la coppie de la sus dicte ordonnance
en françois, que j'ay tout miz dans ce paquet[60], et ay prié les
dicts Juge, et Somer, de bien asseurer la Royne, leur Mestresse, qu'en
tout ce qu'elle usera bien envers Voz Magestez et voz subjectz, que
vous luy correspondrez et y ferez correspondre les vôtres.