Dont voyant la dicte Dame qu'il estoit besoing de pourvoir promptement

à ces choses, lesquelles concernoient la tranquillité de son royaulme,

et qu'il failloit aussi se résouldre de la paix ou de la guerre

avecques le Roy, et pareillement avecques le Roy Catholique, et que

le faict de la Royne d'Escoce et des Escoçoys estoit bien pressé,

pareillement celluy d'Irlande, et que d'ailleurs le cardinal de

Chatillon sollicitoit que le Sr. Du Doict fût ouy et respondu en ses

demandes, elle a faict convoquer les seigneurs de son conseil pour

résouldre toutes ces matières, sentant icelluy Cecille, à la froideur

et contennance d'iceulx seigneurs, qu'il ne les pourroit ordonner

seul. Mais ilz ont faict les mallades en leurs logis, et n'a esté

possible à la dicte Dame de les assembler aulcunement, despuys qu'elle

est en ceste ville. Et de tant que le comte de Lestre a esté tiré à ce

party, il s'est aussi servy, d'un petit rhume qu'il avoit, pour excuse

de ne se pouvoir trouver aulx heures convenables du dict conseil. De

quoy le mècredy des cendres, estant tout exprès venu ung peu avant

soupper en la chambre de la dicte Dame, lors que le dict Cecille y

estoit, et s'y estant trouvé à poste le duc de Norfolc, principal de

toutz, il fust bien ayse que la dicte Dame, en présence du dict

Cecille, luy commencea à tenir propos de ses affères et se douloir de

ce que tous ces seigneurs ne se vouloient trouver au conseil pour

résouldre ce que en debvoit estre faict; lequel, après avoir, avec

grande humilité et respect, supplié, très humblement, la dicte Dame de

l'excuser, si, pour le debvoir et infinye obligation qu'il avoit à son

service, il luy disoit, en chevalier de bien et d'honneur, que la

meilleure et principalle part de ses subjectz voyoient les choses

estre si mal conduictes, et tant contre leur desir, qu'il craignoit,

ou que son estat eust à courir quelque dangier, ou que le dict Cecille

eust à leur rendre compte, sur sa teste, des choses qui avoient passé

jusques aujourduy. Duquel propos estant le dict Cecille fort troublé

et la dicte Dame esmeue, elle entra en grand collère contre le dict

comte dont le duc, qui estoit loing, adressant sa parolle assés hault

au marquis de Norampthon, qui n'estoit encores de ce party,--«Voyés,

dict il, mylor, comme le comte de Lestre, quant il a suyvy et aprové

les opinions du secrétaire, il a esté favorisé et bien venu de la

Royne, et maintennant qu'il luy veult remonstrer vertueusement ses

bonnes raisons contre celles de l'autre, elle lui faict ung très

mauvais visaige et le veult envoyer à la Tour: non, non, il n'y yra

pas tout seul.»--A quoy le dict de Norampthon respondit,--«Je loue

Dieu que vous, qui estes le principal subject de ce royaulme, voulez

enfin monstrer votre vertu, laquelle je suis prest de suyvre et ayder

de tout ce qu'il me sera possible, car aussi suis je icy pour me

plaindre.»

Et ainsy, la pluspart des grandz se sont faictz entendre, et se sont

uniz, dont, sur la proposition de ces importantes matières dessus

dictes, ilz ont requis que le dict Cecille eust à monstrer au vray en

quel estat elles estoient, et comme il les avoit conduictes despuys

huict ans en çà; car ne vouloient plus opiner sur fondement de

mensonges, comme jusques icy le dict Cecille leur avoit déguisé les

choses qu'il avoit proposées au conseil. Et semble que le dict Cecille

ayt despuys cerché de racointer ces seigneurs, mesmement le comte de

Lestre, luy remonstrant qu'il ne se debvoit aulcunement joindre aulx

autres, mesmement en ce qu'ils demandoient rendre compte des choses

passées despuys huict ans, car il s'y trouveroit aultant meslé que

luy. A quoy il a respondu que ce seroit luy seul qui auroit à rendre

compte des faultes de toutz deux, car il n'avoit rien fait que par le

conseil et induction du dict Cecille, qui pourtant debvoit regarder à

ses affères, car il avoit desjà pourveu aulx siens. Dont le dict

Cecille a despuys pancé qu'il luy serviroit beaulcoup de fère examiner

ce qui s'est passé au faict de la Royne d'Escoce, car ayant ceste

Royne et les siens, en général, beaucoup de desseings sur elle et sur

son royaulme, qui semblent utilles à l'Angleterre, il espère que ces

seigneurs se trouveront aulcunement copables d'avoir, contre

l'intention de la dicte Dame, porté le faict et affères de la dicte

Royne d'Escoce; dont est à craindre que la pouvre princesse n'en soit

de quelque chose, pour aulcuns jours, plus mal et plus estroictement

tenue, ayant esté mandé de resserrer aussi l'évesque de Rosse. Et si,

a esté, ces jours passez, ung aultre Escoçoys miz à la Tour, ce que

ces seigneurs craignent aulcunement, mais ilz se sentent si appuyez

qu'ilz disent qu'ilz se sçauront bien descharger de cella.

ARTICLES PRÉSANTEZ A LA ROYNE D'ANGLETERRE PAR LE Sr. DE LA MOTHE,

ambassadeur du Roy, en forme de remonstrance.

Le Roy a mandé à son dict ambassadeur que, ayant Sa Majesté devant les

yeulx le voyage de Me. Oynter, qui soubz couleur d'accompaigner ceulx

qui alloient charger vin et aultres choses, librement, en son pays,

avoit conduict ung rafreschissement de pouldres, d'artillerye,

d'argent et aultres munitions à la Rochelle, pour secourir ceulx qui

luy mènent la guerre en son royaulme,--ainsy que eulx mesmes l'ont

despuys faict entendre à Monsieur, frère de Sa Majesté,--et s'en sont

vantez,--et entendant la faveur que les leurs ont prez de la Majesté

de la Royne d'Angleterre,--lesquelz il estoit adverty que, pour

l'induyre à estre de leur party, luy offroient de demeurer ses

ostages ou luy en bailler d'aultres, jusques à ce qu'ilz eussent miz

entre ses mains une de ses places de Normandie ou Picardie.--A quoy a

entendu que le Sr. Norriss, ambassadeur de la dicte Dame, résidant en

France, tenoit la main,--et qu'ilz se servoient de la couverture de

ses paquetz pour s'entrecommuniquer leurs practiques.

Considéré aussi que, sur le point que la conspiration de prandre le

Hâvre de Grâce et Dieppe, laquelle a esté descouverte, se debvoit

exécuter, ung nombre de vaysseaulx anglois, équipez en guerre, avoient

apparu sur la coste de Normandie comme pour favoriser la dicte

entreprinse;--et que les dicts vaysseaulx avoient, devant et despuys,

exécuté plusieurs pilleries et violences sur ses subjectz et

transporté leurs biens par deçà;--davantaige, que sur la souspeçon

que, oultre les choses dessus dictes, il pouvoit prendre de l'armement

et appareil de guerre qu'il entendoit se fère en ce royaulme, sans

avoir la guerre déclairée contre nul prince, le dict Sr. de Norryss

luy allégoit seulement qu'on le faisoit pour l'occasion des troubles

de France et d'Escoce, là où, pour estre la Royne d'Escoce dans

l'Angleterre, l'on ne debvoit rien craindre de son costé, et moins

encores du sien à cause de la bonne paix qu'il a avecques ce royaulme;

laquelle il n'avoit jamais pensé d'enfraindre, pour estre d'ailleurs

assez occuppé à la division de ses subjectz, seule cause des armes où

l'on estoit meintennant en son royaulme;

Sa dicte Majesté, pour ne demeurer en suspens de ces choses,

n'estimant que la dicte Dame veuille attampter sur luy par armes sans

le deffier, comme il n'est descent à nul prince de le fère, avoit, dez

le XIIIe de ce moys, dict au dict Sr. Norryss, et ainsy l'a escript,

du XIIIIe à son dict ambassadeur de deçà, que, après avoir, l'ung par

lettres, et l'aultre de parolle, déclairé de sa part à la Majesté de

la dicte Dame qu'il veult exactement persévérer en la bonne paix,

confédération et amytié, qu'il a avecques elle et ses pays et

subjectz, ainsy qu'il l'a seinctement juré et promiz, sans aulcunement

l'enfraindre, que elle, de son cousté, le veuille, dans quinze jours,

résouldre là dessus de son intention; dedans lequel temps, s'il n'en

est esclarcy, qu'il regardera de pourvoir à ses affères sellon les

moyens qu'il avoit pleu à Dieu luy en donner: dont desire le dict

ambassadeur que la Majesté de la dicte Dame luy fasse entendre quelle

responce il aura à fère en cella au Roy, son Seigneur, pour luy donner

contantement et satisfaction.

Et, touchant la saysie faicte à Roan sur les biens des Anglois, Sa

Majesté Très Chrestienne a escript, du XIIe de ce mois, au dict

ambassadeur ces propres motz:--«Puisque vous me rendez ung si bon

tesmoignage de la sincère intention de la Royne d'Angleterre, ma bonne

soeur, à l'entretennement et observance de la paix, et que toutes

choses ont esté remises en liberté par dellà pour le regard de mes

subjectz, j'ay donné charge à mon cousin le maréchal de Cossé, qui

s'en va mon lieutenant général en Normandie et Picardye, qu'il fasse

relascher et mettre en liberté tout ce qui a esté saysy au dict Roan,

et aultres endroictz, sur les Anglois, y ayant consenty très

volontiers sur la première instance que m'en ayez faicte, ne me

pouvant ayséement persuader que la dicte Dame vollût entrer en

querelle avecques moy, de qui elle n'a jamais receu que toutz bons

offices; comme je vous prie la bien asseurer que je seray toutjour

prest d'y persévérer, si elle continue en la volonté qu'elle vous a

déclairé le vouloir fère de mesmes envers moy; et, affin de fère

cesser toutes pleinctes, vous la prierez qu'elle veuille fère fère

raison et restitution à mes dicts subjectz, et je luy promectz, et

l'asseure que je feray de mesmes en l'endroict des siens.»

Quant à plusieurs particulliers, qui courent la mer de deçà avec leurs

vaysseaulx équipez en guerre, dont aulcuns se sont randuz pirates, Sa

Majesté Très Chrestienne escript aussi au dict ambassadeur ce qui s'en

suyt:--«Vous le debvez remonstrer à la Royne d'Angleterre, ma bonne

seur, affin de les fère révoquer et leur deffandre telle manière de

fère, laquelle ne peult compatir avec la bonne paix, amytié et

intelligence, qui est entre nous, laquelle ayant observée sincèrement

de mon cousté, comme je l'entendz fère pour l'advenir, je me promectz

que la dicte Dame vouldra aussi, de sa part, oster toutes occasions

qui y pourroient apporter altération, ne se pouvant ceste manière de

fère aultrement baptizer que me commancer la guerre, sans la

déclairer.»--Dont requiert le dict ambassadeur qu'il playse à la dicte

Dame révoquer les dicts particuliers ses subjectz, ou bien régler de

telle façon leurs entreprinses que les pays et subjectz du Roy n'en

puissent recepvoir aulcun dommaige.

Le dict ambassadeur a entendu qu'il se prépare, de rechef, une flotte

de navyres marchandz pour aller vers la Rochelle, dont remonstre que,

si la Majesté de la Royne d'Angleterre ou ses subjectz ont besoing

d'aulcunes choses desquelles le Roy, son Seigneur, les puisse

accommoder en aultre endroict de son royaulme, sans aller contracter

ez lieux d'où, à présent, il pourroit avoir jalouzie ou soubspeçon,

qu'il offre d'en escripre promptement à Sa Majesté et d'en avoir bien

tost sa responce.

Entend aussi qu'il a esté deffandu de ne charger marchandises en ce

royaulme pour les transporter ailleurs que là où yra la flotte des

Anglois prévilliégez, qu'ilz appellent _Avanturers_; dont remonstre

que la dicte ordonnance, estant ainsy généralle, pourroit préjudicier

aulx articles des trettez faictz sur la pleyne liberté du traffic

d'entre le royaulme de France et cestuy cy. Si, requiert qu'il ne soit

faict aulcune restrinction ny noveaulté en cella; ains que le commerce

se continue, d'icy en France, tant par les Anglois, Italliens que

toutz aultres marchandz, en la façon qu'il a esté cy devant

accoustumé.

Requiert aussi qu'il soit pourveu sur une remonstrance qui luy a esté

baillée par aulcuns subjectz du Roy, touchant le traffic et commerce

des vins, laquelle est cy attaichée.

Et qu'il playse à la dicte Dame ottroyer à la Royne d'Escoce aulcunes

choses qu'elle luy a naguières envoyé requérir, luy donnant toutjours

occasion de se louer des bons et honnorables déportemens, dont elle

usera en son endroict.

REMONSTRANCE FAICTE AU DICT Sr. DE LA MOTHE.

_Par aulcuns subjectz du Roy._

A monsieur l'ambassadeur de France.

Par la coustume généralle de ce pays, toutz merchandz françoys,

qui y font leur traffic et commerce de vins, sont tenus et

contrainctz payer à la Majesté de la Royne, ou ses officiers,

cinq solz sterlins; assavoir, trois solz pour le droict de

coustume, et les deux aultres pour le boteillerage de chacun

tonneau.

Et combien que telz droictz diminuent grandement les proffictz

que les marchandz debvroient rapporter de leur marchandise,

néantmoins aulcuns gentishommes des lieux de Beaumares et

Lerpour, en Galles, mesmes ung nommé Richard Boucler, se sont

efforcez, et, de faict, ont contrainctz plusieurs des dicts

marchands à leur bailler et fornir deux tonneaux de vin pour

chacun navyre qui y descend; et, entre aultres, Pierre du Perrey,

marchand de Bourdeaulx, y ayant faict conduyre, despuys deux ou

trois ans, deux navyres, a esté contrainct, oultre les dictz

droictz de coustume et boteillerage, fornir quatre tonneaulx de

vin, dont il s'est cy devant plainct à monsieur le grand

thrézorier, lequel, en ayant communiqué à Mr. de Trocmarthon, en

la présence du dict Boucler, luy auroit promiz de luy en fère

justice et les luy fère rendre, ce que toutes foys n'a esté

faict.

Et d'aultant que c'est un faict qui conciste principallement en

la conservation des privillièges, franchises et libertez des

subjectz du Roy de France, desquelz vous estes icy estably comme

protecteur et deffanceur, le dict du Perrey vous supplie

humblement, Monsieur, luy en fère justice, non seulement pour son

faict particullier, mais aussi pour le faict général, qui est de

la descharge entière, pour l'advenir, des dicts deux tonneaulx,

pour chacun navyre, ainsi prins par les dicts gentishommes, ou

des dicts droictz de boteillerage payez aulx officiers de Sa

dicte Majesté, affin qu'ilz ne soyent contrainctz payer d'ung sac

deux mouldures contre tout droict et équité.

Et vous ferez une faveur singulière et grand soulaigement à toute

nostre nation françoyse, qui tiendra ce bien faict de vous, et

priera Dieu perpétuellement vous conserver et accroistre en tout

honneur et prospérité.

COPPIE DU MESSAIGE qui a esté declairé par la Majesté de la Royne

et son conseil, par parolle de bouche, à l'ambassadeur du Roy

de France, par Jehan Somer, clerc du signet de Sa Majesté, le

IIIe jour de mars 1568 (suivant le compte d'Angleterre), pour

respondre à certains articles délivrez par luy au dict conseil.

La Majesté de la Royne, conférant avec son conseil sur certaine

escripture, délivrée par vous, contenant certaines matières, à quoy

vous requériez d'avoir responce, les a trouvées estre en grand partie

les mesmes choses, lesquelles, à vostre dernier langaige, vous

communiquastes avec Sa Majesté, et de ce entendîtes, comme la

briefveté du temps souffroit, l'intention de Sa Majesté; et,

néantmoins, considérant meintennant que vous avez exibé le mesme par

escript, et requis particulière responce à chacun des motz dedans

contenuz, Sa Majesté, pour vostre ample satisfaction, après avoir sur

ce conféré avec son conseil, a commandé à son dict conseil vous

envoyer responce aus dicts poinctz, comme s'en suyt:

Premier, comme ainsy soit que le voyage de Me. Oynter a esté

interprété et présenté aulx yeulx du Roy de France, la vérité est que

la cause de son aller à la mer estoit pour la saufconduicte de la

flotte angloyse qui alloit à Bourdeaulx; laquelle est notoirement

cogneue à toutz les principaulx marchandz de ceste ville de Londres,

qui avoient advanturé, aulx dernières vendanges, de fère apporter des

vins de Bourdeaulx: lesquelz firent leur longue poursuyte à Winsor, en

octobre dernier, à Sa Majesté et à son conseil, pour le mesme effect;

et, par grande inportunité, obtindrent icelluy, et comme ainsy soit

qu'il debvroit avoir conduict la dicte flotte à Bourdeaulx pour y

estre chargée et en retourner, il est aussi notoire, que aulcuns

subjectz de Sa Majesté, comme ilz estoient en Bourdeaulx devant la

venue du dict Oynter, estoient si mal trettez, et quelques ungs d'eulx

miz en prison et leurs dictz biens saysis, que la flotte angloyse,

oyant cella, avoient esté contrainctz de ressortir à la Rochelle pour

leur charge, à leur grand perte et désavantaige. Et, le dict Me.

Oynter estant forcé prendre port, et se trouvant mal tretté en aultres

places, entra dedans la Rochelle avecques eulx; auquel lieu, comme il

dict, les gouverneurs de la dicte ville trettèrent tellement avecques

luy de leur vendre ou prester quelques pièces d'artillerye, desquelles

il se pouvoit passer, et quelque pouldre, que enfin, considérant luy

mesmes et toute la flotte des marchands estre en leur pouvoir, il

trouva nécessaire pour luy de condescendre en partie à leurs demandes,

combien que ce fût contre sa volonté; car il s'apercevoit

manifestement que aultrement la flotte angloyse n'eust esté chargée

là, ny luy mesmes ou eulx s'en fussent paysiblement despartys sans

user de force, dont il craignoit, à bonne cause, l'évènement; et par

ce, il le trouvoit meilleur d'accorder à leurs demandes et d'obtenir

quelque chose pour la valleur des choses qu'ilz requéroient de luy. Et

ainsy, où il est dict qu'il délivroit de l'argent, il dict et jure

qu'il n'y layssa pas un denier, sinon que pour ses despences

nécessaires, mais plustost apporte avec luy, du dict lieu, en argent,

ou en valleur, suffizant pour fère récompence de tout de qu'il avoit

là layssé; et ainsy véritablement est il chargé de fère pour le

proffict de Sa Majesté pour les choses faillantes, accordantes à la

valleur. Si l'ambassadeur veult ouyr combien de foys le dict Me.

Oynter (nonobstant son mauvais trettement par les subjectz du Roy de

France) a faict playsir et aydé plusieurs subjectz du Roy contre ceulx

de la religion, il peult alors aussi estre manifeste aulx yeulx du Roy

combien ceste suggession de son voyage est esloignée de la vérité.

Secondement, où c'est qu'il est dict que ostaiges sont offertz par

quelques ungs des subjectz du Roy, icy, pour délivrer quelques fortz à

Sa Majesté en Normandie, ou Picardye, d'aultant que, à la vérité,

telle chose n'a esté offerte, Sa Majesté directement nye cest surmyse

estre véritable; et encores si aulcunes telles offres avoient esté

faictes, Sa Majesté, ne les allouant ou recepvant, ne pense que ce

fût rompre la bonne amytié, combien qu'elle ne les eust déclarées. Et,

en ce que son ambassadeur en France est chargé d'y avoir tenu la main,

Sa Majesté n'en cognoist rien, mais pense q'une telle fable, et les

semblables, comme d'avoir faict tenir le paquet des subjectz du Roy de

France par le moyen de son dict ambassadeur, sont de jalouzie

inventées pour ce que le dict ambassadeur, par advanture, plainement

déclaire, en plusieurs places, ce que ne luy sembloit pas bon des

cruaultés usées contre ceulx de la religion; lequel (peult estre) en

son langaige en faict quelque pityé pour ce que sa conscience aulx

causes de la religion est cogneue à toutes personnes avec qui il est

accoincté. Et davantaige a juste cause se plaindre de plusieurs

deffaveurs à luy monstrées par ceulx, qui sont les ennemys jurés de

ceulx de la religion, comme particullièrement ung jeune homme anglois,

nommé Rogers, estant docte et le servant, fut, despuys peu de temps,

mallicieusement prins en Paris et avoit esté miz en prison, et

[auroit], par advanture, perdu sa vye comme, communément, il est

rapporté que peu eschappent d'estre noyés, ou aultrement murtriz,

estant prins en telle sorte comme il fut; mais, par cas d'advanture,

il a esté aydé et recouvert hors de leurs mains par les instantes

prières de Mr. de Mauvissière, qui mérite louange et grâces. Le

semblable fut dernièrement faict par ceulx de Paris meintennant, en

l'absence de l'ambassadeur, prenant ung mèdecin, que se tenoit prez de

madame, femme du dict ambassadeur, estant mallade. Cest homme est

constitué prisonnier seulement pour fère despict à l'ambassadeur; de

quoy, si la profession de l'amytié du Roy estoit cogneue, comme il est

rapporté, il s'en ensuyvra réparation.

Tiercement, pour le souspeçon d'une matière mentionnée pour prendre le

Hâvre et Dieppe, et de navyres angloys apparoissant dessus la coste de

Normandie, tout cella est si loing de la cognoissance de Sa Majesté,

ou d'aulcuns de son conseil, que, jusques à ce que l'ambassadeur de

France l'eust envoyé dire à la court, on n'en avoit poinct ouy parler,

et ainsy, conséquemment, le rapport entièrement faulx.

Quartement, comme il soit qu'on aye conçu sousbpeçon d'une

préparation, pour les guerres, de Sa Majesté, et plusieurs raisons

alléguées, qu'elle n'auroit besoing de ce fère, espérant qu'elle ne

veuille attempter aulcune chose par armes, sans premièrement en donner

deffiance;

Il est vray que Sa Majesté a desjà commancé à donner advertissement à

ses subjectz de se mettre toutz en aprest, comme par une publicque

proclamation, imprimée et publiée en febvrier dernier, peult apparoir

à toutes personnes, et, quelques argumentz qu'on fasse qu'elle n'a

besoing de ce fère, Sa Majesté toutesfoys entend d'y procéder pour

causes sufficientes et bien cogneues à elle mesmes et à son estat; et

elle ne peult penser comme telz comme ceulx qui sont autour du Roy,

ses principaulx conseillers, quoy qu'ilz trouvent mauvais de ces

préparations, encores en leurs consciences ilz ne sont ignorans que Sa

Majesté faict en cecy sagement pour respectz qui n'ont pas besoing

d'estre expéciffiez; et encores certainement elle n'a intention ni

disposition fère guerre contre aulcune personne, mais, comme elle sera

provoquée, pour deffance de son estat employer son pouvoir: et pour

ce, de mencionner l'affère de deffiance estre faicte par elle à aulcun

prince est superflu, combien que, du temps du père du Roy de France,

ceste honnorable règle ne fut bien observée envers le Roy

Edouard[56].

[56] Élisabeth fait ici allusion à ce qui s'était passé en 1548

et 1549. Le duc de Sommerset, régent du royaume pendant la

minorité d'Édouard VI, avait résolu de marier ce prince avec

Marie Stuart; il avait eu recours aux armes pour vaincre les

résistances des Écossais, qui ne voulaient pas que leur reine

épousât le roi d'Angleterre. Léon de Strozzy, qui était en Ecosse

comme volontaire, étant parvenu à arrêter les Anglais dans leur

conquête, Henri II envoya aussitôt aux Écossais un secours de six

mille hommes commandés par d'Essé, qui, après avoir repris aux

Anglais les places dont ils s'étaient déjà emparés, fit conduire

la jeune reine à la cour de France, où elle fut élevée jusqu'à

son mariage avec le Dauphin, depuis François II.--Au mois d'août

1549, pendant que les Anglais étaient occupés en Écosse, Henri II

envahit lui-même, sans déclaration préalable de guerre, la

Picardie et le Boulonnais, qui se trouvaient alors, pour la plus

grande partie, sous la domination de l'Angleterre.

Et où le Roy de France, ne voulant estre en suspens de ces choses, a,

par parolle de sa bouche, déclairé à l'ambassadeur de Sa Majesté, le

XIIIe de febvrier, et, par escript, à son ambassadeur, le XIIIIe,

qu'il veult continuer en bonne paix et amytié, sans la rompre en

aulcune manière, et desiroit avoir la résolution de Sa Majesté là

dessus, dedans quinze jours, auquel temps, si elle n'estoit déclairée,

il pourvoirroit à ce qu'il auroit à fère, dont le dict ambassadeur de

France a requis responce, laquelle Sa Majesté ne vouloit reffuser de

fère, comme peult apparoir par les parolles de Sa Majesté au dict

ambassadeur, quand il les luy remonstra; mais en ce que ce messaige

est comme péremptoirement requérir responce dedans quinze jours, où

elle n'a donné occasion de concevoir aulcun doubte, ains qu'elle a

aultant constante intantion de garder l'amytié avec le Roy, comme il

a, ou peult avoir, de la garder envers elle, Sa Majesté est marrye

fère aulcune sinistre interprétation d'une telle péremptoire requeste

par limitation de jours, imputant icelle à quelque deffaillance

d'escripture, considérant le lieu où le Roy estoit si esloigné, comme

en Lorraine, au temps que le Roy tint ces propos au dict ambassadeur,

de sorte qu'il estoit manifestement inpossible d'envoyer responce

d'icy dedans ce temps; ou bien qu'il falloit qu'il vînt de quelque

mauvaise intention de ceulx qui gouvernent les affères du Roy: de

quoy, si Sa Majesté estoit certaine, elle pourroit leur fère une plus

dobteuse responce, mais, pour ceste heure, elle choysit plustost

respondre sincèrement et playnement, comme celle qui adresse sa

responce seulement au Roy, son frère, pour demeurer en bonne paix et

amytié avecques luy, comme il dict vouloir persévérer en la sienne.

Sur le faict de la saysye de Roan, quoy qu'il est dict que le Roy, par

ses lettres du XIIe du mois passé, ayt donné ordre pour la relascher,

Sa Majesté se loue des escriptz du Roy, mais elle se mescontante de la

paresse et mespriz de ses officiers, car elle est continuellement

troublée des plainctes de ses subjectz pour la continuation des dictes

saysies.

Correspondance diplomatique de Bertrand de Salignac de La Mothe Fénélon, tome premier Ambassadeur de France en Angleterre de 1568 à 1575 · 第 20 / 34 段