d'Héris, la bonne affection dont avez procédé avec eulx en toutes mes
affères, chose non moins confortable qu'espéré de vostre bon naturel;
espéciallement, ayant sceu par eulx que c'estoit vostre bon playsir
que je fusse trettée avec les honnorables respectz et gracieulx
entretennement, que j'ay receuz, despuis que j'arrivay à Bolon, de
maister Knolis et mylor Scrop, desquelz je ne puis moins fère que vous
tesmoigner la dilligence et grande affection d'accomplir voz
commandemens, et l'occasion que j'ay de me louer de leurs honestes
desportemens vers moy jusques à mon transportement, la façon duquel je
ne puys séeller m'avoir semblé dure; de quoy, ne désirant vous enuyer,
je me tairay pour vous dire qu'il vous pleût au dict Boulon m'accorder
non seulement ung certain nombre de serviteurs desquelz, à vostre
playsir, je me contante pour présentement me servir, mais aussi
quelques aultres qui pourroient, avec passeport du gardien et
commission de ceulx qu'avez miz en charge avec moy, aller et venir
d'Escoce vers moy ou en Escoce ou vers vous, quant j'auray quelque
chose à vous remonstrer. Lesquelles licences par vous de nouveau
permises à mes dicts commissionnaires en ma faveur, j'ay faict
entendre à Mr. le conte de Cherosbery et maister Knolis, qui disent
n'avoir telle commission de vous, ains m'ont reffuzé de vous envoyer
aulcun jusques à ce que je leur ay monstré vostre lettre, faisant
mention de quelque résolution requise sur les pointz proposés par mes
commissaires; ausquelz ilz ont commandé de despartir sans délay,
sellon leurs passeportz, avec déclaration qu'ilz n'auront nul accez
dorsenavant à moy sans vostre exprès commandement.
Sur quoy j'ay prié maister Knolis vous fère remonstrance et des
austres petites nécessitez, ensemble avec la déclaration de ma bonne
volonté vers vous, avec lequel j'ay envoyé ce pourteur pour me
rapporter vostre bon playsir, quant aurez veu et entendu les choses
requizes par moy au mémoire adressé à Mr. le comte de Lecester et
maister Cecile, vous suppliant que par luy vostre bon playsir soit,
sur tous ces poinctz entenduz de moy, commander à Mr. le comte de
Cherusbery ce qu'il vous plairra qu'il en fasse. Et, pour ce que
maister Knolis m'a promiz de vous fère veoir mon mémoire et requeste
adressée à voz dicts deux conseillers, je ne vous inportuneray par la
présente de mes particularitez, me rapportant au mémoire et rapport de
maister Knolis.
Quant à ce qu'il vous plaict toucher, en vostre lettre, que trouvés
estrange que mes commissaires ne sont condescenduz sur les
spéciallitez, après avoir entendu leurs raysons, j'ay advizé avec eulx
que celluy qui retourneroit en Escoce proposera aulx aultres de mon
conseil et noblesse donner commission suffizante pour, sans scrupulle,
conférer les spéciallitez que nous penserons vous estre plus
agréables, et à mon honneur et préservation de mon estat, en quoy
eulx ny moy ne pouvons entrer sans leur consentement de nouveau pour
les choses advenues despuys, qui mectent doubte en la force de mes
actions, estant dettenue comme ilz pourroient alléguer; et asseurés
vous que je desireroys bien sçavoir vostre bon playsir pour me y
advancer.
Bien vous suppliè je d'une chose qui est de ne permectre plus qu'il
soit miz en avant de si deshonestes et désavantaigeuses ouvertures
pour moy que celles à quoy l'évesque de Rosse a esté conseillé prester
l'oreille; car, comme j'ay prié le dict maister Knolis vous
tesmoigner, j'ay faict voeu à Dieu solemnel de jamais ne me démettre
de la place où Dieu m'a appellée, tant que pourray sentir mes forces
battantes pour ce fays, comme, je le remercye, je les sens augmenter
avecques l'envie de m'en acquitter mieulx que jamais, et avecques plus
de suffizance par le temps et expérience acquise, vous suppliant, en
toute aultre chose que ne inportera mon honneur et estat, estimer
qu'après Dieu je desire singulièrement vous playre, et si j'osois vous
ramentevoir combien je suis aprochée de vous et preste de m'aller
offrir à plus particullières conditions que je ne puys, en l'estat où
je suis, je diroys que c'est tout mon desir.
Cependant, avec l'adviz de mon conseil, je mettray peyne, en ayant
responce de vous, fère les offices à moy possibles pour obtenir vostre
faveur, laquel je proteste volontairement ne mettre jamais en hazard
de perdre, si je la puys acquérir. Quant à toutes aultres choses qui
me touchent, je m'en remectray au mémoire, pour ne vous inportuner,
seulement vous diray je que, quant aulx responces que désirés, je
seray preste, quant il vous plairra m'admettre en vostre présence, de
vous en résouldre et fère paroistre la faulceté de leurs calumnies et
mon innocence, laquelle Dieu manifestera, comme mon espoir est en luy.
Cependant auquel je prie vous donner, Madame, en longue santé, bonne
et heureuse vie.
De Tutebery ce Xe de febvrier 1569.
Je viens d'entendre, Madame, que mon cousin le duc de Chatellerault,
nonobstant vostre passeport, est arresté à York. Je m'asseure qu'il
n'a commis nulle offence, qui me fera vous supplier de concidérer sa
nécessité et le long temps qu'il a demeuré, oultre son passeport, à
vostre commandement, et commander qu'il luy soit permiz passer oultre.
Il vous plairra excuser si j'escriptz si mal, car le logis non
habitable et froid me cause quelque rhume et dolleur de teste.
XXe DÉPESCHE
--du XXVe de febvrier 1569.--
(_Envoyée jusques à Calais par Jehan Vallet._)
Charles IX refuse de s'établir médiateur entre l'Angleterre et
l'Espagne.--Négociations de l'ambassadeur d'Espagne pour
obtenir la restitution du trésor saisi par Élisabeth.--Prises
faites par les Anglais.--_Liste des capitaines_ de réputation
qui se disposent à se mettre en mer.
AU ROY.
Sire, bien peu d'heures après ma dépesche, du XXIe du présent, je
receuz celle qu'il avoit pleu à Vostre Majesté me fère, de Joynville,
le IXe auparavant, toute en chiffre, en laquelle j'ay comprins vostre
desir sur les affères d'entre ce pays et les Pays Bas, lequel je
mectray peyne d'accomplir, ainsi que je le verray bien à propos, et
comme j'avois desjà commancé de le fère, n'ayant esté mon intention
que fissiez office de médiateur en cella, sinon pour vous obliger
l'ung party et l'aultre en ung faict duquel, aussi bien, ilz
demeureront d'accord; et affin aussi qu'estant la matière une foys
venue en voz mains vous la menissiez, ou au tard, ou au long, ainsi
que le bien de vos affères le requerroit, et eussiés cependant ung
gaige pour vous fère requérir et observer des deux costés. En quoy,
possible, se fut trouvé moyen de fère passer plus avant les choses,
que je crains qu'elles ne feront.
Tant y a que j'yray, du premier jour, veoir ceste Royne, et mettray
peyne de descouvrir si son intention en cella est conforme à la
démonstration qu'elle et ceulx de son conseil en font; car les deniers
d'Espaigne sont toutjours resserrés en la Tour, ausquels toutesfoys
l'on ne touche point, et le Sr. d'Assoleville, encor que despuys le
retour du corrier qu'il avait envoyé au duc d'Alve ayt eu permission
de communiquer de rechef avec l'ambassadeur d'Espaigne, ilz ne sont
toutesfoys, l'ung ny l'aultre, en termes d'estre encores ouys de ceste
Royne. Vray est que le dict d'Assoleville a esté devers le mylor
Quiper, garde des sceaulx, et le secrétaire Cecille a esté devers luy,
mais il ne leur a exposé sa charge, sinon en général, c'est qu'il
estoit venu procurer la délivrance des deniers, comme, à la vérité, il
semble que luy et le dict ambassadeur d'Espaigne ne prétendent que de
les avoyr et de dissimuler toutes aultres injures, mesmes, si ceulx cy
sçavoient tenir bon, je croy qu'il se contanteroit de la seule
asseurance des dicts deniers plus tost que de venir à nulle ropture.
La responce que le susdict ambassadeur d'Espaigne avoit faicte à la
proclamation de ceste Royne, dont vous envoyay naguières la coppie, a
esté traduicte par quelcun en langaige de ce pays, qui l'a publié avec
des additions telles, que ceste Royne et tous ceulx de ce conseil en
sont fort escandalizés et en ont faict enquérir, dont plusieurs
notables personnaiges en ont esté envoyés en pryson, ce qui monstre
qu'il y a une bien aspre division, bien que encores lattante, dans ce
royaulme.
Cavaignes et Du Doict font grand dilligence, et la font fère aussi par
leur faulteurs, de trouver deniers par deçà, et offrent grand
asseurances; mais j'espère, Sire, qu'ilz en recouvreront si peu, ou
poinct du tout, qu'ilz n'auront dorsenavant, par les supportz d'icy,
guières moyen de se maintenir contre Vostre Majesté.
Aulcuns des principaulx seigneurs de ce conseil entendant qu'on
soubspeçonnoit les Anglois d'avoir eu intelligence en ces menées, qui
ont esté découvertes en Normandie, et en quelques aultres de Callays,
m'ont envoyé dire qu'ilz me prioyent de croire que cella n'estoit ny
ne pouvoit estre aulcunement procédé de l'intention de la Royne, comme
pour leur regard ilz seroient prestz de se purger, quant il sera
besoing, qu'il n'en avoit esté rien pratiqué de deçà, sinon que le
secrétaire Cecille l'eust faict tout seul, de quoy seroit à luy d'en
rendre compte, mais, ny en une façon ny aultre, je n'ay peu descouvrir
que les Anglois y ayent esté meslez.
Au reste, Sire, de tout cest armement que ceste Royne a faict
préparer, il n'en est encores rien sorty hors de ceste rivière que
quatre grandz navyres. Vray est que les deux naves veniciennes sont
sur l'emboucheure d'icelle et ung nombre d'aultres particulliers sont
à Plemmue, qui ont encores freschement prins neuf ou dix ourques de
Flandres, retornans de la Rochelle, chargés de vins: mais ilz ne
trouvent guyères plus que prendre en mer, et entre les dicts
vaysseaulx particulliers il y en a qui pourroient estre de quelque
effect, estans à des cappitaines de mer qui sont en réputation par
deçà, desquelz j'ay miz peine de sçavoir les noms, et incisteray à
ceste Royne de les fère révocquer, ou, si elle s'en excuse sur le
doubte de la guerre qu'elle crainct avoir avec les Pays Bas, que
aulmoings elle leur règle tellement leurs entreprinses que voz payz et
subjectz n'en puissent estre aulcunement endommaigés; ce que j'espère
obtenir, pourveu, Sire, qu'il vous playse fère accommoder le faict de
la saysye de Roan.
L'on a commancé de fère les monstres généralles et ordinaires en ung
quartier de ce royaulme, et se continuera de mesmes partout, mais je
n'entendz qu'il y ayt rien d'extraordinaire pour encores. Je
procureray, en ma première audience d'inpétrer de ceste Royne les
choses que la Royne d'Escoce luy a envoyé requérir par ses lettres et
mémoires, du XIIIe du présent, ainsi que, en mes précédantes, je vous
en ay faict quelque mention, et, prieray, au reste, le Créateur, etc.
De Londres ce XXVe de février 1569.
A LA ROYNE.
Madame, ayant receu, le XXIe de ce moys, les lettres qu'il a pleu à
Voz Majestez m'escripre de Joynville, le VIIe et IXe auparavant, j'ay
trouvé en celle du Roy une bonne instruction de ce que j'ay à dire et
fère ès choses d'entre ce pays et les Pays Bas. A quoy je mectray
peine de satisfère jouxte voz intentions, lesquelles je vous puys
asseurer, Madame, que, pour les mesmes considérations que m'escripvés,
et aultres que le Sr. de La Croix à son retour m'avoit dictes, j'avois
desjà miz peyne de les accomplir, dont, possible, s'en cognoistra
quelque effect au monde. Au moins n'aura t il tenu à moy de le
procurer, mais il se fut encores, ce me semble, mieulx conduict, si,
en vous faisantz médiateurs entre les parties, l'affère eust esté
remiz en voz mains, ainsi que j'en mande ung mot par la lettre du Roy;
et ay veu, au reste, en la lettre de Vostre Majesté, la prudente et
vertueuse responce qu'avez faict à l'ambassadeur d'Angleterre,
laquelle est tant conforme à tout ce que j'ay négocié jusques icy, et
si convenable à ce qui estoit requis de fère expressément entendre à
ceste Royne, que j'espère que les affères et service de Voz Majestez
par deçà s'en porteront beaulcoup mieulx. Et, affin d'en imprimer
mieulx le tout à la mémoire de la dicte Dame, je le luy rafreschiray
demain en aulcuns propoz que j'ay à luy tenir jouxte le contenu de
vostre dicte lettre, dont vous feray après entendre ce qu'elle m'aura
respondu. Et, pour la fin, je vous diray, Madame, que, sellon aulcunes
praticques que j'entendz se mener en ceste court, je seray bien trompé
si bien tost l'on ne veoyt advenir une notable noveaulté, et,
possible, quelque mutation d'aulcunes choses en ce royaulme, priant
Dieu, etc.
De Londres ce XXVe de février 1569.
NOMS D'AULCUNS CAPPITAINES DE MER ANGLOIX qui ont particullièrement
armé des vaisseaulx.
Le cappitaine Michel de Cornaille en a armés six,
Le cappitaine Jonnes--deux,
Le cappitaine Forbouches--trois,
Le cappitaine Morice--deux,
Le cappitaine Achellay--deux,
Le cappitaine Boos--deux,
Le cappitaine Kelle--deux,
Le cappitaine Robunb--ung,
Le cappitaine Marye Churqe--deux,
Le cappitaine Pierre Adrian--ung,
Le cappitaine Thomas Mores, Irlandoys,--ung,
Le cappitaine Amand--ung,
Le cappitaine Wjons--ung,
Le cappitaine Wurte--ung,
Le cappitaine Chambre--ung,
Le cappitaine Richarson--ung.
Au nom de sire Artus Chambrenant, visamyral de Cornaille, en a esté
armé deux;
SOMME XXXI vaysseaulx, oultre plusieurs
aultres, dont on n'a peu sçavoir le nom,
Et quatre grandz navyres de la Royne d'Angleterre, et les deux grandz
naves veniciennes.
Les aultres quatre, que Me. Ouynter avoit ramené de la Rochelle, sont
encores dans la rivière qui ne sont prestz de sortir.
Il s'apreste encores vingt navyres marchans pour aller en Broage
quérir du sel, qui seront conduictz par deux des dicts grandz de la
dicte Royne, et du contrerolleur de la marine, en personne.
XXIe DÉPESCHE
--du Ier jour de mars 1569.--
(_Envoyée par La Vernhe._)
Le secrétaire La Vergne, accusé auprès de la reine-mère d'être en
correspondance avec les protestants de la Rochelle, se rend en
France pour se justifier.
A LA ROYNE.
Madame, attandant de vous dépescher ung aultre des miens aussi tost
que la Royne d'Angleterre m'aura respondu aulx choses, que je luy ay
dictes et déclairées de l'intention de Voz Majestez, sellon le contenu
de voz trois dernières dépesches, j'ay bien vollu cependant, pour le
regard du postille qui est en celle du Roy, du XIIIIe du passé, vous
dire très confidemment, Madame, que jamais gentilhomme ne se porta
plus fidellement, ny avec plus de droicture et d'intégrité en vostre
service, en toutes les choses que m'avez commandées quelles qu'elles
ayent esté, ny qui ayt miz plus de peyne, en tout ce qu'il m'a esté
possible, que les miens fissent de mesmes que j'ay toutjour faict;
dont si l'on vous a rapporté, ou donné adviz, qu'un de mes secrétaires
révelle toutes choses à voz rebelles, je ne vous puys dire aultre
chose, Madame, sinon qu'encor que ce soit sans aulcune mienne coulpe,
que néantmoins je serois dollant à mort qu'il fût aulcunement vray.
Et affin que par le mesmes qui est accusé, qui est le pourteur de la
présente, lequel a seul tenu mon registre, et seul escript toutes mes
dépesches, Vostre Majesté en soit esclarcye, il s'en va consigner
entre voz mains, affin que vous en fassiez l'examen et vériffication
telle qu'il vous plairra.
J'espère, que, demain ou après demain, ceste Royne me fera sa responce
ou bien renvoyera le filz de Mr. Norrys pour la vous fère fère par son
ambassadeur de dellà, et croy qu'elle sera assez bonne, encor que son
conseil soit après à la digérer, et qu'on luy représente de grandz
maulx à venir sur elle et sur son royaulme de la fin de ceste guerre,
si les catholiques demeurent supérieurs. Mais j'ay miz peyne de luy en
diminuer la peur, dont, par mes prochaines, Vostre Majesté entendra le
tout, à laquelle baysant, en cest endroict, très humblement les mains,
je prieray le Créateur qu'il vous doinct, etc.
De Londres ce Ier de mars 1569.
XXIIe DÉPESCHE
--du VIIIe de mars 1569.--
(_Envoyée par le Sr. de Sabran._)
Sommation faite au nom du roi de France, par l'ambassadeur, à la
reine d'Angleterre, de se prononcer, dans le délai de quinze
jours, pour la paix ou pour la guerre avec la France.--Réponse
d'Élisabeth que, malgré le desir qu'elle a de maintenir la
paix, elle doit en référer à son conseil.--Hésitation du
conseil, qui se trouve à la fois menacé de la guerre avec la
France et avec l'Espagne.--Après sept jours, déclaration est
faite à l'ambassadeur, que l'Angleterre demeurera en paix avec
la France.--_Mémoire au roi_ sur les affaires de France,
d'Espagne et d'Écosse.--_Mémoire secret_ renfermant des détails
particuliers sur la coalition des seigneurs d'Angleterre pour
renverser sir William Cecil.--_Remontrances_ présentées par
l'ambassadeur au conseil, énumérant les actes d'hostilité que
le roi de France a dû prendre pour une déclaration de
guerre.--_Plainte_ des marchands français établis en Angleterre
contre diverses exactions.--_Déclaration_ de paix et d'amitié
faite par le conseil en réponse aux remontrances.
AU ROY.
Sire, m'ayant Vostre Magesté, par ses lettres du VIIIe, XIIe et
XIIIIe du passé, baillé de quoy pouvoir largement tretter de paix ou
de guerre avecques ceste Royne, je luy ay, par les mesmes termes de
voz lettres, faict entendre que vous estiez très desireux de demeurer
en l'ung et bien fort disposé de vous préparer à l'aultre, avec
commémoration des bons déportemens, dont aviez uzé envers elle pour la
continuation de ce qui estoit le meilleur, et de ne luy avoir onques
donné occasion de venir au pire; ce qui a esté poursuyvy avec des
propos qui seroient longs à mettre icy, mais si urgens, sellon vos
dictes lettres, que, joinct ce que Voz Magestez en avoient desjà dict
à son ambassadeur, elle s'est trouvée en grande perplexité de m'y
respondre.
Vray est que pour ne luy donner occasion, si je la pressoys ou
conveinquoys par trop, de venir à parolles plus dures et de moindre
satisfaction que je n'en voulois ouyr pour Vostre Magesté, j'ay
toutjour rejecté sur aultre que sur elle la coulpe du tout, luy
gratiffiant aulcuns bons offices dont elle avoit usé envers vous; qui
aussi, pour l'amour d'elle, aviez supporté des choses qu'elle sçavoit
bien qui vous estoient dommaigeables, et qui en fin vous alloient
estre si griefves que vous aviez esté contrainct de luy fère ceste
déclaration que je luy faisois: c'est qu'estant vostre volonté tout
entièrement de demeurer en la bonne paix, amytié et confédération, que
vous aviez avecques elle, et avec ses pays et subjectz, vous vouliez
estre résolu et esclaircy, dans quinze jours, si elle vouloit
persévérer de son costé, ou aultrement, que vous regarderiez de
pourvoir à vos affères sellon les moyens qu'il a pleu à Dieu vous en
donner, par ainsy qu'il ne tenoit plus qu'à elle qu'elle ne jouyst et
fît joyr ses subjectz d'une bien ferme et très proffitable paix
avecques ung grand Roy et ung grand royaume, tel comme vous et le
vostre.
La dicte Dame, ayant paciemment, et avec attention, escoutté toutz mes
propoz, a miz peyne d'en admener plusieurs, pour elle, de sa bonne
volonté et droicte intention en l'entretennement de la paix, de la
commémoration de ses bons offices envers Voz Magestez Très
Chrétiennes, de la justiffication de ses actions, et plusieurs
aultres, qui tendoient toutz à vous vouloir contanter, dont la
substance estoit de vous remercyer de la bonne responce que Voz
Magestez avoient faicte à son ambassadeur sur le récit des tortz et
mauvais trettement que ses subjectz ont receu du duc d'Alve, de
laquelle elle demeuroit satisfaicte; ensemble de ce qu'aviez, commandé
lever la saysye de Roan, offrant, de son costé, fère fère rayson à voz
subjectz, et qu'elle n'avoit jamais que bien fort détesté les
exploictz des pirates, et avoit souvant commandé de les punir; dont
respondroit tousjours pour ceulx de ses subjectz qu'elle avoit envoyé
sur mer, car ne les avoit layssé sortir sans caution; mais que des
aultres elle ne pouvoit fère aultre chose, sinon d'employer sa force
et sa justice, en faveur de voz subjectz et des siens, en tous les
endroicts qu'elle en seroit requise, ce qu'elle offroit très
volontiers de fère; et qu'au reste Voz Magestez ne debvoient
aulcunement croyre, ce qu'on s'esforçoyt de vous persuader, qu'elle
eust envoyé secours à ceulx de la Rochelle, ny eu intelligence aulx
entreprises de Dièpe et du Hâvre; car elle n'avoit si peu de prudence
qu'elle vollût acquérir l'inimytié de Voz Magestez pour avoir l'amytié
d'ung de voz subjectz, ny luy ayder à mener sa guerre pour perdre la
paix qu'elle avoit avecques vous, et s'il s'en estoit vanté que ce
avoit esté pour authoriser davantaige ses affères; dont estoit preste
de luy escripre qu'il déclarast quel secours elle luy avoit baillé,
affin de le conveincre de ce qu'il en pourroit avoir cy devant publié;
et que, quant elle vous eust vollu nuyre, que vous eussiez autrement
que par six cannons, et ung peu de pouldre, senty les moyens qu'elle
avoit de le fère tant en force d'hommes, d'armes, de vaysseaulx,
d'artillerye que d'argent, dont elle disoit en avoir bonne somme, et
que les belles occasions ne luy avoient poinct manqué; mais qu'elle
s'estoit proposée, contre toutes persuasions qu'on luy pouvoit donner
du contraire, de garder très constamment vostre amytié; de quoy, si
ne luy vouliez sçavoir gré, elle ozeroit dire que vous vous rendriez
indigne qu'elle vous en deust tant porter comme de bon cueur et
d'affection elle faisoit. Et quant à la faveur trop grande que je luy
disois que ceulx de l'aultre party recepvoient prez d'elle, que, à la
vérité, elle avoit humainement receu et admiz quelquefoys à parler à
elle le cardinal de Chatillon, qui estoit venu en son royaulme pour
saulver sa personne, lequel luy sembloit estre homme de bien et bon,
qui luy avoit toujours parlé honnorablement et avec grand humilité et
respect de Vostre Magesté et de la Royne, vostre mère; car aultrement
ne l'eust souffert ung jour en son pays, et que, sellon son parler, il
ne tenoit à luy que toutes les choses n'allassent bien; et q'un aultre
gentilhomme aussi estoit naguières venu de la Rochelle, qui disoit
avoir à tretter aulcunes choses avecques elle, mais qu'elle ne l'avoit
encores veu, ny ouy, ny n'estoit preste d'entendre à rien qu'il luy
sceût proposer à vostre préjudice, et que d'avoir esté capitulé par
eulx de luy mettre en ses mains une de voz places de Normandye ou
Picardye, que cella pouvoit bien estre en leur intention, mais qu'elle
n'en avoit jamais ouy parler.
Et continua en plusieurs aultres propoz, desquelz, comme je luy
gratiffiay grandement, de la part de Voz Majestez, ceulx qui
revenoient à vostre satisfaction et contantement et à l'entretennement
de la paix, aussi ne volluz je laysser passer sans quelque réplique
les aultres, où elle vouloit que vous ne vissiez ny sentissiez rien du
support qu'avoient receu ceulx de la Rochelle; car, si ce n'avoit esté
d'elle, au moins il estoit sorty de son royaulme, et sinon tant qu'on
leur en eust bien peu bailler, au moins, possible, autant comme ilz
en avoient demandé; et que, si la guerre ne vous avoit esté
ouvertement commancée du costé de son royaulme, qu'on avoit néantmoins
passé à telles démonstrations que vous aviez esté contrainct de
demander là dessus la déclaration de sa volonté, dont la pryois
qu'elle me résolût de ce que j'avois à vous en mander.
A quoy m'a respondu qu'elle venoit de recepvoir, depuys deux heures,
des lettres de son ambassadeur, lesquelles n'avoit encores ouvertes,
et que, possible, après les avoir veues, elle auroit de quoy mieulx
satisfère à ceste et aultres particularitez que je luy avois
proposées, desquelles je luy pourrois cependant bailler ung mémoire,
et que, ayant sur le tout prins adviz de son conseil, elle m'y
respondroit.
Et par ce que, Sire, parmy ses discours elle m'avoit dict ne fère
doubte que le duc d'Alve ne vous persuadât de fère quelque
démonstration en sa faveur, pour les choses qu'il avoit mal commancées
contre elle, et que je voyois qu'elle estoit sur le poinct de se
résouldre ou du dict affère ou du faict de France, je luy volluz bien
dire qu'à la vérité il ne pouvoit estre que Voz Magestez Très
Chrétiennes n'eussiez esté très marriz de veoir naistre différend
entre deux telz princes, voz alliez et confédérez, comme le Roy
Catholique et elle, et entre deux estatz si voysins, comme estoient
les leurs du vostre; mais que le duc d'Alve s'estimoit si suffizant,
et estimoit son Maistre si puissant et si saige, qu'il n'avoit garde
de vous demander ny conseil, ny secours, pour sortir de ceste affère;
et considèreroit aussi que comme son dict Maître ne vouldroit rompre
une de ses bonnes alliances pour vous, qu'il luy seroit mal honeste de
vous requérir de rompre les vostres pour luy; et ainsy je me licentiay
de la dicte Dame.