Je leur remonstray que, despuis le dernier tretté de paix, vous

n'aviez, directement ny indirectememt, usé que de tous bons

déportemens de paix et d'amytié envers la Royne leur Mestresse, ce qui

n'avoit esté de mesmes observé d'elle envers vous, ayant assisté et

donné support et faveur en plusieurs sortes à ceulx qui vous menoient

la guerre dans vostre royaulme, et tenu la main à infinyes pilleries

qui s'estoient faictes en mer sur voz subjectz, d'où ne failloit

dobter que ce commancement d'altération n'en fût procédé; mais que

elle et eulx depposassent, de bonne foy, toutes ces simultés, et ilz

pourroient estre certains de joyr d'une aussi entière et asseurée paix

avecques vous et avecques vostre royaulme, comme ilz le sçavoient

desirer.

A cella le comte de Lestre, me tirant à part avec beaucoup de bonne

affection, m'a dict que, si je considérois de près leurs actions, je

cognoistrois que nous mesmes les avions contrainctz d'avoir praticque

à la Rochelle pour recouvrer des vins, à cause du mauvais trettement

qu'on leur avoit faict à Bourdeaulx, et qu'ilz s'estoient premièrement

adressés à ceulx qui tenoient votre party, dont leur avoit esté bien

grief d'en estre rebouttez, et veoir que ceulx du party contraire les

eussent receuz avec faveur, ce qui avoit beaucoup touché au coeur de

la dicte Dame, laquelle, pour ceste occasion, et pour le peu de compte

qu'on avoit tenu du bon office qu'elle s'estoit esorcée de fère pour

empescher le renouvellement des troubles de vostre royaulme, avoit

cogneu que vous ne vouliez prandre aulcune fiance d'elle. Néantmoins

elle n'avoit layssé de persévérer en la foy et promesse des trettez

qu'elle avoit avecques Vostre Magesté, et de résister à ceulx qui

l'avoient assés pressée et la pressoient encores de se déclairer

ouvertement pour sa religion; dont me prioyt, de tant que quelque

petit mal que vous peust advenir maintenant de costé que ce fût, ne

vous seroit que bien grand et, possible, trop dangereux que je ne la

volusse tant contraindre et gehenner qu'elle fût forcée d'advouher et

déclairer vous en vouloir fère; ains que comme il supplioyt Voz

Magestez Très Chrétiennes d'estre bien asseurées de la bonne affection

de la dicte Dame, que je vous disposasse aussi de l'avoir de mesmes

bonne et bien droicte envers elle: et m'a dict cella en telle façon

qu'il m'a semblé qu'il en exprimoit aultant que la dicte Royne et luy

mesmes en avoient dans le cueur, dont semble, Sire, que sur la

déclaration que Vostre Magesté fera touchant la dicte saysye de Roan,

et touchant la détention des Anglois à Bourdeaulx, ceulx ci se

résouldront ou de paix, ou de guerre.

Cependant, il se faict tous préparatifz de guerre en ce royaulme, tant

à équiper navyres, ordonner monstres, fère provision d'armes et de

chevaulx, que de dresser toute aultre forme de milice, ainsi que en

verrés le commancement par une ordonnance que la dicte Dame a faict

publier ces jours passés, dont vous envoye la coppie; et surtout elle

est après à praticquer deniers. Mais j'espère que ce sera à la fin

plus pour démonstration que pour effect, tant y a que je prendray

garde à ce qui surviendra de jour en jour pour en advertir Voz

Magestez.

La rigueur est encores continuée à l'ambassadeur d'Espaigne, résidant

icy, et au Sr. d'Assoleville, naguières venu de par le duc d'Alve, de

les tenir resserrés avecques garde, chacun séparément, en son logis.

Vray est que les seigneurs de ce conseil firent venir, vendredy

dernier, le dict d'Assoleville devers eulx pour entendre sa

commission, lequel persévéra de ne la vouloir dire sans avoir conféré

avec le susdict ambassadeur; dont il fut conduict, le lendemain, par

Me. Grassan au logis du dict ambassadeur, où ilz furent deux ou trois

heures ensemble, et après, séparés et resserrés comme auparavant. Et

semble, de tant que le dict d'Assoleville a dict que sa charge ne

procédoit du Roi Catholique, ains seulement du duc d'Alve, et qu'il

faict à ceste heure novelle difficulté de ne la vouloir dire qu'à la

dicte Royne, qu'il s'en retournera sans la notiffier; m'ayant la

dicte Dame en ceste dernière audience, touché ce propos qu'elle avoit

faict tout ce qu'elle avoit peu et deu, pour sa dignité, de commectre

les principaulx seigneurs de son conseil à ouyr le dict d'Assoleville,

et qu'elle ne tenoit le duc d'Alve pour tant son amy qu'elle eust

occasion de recepvoir plus expéciallement son message: tant y a qu'il

a esté permiz aus dicts ambassadeurs de dépescher despuis ung corrier

devers le dict duc.

La Royne d'Escoce a esté conduicte à Titbery où, sellon l'instance que

j'ay faicte à ceste Royne, j'espère qu'elle ne recepvra pire

trettement qu'elle a faict à Boolton, ayant, despuis ma dernière

audience, octroyé congé à l'évesque de Roz, à millor Herriz et à ses

aultres depputez, qui estoient icy, de l'aller veoir avec permission

qu'elle puisse retenir telz d'entre eulx, ou d'aultres de ses

serviteurs et conseillers, près d'elle qu'il luy plairra, en luy

mandant les noms, et que les aultres s'en puissent aller, si bon leur

semble, en Escoce; et s'estime que le comte de Cherosbery, qui a la

charge d'elle, luy portera tout l'honneur et respect, et luy usera de

toute la gracieuseté et doulceur qu'il pourra, et qu'elle sera en

toute seureté de sa personne entre ses mains. A l'arrivée du duc de

Chastellerault et du comte de Mora en Escoce, se cognoistra quel

acheminement prandront les affères du dict pays.

J'entendz qu'en Irlande, le chef Onniel a exploicté quelque

entreprinse dedans la pallissade ez terres de ceste Royne, et qu'il a

prins quelques fortz et demeure maistre de la campaigne. L'on y

dépesche d'icy, du premier jour, le comte d'Ormont avec quelque

renfort de gens et d'argent.

Ceste dernière retrette du prince d'Orange en Allemaigne, laquelle

j'ay publiée icy jouxte le contenu de voz dernières du XXVIIe du

passé, que le Sr. de La Croix m'a rendues, a faict venir du changement

aulx volontés et dellibérations de ceste Royne, et de ceulx de son

conseil, et cella est advenu quasi en mesme temps que le Sr. Du Doict

est arrivé icy de la Rochelle, avec plusieurs lettres et mémoires,

desquelles je mectray peyne de descouvrir quelque chose, affin de vous

en donner adviz par mes prochaines. Cependant je prieray Dieu, etc.

De Londres ce XVe de février 1569.

Il est survenu novelles en ceste cour, que certaine pratique, que

ceulx de la novelle religion menoient pour surprandre Dieppe et le

Hâvre de Grâce, a esté descouverte, et que plusieurs ont esté faictz

prisonniers, dont ceulx ci font semblant de n'avoir en rien participé

à cella.

A LA ROYNE.

Madame, par la conférance que j'ay eue avec les seigneurs de ce

conseil, et mesmement avec monsieur le comte de Lestre, à part, j'ay

cogneu que la Royne d'Angleterre desire que Voz Majestez Très

Chrétiennes luy sachiés gré de ce que, aulx troubles de l'année

passée, elle délayssa la deffanse et maintien de sa religion pour vous

rendre un bon debvoir d'amye et de bonne seur, ayant réprouvé en

toutes sortes l'entreprinse de Meaulx; et qu'encores à présent vous

mettiez en compte sa bonne volonté de ce que, nonosbtant la ligue et

conjuration qu'elle croyt estre faicte contre tous ceulx de sa

religion, elle ne se laysse pourtant conduyre à nulle manifeste

déclaration contre vous; et qu'au reste vous ne faciez semblant de

veoir si, estant meue de quelque conscience, elle permect que ceulx,

qui sont persécutez pour sa mesme religion, ayent leur reffuge en son

royaulme, et si elle n'empesche que ses subjectz ne mectent du leur au

soubstien de la cause; et mesmes qu'ilz employent aulcunement le nom

et le crédict d'elle.

En quoy j'ay bien cogneu, Madame, qu'elle se trouvoit quelque foys

fort surprinse, et entroit en collère, quant je monstrois révoquer à

infraction de paix le support et faveur que le prince de Condé tiroit

de ce royaulme; et encor qu'elle n'en advouhât rien, elle ne layssoit

pourtant de signiffier, par aucunes parolles, que l'infraction estoit

premièrement commancée contre elle par la ferme persuasion, qu'elle se

donne, de la dicte ligue, et que, bien qu'elle ne l'estimât estre

principallement dressée contre elle, ny contre ses pays, que, toutes

foys, l'on l'avoit faicte si généralle qu'elle s'y tenoit comme

comprinse au préjudice des précédans trettez; et que, venant à

prévalloir ailleurs, elle ne faisoit dobte qu'on n'entreprint de

l'exécuter, après, en son endroict. Et c'est le principal poinct où

j'ay toutjour incisté à la dicte Dame, de luy fère veoir que ceste

matière n'estoit aulcunement de religion, ains toute pure de l'estat,

saichant qu'elle demeuroit en l'endroict mesmes de ceulx de son

conseil, et envers tous aultres, toutjour ferme et bien fort résolue

pour l'auctorité des Roys; de sorte que, qui eust peu séparer l'aultre

cause, elle n'eust esté que très bien disposée pour ceste cy, et m'a

semblé quelque foys qu'elle s'y layssoit induyre, mais ceulx de

l'aultre party luy représantent tant d'argumens de plusieurs choses,

faictes au contraire, qu'elle ne sçayt à quoy s'en tenir.

J'entendz, toutes foys, que, ces jours passés, au comte de Oxfort,

jeune seigneur, bien estimé en ceste court, qui desiroit veoir de la

guerre, et inportunoit la dicte Dame de luy donner congé d'aller

trouver le prince de Condé, après plusieurs reffuz, elle luy a

respondu qu'elle ne vouloit q'un tel personnaige des siens se trouvât

avec ung qui estoit contre son Roy. Dont luy, despuys, devisant avec

d'aultres seigneurs de bonne volonté, leur a dict qu'il desireroit que

la Royne, sa Mestresse, luy donnast congé d'aller servir le Roy, et

qu'il combatroit volontiers contre les rebelles, qui luy faisoient la

guerre; de quoy estant taxé, il a esté mené devant les seigneurs du

conseil, devant lesquelz il s'est monstré si résolu en son opinion,

qu'ilz ont estimé que cella venoit d'aulcune pratique des Catholiques,

dont luy ont vollu user de quelque rigueur; mais, après leur avoir

dict franchement ce que la Royne luy avoit respondu, ilz sont demeurez

toutz estonnez, et ne luy ont rien plus répliqué.

Et, despuys, ceux du dict conseil ayant aussi faict appeller devant

eulx ung aultre jeune seigneur, qui se nomme le millor de Somthampton,

sur ce qu'il avoit faict les obsèques d'un sien précepteur avec

torches et aultres cérémonies de l'esglize romaine, voyans qu'il leur

respondoit fort vifvement, ont estimé, veu sa jeunesse, que la menée

estoit faicte par aulcuns, qui sentoient leur partie bien forte;

mesmement que cestuy cy est gendre de millor Montegu, qui est tout

catholique, dont luy ont commandé seulement l'arrest, et envoyé deux

des siens à la Tour.

Il vous plairra, Madame, nous mander, promptement, vostre intention

sur la saysye de Roan et détention des Anglois à Bourdeaulx; car les

merchans pressent si fort ceste Royne, et ceulx de son conseil, d'y

pourveoir, qu'ilz sont contrainctz de fère bien tost là dessus quelque

démonstration, dont, s'il vous plaict qu'on continue en la paix et au

commerce accoustumé, et qu'au reste il soit faict restablissement et

justice administrée d'ung costé et d'aultre, j'espère que ceulx cy y

entendront fort volontiers. Sur ce, je bayse très humblement les

mains, etc.

De Londres ce XVe de février 1569.

PROCLAMATION FAICTE EN ANGLETERRE PAR LA ROYNE.

La Majesté de la Royne, pour aulcunes graves et nécessaires

considérations tendantes, premièrement à l'honneur de Dieu tout

puissant, et puis à la seureté d'elle mesme et de l'estat de ses

très aymés subjectz de quelque degré qu'ilz soient, par très

bonne dellibération et adviz de son conseil, affin d'establir ses

royaulmes, dominions et seigneuries, en quelque bonnes forces,

tant pour la police civille que militaire, et pour avancer

principallement les choses nécessaires au dict estat millitaire,

donne cognoissance à toute manière de ses dicts subjectz, que,

par des personnes de bonne fidellité, qu'elle commectra en toutes

les parties de ce royaulme, seront faictes inquisitions sur

l'observance des loix establyes pour l'entretien des chevaulx, et

pour les avoir prestz et forniz en chevaulx de service, et

guilledins, ensemble de toute manière d'armes, et bastons,

entendant, Sa dicte Majesté, après les dictes inquisitions, que

monstres seront faictes affin que, par icelles, et par fréquens

exercisses, les faultes et erreurs qui s'y trouveront soyent

corrigées et supléées.

Et, de tant que Sa Majesté considère que l'intermission du temps

aura admené beaucoup de deffault en la forniture que, par les

loix, sur grandes peynes, estoit en ce requise, n'estant

toutesfoys en disposition d'user de rigueur envers ses subjectz,

pour le regard des dictes peynes, mais d'avoir seulement tout son

peuple en forces, comme le temps maintenant le requiert, elle

enjoinct, et commande, à toute manière de personnes, de quelque

estat qu'ilz soient, que, jouxte les loix et statutz accoustumés,

ou tel aultre expécial commandement, qui sera trouvé bon de fère,

ilz ayent à se pourveoir et fornir de chevaulx, guilledins,

d'armes, et bastons capables à se servir d'iceulx, et d'avoir

cecy faict et tout prest dans le premier jour d'apvril prochain

vennant, sur telles peynes qui se trouveront ez lois, et ez

aultres expécialles commissions, en toutes les parties de ce

royaulme.

En quoy Sa Majesté, actendu son advertissement favorable,

n'entend cy après espargner aulcune manière de paynes qui se

trouveront deuhes, du passé, et par ainsi, pendant ce temps, Sa

Majesté a pencé estre bon de le notiffier par ceste proclamation,

ne doublant que d'aultres choses, que Sa Majesté entend, de bref,

cy après proposer à tous ses dictz subjectz, affin d'avoir

davantaige des forces pour eulx, ne soient bien allouées et

exécutées comme tendans principallement à leur proffict, et à

l'honneur et seureté de ce royaulme, contre toutes fortunes.

Donné à Hamtoncourt le IIIe jour de febvrier 1568, et en l'an XIe

du règne de Sa Majesté.

XIXe DÉPESCHE

--du XXe de febvrier 1569.--

(_Envoyée par Anthoyne Teiller jusques à Calais._)

Continuation des préparatifs de guerre.--Condamnation d'un livre

publié à Londres sur la religion.--Graves divisions entre les

principaux seigneurs d'Angleterre.--_Lettre de Marie Stuart à

Élisabeth_, dans laquelle elle déclare qu'elle ne consentira

jamais à abandonner ses droits à la couronne d'Écosse.

AU ROY.

Sire, despuis mes dernières, qui sont du XVe du présent, j'ay envoyé

home exprès, au long de la coste et aulx hâvres de deçà, pour veoir ce

qui s'y faict de préparatifz, et m'a esté rapporté que plusieurs

particuliers arment encores des vaisseaulx pour s'aller joindre à

ceulx qui sont desjà en mer, qui peuvent estre de trente cinq à

quarante navyres desjà sortiz, et que les meilleurs hommes de mer

d'Angleterre vont estre de la partie; mais je n'ay poinct entendu que

pas ung de tous ceulx là ayent commission de lever gens de guerre,

fors seulement ung, qui se nomme le capitaine Jonnes, qui a esté mandé

d'en prendre jusques à trois centz, qui est argument qu'ilz en veulent

mettre quelque petit nombre, en quelque lieu, en terre.

J'entendz qu'on est icy sur le poinct de dépescher deux flottes,

l'une, de quinze navyres chargés de draps, pour envoyer à Hembourc et

essayer si leur traffic succèdera mieulx en la dicte ville, qui est

libre et de bonne descharge, qu'ilz n'espèrent de le pouvoir

dorsenavant conduyre en Anvers soubz la domination des Espaignolz; et

l'autre flotte, de vingt cinq ou trente vaisseaulx, pour aller quérir

du sel en Broage, ne s'attandans d'en avoir pour ceste année des Pays

Bas, où ilz avoient accoustumé se fornir pour la plus part de sel

blanc. Et semble, sellon quelque description de grains que j'entendz

avoir esté faicte vers le pays du Ouest, qu'on portera au dict Broage

quelque quantité de froment, lequel est icy à bon marché, pour

eschanger avec le dict sel, et, possible, avecques du vin. L'on m'a

aussi rapporté que, vers le dict pays du Ouest, se faisoit ung magazin

de quatre ou cinq mille paires de bottes, et de neuf ou dix mille

paires de solliers, et de quelques salpêtres, que je souspeçonne estre

pour envoyer à la Rochelle.

Le Sr. Holstoc est prest de sortir au premier bon vent de ceste

rivière, avec sept ou huict grandz navyres de guerre, dont il yra, en

personne, avec deux seulement, conduyre la dicte flotte de Broage, et

les aultres feront escorte à la flotte de Hambourc, et l'une et

l'aultre seront favorizées de ces aultres particuliers, qui sont desjà

en mer. Ce sera comme une grand armée de veoir tant de vaysseaulx

ensemble, mais je n'ay adviz qu'il y ayt autre appareil de guerre que

celluy que je vous ay desjà mandé.

Quillegrey et les homes du comte Pallatin, du prince d'Orange et du

duc de Deux Pontz, et deux Italliens de ceste court, qui sont assés

praticqz des choses de Germanye, et huict serviteurs avec eulx

s'embarquèrent, lundy dernier, en une ourque de Hambourc, pour

accomplir leur voyage d'Allemagne; mais je croy quo, pour leur

seureté, ilz attendront de sortir de ceste rivière avec la flotte qui

prend la mesmes routte de Hambourc.

Ce que j'ay publié icy de la retrette du prince d'Orange en

Allemaigne, et de la ropture de son armée, a tiré ceste Royne, et

ceulx de son conseil, en divers pensemens, dont j'entendz qu'ilz vont

despuys plus réfroydiz et retenuz sur les propositions du conseiller

Cavaignes et du Sr. Du Doict, et j'ay commancé descouvrir que le dict

Du Doict est venu principallement pour deux poinctz; l'ung, pour la

ligue, affin d'y fère entrer et soubzsigner ceste princesse; et

l'aultre, pour avoir de l'argent, ce que je travailheray de vériffier

davantaige: et mectray peyne, pour vostre service, de l'empescher en

l'ung et l'aultre, si je puys, et de luy randre aulmoins ses demandes

les plus difficiles et retardées qu'il me sera possible.

Il n'a esté rien touché, despuys mes précédantes, aulx choses des Pays

Bas, sinon d'avoir envoyé inventorier et mectre soubz la main de

justice tous les biens des subjectz du Roy d'Espaigne, qui ont esté

arrestez en ce royaulme. Mais estant cejourduy revenu le courrier, que

les ambassadeurs avoient dépesché devers le duc d'Alve, je croy que

bien tost l'on procèdera à les ouyr et à résouldre toutes choses de ce

costé. Ceulx cy couvrent et excusent les faictz de leurs pirates, et

les aultres armemens de ceste Royne et des particulliers de ce

royaulme, soubz l'incertitude et doubte de la guerre avec les dicts

Pays Bas et avec l'Espaigne, tant y a qu'ilz me promectent que, aussi

tost qu'on aura bonne responce de Vostre Majesté sur la saysye de

Roan, qu'ilz pourvoirront si bien au faict de la mer que voz subjectz

n'en sentiront aulcun dommaige et qu'ilz pourront plus seurement, et

librement, trafiquer et naviguer, qu'ilz ne firent jamais.

Au regard de la Royne d'Escosse et de ses affères, la dicte Dame m'a

escript, du XIIIe de ce moys, et m'a faict communicquer une lettre

qu'elle a escript de mesmes datte à ceste Royne, par la coppie de

laquelle Vostre Majesté entendra mieulx la disposition d'elle et la

vertueuse résolution qu'elle prend de son faict, que ne feriez par ung

récit à part; dont n'adjouxteray rien plus, icy, que une prière à

Dieu, etc.

De Londres ce XXe de février 1569.

L'on me vient d'advertir que, du bon vent de hier après midy, au

retour de la marée, les susdicts quatre grandz navyres de ceste Royne

sont sortiz de ceste rivière et sont sur le Pas de Callays.

A LA ROYNE.

Madame, depuis huict jours en çà, que la Royne d'Angleterre est venue

en ceste ville de Londres, l'on a commancé d'y terminer les jours de

sa justice, ainsi qu'il est de coustume de le fère toutz les ans en

ceste sayson, et entre les causes qu'on y a expédiées il y en a eu

aulcunes du faict de la religion touchant certain petit livre, que

l'université de Louvain avoit envoyé par deçà en langaige du pays,

confutant aulcunes opinions des ministres, lequel livre ayant esté

bien receu et accepté d'aulcuns gentishommes, ilz ont despuis publié

le contenu, dont il en a esté prévenu huict d'entre eulx pardevant la

dicte justice, qui ont soubstenu constamment l'opinion du dict livre,

et cuydoit on qu'il s'en deust veoir quelque exemplaire punition, car

la matière estoit bien affectée; mais ilz ont esté seulement

condampnés en amandes pécuniaires, en suspention d'estatz et à tenir

l'arrest jusques à satisfaction. A quoy mesmes les grandz du conseil

n'ont vollu assister, lesquelz, pour n'intervenir à la dicte cause, ny

à celle des deniers d'Espaigne, ny à la proposition du Sr. Du Doict

pour ceulx de la Rochelle, ny encores à aulcuns faictz de la Royne

d'Escoce, ilz ont, dix jours durant, faict les mallades en leurs

logis, layssans conduyre au secrétaire Cecille toutes ces choses à son

playsir; mays n'ont layssé de monstrer et fère entendre au peuple

qu'ilz n'en aprouvoient rien, dont ne fault doubter que ce ne soit

comme une desjà formée division dans ce royaulme, et les signes en ont

esté aparans au faict des dicts huict gentishommes qui, se sentans

bien fermement supportez des catholiques, ont monstré qu'ilz ne

craignoient guières l'apparante auctorité des aultres. Et le mesmes

s'est veu à l'arrivée des réalles d'Espaigne en ceste ville, où

aulcuns ont monstre qu'ilz avoient grand pleysir de veoir serrer le

trésor espaignol dans la Tour de Londres, et d'aultres avec regrect

ont dict que c'estoit quatre vingtz et quinze brandons, car aultant y

avoit il de charges d'argent, qui allumeroient bien tost la guerre

dans ceste isle.

Il y en a beaucoup aussi qui détestent les pratiques, que ceulx cy

mènent avec ceulx de la Rochelle, et les entreprinses de ces pirates,

ce qu'ilz font de tant plus ardiment qu'ilz voyent que ceste Royne, et

ceulx de son conseil, n'en advouent rien, et cella rend aulcunement

difficiles les choses au cardinal de Chatillon et à Cavaignes, qui

sont contrainctz de les conduyre en leur nom; et n'est sans qu'ilz y

sentent du réfroydissement, et souvant, de la contradiction. Mais

encores est l'on plus bandé sur le faict de la Royne d'Escoce, car n'y

a matière plus vifve dans le cueur des grandz, ny plus affectée de

presque tous ceulx de ce royaulme, que celle de la restitution ou de

la ruyne de ceste princesse. Dont la division de la religion donne

grand force à tous ces partys, mais l'ambition sera celle qui en

esmouvera le débat; de quoy, Madame, je mectray peyne de vous mander,

d'heure à aultre, ce qui s'en manifestera, estant assés que

compreignés maintenant, par ce peu que je vous en mande, et par le

contenu de la lettre du Roy, ce que, en général, je vous puys dire de

la présente disposition des choses de deçà.

Il est venu quelque adviz en ceste court qu'ayant le Roy d'Espaigne

mandé au duc d'Alve de luy envoyer ung nombre de soldatz pour s'en

ayder en la guerre que les Mores luy ont esmeue vers Grenade, que le

duc luy a dépesché, par mer, ung de ses filz avec sept centz hommes

d'élitte seulement, luy mandant qu'encor qu'il actande bien tost le

recommancement de la guerre, où il aura besoin de toutes ses gens,

qu'il luy envoye néantmoins son filz, et l'expose à ung manifeste

danger avec aultant d'hommes de guerre, comme il le peust à présent

secourir, ce que ceulx ci estiment estre vray; mais je ne veoy qu'il y

ayt fondement de le croyre, et, en cest endroict, je supplieray le

Créateur qu'il vous doinct, etc.

De Londres ce XXe de febvrier 1569.

LETTRE DE LA ROYNE D'ESCOCE A LA ROYNE D'ANGLETERRE.

Correspondance diplomatique de Bertrand de Salignac de La Mothe Fénélon, tome premier Ambassadeur de France en Angleterre de 1568 à 1575 · 第 17 / 34 段