Et semble qu'en confiance de ce, la dicte Dame faict cesser le reste

de son armement de mer, si n'est pour parfornir les huict navyres

dont, en mes précédantes, j'ay faict mention, qui ne sont encores hors

de ceste rivière, mais n'attendent que le bon vent. Et ne veois, Sire,

que, pour vostre regard, la dicte Dame fasse aucune démonstration de

se vouloir déclairer ouvertement contre Votre Majesté, bien qu'il soit

desjà allé d'icy beaucoup de deniers et d'autres moyens de secours en

Allemaigne et en France, en faveur de ceulx de sa religion; ayant

adviz que, par l'enregistrement, qui a esté faict, comme est de

coustume, au commancement de ceste année, des mises de l'année passée,

il s'y trouve trois articles: l'ung de soixante mille et l'autre de

trente mille livres esterlin envoyés en Allemaigne, et le troysiesme

de vingt mille livres esterlin portées à la Rochelle, qui est, en

tout, trois cent soixante trois mille escuz, en ce comprins le subcide

et subjention des esglizes et des particulliers de ce royaulme et le

proffict de la blanque, lesquelles deux parties sont entrées en

l'espargne de la dicte Dame, laquelle, par ce moyen, se trouve n'avoir

guières advancé du scien, mesmes semble qu'elle y gaignera; car on m'a

dict y avoir obligation de rembourcement sinon expéciallement en son

nom, c'est toutesfoys à son proffict. Et par ainsi l'on s'ayde de son

crédit et moyen, et la conduict on, soubz l'aparance de ce guein, à

donner tout le support que, sans se déclairer, elle peult à ceulx de

sa dicte religion.

Comme à ceste heure aussi, l'on l'a persuadée de laysser aller assés

bon nombre de particulliers de son royaulme avec chacun ung navyre sur

mer, soubz l'adveu et faveur du prince de Condé, et sont desjà plus de

cinquante ensemble, luy faisant acroyre qu'elle sera quicte en les

désadvouhant. A quoy je luy incisteray vifvement en ma première

audience; bien qu'on mect peyne de m'asseurer que ce n'est aucunement

contre Vostre Majesté, ni contre voz subjectz, comme, à la vérité,

l'on leur faict despuys quelques jours meilleur trettement aux portz

et hâvres de deçà, et leur administre l'on meilleure justice qu'on ne

souloit. Tant y a qu'on doibt avoir pour suspect le nombre de tous ces

navyres anglois et quelques aultres d'escoussois, qui sont toutz

joinctz à Chatellier Pourtault, et font ensemble quasi une juste armée

de mer, dont est à desirer qu'il s'en puisse prendre quelcun pour

mectre en peyne ceste princesse ou de le désadvouher, ou de le

laysser exécuter.

Haquens, principal homme de mer de deçà, qui estoit allé, l'année

passée, aux Indes avec sept navyres et douze cens hommes, dont y en

avoit quatre cens des meilleurs de ce royaulme, est revenu, ces jours

passés, avec ung seul vaysseau, dans lequel il a saulvé quelque

richesse et trente hommes seulement, ayant perdu le surplus à Mexico

par une fortune non guières dissemblable à celle de Lodonyères et

Jehan Ribault[52] à la Floride; de quoy les principaulx de ce

royaulme, qui avoient contribué à l'entreprinse de son voyage, restent

assés offancés contre les Espaignolz, non sans désir de s'en venger.

[52] Jean de Ribault et Réné de Laudonnière, tous deux

protestants, avaient formé un établissement français à la

Floride, avec l'autorisation et le secours de Charles IX. En

1565, Ribault arriva dans la colonie pour remplacer Laudonnière,

qui en était gouverneur. Le 4 septembre, don Pedro Menezez se

présente à la tête d'une flotte espagnole, et, quoique l'on fût

en pleine paix, il attaque quatre vaisseaux français. Ribault se

met aussitôt en mer pour aller à la recherche de Menezez, mais

ses navires sont détruits par la tempête. Les naufragés furent

accueillis par les Espagnols avec de vives assurances d'amitié.

Ribault accepta pour lui et les siens la protection qui lui était

offerte; mais Valmont, le commandant espagnol, ne les eut pas

plus tôt en son pouvoir qu'il les fit tous pendre, au nombre de

six cents, non comme Français, _mais comme hérétiques_.

Laudonnière, qui avait été obligé d'abandonner le fort français

aux Espagnols, s'était enfui dans l'intérieur du pays: il parvint

à rentrer en France.--Trois années plus tard, vengeance fut tirée

de cette exécution. Dominique de Gourgues parut à l'improviste

avec quelques vaisseaux sur les côtes de la Floride, au mois de

mai 1568; il attaque les forts espagnols, s'en empare, et fait

mettre tous les prisonniers à mort, _non comme Espagnols, mais

comme assassins_.

La Royne d'Escoce a esté en fin conduicte, contre son gré, plus avant

au dedans de ce royaulme; et parce que le chasteau de Tytbery n'estoit

encores en assés bon estat pour la loger, y estantz les massons et

ouvriers besoignans en dilligence, elle a esté menée en une mayson du

comte de Cherosbery, qui s'appelle Cheffel, où la comtesse s'est

trouvée pour la recepvoir. Je ne fauldray de remonstrer à la Royne

d'Angleterre le tort que font à sa réputation ceulx qui la conseillent

de contraindre et forcer en rien la volonté d'une telle souveraine, et

royalle personne, et sa proche parente, comme est ceste princesse. Le

comte de Mora s'est arresté aulx confins de ce royaulme, entendant que

ceulx de l'aultre party estoient en campaigne envyron douze mille

hommes; et se dict qu'ilz ont reprins quelques chasteaulx. Je verray

dimanche prochain la Royne d'Angleterre sur l'occasion de vostre

dernière dépesche, du XXe du passé, et incontinent après je vous

donray compte de ce qu'elle m'aura dict et respondu, et prieray Dieu,

etc.

De Londres ce VIe de février 1569.

J'entans que Guillegrey part demain, et que sa principale adresse est

au comte Palatin, mais il feinct d'aller vers l'Empereur, et peult

estre qu'il porte des lettres qui ont la superscription au dict

seigneur Empereur, lesquelles je ne sçay s'il luy présentera, ny s'il

y a rien d'escript dedans, et qu'il les porte seulement pour

saufconduit.

A LA ROYNE.

Madame, ayant avec grand plésir et contantement receu la dépesche de

Voz Majestez, du XXe du passé, où j'ay veu l'effect qu'a produict

vostre heureux acheminement en ce voyage d'avoir ainsi chassé

soubdainement, et miz du tout hors de vostre royaulme le prince

d'Orange, avec la délibération qu'avez prinse de tenir le passaige si

bien fermé, que luy ny aultre n'y puisse rentrer, et de ce qu'avez

envoyé renforcer Monsieur, frère et filz de Voz Majestez, contre le

prince de Condé.

J'en yray, dimenche prochain, entretenir la Royne d'Angleterre,

laquelle, j'espère, se confirmera par là en l'opinion qu'elle a bien

toutjour eue de ne se déclairer ouvertement pour le party d'iceulx

princes; et, possible, se retiendra encores d'une partie du support

qu'en secret elle leur faisoit. Dont par mes premières je vous donray

adviz de ce qu'elle m'aura respondu et de toutes aultres choses qui

seront cependant survenues, n'ayant, pour le présent, rien que

adjouxter à ce que Vostre Majesté verra en la lettre du Roy, si n'est

de vous supplier très humblement, Madame, que d'aultant que mon dict

seigneur vostre filz me taxe en une lettre qu'il m'a escripte, du

dernier de décembre, que je ne l'ay adverty du secours des gens de

guerre que ceste Royne a envoyé avec cinquante ou soixante navyres à

la Rochelle, et qu'il a plustost adviz des choses de deçà de tous

aultres endroictz que du mien, qu'il vous playse que je luy fasse

quelque foys un duplicata de mes dépesches, comme je luy en envoye

présantement ung, que je vous supplie commander luy fère tenir. Et

sans ce que je pançoys qu'on lui envoyât, toutes les sepmaines, ung

recueil des principalles choses qui sont escriptes à Voz Majestez,

comme certes il seroit bien raysonnable de le fère, je n'eusse tant

différé de luy escripre; mais je n'y fauldray plus dorsenavant, aydant

le Créateur, auquel je prie, etc.

De Londres ce VIe de février 1569.

CE QUI EST ADVENEU A HAQUENS, ANGLOIS, EN SON VOYAGE DES INDES.

Ayant Haquens navigué, aulcuns moys, assez heureusement vers les

Indes, et ayant amassé quelques richesses, il arriva à la veue de

Mexico[53], avec cinq bons navyres et deux petitz vaysseaulx, environ

le XXe du moys d'aoust dernier, 1568, aux mesmes temps qu'on y

attendoit le Visce Roy d'Espaigne; et cuydant ceulx de la ville que ce

fût le dict Vice Roy, ilz sortirent en grand nombre avec allégresse au

devant de luy, et entre aultres le recepveur du lieu, avec ung esquif,

ne feyt difficulté, voyant les croix rouges, d'aprocher le principal

navyre où estoit le dict Haquens, et entra dedans. Mais cognoissant

qu'ils estoient estrangiers, il se trouva estonné; toutesfoys, ne feyt

semblant qu'il fût de rien déceu, et monstra le meilleur visaige et

semblant qu'il peust au dict Haquens: lequel, s'estant toutjour

cependant aproché du port et entré dedans, remonstra gracieusement au

dict recepveur que la bonne paix et ancienne alliance, qui estoit

entre l'Angleterre et l'Espaigne, avoit esté cause dont il s'estoit

franchement et librement adressé au dict lieu pour rafréchir ses

navyres d'auculnes choses qui luy estoient nécessaires, en les bien

payant et non autrement. Laquelle venue et occasion le dict recepveur

monstra trouver fort raisonnable et l'avoir fort agréable, luy

promectant de le fère pourveoir de tout ce qu'il auroit besoing.

[53] Il s'agit du port de la Vera-Cruz et de l'île de

Saint-Jean-d'Ulloa.

Et ainsi, le dict Haquens fut amyablement receu et bien tretté au dict

lieu, où il accommoda ses navyres, en façon qu'il tenoit le port, le

quartier de la ville qui est sur icelluy et une isle qui commande au

dict port, à sa dévotion; et ses gens descendirent en la dicte isle

pour rabiller leurs vaysseaulx, et s'y logèrent et y demeurèrent bien

paysiblement jusques à ce que le dict Visce Roy arriva, avec une armée

beaucoup plus grande que celle des Anglois; lequel ayant, du

commancement, faict tout bon accueil et monstré beaucoup de faveur au

susdict Haquens, parce qu'il le voyoit mestre de l'isle et du port, et

que le dict port avoit l'entrée si étroite qu'il la pouvoit deffendre

contre une bien grande armée, il meyt cependant ordre de praticquer

ceulx de la ville contre luy et luy dresser une telle entreprinse que,

le XXIIIIe du dict moys d'aoust, sur la mynuict, que le dict Haquens

et ses gens reposoient, ilz se sentirent soubdainement charger d'une

bapterie de sèze pièces d'artillerye et d'une infinité de migres[54]

de sorte qu'ilz furent plus tost deffaictz et rompuz qu'ilz ne fussent

advertys ny souspeçonnassent qu'on les volût assaillyr, de sorte que

le dict Haquens, voyant n'y avoir aultre remède, s'esforça de sortir

du port dans ung des dicts vaisseaulx, appellé _le Mignon_, avec

quelque partie de son butin, et environ quarante de ses hommes, avec

lesquelz, après avoir veu brusler et deffère tout le reste, il s'en

est revenu en Angleterre.

[54] Grenades.

XVIIe DÉPESCHE

--du Xe de febvrier 1569.--

(_Envoyée jusques à Calais par Jehan de Verliny._)

Nouvelle entrevue de l'ambassadeur et d'Élisabeth.--Plaintes de

la reine au sujet de l'affaire du Conquet et de la saisie de

Rouen.--Plaintes de l'ambassadeur au sujet des armements faits

en Angleterre pour la Rochelle.--Protestation d'Élisabeth,

qu'elle désavoue toutes les expéditions qui partent de ses

ports.--Remontrance de l'ambassadeur sur ce que la reine

d'Écosse a été conduite dans le château de Tutbury.--Colère

d'Élisabeth, qui s'emporte en reproches et en accusations

contre Marie Stuart.

AU ROY.

Sire, entendant qu'on avoit parlé en assés mauvaise façon de vostre

voyage de Lorrayne à la Royne d'Angleterre, comme si l'on vous eust

admené à un manifeste dangier de vostre personne et estat, je luy ay

bien vollu dire, ceste dernière foys que j'ay parlé à elle, qu'ayant

Voz Majestez Trez Chrétiennes eu grand plésir et contantement des bons

et sages propos qu'elle m'avoit toutjour tenu sur voz présens affères,

et de la démonstration dont elle avoit usé de desirer la conservation

de vostre grandeur, vous aviez prins si bon augure de ceste sienne

royalle affection, conforme à celle qui vous estoit démonstrée de tous

les aultres principaulx et plus grandz princes chrétiens, que

postposant toute craincte de mal, vous aviez allègrement marché, en

propre personne, droit à l'exécution de vostre entreprinse, avec grand

confiance en Dieu et en l'équité de vostre cause que vouses chrétiens,

que postposant toute craincte de mal, vous aviez allègrement marché,

en propre personne, droit à l'exécution de vostre entreprinse, avec

grand confiance en Dieu et en l'équité de vostre cause que vous en

viendriez bien tost et bien heureusement à boult; et que desjà l'on

avoit commancé de cognoistre l'effect de vostre acheminement, qui

avoit soubdain chassé et miz du tout hors de vostre royaulme le prince

d'Orange, et aussitost saysy les passaiges de la Mozelle, avec

résolution d'aller si bien serrer les aultres passaiges d'Allemaigne

qu'il ne fût plus au pouvoir du dict prince ni d'aultre de rentrer

ainsi ayséement en vostre royaulme, comme ilz avoient cy devant faict;

et que vous aviez en mesme temps envoyé deux mille V{c} reytres de

renfort à Monsieur, frère de Vostre Majesté. Et continuay à luy

raconter ce qu'il vous playsoit m'escripre du XXe du passé, et que,

grâces à Dieu, voz affères estoient en meilleur estat que, possible,

ceulx qui n'en vouloient la prospérité ne le luy donnoient entendre;

et qu'il ne faisoit si beau pour ceulx qui vous menoient la guerre en

vostre royaulme qu'elle, ny aultre, peussent estre convyés de se

joindre à leur party.

La dicte Dame, après m'avoir curieusement enquis de la retrette du

dict prince d'Orange, et du chemin qu'il tenoit, et s'il estoit aysé

d'empescher que luy et le duc de Deux Pontz ne peussent revenir, s'ilz

le vouloient fère, et que je luy heuz satisfaict à tout cella sellon

qu'il vous plaisoit me le mander, elle me pria que, par mes premières,

je fisse ses reccommendations à Voz Majestez Très Chrétiennes, et

qu'elle vous remercyoit grandement de la communication que luy faiziés

de vos prospérités, desquelles elle estoit aussi ayse, comme Dieu luy

est tesmoing, et le monde sçayt, qu'elle avoit esté très marrye de

vous veoir renchoir aulx adversitez et troubles de vostre royaulme; et

qu'elle prioit Dieu de conduyre si bien voz entreprinses qu'il en fît

réussir l'yssue à son honneur, et à sa gloire, et à la conservation de

vostre grandeur et couronne. Puis adjouxta qu'elle ne sçavoit commant

prendre ce que l'on avoit faict au Conquet contre son visamyral et

contre ses navyres de les avoir ainsi, en temps de bonne paix,

canonnés là où de son costé, pour ne contrevenir au commandement

qu'elle luy avoit faict de n'attempter rien contre ses amys, et

mesmement de ne violler, en façon du monde, la paix qu'elle avoit

avecques la France, il avoit enduré d'estre octragé sans en prendre la

revenche qu'il eust peu bien tost avoir; et qu'elle avoit aussi

entendu la saysie faicte à Roan sur les biens de ses subjectz, dont ne

sçavoit si Voz Majestez vouloient user de mesme que le duc d'Alve

envers elle, bien qu'il n'y eust rien de semblable, car ne vouloit

fère comparaison d'aulcune chose de luy à Vostre Majesté; qui

toutesfois n'estoit sans qu'il se repentît desjà bien fort de ce qu'il

avoit attempté contre elle; et que, du costé de Voz Majestez, elle

n'avoit espéré que continuation d'amytié, et entretennement de bonne

paix entre voz pays et subjectz.

Je luy répondis que, pour le regard de son visamyral, il estoit

raysonnable qu'elle satisfît premièrement à ce que Monsieur, frère de

Vostre Majesté, m'avoit escript du premier de janvier, c'est qu'ayant

esté bien ayse d'avoir sceu des bonnes novelles d'elle et de son bon

portement et santé, il s'estoit, au reste, bien fort esmerveillé comme

elle avoit envoyé, avec quarante ou cinquante navyres, ung renfort de

gens de guerre, d'artillerye et d'amonition à la Rochelle, et que, luy

ayant toutjour esté bien affectionné parant et bon serviteur, il avoit

plus tost espéré que sa faveur et secours seroient en son ayde, que de

les voir ainsi employez contre luy; de quoy aussi il me taxoit

grandement de ne luy en avoir donné adviz, dont la pryois me dire ce

que je luy en avois à respondre.

Elle me dict qu'il ne se trouveroit point qu'elle eust esté ainsi

contraire à mon dict seigneur, comme l'on luy avoit rapporté, et

qu'elle espéroit que la cognoissance de la vérité luy auroit despuys

satisfaict pour elle et pour moy.

Je luy advouay que ouy, quant aulx gens de guerre, mais que je

desirerois que ce peust estre si pleynement du reste qu'il n'eust

aucune occasion de s'en plaindre. Et au regard de la saysie de Roan,

je luy diz qu'elle pouvoit bien panser que si Vostre Majesté l'avoit

ordonné, que ce n'avoit esté qu'à l'instance de voz subjectz déprédez

sur mer, qui avoient veu admener et vendre leurs biens par deçà, et

que de telle satisfaction qu'elle useroit de son costé envers vos

dicts subjectz, j'espérois que vous useriés de mesmes envers les

siens; mais que je me plaignois de plusieurs de ses dits subjectz, qui

se mectoient encores chacun jour en mer avec navyres équipés en

guerre, soubz l'adveu et faveur du prince de Condé, pour endommager

les Françoys, et que cella admèneroit beaucoup d'altération en la paix

de ces deux royaulmes.

Elle me respondit qu'elle n'avoit donné congé de ce fère à nul de ses

subjectz, et qu'elle détestoit infinyement ces larrecyns et pilleryes,

dont me prioyt de tretter de cella avec les seigneurs de son conseil,

et que je leur cotasse les noms que j'avois entendu de telz pirates

affin de les fère punir, et qu'ilz m'avoient aussi à parler de

quelques déprédations que les Bretons avoient faictes sur des Anglois

et Irlandoys.

Pour la fin, je luy diz q'un des gentishommes de la Royne d'Escoce

m'avoit adverty de la rigueur qu'on avoit usé à sa Mestresse à la

tirer de là où elle estoit pour l'admener en ung aultre lieu, sans luy

avoir vollu permectre qu'elle en peust escripre ung mot à la dicte

Dame, ny à ses depputez qui estoient en sa court, de quoy elle

s'estoit donné quelque peur; et que ceulx qui la conseilloient de fère

force à la volonté d'une telle personne royalle, et souveraine, et sa

parante, faisoient tort à sa réputation, et que je la supplioys de luy

fère si bon trettement là où elle l'avoit faicte conduyre, qu'elle

eust occasion de s'en louer, et moy d'en escripre à Voz Majestez.

Elle me respondit, ung peu en collère, qu'elle n'avoit point faict

force ny violence à la Royne d'Escoce, et qu'elle l'avoit faicte venir

en ung lieu pour estre mieulx trettée que là où elle estoit au

paravant, où toutes monitions de vivres avoient deffailly, et aussi,

par ce qu'ayant esté surprinse une lettre que la dicte Dame escripvoit

en Escoce, elle a veu qu'elle mandoit à aucuns seigneurs du pays de

prendre les armes pour fère une course jusques là où elle estoit, et

la taxoit au reste d'avoir tretté avec le comte de Mora de le fère

déclairer légitime, et de plusieurs aultres choses toutes faulces et

controuvées; mais que j'asseurasse Voz Majestez que la dicte Royne

d'Escoce n'estoit pour recevoir que tout bon trettement entre ses

mains, et qu'encor qu'elle n'eust à rendre compte à personne du monde

de ses actions, néantmoins qu'elle vouloit si bien justiffier toutes

celles dont elle uzeroit envers la dicte Royne d'Escoce, que tous les

aultres princes cognoistroient qu'elle y auroit procédé de telle

droicture qu'elle n'en changeroit sa palle colleur pour chose qu'on

luy en peust reprocher, et Dieu volût que la dicte Royne d'Escoce

n'eust occasion de rougir de ce qu'on verroit d'elle.

Je luy respondiz que le bon ordre qu'elle mectroit à manifester au

monde la malicieuse ambition des adversaires de la dicte Dame, et

d'excuser, et couvrir ce qu'il y pourroit avoir de deffault d'elle,

comme le devoir de Royne à Royne, et de parante à parante l'y

obligeoient, la rendroit innocente et deschargée de tout ce qu'on luy

imposoit.

Sur quoy la dicte Dame, pour monstrer que la dicte Royne d'Escoce

n'avoit qu'à se louer des bons tours qu'elle luy faisoit, suyvit assés

long temps son propoz, puis retourna à ceulx de la susdite saysie de

Roan; mais il suffira, Sire, que vous entendiez, pour le présent, les

dessus dictes, qui vous feront assés cognoistre la volonté de la dicte

Dame sur l'observation de la paix, et comme elle n'advouhe rien de ce

qui est attempté au contraire. Sur ce, etc.

De Londres ce Xe de février 1569.

A LA ROYNE.

Madame, j'espère que, par le contenu en la lettre du Roy, Vostre

Majesté sera satisfaicte des choses que j'avois particulièrement à

respondre sur voz deux dernières dépesches, du XVe et du XXe du passé;

de sorte qu'il n'y aura lieu que je fasse ceste cy longue, si n'est

pour vous dire, Madame, que je cognois bien qu'il sert beaucoup envers

ceste Royne de luy fère toutjour entendre le bon succez et évènement

de voz affères, affin que, par quelque contraire apparance des

adversitez de vostre royaulme, elle ne soit convyée d'y entreprendre

plus appertement qu'elle n'a faict jusques icy; et semble qu'elle se

contantera seulement d'appuyer et fortiffier en secret ceulx de sa

religion, en sorte qu'on ne le luy puisse imputer à ropture de paix.

Je vous ay mandé, par mes précédantes, que j'avois pour suspecte ceste

armée et assemblée de pirates, qui est avec Chatellier Pourtault. Et

despuys, l'on m'a adverty que quelcun de sa trouppe a dict qu'ilz

portoient des pouldres et monitions de guerre en Normandye, comme

s'ilz avoient entreprinse ou quelque intelligence dans aucunes places

du dict pays. A quoy j'estime que Vostre Majesté a donné si bon ordre,

et là, et en toute la frontière de la mer, despuys le temps qu'on a

commancé d'armer de ce costé, que j'espère qu'il n'en adviendra aulcun

inconvéniant. Et sera mal aysé que je vous puisse dorsenavant donner

plus exprès adviz des faictz des dicts pirates, par ce que rien n'en

procèdera d'icy, n'y ne s'en fera icy aprest ny ordonnance.

Il vous plairra me mander vostre intention sur ceste nouveaulté

d'entre les Pays Bas et l'Angleterre, et aussi sur ceste saysie de

Roan, de laquelle saysie ceulx ci sont en grand suspens comme vous y

vouldrez procéder. Sur ce, etc.

De Londres, ce Xe de février 1569.

XVIIIe DÉPESCHE

--du XVe de février 1569.--

(_Envoyée par Nicolas Estoo, chevaulcheur._)

Assurances de paix données par le conseil de la reine.--Nouvelles

réclamations contre la saisie de Rouen et l'arrestation de

plusieurs Anglais à Bordeaux.--Le sieur d'Assoleville est

autorisé à communiquer avec l'ambassadeur d'Espagne.--Marie

Stuart au château de Tutbury.--Troubles en Irlande.--Mesures

prises par le conseil à l'égard du comte d'Oxford et de milord

Southampton.--_Proclamation_ de la reine ordonnant aux Anglais

de se tenir prêts à prendre les armes.

AU ROY.

Sire, ayant conféré avec les seigneurs de ce conseil sur les

particularités que la Royne d'Angleterre m'avoit, en ma dernière

audience, renvoyé à eulx, ilz m'ont en général confirmé les mesmes

propoz de leur Mestresse de vouloir persévérer en la bonne paix

qu'elle a avec Vostre Magesté, et qu'il ne fault que vous teniez

suspect l'armement qu'elle faict, ny celluy d'aulcuns particuliers,

ses subjectz, qui se fera par son commandement; car voyant ses voysins

en armes, et ne voulant laysser les siens désarmés, elle considère

davantaige que ses affères avec les Pays Bas demeurent en tel suspens

qu'elle a grand occasion de se pourveoir; mais qu'il ne fault craindre

que vous viegne mal ny dommaige d'aulcune entreprinse, qui procède de

son costé. Il est vray qu'elle ne peult, à ce qu'ilz disent, remédier

en ce temps à ung grand nombre de pirates qui courent la mer, desquelz

ne veulent nyer qu'il n'y en ayt aucuns Anglois; mais la plus part

sont Françoys, Escossoys, Flamans et saulvaiges Irlandoys, dont

estiment toucher aussi bien à Vostre Magesté d'en purger la mer, comme

à elle, et que j'avois desjà veu l'ordonnance qu'elle, pour son

regard, avoit faict fère contre eulx, en faveur de vos subjectz.

Et, touchant la saisye de Roan, et détention d'aulcuns Anglois à

Bourdeaux, qu'elle ne vous avoit donné aulcune occasion de ce faire,

ayant toutjours esté prompte de faire avoir rayson à ceulx de voz

subjectz, qui avoient eu recours à elle et à sa justice; dont prenoit

pour ung grand attemptat ce que l'on avoit ainsi exécuté contre ses

subjectz, et qu'elle actandoit vostre déclaration, là dessus, dans les

quinze jours qui avoient esté arrestez entre nous, lesquelz seroient

tantost passés, pour, puis après, y pourveoir de son costé.

Et, quant à la révocation que je demandois de l'ordonnance, qui avoit

esté faicte, d'arester les navyres bretons qui aborderoient de deçà,

que cella avoit esté une procédure de justice pour aulcuns Anglois et

Irlandoys qui faisoient apparoir que les dicts Bretons les avoient

pillés, et n'en avoient peu avoir raison en France; se prouvant

manifestement que le juge participoit au butin et pillage. Par ainsi

me prioyent fère en sorte qu'on pourveust en France à l'indempnité des

Anglois, et qu'on pourvoirroyt très bien icy à l'indempnité des

Françoys.

Correspondance diplomatique de Bertrand de Salignac de La Mothe Fénélon, tome premier Ambassadeur de France en Angleterre de 1568 à 1575 · 第 16 / 34 段