Madame, de ces propos et responces de la Royne d'Angleterre, qui sont

contenuz en la lettre que j'escriptz présantement au Roy, Vostre

Majesté pourra aucunement juger quelle est son intention sur les

matières que j'ay tretté avecques elle en ceste audience; et encor

que, quant à celles qui peuvent concerner Vos Majestez Très

Chrétiennes, son parler n'ayt esté que bien accompaigné de

démonstration de paix et d'amytié, si n'ozè je dire, Madame, qu'il s'y

faille du tout reposer, car il est raysonnable d'avoir aucunement

suspect l'aprest de guerre qui se faict icy; et mesmes ne sera que bon

qu'on s'en donne ung peu d'allarme pour seulement faire tenir voz

villes et places, de sur la mer, si préparées et pourveues qu'il ne

puisse venir à ceulx cy ny le vouloir, ny le pouvoir d'y rien

entreprendre. Je ne veulx pourtant, Madame, vous mectre en doubte de

la volonté de ceste Royne; car, certes, je ne la cognois pour encores

que bonne; et sy, ay toutjour desiré, tant que ses parolles n'ont rien

monstré plus que ses dicts aprestz, que vous n'en heussiés aucune

souspeçon ny deffiance. Mais à ceste heure que iceulx aprestz sont

aultres, bien que ses parolles demeurent toutjour unes, et que ce

qu'elle entreprend icy concourt avec le temps et la cause des

entreprinses de dellà, et qu'il est aysé, à ceste heure, de luy donner

des inpressions, n'y ayant faulte de gens, icy, pour les luy

persuader, et pour luy fère changer, en une heure, ses dellibérations,

je ne puys dire sinon qu'il sera toutjour saigement faict de se

pourveoir du costé qu'on veoyt préparer les armes; et je mectray peyne

de vous advertyr soigneusement, et souvant, de ce qui se pourra, de

jour en jour, descouvrir plus avant de son entreprinse, mesmement s'il

se monstre rien qui touche le service de Voz Majestez.

Il semble bien que la dicte Dame m'ayt vollu faire cognoistre que cecy

s'adressoit contre le duc d'Alve, monstrant estre fort irritée contre

luy, l'appellant arrogant, et que sa superbe estoit assez cogneue,

mesmes de son Maistre, et que, possible, il avoit remué en cecy une

besoigne, qui l'abaysseroit aultant qu'il pensoit estre hault élevé.

Mais, au reste, elle a parlé avec grand respect, et en fort bonne

reste, elle a parlé avec grand respect, et en fortsorte, du Roy

Catholique, et a monstré qu'elle avoit toute seurté et confiance de

son amytié. Je luy ay demandé s'il ne seroit loysible d'envoyer mes

gens et pacquetz devers Voz Majestez, sans saufconduict ny passeport,

et si les portz et hâvres de ses pays seroient ouvertz et de seur

accez à vos subjectz, pour y trafficquer, et aller, et venir

librement, comme auparavant. A quoy m'a respondu qu'elle me pryoit de

prendre passeportz pour mes gens et despesches, affin d'aller plus

seurement, et qu'elle m'en feroit bailler à toutes les heures que je

vouldrois: au reste, qu'elle entendoit que les Françoys eussent toute

liberté et seur accez en son royaulme; mais ne failloit prendre à mal

si, sur le commancement de ceste noveaulté de Flandres, elle avoit,

pour quelques jours, faict estoupper ses passaiges affin de pourveoir

à ses affères, ayant commandé de les ovryr maintenant pour France. Qui

est ce que, pour le présent, j'ay à dire à Vostre Majesté, à laquelle

baysant très humblement les mains, je prieray Dieu, etc.

De Londres ce XXe de janvier 1569.

DISCOURS ENVOYÉ DE LA ROCHELLE

Ayant la bonté et providence de Dieu, avec une assistance manifeste et

soing paternel, retiré, comme chacun a sceu, Mr. le prince de Condé et

Mr. l'Admiral du péril et extrême dangier presque inévitable de leurs

vyes, auquel ilz estoient à Noyers et Tanlay, les a guidés et

conduictz jusques à la Rochelle, d'ung boult du royaulme à l'aultre,

sans aucun mal ni dangier, ensemble leurs femmes et enfans, et jusques

aulx breceaux et norrices, avec fort petit train, et à grandes

journées, et par guays difficiles et dangereux, et par chemins et

villaiges esgarés, incommodes et peu logeables. Puis après, continuant

sa bonté et faveur à l'endroict de Mr. Dandellot qui estoit en

Bretaigne, luy a assisté tellement que, encores qu'il fût poursuyvy

par les Srs. de Montpensier et de Martigues, accompaignés de grandes

forces de gens de pied et de cheval, pour l'empescher de s'aller

joindre au dict Sr. Prince, il ne layssa néantmoins de passer, contre

toute espérance, avec ses trouppes la rivière de Loyre, à leur veue,

par un guay qui n'avoit jamais esté remarqué ny visité par les

habitans mesmes du pays.

Ceste mesme faveur de Dieu s'est veue aussi au passaige de la Royne de

Navarre et de Mr. le Prince, son filz, qui ont traversé tout le pays

de Gascoigne, passé la Garonne et Dordoigne, et aultres rivières, gayz

et destroictz périlleux, quoy qu'ilz eussent sur les bras les Srs. de

Monluc, Tarride, d'Escars et Losse, avec grandz forces, sans avoir

néantmoins peu estre empeschez.

Le mesme aussi s'est veu au passaige de Mr. d'Assier qui a cheminé

avec ses trouppes par tout le pays de Dauphiné, de Languedoc et de

Gascoigne, pour venir trouver les dicts sieurs Princes, au veu et sceu

du Sr. de Joyeuse qui avoit charge expresse de l'empescher.

En sorte que, malgré les ennemys des dicts sieurs Princes, ilz ont

receuilliz et amassés, de tous les coings de ce royaulme, jusques au

nombre de 25 mille harquebouziers et 5 à 6 mille chevaulx, quelque bon

ordre que les dicts ennemys eussent donné à tous leurs portz, pontz,

destroictz et passaiges, et qu'ilz eussent leur armée toute preste, il

y avoit quatre moys; de laquelle ilz n'ont encores, grâces à Dieu, peu

endommaiger les dicts sieurs Princes ny empescher seulement qu'ilz

n'ayent prins les villes de St Messant, Nyort, Fontenay, Coignac,

Xainctes, St Jean d'Angely, Angoulesme, Pons, Bourg, Taillebourg et

Tallemont; aucunes par composition, autres par force, encores que

cella se soit faict à leur veue, sinon que les dicts sieurs Princes,

estans au siège devant la ville de Pons, eurent advertissement que le

dict Sr. d'Assier estoit arrivé avec ses trouppes à Aubeterre, et que

les ennemys avoient surprins le cappitaine Mouvans et le cappitaine

Pierregourdes à leurs logis, et qu'ilz les avoient deffaictz et

quelque nombre de leurs soldatz. Ce qui fut cause que les dicts sieurs

Princes, craignans quelque plus grand désastre, [se portèrent] avec

leurs armées, vers le dict lieu d'Aubeterre, en intention de combattre

leurs ennemys s'ilz se présentoient; lesquelz deslogèrent incontinent

qu'ilz eurent novelles de la venue des dicts sieurs Princes. Et, par

ce qu'on entendoit qu'ilz prenoient le chemin de Poictiers, il fut

résolu de les devancer, s'il estoit possible, aulx plus grandes

journées qu'on pourroit, et sercher tous moyens de les faire venir au

combat; en quoy on usa de telle dilligence que, le IIIe jour, on

s'aprocha si près d'eulx que, là où l'avantgarde des ditcs sieurs

Princes logeoit, les ennemys en estoient deslogés peu auparavant, et y

trouvoit on assés souvant de leur pain de munition et de leurs

bagaiges; de sorte que, se voyants suyviz de si près, ilz furent

contraintz de faire leur retraicte à Chastellerault et ez environs, où

ilz se retranchèrent avec leur artillerye, et y trouvarent Monsieur,

frère du Roy, avec novelles forces.

Et d'aultant qu'il fut rapporté par les gentilshommes, qui avoient

esté envoyés pour les recognoistre de prez, que les advenues estoient

si facheuzes et difficiles que ce eust esté mal à propoz, et sans

rayson, de les assaillir dedans ung camp qu'ilz avoient fortiffié de

trenchées, et bien pourveu et muny d'artillerye, qui battoit tellement

les dictes advenues qu'il eust esté inpossible de se mectre en

batailhe, sans estre par trop offencés, il fut résolu de se présenter

seulement à la vue de leur armée pour veoir s'ilz vouloient sortir de

leur fort; ce que fut faict par le dict sieur Admyral, avec son

avantgarde, laquelle il tint en bataille, ung jour, entier, sur ung

hault; duquel on descouvroit la dicte ville de Chastellerault, sans

que les dicts ennemys fissent aucune contenance de vouloir paroistre.

Pour ceste cause, on advisa, pour les attirer hors de leur dict fort,

et en lieu où les dicts Princes les peussent combattre, de faire

acheminer l'armée vers Myrebaloys, qui est un pays fort bon et fertil,

dont les dicts ennemys tyroient la plus grande commodité de vivres, et

où les dicts sieurs Princes pourroient plus aysément fère vivre leur

armée, en incommodant celle de leur ennemy. En tirant vers lequel

pays, advint que les ennemis prindrent ung mesme rendés vous et mesme

logis que l'armée des dicts sieurs Princes, et que monsieur l'Admyral,

s'aprochant avec Mr. Dandellot, son frère, de leurs logis,

accompaignés de quatre à cinq cens chevaulx au plus, descouvrirent les

ennemys, qui avoient toute la cavallerye de leur avantgarde jusques au

nombre de deux mille chevaulx; de façon que le dit sieur Admiral manda

incontinent, de toutes partz, pour fère marcher vers luy toutes les

trouppes tant de la bataille que de l'avantgarde, temporisant

tousjours jusques à ce que les dicts sieurs Princes commancèrent à

paroistre, avec leurs batailles et autres trouppes de l'avantgarde,

qui donna quelque effroy aulx ennemys. Et lors, on commança à fère

aprocher des dicts ennemys quelque nombre d'arquebouziers, et fut

tiré, d'une part et d'aultre; mais pour ce que c'estoit sur l'entrée

de la nuict, et que l'obscurité commançoyt desjà d'estre fort grande,

la partie fut différée et remise au lendemain matin, que les dicts

sieurs Princes, avec toute leur armée, commancèrent à marcher, dez

l'aube du jour, droict au lieu où ilz avoient layssé les ennemys le

seoir; et, s'apercevant, les dicts sieurs Princes, qu'ilz en estoient

partiz, on feyt advancer quelques cornettes sur la piste de leurs

dicts ennemys pour les suyvre et veoyr la roulte qu'ilz avoient

prinse, et pour essayer encores de les trouver pour les combattre; ce

que fut faict jusques à un villaige, nommé Sansay, où les Srs. de

Guise, Martigues, Brissac, Thavanes, Sansac et plusieurs aultres

avoient couché; qui ne furent pas des derniers à se retirer, et le

plus tost qu'ilz peurent, layssant leurs bagaiges, qui ne valloit pas

moins de deux cens mil escuz, et huict ou neuf vingtz chevaulx

d'artillerye et quelques pouldres à canon.

De quoy estans advertys les dicts sieurs Princes, et que toute

l'avantgarde des dicts ennemys s'en alloit en désordre et confuzion,

et que Monsaleys, entre autres, avoit été miz en routte, et la plus

part de sa compaignie thués et prisonniers, dont on a heu les

cornettes et enseignes, commencèrent à marcher, le plus tost qu'ilz

peurent, pour les accousuyvre; ce qu'ilz ne peurent fère plustost que

à un villaige, nommé _Jasseneuil_, où les ennemys feirent leur

retraicte, et dans lequel Monsieur, frère du Roy, s'estoit encores

retranché et fortiffié avec l'artillerye, où les dicts sieurs Princes

feirent attacquer une escarmouche, la plus gailharde qu'ayt esté

faicte de mémoire d'homme, qui ne dura pas moins de quatre à cinq

grandes heures; en laquelle il fut tiré, d'ung costé ou d'aultre, plus

de quatre-vingtz mil coups d'arquebouzades, et trois cent trente sept

coups d'artillerye de leur part seulement, d'aultant que celle des

dicts sieurs Princes n'avoit esté ramenée du siège de Pons. Et se

trouve, par la confession mesmes des ennemys, qu'ilz perdirent, à

ceste escarmouche, cinq ou six cens soldatz et quinze ou sèze

cappitaines, et, du costé du dict sieur Prince, il s'en trouve deux

cens ou thués, ou blessés, tant y a qu'il fut escript à la Royne, par

aucuns de ses confidans, qui sont au camp des ennemys, que jamais filz

de France n'avoit esté en si grand dangier que Monsieur, frère du Roy,

avoit esté durant trois jours et trois nuictz. Et, de faict, il est

bien certain qu'à la dicte escarmouche l'infanterye des dicts sieurs

Princes gaigna les trenchées, par deux ou trois foys, et qu'elle donna

jusques à l'artillerye, et qu'il en y eust de thués jusques sur leurs

pièces; mesmement qu'il y eust beaucoup de soldatz qui entrèrent

jusques dans les maysons, où estoient les fortz des ennemys, dont ils

rapportèrent des armes, et y beurent et mangèrent; ce que leur vint

bien à propoz pour ce qu'il y avoit trois jours qu'ilz avoient faulte

de vivres, et estoient néanmoins si patiens que l'envye et desir,

qu'ilz avoient de combattre, leur faisoit oblyer la nécessité qu'ilz

souffroient.

Ceste escarmouche estant cessée par le moyen de la nuict, les dicts

sieurs Princes ordonnèrent, le lendemain au poinct du jour, qu'on

retourneroit encores se présenter au dict lieu de Jasseneuil pour

tenter encores si on pouvoit contraindre l'ennemy de combattre, ce que

fut faict, sans que les ennemys pareussent que envyron de cent à six

vingtz chevaulx, et si près de leur fort qu'il estoit inpossible de

rien attacquer. Despuys, l'on eust novelles qu'ilz s'estoient retirez

à Luzinan, et de là à Poictiers, ce qui feyt que les dicts sieurs

Princes vindrent loger leur armée au pays de Myrebaloys, où ils

trouvèrent grand quantité de pain de munition que l'ennemy avoit fait

faire; et ayant eu adviz qu'il s'estoit venu loger à Auzances, qui est

une lieue près de Poictiers, ilz dressèrent une entreprinse, qui a

tellement réussy, que le dict sieur Admyral, avec mille chevaulx

seulement, et deux mil harquebouziers, força les dicts ennemys dans le

dict villaige d'Auzance, les contraignant d'abandonner un pont qui y

estoit, et mectant toute l'armée à banderoutte, qui se retira à

Poictiers en grand désordre et confuzion, et avec une perte de

beaucoup de leurs gens et leurs dicts bagaiges.

Et, combien que les choses soyent passées de ceste façon, il y a

toutesfoys une inpudence aux dicts ennemys, qui font courir des

bruictz du tout contrères à la vérité, et jusques à fère des dépesches

à la Court, par lesquelles ilz ozent bien mander qu'ilz font teste aus

dicts sieurs Princes, quant, à tous propos, [ceux-cy] les mectent en

fuyte, et qu'ils recherchent tous moyens de les tirer au combat,

duquel les dicts sieurs Princes, voyant leurs dicts ennemys estre

entièrement dégoustez à cause des mauvais succez, que les précédantes

rencontres leur ont apporté, pour leur fère venir l'envye de

combattre, et où ilz ne le vouldroient, coupper chemin aux inpostures

et déguysemens, dont ilz ont accoustumé d'uzer, ont, ces derniers

jours, attacqué et prins, à la veue des dicts ennemys et de leur dict

camp, une ville et chateau, appartenant à ung des principaulx chefs de

leur armée; bien que la dicte ville fût garnye d'hommes, d'artillerye

et de toute autre espèce de munition, comme celluy à qui elle

appartenoit en a heu bon loysir et moyens: la prinse de laquelle

portera tesmoignage, de soy mesmes si clair et évident, du peu d'envye

qu'ilz ont de combattre, qu'il ne sera plus en leur puyssance de

déguiser les affères, comme ils ont faict cy devant.

Despuys, voyant les dicts sieurs Princes que, pour prinse de la dicte

ville et chateau, ny pour occasion qu'on eust presentée aulx ennemys,

il n'y avoit eu moyen de les fère venir au combat, et qu'il se tenoit

tousjours dellà la rivierre du Clain, où ilz avoient esté réduictz à

la route d'Auzance, ayant, oultre cella, une bonne rivière au devant

d'eulx, et faict enfoncer tous les batteaux pour empescher qu'on ne

peust faire quelque entreprinse contre eulx, faisant courir le bruict

qu'ilz actendoient les forces que admenoit le Sr. de Joyeuse, qu'ilz

disoient estre de six mille harquebouziers et de quinze cens chevaulx,

avec lesquelz ils espéroient combattre l'armée des dicts sieurs

Princes: cella fut cause que, pour leur donner tousjours novelle

occasion de repasser la dicte rivière, et leur augmenter la volunté de

combattre, les dicts sieurs Princes prindrent résolution de forcer

encores, à leur veue, la ville de Saumur, qui est un passaige de la

rivière de Loyre; de quoy les ennemys ne fauldroient d'entrer en

jalouzie, et de se mectre en tout devoir d'empescher que les dicts

sieurs Princes s'en saysissent; lesquelz pour ceste cause y feirent

acheminer leur dicte armée, faysant loger leur infanterye dans l'ung

des faulx bourgs; mais, comme la batterie estoit toute preste, on eust

adviz que les dicts ennemys avoient repassé la rivière du Clain,

faisant contenance de venir secourir Saumur, avec les forces du dict

Sr. de Joyeuse, qui estoient arrivées deux ou trois jours auparavant;

ce qui feyt que les dicts sieurs Princes levèrent incontinent le siège

du dict Saumur, faisant rebrousser chemin à leur armée, droict à leurs

ennemys, bien fort ayses d'entendre qu'il n'y avoit plus de rivière

entre eulx et leurs dicts ennemys; lesquelz ils rencontrèrent devant

la ville de Lodun, qu'ilz avoient desjà sommé de se rendre, pretz à se

loger dans les faulx bourgs, où leurs logis estoient ordonnez; dont

monsieur l'Admiral les deslogea, de sorte qu'ilz se retirèrent et

campèrent aulx lieux et villaiges circonvoysins du dict Lodun.

Le lendemain, les deux armées s'affrontarent, estans leurs centinelles

à cent pas l'une de l'autre, et feirent jouer l'artillerye d'une part

et d'autre, se passant ainsy tout le jour, avecques quelques

escarmouches légières seulement, combien que les ennemys fussent

campés en lieux advantaigeux, comme font ordinairement ceulx qui les

premiers choisissent la place, et qui pensoient aprocher l'armée des

dicts sieurs Princes sans estre endommaigés; ce que les dicts sieurs

Princes n'eussent peu fère. Toutes foys, s'ilz faisoient deux pas,

l'armée des dicts sieurs Princes en faisoit quatre pour les joindre.

Deux jours après, les deux armées se retrouvarent encores aulx mesmes

lieux, comme aussi feirent elles, le jour encores ensuyvant, sans que

les dicts sieurs Princes les peussent attirer hors leur advantaige; de

quoy on s'esmerveille bien fort, veu les bruictz qu'ilz faisoient

courir qu'ilz se sentoient tellement renforcés des trouppes du dict

Sr. de Joyeuse, qu'ilz estoient résoluz de ne départir, qu'ilz

n'eussent combattu l'armée des dicts sieurs Princes; comme aussi,

disoient ils qu'ils en avoient commandement exprès; ou qu'ilz ne les

eussent, à tout le moins, contraincts de desloger; pour ce que de là

deppendoit l'honneur de l'une et de l'aultre armée. Et, toutes foys,

ceste volunté si fervente se réfroydit, comme il est aysé à juger par

la retraicte qu'ilz firent soubdain une lieue loin de la place, qu'ilz

avoient auparavant prinse, en mectant un ruysseau entre eulx et

l'armée des dicts sieurs Princes; lesquelz non contantz de l'avantaige

qu'ilz avoient gaigné sur nos dicts ennemys, pour les avoir faictz

débusquer du lieu qu'ilz disoient avoir choysy pour combattre, les

allarent attaquer à leur second logis, et ores qu'il fût advantaigeux

pour leurs dicts ennemys, lesquelz avoient un ruysseau qui rendoit les

aproches à eulx malaysées, si est ce que, à coups de canon et par le

moyen des escarmouches qu'on leur donnoit à toute heure, on les

contraignist, de rechef, d'abandonner icelluy second logis, et se

retirer, mesmes Monsieur, frère du Roy, devers Chinon, et passer la

rivierre de Vienne, layssant et abandonnant les mallades et beaucoup

de leurs bagaiges et munitions. Quoy voyant, les dicts sieurs Princes

ordonnèrent quelques trouppes de cavallerye et infanterye pour les

suyvre, qui donnèrent sur un des logis des ennemys, où il y avoit sept

enseignes, dont il en y eust quatre, qui furent mises en routte, et

trois deffaictes entièrement, et leurs enseignes bruslées dans une

mayson où partie des dicts soldats s'estoient retirez. Et despuys, les

dicts sieurs Princes, voyans tous moyens de combattre leur estre

tolluz et ostez, pour avoir une grande et forte rivière entre eulx,

s'avysarent de fère cheminer leur armée vers Thouars et Montrubelay,

tant pour l'eslargir et luy donner moyen, comme dict est, des vivres,

dont elle a eu grande faulte, pendant cinq ou six jours, que pour

costoyer tousjours les ennemys.

Voilà l'heureux succez qu'il a pleu à Dieu donner, jusques à ceste

heure, aulx affères des dicts sieurs Princes, et le loyer et la

récompence que ont receu les ennemys de leur prégidye[48] et

desloyauté, laquelle est plus que suffizamment vériffiée par le

contenu d'une bulle papalle, qui a esté poursuyvye par noz adversaires

dez le mois de juing et juillet derniers, et expédiée à Rome dez le

premier jour d'aoust ensuyvant; dont le dict pourchas convaincra

tousjours évidemment de n'avoir eu jamais autre intention que de

rompre et enfraindre la foy et seureté publicque, qui avoit esté

promise et jurée, et encores plus la renunciation de l'éedict, qui

s'en est ensuyvye bien tost après, que ce rapport[49] en substance à

la dicte bulle, par lequel ilz révocquent tous les éedictz qui ont

esté cy devant faitz en France, comme ayans esté faictz en assemblées

les plus solempnelles qui ayent jamais esté faictes en ce royaume,

mesmement l'éedict de janvier, où tous les princes et seigneurs du

conseil, de l'une et l'aultre religion, et les plus grandz et notables

personnaiges de toutes les courtz souveraines de ce royaulme,

assistèrent, ayant, oultre cella, son fondement sur la réquisition

des estatz. Et, affin de mectre hors de toute peyne ceulx de la

religion de prouver qu'ilz n'ont jamais tendu que aboutir et anéantir

la dicte religion, ilz déclairent, en termes exprès, par le mesmes

éedict, que leur volunté et intention a tousjour esté telles, quelques

mandemens, lettres patentes et déclarations qui ayent esté expédiées

au contraire, et quelques grandes asseurances et parolles, que Sa

Majesté ayt donné, tant à ses subjectz que aulx hommes estrangiers[50].

[48] Perfidie.

[49] Qui se rapporte.

[50] La fin de cette relation se trouve annexée à la XVe Dépêche

(p. 172).

COPPIE D'UNE LETTRE ENVOYÉE DE LA ROCHELLE, QUI SEMBLE S'ADRESSER AU

CONSEILLER CAVAIGNES.

Puis votre despart, nous n'avons faict que courir et assiéger villes

et chasteaulx, et tout ce qu'avons entreprins est venu à souhait. Dieu

grâces, encores pensons nous mieulx fère avec voz canons envoyés, avec

les quelz nous aurons douze pièces grosses de batterie. Nostre camp

est de 30 mille hommes, piétons, où il y a vingt cinq mille

harquebouziers, et de sept à huict mille chevaulx, sans la trouppe de

Montauban qui doibt venir. Par force ont esté prins St Jehan d'Angely,

Nyort, Fontenay, Angolesme, Pons, Chaviny près Poictiers, Partenay,

Champiny, Tallemont, Thouars, Loduin, Montrobelay près Sameur, Blaye,

Aubeterre, Barbezieulx, Taillebourg, Xainctes, Mesle et plusieurs

aultres villes comme Coignac, Chasteauneuf et autres par surprinse;

brief, despuys la Garonne jusques à Loyre du costé de Sameur.

Quant aulx batailles et escarmouches, nous nous sommes aprochez de

noz ennemys, par deux ou trois foys; en quelque place de bataille

qu'ilz eussent à leur advantaige sceu choysir, ilz ont esté si bien

bourrés qu'ilz n'ozent plus aprocher, nous sentant de loing comme le

renard les cordes du piège. Au rencontre du Panpre, qui fut, il y a

cinq sepmaines ou envyron, ils perdirent sept à huict cens hommes et

près de deux cens mille escuz de bagaige, ou envyron, et se saulvèrent

par les moyens des rivières qu'ilz ont accoustumées, partie dans

Poictiers, les aultres à Luzinhan. Monsieur le prince de Condé a heu

le chappeau de Strocy, monsieur l'Admyral la robbe de Brissac, Mr. le

comte de Montgommery a les estrières et esperons de Mr. de Guyse; ung

lacquay de monsieur l'Admyral a eu, pour sa part du butin, trente six

pièces de vaisselle d'argent, appartenant au dict Sr. de Guyse: en

somme, il n'y a homme qui ne soit enrichy.

Messieurs les Princes, pensant les faire venir au combat,

attacquèrent, à leur veue et présence, la ville et chasteau de

Champigny, appartenant au duc de Montpensier, [et] le chasteau de

Chavinhy qui est au plus favory qu'ilz ayent en leur camp; mais ces

bonnes gens ayment mieulx saulver leurs vies par bien fouyr que

deffendre leurs villes ni chasteaulx, ny se présenter au combat, car

ilz disent qu'il y faict dangereux. Suyvant la résolution qu'ilz

feirent courir lors en leur camp, et qui a esté despuys bien suyvy,

pour aymer mieulx hazarder leurs biens et leurs villes, pensant avoir

quelque revenche, estant le dict sieur Prince près Sameur pour

l'assiéger, ilz sommèrent la ville de Lodun, commançant d'en aprocher

d'envyron ung quart de lieue avec leur artillerye pour y mectre le

siège; de quoy advertys, les dicts sieurs Princes rebrosèrent chemin,

et s'en vont droict à eulx, les contraignant lever le siège et

recourir à leur remède accoustumé de passer la rivière, et vindrent

sur les pontz de Schebin. Vray est qu'avant d'y venir deux centz de

leurs gens y furent thués, et là, la nuict proche, y eust sept

enseignes deffaictes.

Encores devant hyer la compaignie de Mr. Dyvoye surprint, aulx faulx

bourgs du dict Schebin, et meict en pièces 60 ou 80 Suysses, les

prévostz et archers de Monsieur, frère du Roy, qui estoit dans la

dicte ville, et de là l'eaue eust l'allarme bien chault. Ce jourduy,

l'on a receu novelles par deux gentishommes, qui sont arrivez de la

part de Mr. le prince d'Orange et duc de Deux Ponts, qui ont layssé le

dict sieur Prince à 27 lieues de Paris, avec 10 ou 12 mille reistres

et quatre mille chevaulx françoys, et 16 à 17 mille hommes de pied,

qui prend le chemin droict à Paris, duquel Mr. de Genliz mène l'avant

garde. Le dict sieur de Deux Pontz marche, despuys le 10 de ce moys,

pour s'aller joindre avec Mr. le prince d'Orange.

Correspondance diplomatique de Bertrand de Salignac de La Mothe Fénélon, tome premier Ambassadeur de France en Angleterre de 1568 à 1575 · 第 13 / 34 段