lettre du Roy, est que ne faudray d'obéyr à ce que me commandés par la
vôtre, du Ve du présent, de faire instance que je soys semond aux
obsèques qui se feront, icy, pour la Royne, votre fille, de quoy n'y a
encores guières grand commancemant d'aprest. Et, en ce qui concerne
les affaires de la Royne d'Escoce, vous sçavez, Madame, combien j'ay
toujours estimé inporter à la grandeur du Roy, et Vôtre, et à la
réputation de votre couronne, qu'elle ne soit abbandonnée de Voz
Magestez en ceste sienne fortune, dont j'ay mis peyne, despuis que
suys icy, de recouvrer touz les adviz, que j'ay peu, concernant la
dicte Dame, pour les communiquer à ses depputez, et continueray, avec
toute affection et diligence, de m'employer en ses dictes affaires,
comme Voz Magestez me le commandent, et ainsi que ses depputez m'en
advertiront. J'entendz qu'il survient, tous les jours, nouvelles
difficultez en son faict, à cause que les commissaires ne s'accordent
bien de ce que s'i doibt faire, et n'y a encores rien d'ordonné sur ce
que ses dictz depputez ont requis qu'elle viengne tretter en personne
ses dictes affaires avec ceste Royne, comme avecques sa bonne soeur.
Car, encores qu'aulcungs de ses commissaires en soyent d'advis, les
autres y contredisent le plus du monde, et se dict que le comte de
Mora aura, cependant, congé d'aller en Escoce, laissant icy milhor de
Morthon, Ledinthon et quelques autres, pour continuer la vériffication
de ce qu'ilz ont proposé. Les depputez de la dicte Dame ne sont encore
bien résoluz s'ilz doibvent aussi demander leur congé, et rompre,
pour leur regard, ceste conférance. J'entendz que le chateau de
Donbertran a esté tenu quelques jours fort à l'estroit, tant du costé
de la mer que de la terre, par ceulx du party du comte de Mora, de
sorte que, par faulte de vivres, il sera pour se rendre bien tost, si
le comte d'Arguil et les Ameltons, qu'on dict estre desjà en
campaigne, ne le secourrent, dont s'estime qu'il y aura bientost
quelque rencontre par delà sur l'occasion de lever le siège de ce
chateau. Ung personnaige de bonne qualité m'a adverty que ceulx, qui
sont icy de la part du prince de Condé, du comte Palatin, du duc de
Deux Ponts et du prince d'Orange, pourchassent d'estre accomodez, par
le crédit de ceste Royne, de certain payemant de Jocondalles, en
Allemaigne, sur les polices des marchans italiens qui sont en ceste
ville. Je suis après d'en descouvrir la vérité pour vous en donner,
par mes premières, plus grand certitude, et sur ce, etc.
De Londres ce XXIe de décembre 1568.
VIIIe DÉPESCHE.
--du XXVIIIe décembre 1568.--
(_Par M. Vassal._)
Saisie par les Anglais du trésor d'Espagne envoyé au duc d'Albe
dans les Pays-Bas.--Entrevue de la reine et de
l'ambassadeur.--Déclaration d'Élisabeth, qu'elle ne prendra
parti dans les guerres civiles de France, que s'il y a ligue
formée contre sa religion.--_Lettre secrète à la
reine-mère._--Projets de mariage entre la seconde fille de
l'empereur et le roi de France, entre le roi de Portugal et
Madame, soeur de Charles IX.--Projet d'une coalition pour
renverser sir William Cécil.--Proposition faite par
l'ambassadeur d'Espagne d'établir un blocus continental contre
le commerce d'Angleterre, afin de forcer ce royaume à revenir à
la religion catholique.--_Mémoire_ remis au sieur Vassal envoyé
exprès en France pour faire connaître au roi et à la reine le
véritable état des affaires.--_Déclaration_ faite au nom de la
reine d'Écosse, qu'elle demande à être personnellement
entendue.--_Réponse_ d'Élisabeth, contenant les motifs de son
refus.
AU ROY.
Sire, entendant la saysie qu'on a faicte, ces jours passez, aux portz
de deçà, de cinq navyres biscayns, qui portoient bon nombre de réales
d'Espaigne, en Envers, et le désembarquement des réales, nonobstant
qu'on heût desjà délivré passeport, à l'ambassadeur d'Espaigne, pour
les fère passer en Flandres, et voyant d'ailleurs les grandes
sollicitations que faisoient à ceste Royne ceulx, qui sont icy pour
les quatre princes, que je vous ay plusieurs fois nommez, et qu'elle
assambloit souvant son conseil pour leur respondre, creignant qu'en
fin ilz la pressassent de se joindre à l'entreprinse de leurs Maitres,
ou de faire quelque démonstration en leur faveur, qui fust
préjudiciable au bien de voz affaires, je l'allay visiter, mercredy
dernier, sur l'occasion de luy compter de la retraite du prince
d'Orange ce que m'en avez mandé par les vôtres, du cinquième du
présent. Et après luy avoir fait voir le bon succez que Dieu vous
avoit donné contre le dict prince, et comme, à ceste heure, vous
délibériez marcher droict à l'autre, et reprendre votre chemin vers
votre camp, y menant le renfort que vous aviez préparé contre cestuy
cy, avec espérance que Dieu vous feroit avoir bien tost la raison de
ceulx qui, sans rayson, s'estoient eslevez en votre royaulme, je la
suppliay qu'elle ne voulût participer à une si mauvaise entreprinse,
et si contraire à l'authorité des Roys, comme estoient celles qu'ilz
poursuyvoient, luy remonstrant assez rondemant, sans excéder toutes
foys la forme des gracieulx et privez propos, qu'il luy plaisoit me
tenir, que, si elle condescendoit à leur bailler quelque apparant
secours, ny mesmes leur prester aulcung support, que, oultre la
contrevention qu'elle feroit aulx trettez de paix, elle seroit en
danger d'estre par tous les roys chrestiens estimée une Royne alliée
de ceulx qu'ilz repputent désobéissans à leur Roy, et vous feroit,
Sire, qui estes son amy, devenir, possible, son ennemy. Dont
m'assurant qu'elle voudroit esviter l'ung et l'autre, je la supplioys,
de rechef, de ne prendre aucunemant le party de ceulx cy, et
qu'encores feroit elle mieulx, si elle vouloit prendre le vôtre, qui
estiés son allié et confédéré, contre ceulx qui n'eurent oncques ny
alliance ny confédération avecques elle, ny n'en pouvoient avoir, de
pays à pays, car ilz n'avoient point de pays, ny de personne à
personne, car sa grandeur estoit assez différante de leur qualité, là
où elle avoit desjà l'ung avecques vous; et adjouxtay qu'elle y
pouvoit encores avoir l'autre avecques ce, qu'elle commanceroit par
là une loy, avec ung tel allié comme vous luy estes, qui pourroit, ung
jour, tourner plus à son dommage qu'au vôtre, si jamais les troubles
advenoient en son royaulme.
Elle me respondit que, pour le regard du prince d'Orange, Dieu l'avoit
justement puny, car il n'avoit aucung raisonnable tiltre, de son chef,
d'entrer, à main armée, en France, n'estant point François; et puys
qu'il s'en estoit retourné en Allemaigne, que jamais n'i peult il pour
semblable occasion revenir, me demandant assez curieusement si aviez
dressé nouvelle armée contre luy, ou si avez esté contraint de faire
approcher celle de Monsieur, frère de Votre Magesté, et que cependant
le prince de Condé en eust esté d'autant soulagé; aussi par quelles
forces vous avez faict combatre le dict prince d'Orange, qu'il en eust
esté contraint d'ainsi s'en aller; à quoy luy ayant satisfaict, comme
je le pouvois entendre, elle continua me dire que, quant à prendre le
party de leur entreprinse, qu'elle n'avoit rien en si grand horreur,
en ce monde, que de voir ung corps s'esmouvoir contre sa teste; et
qu'elle n'avoit garde de s'adjoindre à ung tel monstre, me pryant de
vous escripre, et à la Royne, que vous la trouveriez ferme en la bonne
amytié et confédération qu'elle avoit avecques Voz Magestez, et
qu'elle ne se déclaireroit, ny ne se montreroit contraire à rien
qu'elle cognût torner au préjudice de voz intantions. Bien vous
vouloit advertir que là où elle entendroit se faire quelque partye
contre la relligion de la quelle elle est, qu'elle estoit déjà
déclairée pour la deffence d'icelle, et de prévenir, par toutz les
moyens que Dieu luy avoit donnez, le danger, qu'elle et ses subjectz
en pourroient encourir.
Je luy reppliquay qu'on luy pourroit, possible, persuader là dessus
beaucoup de choses, pour le regard de la France, sur l'inpression
qu'elle avoit desjà d'aulcungs particuliers, ainsi que l'ambassadeur
d'Espaigne me l'avoit dict, l'ayant ainsi comprins en la dernière
audience, qu'elle luy avoit donnée, où elle luy avoit faict mencion de
messieurs de Guyse comme de ses ennemys, et de ceulx de Chatillon
comme de ses amys: sur quoy je luy voulois bien dire qu'elle ne
debvoit considérer les ungs ny les autres, que comme voz subjectz, et
que là où il estoit question de l'entretènemant des trettés d'entre
Voz Magestez, elle ne debvoit mettre en aulcung compte, ny leur
amytié, ny leur ayne, et se fier tant en votre amytiez, que vous
garderiez toutjour que nul de voz subjectz ne l'offenceroit; et quant
il le feroit, et qu'elle vous en fist demander justice, que vous
seriez toujour prest de la luy rendre, et que, si ces seigneurs
avoient quelque querelle entre eulx, vous seul, Sire, en debviez
demeurer l'arbitre, estant leur Maitre et leur Roy, sans qu'ilz
recourussent à nul autre prince, ny que nul autre prince les deût
recepvoir, et que vous ne prétendiez, par ceste guerre, rien de
particulier pour les ungs, ny rien contre les autres, ny autre chose
quelconque que de recouvrer l'obéyssance de voz subjectz, et remètre
votre royaulme en repos.
A cella la dicte Dame me respondit qu'elle n'avoit nommé ny ceulx de
Guyse, ny ceulx de Chatillon, à l'ambassadeur d'Espaigne, mais que,
possible, il l'avoit ainsi comprins de son dire, et me récita au long
les propos qu'ilz avoient heu ensemble: puis, continua me dire qu'elle
ne craignoit les ungs ny n'espéroit aulx autres, bien qu'elle sçavoit
les différentes volontez qu'ilz avoient envers elle, et puys que Votre
Magesté ne cherchoit par ceste guerre que de ravoir l'obéyssance de
voz subjectz, elle prioyt Dieu de vous donner tout bon et heureulx
succez en votre entreprinse, estimant qu'elle feroit contre sa
conscience de vous y nuyre, et que Dieu la pourroit justement punyr
par là où elle auroit offencé.
Or, Sire, le docteur Junyus, qui estoit icy pour le comte Palatin, et
les messaigers du duc de Deux Pontz et du prince d'Orange, s'en sont
retournez, et je présume qu'ilz ont rapporté une semblable résolution
que j'ay heue à ceste audiance; c'est que ceste Royne ne se déclarera
ouvertemant contre Votre Magesté, ny contre le Roi d'Espaigne, mais
que s'il se faict ligue contre sa relligion, elle entrera volontiers à
la deffence d'icelle. Tant y a que ce n'a esté peu, à eulx et au
conseiller Cavaignes, d'avoir peu persuader à la dite Dame d'ozer
mettre la main sur ces réales d'Espaigne, car la somme, à ce que
j'entendz, est de plus de 450,000 ducatz, et l'ambassadeur d'Espaigne
s'en va demain, pour ceste occasion, à Antoncourt; remettant, Sire, à
ce gentilhomme, présent pourteur, vous faire entendre toutes autres
particularitez concernans icy votre service, et je prieray Dieu, etc.
De Londres ce XXVIIIe de décembre 1568.
J'ay esté en peyne de sçavoir de quoy ceulx cy avoient esté fachés
despuis cinq jours, et cuydois qu'ilz heussent heu nouvelles de
quelque autre deffaicte de ceulx de leur relligion en France, mais
j'ay sceu, ce mattin, que c'estoit pour ung navyre qui, sur le crédit
de ceste Royne, avoit esté naguyères chargé d'ung grand nombre de
pouldres et de corseletz, en Anvers, pour le conduyre, comme on m'a
dict, à la Rochelle, et qu'il est venu fondre en certains sables, qui
sont à trois lieues de Douvres, d'où l'on n'a peu rien retirer que
quelque tonneau de corseletz, et toutes les poudres ont esté gastées
et perdues.
A LA ROYNE.
Madame, il vous plaira voir, par les lettres du Roy, aucunes bonnes
responces, que ceste Royne m'a faictes en ma dernière audiance,
n'ayant point cognu qu'elle, ny ceulx de son conseil ayent, pour ceste
heure, l'intention contraire à ce qu'elle m'a dict, bien est vray
qu'elle est toujours en souspeçon que ceste guerre soyt entreprinse
contre sa religion, et qu'il y ait ligue faicte pour cella, dont dict
ouvertemant qu'elle est preste de se déclarer, aussitôt qu'elle en
aura cognoissance. J'ay mis peyne de l'assurer du contraire, et me
semble qu'elle a assez bien prins mes remonstrances. Au reste, je luy
ay dict que Voz Magestez luy sçaviez un grand gré, du regrêt qu'elle
monstroit avoir à la mort de la Royne votre fille, et de ce qu'elle
luy vouloit faire célébrer ses honneurs où me commandiez d'assister,
de tant qu'elle avoit esté soeur de l'ung et fille de l'autre; dont la
prioys que, quant les dicts honneurs se feroient, je ne fusse oblyé.
Elle m'a respondu que toute la chrétienneté avoit occasion de pleurer
ceste princesse, ayant, par une dame angloyse de la comtesse de Feria,
qui est naguyères venue d'Espaigne, ouy avec larmes réciter tant de
bien de ses grandes vertuz, qu'elle croyoit fermement qu'elle estoit
ung très clair ange au ciel, ainsi qu'elle avoit vescu une très
saincte Royne en la terre, et me prioyt fort expressément vous
escripre qu'il y avoit plus d'ung mois qu'elle avoit comandé l'ordre
des dicts obsèques, mais que l'ambassadeur d'Espaigne luy avoit
seulement monstré une lettre de secrétaire soubz signée à la vérité
_Yo el Rey_, où l'on luy faisoit ung article de la mort de la dicte
Dame, et qu'il heût à la luy notiffier; sur quoy elle avoit dict au
dict ambassadeur que la coustume estoit de faire entendre ung tel
accidant par lettre expresse, ou mesmes par gentilhomme exprès. Luy
ayant le dict ambassadeur respondu qu'il estimoit que le duc d'Alve
heût desjà la dicte lettre en ses mains, elle luy reppliqua en riant
que, possible, le Roy d'Espaigne ne luy avoit voulu escripre, ou bien
le duc avoit retenu la lettre, estimant qu'il n'estoit bien décent
que, si tost après la mort de la Royne sa femme, le dict Roy
d'Espaigne envoyât lettres à une fille à marier comme elle estoit,
mais qu'elle attandroit encores quelques jours, et, quant les dicts
obsèques se feroient, j'en serois adverty. Je la remerciay, et
adjouxtay seulement, que le dict Roy Catholique estoit encores assez
jeune pour uzer une quatrième femme.
Puis, pour la fin de mon audiance, je luy recommanday, de la part de
Voz Magestez, la personne et les affaires de la Royne d'Escoce avec
quelque mercyement de la peyne qu'elle avoyt prins d'y faire vacquer
toutz ces jours son conseil, et y vacquer elle mesme, adjouxtant
davantaige, ainsi que l'évesque de Ros m'avoit pryé de faire, que Voz
Magestez la supplyés de luy donner bien tost le secours qu'elle luy
avoit promis, pour la remettre en son estat, et que, quant vous
verriez que celuy là luy deffaudroit, qu'encores parmy les grandz
affaires où vous estes, Voz Magestez s'efforceront de luy en bailler.
Elle m'a respondu qu'elle avoit advisé de faire entendre à la dicte
Dame tout ce qui avoit esté faict en ses affaires jusques icy, et ce
que les seigneurs d'Escoce avoient proposé contre elle, et attandre là
dessus sa responce pour faire, puys après, tout ce qu'elle pourroit
en bonne consciance au bien et proffit de la dicte Dame, et qu'il n'y
avoit personne, souz le ciel, qui heust tant de soing de la personne,
de l'estat et de la réputation d'elle, qu'elle avoit, estant de son
sang et sa niepce, et qu'elle avoit de bon cueur oblyé toutes les
querelles, qui avoient esté entre elles, n'ayant garde de s'en venger
maintenant qu'elle estoit venue à recours en son royaulme, et feroit
plus pour elle que si elle estoit ailleurs, et donroit ordre qu'elle
n'auroit besoing d'autre secours que du sien, et que toute la
procédure seroit communiquée à Voz Magestez, et autres princes
chrétiens, et espéroit qu'elle seroit approuvée de toutz. Je vous
envoye ce que j'ay pu recouvrer de la dicte procédure, et entendrés,
s'il vous plait, plus amplement de ce faict et autres particularitez
de deçà par ce gentilhomme, présent pourteur, qu'à cest effect
j'envoye exprès devers Votre Majesté, à la quelle, etc.
De Londres ce XXVIIIe de décembre 1568.
LETTRE SECRÈTE.
Madame, encor que ceste lettre soyt ung peu longue et mal escripte, je
vous suplye néanmoins la lire entièrement, et à part, estimant qu'il
suffira que Votre Magesté voye ce qui y est contenu, et que, sur ce
que je demande avoir advis, vous seule me le donniez. L'ambassadeur
d'Espaigne, qui est icy, m'a dict avoir eu lettres de Vienne, de Mr.
de Chantonay, d'assez vieille datte, par les quelles il luy mande que
l'Empereur avoit gracieusement licencié le Sr. de Montmoryn, avec
démonstration d'avoir bien prins, et receu à bien grand honneur, ce
que le Roy luy avoit faict entendre de son bon desir envers sa fille
aisnée, pour l'avoir en mariage, et de vouloir à cest effect luy
envoyer ses ambassadeurs pour la demande. A quoy toutes fois il
n'avoit faict entière responce, ains avoit remis au Roy Catholique, et
à son frère l'archiduc Carlos, qui l'alloit trouver, de la fère, et de
résouldre en Espaigne ceste affaire, quant ilz seroient ensemble. Et
adjouxtoit le dict Sr. Chantonnay que le dict Sr. Empereur n'estimoit
rien moings que d'avoir donné ses deux filz aisnés, et encores plus
expressément sa fille aisnée, au dict Roy Catholique, pour en ordonner
à son plaisir, et qu'il tenoit comme assuré que ses dicts deux filz
espouseront les deux infantes d'Espaigne, dont ceste grande succession
seroit pour leur advenir quelque fois; et disoit aussi que le mariage
de l'archiduc Carlos avecques la princesse de Portugal se feroit pour
demeurer toutz deux gouverneurs en Espaigne, pendant que le Roy
Catholique viendroit en Flandres establir ses affères, et effectuer
les autres mariages, et qu'il estoit le plus à propos du monde que le
Roy espousât la segonde[39] de l'Empereur, estant les âges bien
convenables, affin que l'alliance et bonne intelligence de ces trois
grands princes se continuât au bien de la chrétienneté, voulant, à mon
advis, inférer que l'aisnée estoit desdyée ailleurs. J'ay répondu que
je ne sçavois quelle charge avoit eu le Sr. de Monmorin devers
l'Empereur, mais que si le Roy avoit demandé la fille aisnée en
mariage, l'on pouvoit penser que ce n'avoit esté, sans qu'il y heût
quelque affection, et qu'il estoit bien mal aysé de la luy faire
changer.
[39] Anne, fille aînée de l'empereur Maximilien II, était alors
promise à don Carlos: elle a épousé Philippe II. Élisabeth, sa
seconde fille, née en 1554, fut en effet mariée à Charles IX le
26 novembre 1570.
Environ cinq ou six jours après, l'ambassadeur de Portugal me vint
visiter, et, entre ses autres propos, il me dit que le Roy don
Philippe, et la Royne de Portugal sa tante, avoient trouvé moyen de
faire escripre un brief au cardinal de Portugal, par le quel le pape
luy mandoit qu'il eût à se déporter de l'administration du royaume de
Portugal, et laysser ces choses séculières aux séculiers pour
s'astreindre et vacquer à celles de son évesché, et aux charges
spirituelles du royaume, ce qu'il avoit faict pour l'esloigner du Roy,
son petit nepveu, qui l'aymoit et honoroit grandement, affin de
disposer, puys après, de luy et de son estat à leur volonté, et
principalement pour le marier à leur poste, s'estant le cardinal
toujours opposé au party que la grand mère, la mère et le dict Roy
Catholique luy avoient pourchassé de la segonde de l'Empereur, pour
entendre à celluy de Madame[40], et avoit tiré l'affection de tous les
subjectz à son opinion, et que, pendant que le cardinal estoit encores
à se résouldre s'il se debvoit retirer ou non, parce que les estatz du
païs estoient sur le point d'envoyer suplier le pape de luy permètre
la dicte administration jusques à ce que le Roy, son nepveu, soyt en
âge de l'exercer par luy mesmes, me remonstroit le dict ambassadeur
que, si Votre Magesté vouloit effectuer ce party de son Maitre pour
Madame, comme il en avoit desjà parlé, qu'il estoit temps que le
propos s'en remît sus, et qu'il fust poursuyvy ung peu chaudemant;
car, si l'occasion présente de l'authorité et bonne affection du
cardinal se passoit, et que ce prince revînt ez mains de la grand
mère, il estoit danger de ne s'effectuer jamais, et que sur ce je
vous voulusse faire promptement une dépesche. Je luy répondis, après
le mercyement de sa bonne voulonté, que Votre Magesté avoit toujour
beaucoup estimé le party du Roy son Maitre, mais qu'il sçavoit bien
que l'advantaige estoit deu aux dames de n'aller point requérir, ains
qu'on vînt devers elles pour estre requises, par ainsi failloit que
cecy commençât de leur costé. Il me reppliqua qu'ilz avoient déjà
parlé, et, s'ilz estoient assurez de votre volonté, qu'il avoit
opynion qu'on continueroit, et que si je luy en pouvois faire entendre
quelque mot avant son retour, il en solliciteroit sur le lieu si
vivement les affères que bien tost vous en orriez des nouvelles, et
que, pour ceste occasion, il laisseroit aller ceste première flotte de
navyres, où il avoit délibéré s'embarquer, pour temporiser la responce
de ce négoce, jusques à la my janvier que les navyres vénitiens
partiroient. Je luy promis que je vous en escriprois, mais, s'il n'en
avoit sitôt responce comme il desiroit, qu'il vous excusât sur voz
autres présans et plus urgens empeschemans, à quoy il ne se peut tenir
qu'il n'adjouxtât que, sur une telle matière et en telle conjonction
comme se retrouvoit à présent le Roy, son Maitre, et son royaulme,
l'on ne debvoit uzer de délay. Car le temps pouvoit si bien enpourter
l'occasion qu'elle ne reviendroit, possible, jamais plus.
[40] Marguerite, fille de Henri II, qui fut mariée au roi de
Navarre, depuis Henri IV. Lorsque Sébastien, alors roi de
Portugal, fut tué dans son expédition d'Afrique le 4 août 1578,
il était âgé de vingt-quatre ans, et n'était pas encore marié. Le
cardinal Henri, son oncle, lui succéda.
Despuys, est venu le susdict ambassadeur d'Espaigne traitter avecques
moy de ce qui pouvoit concerner, icy, le service commung de noz
maitres, et m'a mis en avant deux choses, les quelles il estime bien
importantes, et quasi nécessaires à la chrétienneté: l'une est que, ne
cognoissant, à ce qu'il dict, aucung plus grand hérétique, en ce
monde, ny plus adversaire de la relligion catholique qu'est Me.
Cecile, qu'il est besoing que, de mon costé, au nom de Voz Magestez
Très Chrétiennes, comme aussi, luy du sien, au nom du Roy Catholique,
travaillions de luy faire perdre ce lieu, ceste faveur et crédit,
qu'il a auprès de la Royne, sa métresse. A quoy j'ay répondu que je
seray toujour prest de servir à la cause de la religion catholique, en
tout ce qu'il me sera possible, et que failloit regarder par où l'on
commanceroit ceste besoigne; car la dicte Dame avoit uniquement commis
tous ses affères au dit Cecile, et que difficilement ung prince
vouloit changer d'ung tel privé ministre, quant il s'en trouvoit bien.
Il m'a répliqué que déjà il avoit comancé d'y donner une bonne main,
ayant procuré qu'une partie de ses affaires s'expédie par autre
secrétaire que par luy, et que je n'obliasse de frapper mon coup,
quant j'en verray la comodité.