Madame, ce que j'ay à dire à Votre Magesté, oultre le contenu en la

lettre du Roy, est que ne faudray d'obéyr à ce que me commandés par la

vôtre, du Ve du présent, de faire instance que je soys semond aux

obsèques qui se feront, icy, pour la Royne, votre fille, de quoy n'y a

encores guières grand commancemant d'aprest. Et, en ce qui concerne

les affaires de la Royne d'Escoce, vous sçavez, Madame, combien j'ay

toujours estimé inporter à la grandeur du Roy, et Vôtre, et à la

réputation de votre couronne, qu'elle ne soit abbandonnée de Voz

Magestez en ceste sienne fortune, dont j'ay mis peyne, despuis que

suys icy, de recouvrer touz les adviz, que j'ay peu, concernant la

dicte Dame, pour les communiquer à ses depputez, et continueray, avec

toute affection et diligence, de m'employer en ses dictes affaires,

comme Voz Magestez me le commandent, et ainsi que ses depputez m'en

advertiront. J'entendz qu'il survient, tous les jours, nouvelles

difficultez en son faict, à cause que les commissaires ne s'accordent

bien de ce que s'i doibt faire, et n'y a encores rien d'ordonné sur ce

que ses dictz depputez ont requis qu'elle viengne tretter en personne

ses dictes affaires avec ceste Royne, comme avecques sa bonne soeur.

Car, encores qu'aulcungs de ses commissaires en soyent d'advis, les

autres y contredisent le plus du monde, et se dict que le comte de

Mora aura, cependant, congé d'aller en Escoce, laissant icy milhor de

Morthon, Ledinthon et quelques autres, pour continuer la vériffication

de ce qu'ilz ont proposé. Les depputez de la dicte Dame ne sont encore

bien résoluz s'ilz doibvent aussi demander leur congé, et rompre,

pour leur regard, ceste conférance. J'entendz que le chateau de

Donbertran a esté tenu quelques jours fort à l'estroit, tant du costé

de la mer que de la terre, par ceulx du party du comte de Mora, de

sorte que, par faulte de vivres, il sera pour se rendre bien tost, si

le comte d'Arguil et les Ameltons, qu'on dict estre desjà en

campaigne, ne le secourrent, dont s'estime qu'il y aura bientost

quelque rencontre par delà sur l'occasion de lever le siège de ce

chateau. Ung personnaige de bonne qualité m'a adverty que ceulx, qui

sont icy de la part du prince de Condé, du comte Palatin, du duc de

Deux Ponts et du prince d'Orange, pourchassent d'estre accomodez, par

le crédit de ceste Royne, de certain payemant de Jocondalles, en

Allemaigne, sur les polices des marchans italiens qui sont en ceste

ville. Je suis après d'en descouvrir la vérité pour vous en donner,

par mes premières, plus grand certitude, et sur ce, etc.

De Londres ce XXIe de décembre 1568.

VIIIe DÉPESCHE.

--du XXVIIIe décembre 1568.--

(_Par M. Vassal._)

Saisie par les Anglais du trésor d'Espagne envoyé au duc d'Albe

dans les Pays-Bas.--Entrevue de la reine et de

l'ambassadeur.--Déclaration d'Élisabeth, qu'elle ne prendra

parti dans les guerres civiles de France, que s'il y a ligue

formée contre sa religion.--_Lettre secrète à la

reine-mère._--Projets de mariage entre la seconde fille de

l'empereur et le roi de France, entre le roi de Portugal et

Madame, soeur de Charles IX.--Projet d'une coalition pour

renverser sir William Cécil.--Proposition faite par

l'ambassadeur d'Espagne d'établir un blocus continental contre

le commerce d'Angleterre, afin de forcer ce royaume à revenir à

la religion catholique.--_Mémoire_ remis au sieur Vassal envoyé

exprès en France pour faire connaître au roi et à la reine le

véritable état des affaires.--_Déclaration_ faite au nom de la

reine d'Écosse, qu'elle demande à être personnellement

entendue.--_Réponse_ d'Élisabeth, contenant les motifs de son

refus.

AU ROY.

Sire, entendant la saysie qu'on a faicte, ces jours passez, aux portz

de deçà, de cinq navyres biscayns, qui portoient bon nombre de réales

d'Espaigne, en Envers, et le désembarquement des réales, nonobstant

qu'on heût desjà délivré passeport, à l'ambassadeur d'Espaigne, pour

les fère passer en Flandres, et voyant d'ailleurs les grandes

sollicitations que faisoient à ceste Royne ceulx, qui sont icy pour

les quatre princes, que je vous ay plusieurs fois nommez, et qu'elle

assambloit souvant son conseil pour leur respondre, creignant qu'en

fin ilz la pressassent de se joindre à l'entreprinse de leurs Maitres,

ou de faire quelque démonstration en leur faveur, qui fust

préjudiciable au bien de voz affaires, je l'allay visiter, mercredy

dernier, sur l'occasion de luy compter de la retraite du prince

d'Orange ce que m'en avez mandé par les vôtres, du cinquième du

présent. Et après luy avoir fait voir le bon succez que Dieu vous

avoit donné contre le dict prince, et comme, à ceste heure, vous

délibériez marcher droict à l'autre, et reprendre votre chemin vers

votre camp, y menant le renfort que vous aviez préparé contre cestuy

cy, avec espérance que Dieu vous feroit avoir bien tost la raison de

ceulx qui, sans rayson, s'estoient eslevez en votre royaulme, je la

suppliay qu'elle ne voulût participer à une si mauvaise entreprinse,

et si contraire à l'authorité des Roys, comme estoient celles qu'ilz

poursuyvoient, luy remonstrant assez rondemant, sans excéder toutes

foys la forme des gracieulx et privez propos, qu'il luy plaisoit me

tenir, que, si elle condescendoit à leur bailler quelque apparant

secours, ny mesmes leur prester aulcung support, que, oultre la

contrevention qu'elle feroit aulx trettez de paix, elle seroit en

danger d'estre par tous les roys chrestiens estimée une Royne alliée

de ceulx qu'ilz repputent désobéissans à leur Roy, et vous feroit,

Sire, qui estes son amy, devenir, possible, son ennemy. Dont

m'assurant qu'elle voudroit esviter l'ung et l'autre, je la supplioys,

de rechef, de ne prendre aucunemant le party de ceulx cy, et

qu'encores feroit elle mieulx, si elle vouloit prendre le vôtre, qui

estiés son allié et confédéré, contre ceulx qui n'eurent oncques ny

alliance ny confédération avecques elle, ny n'en pouvoient avoir, de

pays à pays, car ilz n'avoient point de pays, ny de personne à

personne, car sa grandeur estoit assez différante de leur qualité, là

où elle avoit desjà l'ung avecques vous; et adjouxtay qu'elle y

pouvoit encores avoir l'autre avecques ce, qu'elle commanceroit par

là une loy, avec ung tel allié comme vous luy estes, qui pourroit, ung

jour, tourner plus à son dommage qu'au vôtre, si jamais les troubles

advenoient en son royaulme.

Elle me respondit que, pour le regard du prince d'Orange, Dieu l'avoit

justement puny, car il n'avoit aucung raisonnable tiltre, de son chef,

d'entrer, à main armée, en France, n'estant point François; et puys

qu'il s'en estoit retourné en Allemaigne, que jamais n'i peult il pour

semblable occasion revenir, me demandant assez curieusement si aviez

dressé nouvelle armée contre luy, ou si avez esté contraint de faire

approcher celle de Monsieur, frère de Votre Magesté, et que cependant

le prince de Condé en eust esté d'autant soulagé; aussi par quelles

forces vous avez faict combatre le dict prince d'Orange, qu'il en eust

esté contraint d'ainsi s'en aller; à quoy luy ayant satisfaict, comme

je le pouvois entendre, elle continua me dire que, quant à prendre le

party de leur entreprinse, qu'elle n'avoit rien en si grand horreur,

en ce monde, que de voir ung corps s'esmouvoir contre sa teste; et

qu'elle n'avoit garde de s'adjoindre à ung tel monstre, me pryant de

vous escripre, et à la Royne, que vous la trouveriez ferme en la bonne

amytié et confédération qu'elle avoit avecques Voz Magestez, et

qu'elle ne se déclaireroit, ny ne se montreroit contraire à rien

qu'elle cognût torner au préjudice de voz intantions. Bien vous

vouloit advertir que là où elle entendroit se faire quelque partye

contre la relligion de la quelle elle est, qu'elle estoit déjà

déclairée pour la deffence d'icelle, et de prévenir, par toutz les

moyens que Dieu luy avoit donnez, le danger, qu'elle et ses subjectz

en pourroient encourir.

Je luy reppliquay qu'on luy pourroit, possible, persuader là dessus

beaucoup de choses, pour le regard de la France, sur l'inpression

qu'elle avoit desjà d'aulcungs particuliers, ainsi que l'ambassadeur

d'Espaigne me l'avoit dict, l'ayant ainsi comprins en la dernière

audience, qu'elle luy avoit donnée, où elle luy avoit faict mencion de

messieurs de Guyse comme de ses ennemys, et de ceulx de Chatillon

comme de ses amys: sur quoy je luy voulois bien dire qu'elle ne

debvoit considérer les ungs ny les autres, que comme voz subjectz, et

que là où il estoit question de l'entretènemant des trettés d'entre

Voz Magestez, elle ne debvoit mettre en aulcung compte, ny leur

amytié, ny leur ayne, et se fier tant en votre amytiez, que vous

garderiez toutjour que nul de voz subjectz ne l'offenceroit; et quant

il le feroit, et qu'elle vous en fist demander justice, que vous

seriez toujour prest de la luy rendre, et que, si ces seigneurs

avoient quelque querelle entre eulx, vous seul, Sire, en debviez

demeurer l'arbitre, estant leur Maitre et leur Roy, sans qu'ilz

recourussent à nul autre prince, ny que nul autre prince les deût

recepvoir, et que vous ne prétendiez, par ceste guerre, rien de

particulier pour les ungs, ny rien contre les autres, ny autre chose

quelconque que de recouvrer l'obéyssance de voz subjectz, et remètre

votre royaulme en repos.

A cella la dicte Dame me respondit qu'elle n'avoit nommé ny ceulx de

Guyse, ny ceulx de Chatillon, à l'ambassadeur d'Espaigne, mais que,

possible, il l'avoit ainsi comprins de son dire, et me récita au long

les propos qu'ilz avoient heu ensemble: puis, continua me dire qu'elle

ne craignoit les ungs ny n'espéroit aulx autres, bien qu'elle sçavoit

les différentes volontez qu'ilz avoient envers elle, et puys que Votre

Magesté ne cherchoit par ceste guerre que de ravoir l'obéyssance de

voz subjectz, elle prioyt Dieu de vous donner tout bon et heureulx

succez en votre entreprinse, estimant qu'elle feroit contre sa

conscience de vous y nuyre, et que Dieu la pourroit justement punyr

par là où elle auroit offencé.

Or, Sire, le docteur Junyus, qui estoit icy pour le comte Palatin, et

les messaigers du duc de Deux Pontz et du prince d'Orange, s'en sont

retournez, et je présume qu'ilz ont rapporté une semblable résolution

que j'ay heue à ceste audiance; c'est que ceste Royne ne se déclarera

ouvertemant contre Votre Magesté, ny contre le Roi d'Espaigne, mais

que s'il se faict ligue contre sa relligion, elle entrera volontiers à

la deffence d'icelle. Tant y a que ce n'a esté peu, à eulx et au

conseiller Cavaignes, d'avoir peu persuader à la dite Dame d'ozer

mettre la main sur ces réales d'Espaigne, car la somme, à ce que

j'entendz, est de plus de 450,000 ducatz, et l'ambassadeur d'Espaigne

s'en va demain, pour ceste occasion, à Antoncourt; remettant, Sire, à

ce gentilhomme, présent pourteur, vous faire entendre toutes autres

particularitez concernans icy votre service, et je prieray Dieu, etc.

De Londres ce XXVIIIe de décembre 1568.

J'ay esté en peyne de sçavoir de quoy ceulx cy avoient esté fachés

despuis cinq jours, et cuydois qu'ilz heussent heu nouvelles de

quelque autre deffaicte de ceulx de leur relligion en France, mais

j'ay sceu, ce mattin, que c'estoit pour ung navyre qui, sur le crédit

de ceste Royne, avoit esté naguyères chargé d'ung grand nombre de

pouldres et de corseletz, en Anvers, pour le conduyre, comme on m'a

dict, à la Rochelle, et qu'il est venu fondre en certains sables, qui

sont à trois lieues de Douvres, d'où l'on n'a peu rien retirer que

quelque tonneau de corseletz, et toutes les poudres ont esté gastées

et perdues.

A LA ROYNE.

Madame, il vous plaira voir, par les lettres du Roy, aucunes bonnes

responces, que ceste Royne m'a faictes en ma dernière audiance,

n'ayant point cognu qu'elle, ny ceulx de son conseil ayent, pour ceste

heure, l'intention contraire à ce qu'elle m'a dict, bien est vray

qu'elle est toujours en souspeçon que ceste guerre soyt entreprinse

contre sa religion, et qu'il y ait ligue faicte pour cella, dont dict

ouvertemant qu'elle est preste de se déclarer, aussitôt qu'elle en

aura cognoissance. J'ay mis peyne de l'assurer du contraire, et me

semble qu'elle a assez bien prins mes remonstrances. Au reste, je luy

ay dict que Voz Magestez luy sçaviez un grand gré, du regrêt qu'elle

monstroit avoir à la mort de la Royne votre fille, et de ce qu'elle

luy vouloit faire célébrer ses honneurs où me commandiez d'assister,

de tant qu'elle avoit esté soeur de l'ung et fille de l'autre; dont la

prioys que, quant les dicts honneurs se feroient, je ne fusse oblyé.

Elle m'a respondu que toute la chrétienneté avoit occasion de pleurer

ceste princesse, ayant, par une dame angloyse de la comtesse de Feria,

qui est naguyères venue d'Espaigne, ouy avec larmes réciter tant de

bien de ses grandes vertuz, qu'elle croyoit fermement qu'elle estoit

ung très clair ange au ciel, ainsi qu'elle avoit vescu une très

saincte Royne en la terre, et me prioyt fort expressément vous

escripre qu'il y avoit plus d'ung mois qu'elle avoit comandé l'ordre

des dicts obsèques, mais que l'ambassadeur d'Espaigne luy avoit

seulement monstré une lettre de secrétaire soubz signée à la vérité

_Yo el Rey_, où l'on luy faisoit ung article de la mort de la dicte

Dame, et qu'il heût à la luy notiffier; sur quoy elle avoit dict au

dict ambassadeur que la coustume estoit de faire entendre ung tel

accidant par lettre expresse, ou mesmes par gentilhomme exprès. Luy

ayant le dict ambassadeur respondu qu'il estimoit que le duc d'Alve

heût desjà la dicte lettre en ses mains, elle luy reppliqua en riant

que, possible, le Roy d'Espaigne ne luy avoit voulu escripre, ou bien

le duc avoit retenu la lettre, estimant qu'il n'estoit bien décent

que, si tost après la mort de la Royne sa femme, le dict Roy

d'Espaigne envoyât lettres à une fille à marier comme elle estoit,

mais qu'elle attandroit encores quelques jours, et, quant les dicts

obsèques se feroient, j'en serois adverty. Je la remerciay, et

adjouxtay seulement, que le dict Roy Catholique estoit encores assez

jeune pour uzer une quatrième femme.

Puis, pour la fin de mon audiance, je luy recommanday, de la part de

Voz Magestez, la personne et les affaires de la Royne d'Escoce avec

quelque mercyement de la peyne qu'elle avoyt prins d'y faire vacquer

toutz ces jours son conseil, et y vacquer elle mesme, adjouxtant

davantaige, ainsi que l'évesque de Ros m'avoit pryé de faire, que Voz

Magestez la supplyés de luy donner bien tost le secours qu'elle luy

avoit promis, pour la remettre en son estat, et que, quant vous

verriez que celuy là luy deffaudroit, qu'encores parmy les grandz

affaires où vous estes, Voz Magestez s'efforceront de luy en bailler.

Elle m'a respondu qu'elle avoit advisé de faire entendre à la dicte

Dame tout ce qui avoit esté faict en ses affaires jusques icy, et ce

que les seigneurs d'Escoce avoient proposé contre elle, et attandre là

dessus sa responce pour faire, puys après, tout ce qu'elle pourroit

en bonne consciance au bien et proffit de la dicte Dame, et qu'il n'y

avoit personne, souz le ciel, qui heust tant de soing de la personne,

de l'estat et de la réputation d'elle, qu'elle avoit, estant de son

sang et sa niepce, et qu'elle avoit de bon cueur oblyé toutes les

querelles, qui avoient esté entre elles, n'ayant garde de s'en venger

maintenant qu'elle estoit venue à recours en son royaulme, et feroit

plus pour elle que si elle estoit ailleurs, et donroit ordre qu'elle

n'auroit besoing d'autre secours que du sien, et que toute la

procédure seroit communiquée à Voz Magestez, et autres princes

chrétiens, et espéroit qu'elle seroit approuvée de toutz. Je vous

envoye ce que j'ay pu recouvrer de la dicte procédure, et entendrés,

s'il vous plait, plus amplement de ce faict et autres particularitez

de deçà par ce gentilhomme, présent pourteur, qu'à cest effect

j'envoye exprès devers Votre Majesté, à la quelle, etc.

De Londres ce XXVIIIe de décembre 1568.

LETTRE SECRÈTE.

Madame, encor que ceste lettre soyt ung peu longue et mal escripte, je

vous suplye néanmoins la lire entièrement, et à part, estimant qu'il

suffira que Votre Magesté voye ce qui y est contenu, et que, sur ce

que je demande avoir advis, vous seule me le donniez. L'ambassadeur

d'Espaigne, qui est icy, m'a dict avoir eu lettres de Vienne, de Mr.

de Chantonay, d'assez vieille datte, par les quelles il luy mande que

l'Empereur avoit gracieusement licencié le Sr. de Montmoryn, avec

démonstration d'avoir bien prins, et receu à bien grand honneur, ce

que le Roy luy avoit faict entendre de son bon desir envers sa fille

aisnée, pour l'avoir en mariage, et de vouloir à cest effect luy

envoyer ses ambassadeurs pour la demande. A quoy toutes fois il

n'avoit faict entière responce, ains avoit remis au Roy Catholique, et

à son frère l'archiduc Carlos, qui l'alloit trouver, de la fère, et de

résouldre en Espaigne ceste affaire, quant ilz seroient ensemble. Et

adjouxtoit le dict Sr. Chantonnay que le dict Sr. Empereur n'estimoit

rien moings que d'avoir donné ses deux filz aisnés, et encores plus

expressément sa fille aisnée, au dict Roy Catholique, pour en ordonner

à son plaisir, et qu'il tenoit comme assuré que ses dicts deux filz

espouseront les deux infantes d'Espaigne, dont ceste grande succession

seroit pour leur advenir quelque fois; et disoit aussi que le mariage

de l'archiduc Carlos avecques la princesse de Portugal se feroit pour

demeurer toutz deux gouverneurs en Espaigne, pendant que le Roy

Catholique viendroit en Flandres establir ses affères, et effectuer

les autres mariages, et qu'il estoit le plus à propos du monde que le

Roy espousât la segonde[39] de l'Empereur, estant les âges bien

convenables, affin que l'alliance et bonne intelligence de ces trois

grands princes se continuât au bien de la chrétienneté, voulant, à mon

advis, inférer que l'aisnée estoit desdyée ailleurs. J'ay répondu que

je ne sçavois quelle charge avoit eu le Sr. de Monmorin devers

l'Empereur, mais que si le Roy avoit demandé la fille aisnée en

mariage, l'on pouvoit penser que ce n'avoit esté, sans qu'il y heût

quelque affection, et qu'il estoit bien mal aysé de la luy faire

changer.

[39] Anne, fille aînée de l'empereur Maximilien II, était alors

promise à don Carlos: elle a épousé Philippe II. Élisabeth, sa

seconde fille, née en 1554, fut en effet mariée à Charles IX le

26 novembre 1570.

Environ cinq ou six jours après, l'ambassadeur de Portugal me vint

visiter, et, entre ses autres propos, il me dit que le Roy don

Philippe, et la Royne de Portugal sa tante, avoient trouvé moyen de

faire escripre un brief au cardinal de Portugal, par le quel le pape

luy mandoit qu'il eût à se déporter de l'administration du royaume de

Portugal, et laysser ces choses séculières aux séculiers pour

s'astreindre et vacquer à celles de son évesché, et aux charges

spirituelles du royaume, ce qu'il avoit faict pour l'esloigner du Roy,

son petit nepveu, qui l'aymoit et honoroit grandement, affin de

disposer, puys après, de luy et de son estat à leur volonté, et

principalement pour le marier à leur poste, s'estant le cardinal

toujours opposé au party que la grand mère, la mère et le dict Roy

Catholique luy avoient pourchassé de la segonde de l'Empereur, pour

entendre à celluy de Madame[40], et avoit tiré l'affection de tous les

subjectz à son opinion, et que, pendant que le cardinal estoit encores

à se résouldre s'il se debvoit retirer ou non, parce que les estatz du

païs estoient sur le point d'envoyer suplier le pape de luy permètre

la dicte administration jusques à ce que le Roy, son nepveu, soyt en

âge de l'exercer par luy mesmes, me remonstroit le dict ambassadeur

que, si Votre Magesté vouloit effectuer ce party de son Maitre pour

Madame, comme il en avoit desjà parlé, qu'il estoit temps que le

propos s'en remît sus, et qu'il fust poursuyvy ung peu chaudemant;

car, si l'occasion présente de l'authorité et bonne affection du

cardinal se passoit, et que ce prince revînt ez mains de la grand

mère, il estoit danger de ne s'effectuer jamais, et que sur ce je

vous voulusse faire promptement une dépesche. Je luy répondis, après

le mercyement de sa bonne voulonté, que Votre Magesté avoit toujour

beaucoup estimé le party du Roy son Maitre, mais qu'il sçavoit bien

que l'advantaige estoit deu aux dames de n'aller point requérir, ains

qu'on vînt devers elles pour estre requises, par ainsi failloit que

cecy commençât de leur costé. Il me reppliqua qu'ilz avoient déjà

parlé, et, s'ilz estoient assurez de votre volonté, qu'il avoit

opynion qu'on continueroit, et que si je luy en pouvois faire entendre

quelque mot avant son retour, il en solliciteroit sur le lieu si

vivement les affères que bien tost vous en orriez des nouvelles, et

que, pour ceste occasion, il laisseroit aller ceste première flotte de

navyres, où il avoit délibéré s'embarquer, pour temporiser la responce

de ce négoce, jusques à la my janvier que les navyres vénitiens

partiroient. Je luy promis que je vous en escriprois, mais, s'il n'en

avoit sitôt responce comme il desiroit, qu'il vous excusât sur voz

autres présans et plus urgens empeschemans, à quoy il ne se peut tenir

qu'il n'adjouxtât que, sur une telle matière et en telle conjonction

comme se retrouvoit à présent le Roy, son Maitre, et son royaulme,

l'on ne debvoit uzer de délay. Car le temps pouvoit si bien enpourter

l'occasion qu'elle ne reviendroit, possible, jamais plus.

[40] Marguerite, fille de Henri II, qui fut mariée au roi de

Navarre, depuis Henri IV. Lorsque Sébastien, alors roi de

Portugal, fut tué dans son expédition d'Afrique le 4 août 1578,

il était âgé de vingt-quatre ans, et n'était pas encore marié. Le

cardinal Henri, son oncle, lui succéda.

Despuys, est venu le susdict ambassadeur d'Espaigne traitter avecques

moy de ce qui pouvoit concerner, icy, le service commung de noz

maitres, et m'a mis en avant deux choses, les quelles il estime bien

importantes, et quasi nécessaires à la chrétienneté: l'une est que, ne

cognoissant, à ce qu'il dict, aucung plus grand hérétique, en ce

monde, ny plus adversaire de la relligion catholique qu'est Me.

Cecile, qu'il est besoing que, de mon costé, au nom de Voz Magestez

Très Chrétiennes, comme aussi, luy du sien, au nom du Roy Catholique,

travaillions de luy faire perdre ce lieu, ceste faveur et crédit,

qu'il a auprès de la Royne, sa métresse. A quoy j'ay répondu que je

seray toujour prest de servir à la cause de la religion catholique, en

tout ce qu'il me sera possible, et que failloit regarder par où l'on

commanceroit ceste besoigne; car la dicte Dame avoit uniquement commis

tous ses affères au dit Cecile, et que difficilement ung prince

vouloit changer d'ung tel privé ministre, quant il s'en trouvoit bien.

Il m'a répliqué que déjà il avoit comancé d'y donner une bonne main,

ayant procuré qu'une partie de ses affaires s'expédie par autre

secrétaire que par luy, et que je n'obliasse de frapper mon coup,

quant j'en verray la comodité.

Correspondance diplomatique de Bertrand de Salignac de La Mothe Fénélon, tome premier Ambassadeur de France en Angleterre de 1568 à 1575 · 第 7 / 34 段