dépesche que je fis à Vos Majestez, après avoir esté favorablement
receu de ceste Royne, monsieur de La Forest en a faict le recueil,
lequel partit hier mattin pour vous aller trouver. Il s'en va bien
fort contant de ce qu'il vous rapporte encore la paix de ce cousté, et
a opinion que ceux-cy pourront bien attempter prou choses au préjudice
d'icelle, mais qu'ilz ne la rompront point du tout, ce qui sera
encores quelque bien qu'ilz ne nous facent tant de mal comme,
possible, ilz nous en veulent. Et d'autant que le dict Sieur de La
Forest s'achemine à ses journées, j'ay advisé, pour ne vous fère trop
longuemant estre sans avoir nouvèles de deçà, d'escripre à Voz
Majestez les particularitez qu'il vous plaira voir en la lettre du
Roy, ausquèles j'adjouxteray seulemant, Madame, que, sur la fin de ma
première audiance, je pryai ceste Royne de m'en donner bien tost une
segonde, pour lui fère entendre aucunes choses que vous m'aviez
commandé luy dire, et lesquèles il estoit besoing qu'èle sceût affin
de ne se laisser tromper sur les affères qui se passoient maintenant
en France, èsquelz Vos Majestez avoient en partie procédé par
l'exemple mesmes de ce qu'èle avoit usé en son royaume, que vous aviez
estimé digne d'estre imyté. A quoy la dicte Dame me respondit qu'èle
voudroit, de bon cueur, qu'il fût ung peu plus d'heure pour ne remètre
ung tel discours à une autre fois, mais puis qu'il estoit desjà nuyt,
et que notre retraicte estoit assez loing, je pourroys revenir, à tel
autre jour qu'il me plairoit, pour le luy achever; que je seroys
tousjours le bien venu. Despuys j'ay envoyé la supplier pour la dicte
audiance, et elle m'a mandé que je l'excusasse pour ces deux prochains
jours seulemant, parce qu'elle avoit promis d'ouyr les députez
d'Escoce et de les dépescher, mais qu'incontinant après elle
envoyeroit vers moy pour m'assigner le jour que je la pourroys aller
trouver. Il semble, Madame, qu'on mène ici les affères de la Royne
d'Escoce avec tant d'artifice que je ne puys espérer qu'on y face
guyères rien à son proffit, et, pour le présent, tous les grandz sont
si occupez à y vaquer, que mesmes l'on pense que les propositions du
conseiller Cavagnies en demeurent en quelque suspens, bien qu'on m'a
présentemant adverty qu'il y a lettres d'Anvers par lesquèles l'on
escript avoir esté, au nom de ceste Royne, forny de l'argent au duc de
Casimyr[33] pour luy ayder à fère la levée qu'il promect, de VII ou
VIII mille Reistres, en faveur du prince de Condé, ce que je ne croy
aiséemant, veu la considération qu'on dict qu'a ceste princesse de ne
vouloir jamais advancer ses deniers en entreprinse mal asseurée. Tant
y a que je n'ai voulu différer de le vous mander, et mettray peine de
le sçavoir plus au vray et d'avoir l'oeil sur tout ce qui concernera
icy le service du Roy et celuy de Votre Majesté, à laquèle baisant, en
cest endroit, très humblement les mains, je prieray Dieu qu'il vous
doint,
Madame, en parfaicte santé très longue vie, et tout le bien et
prospérité que vous desire.
De Londres ce XXIIe de novembre 1568.
[33] Jean Casimir, fils du comte Palatin du Rhin.
IIIe DÉPESCHE
--du XXIXe novembre 1568.--
(_Envoyée par Pierre de Chassac dict Bourdillon._)
Assemblée d'Hamptoncourt.--Conférence d'York évoquée à
Londres.--Danger de Marie-Stuart, dont on sollicite la mise en
jugement.--Avis sur ce qu'il y aurait à faire dans son intérêt.
AU ROY.
Sire, par mes précédentes du XXIIe de ce mois je donnoys advis à Votre
Majesté de l'assemblée des grandz et principaulx de ce Royaume, que
ceste Royne convoquoit, pour le lendemain XXIII, en sa mayson
d'Antoncourt, sur les affères de la Royne d'Escoce, et m'estant
despuys diligemment enquis si l'on y traictoit autres matierres
d'importance, j'ai sceu, Sire, qu'encor qu'il y ait esté proposé
plusieurs choses touchant la guerre et les armes, que ceulx cy voyent
prinses tout à l'entour et bien près d'eulx, et touchant la provision
qu'aucuns remonstroient y debvoir de leur costé estre mise de bonne
heure, affin de ne se trouver surprins, et nonobstant aussy que, le
segond jour de la dicte assemblée, Mr. le Cardinal de Chatillon soyt
allé trouver ceste Royne aux champs, où elle estoit sortie à la
volerye, et qu'ilz ayent conféré ensemble l'espace d'une heure en une
maison où elle descendit, il n'y a heu toutes fois, pour le regard des
choses de la guerre, encores rien ordonné en la dicte assamblée; que
seulement du faict de Me. Huynter pour la charge qu'on luy a donné de
quatre ou cinq navyres, dont Mr. de La Forest et moy vous avons cy
devant escript amplement; auquel Huynter l'on a, à ce que j'entens,
enfin délivré six mille livres esterlin, qui sont environ XX mille
escuz, outre l'artillerie, poudres et autres munitions, qui ont esté
chargées dans lesdictz navyres. Et parce que Chatellier Portault a
esté licentié quasi en mesme temps, et que le cappitaine Sores, et
luy, sont après, à ce qu'on dict, d'équiper en guerre aucungs de ces
navyres marchans qu'ilz ont prins, l'on estime que le dict Huynter et
luy pourront fère voyle ensemble, et aller à mesmes entreprinse; mais
j'espère, Sire, qu'ilz trouveront voz portz et frontières si bien
pourveues qu'ilz n'auront où exécuter la mauvaise intantion qu'ilz
pourroient avoir.
Et quant à la Royne d'Escoce, j'estime, Sire, que Voz Majestez, et
touz les autres princes de la chrétienté, avez quelque intérest que
ses affères n'aillent par là, où aucungs, bien artificieusemant,
s'esforcent de les fère passer; d'autant que l'exemple seroit d'assez
de préjudice pour ceulx qui ont suprême authorité: car ceulx, qui font
parti à la dicte Dame, voyans qu'ilz ne pouvoient espérer jugemant, ni
déclaration, assez criminèle contre elle, par les commissaires
assamblez à Yorc, qui n'estoient depputez que pour entendre simplement
les différands, et moyéner une reconciliation d'entre elle et ses
subjectz, affin de la remectre en son estat, et qu'il leur a semblé
que le duc de Norfoc, qui estoit le principal desdictz depputez, en ne
se montrant assez contraire à la dicte Dame, estoit pour pratiquer,
maintenant qu'il est veufve, de se marier avecques elle, dont en ont
donné quelque soupçon à la Royne d'Angleterre. Ilz ont tant faict que
ceste conférance d'Yorc a esté évoquée icy, pour estre continuée et
parachevée en la présence de la dicte Royne d'Angleterre, souz
prétexte qu'il y alloit trop de temps, trop de peyne, et trop de
fraiz, à tretter ceste matière de si loing. De quoy semble que le dict
duc de Norfoc ne demeure guyères contant, se voyant par là privé de
l'authorité et cognoissance de ceste grand cause, en laquelle il avoit
esté desjà commis, comme présidant en la dicte conférance d'Yorc.
Néanmoings il n'a laissé d'assister, toutz ces jours, à la dicte
assamblée d'Antoncourt en laquèle j'entendz qu'il a esté desjà résolu
de renvoyer ceste matière aux principaulx de ce conseil, et à certains
principaulx juges de ce royaume, pour estre terminée pardevant eulx,
en ceste ville de Londres, au lieu où l'on a acoustumé de tenir la
justice, dans le lougis de Oesmestre. Et suys adverty qu'aucungs
prétendent monstrer que la dicte Dame est, à bon et juste droict,
prisonière de la Royne d'Angleterre, pour avoir entré en son païs,
sans passeport, ny congé, au préjudice des trettés d'entre les deux
royaumes; et qu'estant ainsi venue en sa puyssance, la Royne
d'Angleterre a authorité et jurisdiction sur elle; et qu'elle peult et
doibt cognoistre des cas qu'on luy imposera, comme estant sa
justiciable; et par ainsi, fère raison au comte et comtesse de Lenos
qui, chascung jour, à genoulx, luy requièrent justice de l'excès
qu'ilz prétendent qu'èle a commis en la personne du feu Roy d'Escoce
son mary, qui estoit leur filz; mesmemant que lesdictz de Lenos sont
Anglois, et leur filz estoit né tel, lequel, encores quil fust devenu
prince souverain, et fust monté à semblable dignité royale qu'est la
Royne d'Angleterre, elle, toutesfois, n'a pu perdre son droict de
préhéminance sur luy, par argumant de cellui qui, estant né serf de
condition, ne peult, par aucung moyen, amoindrir celle de son maître.
Et puys que la Royne d'Escoce, et ceulx qui luy font partye, se
retrouvent de présent en esgalle condition d'estre sujectz et
justiciables de la Royne d'Angleterre, ils concluent que ceste
princesse doibt estre jugée par les loix et coustumes que la Royne
d'Angleterre faict observer en son pays, et que, si elle reffuze de
respondre, et subir jugemant au throsne de justice d'Angleterre, et
par devant les juges, qui luy seront commis par authorité royalle
dudict pays, qu'il pourra, lors, estre procédé contre elle par
contumaces, comme désobéyssante et rebelle à justice. Et sont sesdictz
parties entrés en espérance de gaigner ce point, lequel s'ilz
obtiennent, et qu'il leur soyt baillé voye de poursuyvre, icy, la
dicte Dame par justice, disent qu'ilz ont une présente et prompte
preuve, qui porte entière vérifficacion du cas et crime qu'ilz luy
imposent, par lettres escriptes et signées de sa main[34]. Vray est
qu'ilz creignent que ceulx, qui tiennent le party de la dicte Dame,
veuillent maintenir de faulx les dictes lettres, et dire que ceulx
mesmes qui les produysent les ont supposées et contrefaites, et que,
puisque leur malice et subtilité a esté si grande que d'avoir peu
déposséder une Royne légitime de sa couronne, qu'ilz ont bien eu
l'invention aussy de contrefaire sa main, et que l'on pourra aussi
alléguer que, quant bien la dicte Dame auroit attempté quelque chose
en cest endroict, ce qu'èle ne fit oncques, le comte Boudoel l'y
auroit induicte et contrainte par force d'enchantemant et
d'ensorcèlemant, comme il en sçait bien le mestier, n'ayant faict plus
grande proffession, du temps qu'il estoit aux escolles, que de lire et
estudier en la négromancie et magie deffendue. Et parce qu'en la
vérifficacion des dictes lettres gist principalemant l'intention de
ceux qui font partye à la dicte Dame, ilz sont après à cercher par
quel moyen ilz pourront monstrer qu'èles ne sont faulces, ny
controuvées.
[34] Ces lettres sont imprimées dans la collection de Jebb.
Londres 1725, t. 1, p. 333 et suiv.
La dicte Dame m'a escript, du XXe de ce mois, pour fère envers ceste
Royne les offices, dont ses depputez me requerront: en quoy je
m'employeray sellon qu'il vous a pleu me le commander, et mectray
peyne de regarder de prez à tout ce qui concernera icy votre service,
et d'en tenir, le plus souvant que je pourray, Votre Majesté advertye,
à laquelle baysant, en cest endroict, très humblement les mains, je
prieray Dieu qu'il vous doint, etc.
De Londres ce XXIXe de novembre 1568.
A LA ROYNE.
Madame, avec les particularitez, que j'escris présentemant au Roy, de
ceste convocation des grandz et principaulx de ce royaulme, qui a esté
faicte ces jours passez à Antoncourt, pour les affères de la Royne
d'Escoce, il sera bon que Votre Majesté sçache le jugemant que
ceulx-cy font des troubles et affères de France; car par là se
descovre assez de leur intantion, et ce qu'ilz peuvent avoir volonté
de fère. Ilz estiment, Madame, que le prince d'Orange prend le chemin
de France, non pour aucunemant se retirer de devant le duc d'Alve, car
ilz disent qu'il n'est ny foible, ni mal pourveu, pour s'en aller;
mais qu'il le faict par l'intelligence de ceulx de la nouvelle
religion, qui ont prins résolution d'establir premièremant leurs
affères en France, comme au plus grand et principal lieu, et, par
après, il leur sera bien aysé de les establir au Pays-Bas; et qu'en
cela ilz s'assurent que tous ceulx de leur opinion concorront, et
d'affection, et de secours, pour leur donner moyen qu'ilz en puissent
venir à bout, et jugent d'ailleurs qu'estans Voz Majestez bien
pourveues de forces, la guerre sera pour durer si longtems dans votre
royaume, qu'ilz auront loysir de considérer et de choisir le party
qu'ilz auront à prendre. Et affin que cepandant les catholiques de
deçà n'ayent à bien espérer de la prospérité, qu'ilz pourroient
entendre de voz affères, et des affaires du duc d'Alve, ilz desguysent
toutes les nouvelles qui en viennent, et mesmes tiennent gens apostez
pour aller publier, par les contrées, que lesdictz de la nouvelle
religion ont l'avantage de la guerre, et que le prince de Condé a
faict une grand dilligence de venir, de Périgort jusques prez de
Chatelleraut, pour présenter la batailhe à Monsieur, qui ne l'a voulue
accepter; ains qu'il a faict rompre ung pont devant luy pour l'éviter,
ce que voyant le dict prince, et qu'il ne le pouvoit contraindre au
combat, s'est acheminé, à grandz journées, vers Bourges, et vers le
Loire, pour surprendre quelque passaige de la rivière, affin de se
joindre au dict prince d'Orange. Et, l'ung des principaulx d'entre
eulx a dict à un de mes gens que lesdictz deux princes iroient
régenter cest yver à Paris, et que le duc d'Alve avoit eu une
estrette[35], pres de Beins où il avoit perdu quatre ou cinq mille
hommes, entre autres, Julian Rovero avec tout son tercero y avoit
esté deffaict, et ung dom Louys Henriques, et cinq ou six autres
Espaignolz de qualité, thuez, desquelz on réservoit les corps pour les
rapporter ensepvelir en Espaigne; et mectent, par telles inventions,
toute la peyne qu'ilz peuvent d'abbatre le cueur des catholiques, et
d'anymer toutjour ceulx du contraire party. Mesmes je crains qu'ilz
s'esforcent par là de mectre quelques espérances dans le cueur de
ceste princesse, dont semble, Madame, estre assez requis qu'il vous
plaise me fère entendre commant vont les choses de delà, et comme il
vous plait qu'elles soient dictes, et représentées icy, affin d'en
satisfère la dicte Dame et ceulx des siens qu'envoyent assez souvant
devers moy pour en sçavoir.
[35] Escarmouche.
Elle m'a mandé, par ung des clercz de son conseil, que je la pourray
aller trouver demain à Antoncourt, sur les deux heures aprez mydy,
pour l'audiance que je luy avois demandée, où je ne faudray de luy
bien exprimer le discours qu'il vous a pleu me commander luy fère,
affin que doresenavant elle sçache bien juger de l'intantion dont Voz
Majestez avez toujours droictemant procédé en l'endroict de voz
subjectz, pour cuyder obvyer aux troubles; ce que n'ayant pu fère,
vous avez esté contraintz de chercher les moyens d'y remédier et en
avez prins aulcungs de l'exemple de ceulx dont elle a usé en son
royaume. Et luy toucheray ung mot de ces navires de guerre qu'èle a
dépeschez, affin de sonder, s'il m'est possible, à quelle entreprinse
elle les envoye, et n'oblieray ce que la Royne d'Escoce m'a escript,
et dont ces depputez, qui sont icy, m'ont advisé de luy dire, bien
qu'il faut que je vous dye, Madame, qu'il me semble qu'on n'a jusques
icy assez considéréement advisé aux affères de la dicte Dame, ny
assez préveu combien il luy sera dommageable et pernicieux d'avoir
commancé de procéder et d'entrer en cause devant ceulx cy, qui veulent
maintenant si bien acrocher la matière que ce soyt à eulx d'en faire
le jugemant. En quoy ne fault doubter qu'on n'essaye de toucher, s'il
est possible, à la réputation et à l'estat, et, possible, à la vie de
cette princesse; dont j'ay soigneusement adverty ses depputez qu'ilz
ayent à pourvoir que, par récusations ou par autres moyens
déclinatoires, ils rompent maintenant ce coup, espérant que le temps
admènera quelque chose de mieulx, et, possible, portera quelque bon
remède. Je croys que, pour le présent, ce luy seroit quelque secours
qu'on peult envoyer icy un sçavant et éloquant personnaige, qui
sceût déduyre bien vivemant, de parole et par escript, devant
lesdictz commissères, ce qui est requis, pour les garder qu'ilz
n'entrepreignent plus grand cognoissance qu'ilz ne doibvent sur ceste
princesse, et qu'ilz sçachent que le tort qu'on luy pourra fère ne
sera sans estre examiné pardevant Voz Majestez, et pardevant les
autres princes de la chrétienté. Comme il me semble que les argumans
qu'ilz veulent prendre sont assez légers, et bien fort inpertinans,
dont monsieur le cardinal de Lorrayne pourra, à cest effect, fère
ellection de quelque bon advocat de Paris, et l'instruyre amplemant de
ce qu'il estimera convenir au bien, et grandeur, et dignité de la
dicte Royne d'Escoce, sa niepce. De ma part, Madame, je métray peyne
qu'il ne luy deffaille rien de l'office qu'il vous a pleu me commander
fère icy pour son service, et auray toutjour l'oeil à tout ce qui
concernera celuy du Roy, et de Votre Majesté; à laquelle baysant très
humblement les mains, je prieray Dieu qu'il vous doint, Madame, en
parfaite santé très longue vie, et tout le bien et prospérité que vous
desire.
De Londres ce XXVIIIe de novembre 1568.
IVe DÉPESCHE
--du Ve de décembre 1568.--
(_Envoyée par Jehan Vallet._)
Nouvelles encore incertaines du combat de Jaseneuil.--Lettres de
marque délivrées contre les Bretons.--Première entrevue de
l'Ambassadeur et d'Élisabeth, dans laquelle sont discutées les
affaires de France.
AU ROY.
Sire, en ceste segonde audiance, que la Royne d'Angleterre m'a donnée,
je luy ay bien particulièrement récité les mesmes propos, que Voz
Majestez, en me dépeschant de deçà, m'aviez commandé luy dire, et ay
tiré d'elle les bonnes responses que verrez par la lettre, que sur ce
j'escriptz présentemant à la Royne, ayant opinion que ceste princesse
m'a, en aucunes choses, parlé assez ouvertemant pour pouvoir
conjecturer que les présentes occasions, s'il n'en vient de meilleures
et plus approuvées d'elle, ne seront pour luy fère, de son mouvemant,
comancer la guerre, et mesmes qu'elle résistera assez à ceulx qui la
luy conseilleront; bien que je ne foys doubte qu'on ne luy persuade de
fère quelques démonstracions assez expresses en faveur de ceulx de sa
religion, et, possible, de leur prêter quelque secrêt secours, comme
des six canons, pouldres et munitions qu'èle a faict charger ès dictz.
quatre navyres, dont cy devant vous ay escript; car ilz sont partis
de Haruich dès le XXVIe du passé, et sont allez relascher à Derthemmue
en la coste de Cornaille, où ilz doibvent prendre quelques vivres et
parfournir le nombre qui leur deffailloit de mariniers; et se dict
qu'ilz passeront du premier jour à Fallamue, qui est tout à la pointe
de Cornailhe; d'où n'y a qu'ung traject de XXIIII heures jusques à la
Rochelle, et que néanmoings Me. Ouynter a commandemant de temporiser
la délivrance desdictes monitionz tant qu'il luy sera possible, et de
ne la fère sans bonne seurté du payemant.
Or, Sire, ce à quoy ceulx cy aspirent maintenant le plus, et où ilz
dressent principalemant leurs entreprinses, est l'Escoce, comme il
leur semble qu'ilz ont à ceste heure dans la main les moyens de s'en
prévaloir, et sont aprez, tant qu'ilz peuvent, à retirer le petit Roy
d'Escoce en ce pays; bien qu'il me semble que les expédians qu'ilz
cuydoient avoir desjà trouvez pour parvenir à cela, et pour procéder
sur les faictz de la Royne sa mère, se vont enveloupant en plus de
difficultez qu'il n'y en a heu ung moys y a, tant à cause qu'ilz ne
sont bien d'accord, entre eulx, comme ilz y doibvent procéder, que
pour ne trouver ny l'une ny l'autre partye des Escouçoys bien disposés
à leur intantion; de sorte que cecy sera pour prendre encores ung long
trêt, et se sont les dictes difficultez augmantées davantage par une
nouvelle qui est venue, que, Dieu, par les mains de Monsieur, frère de
Votre Majesté, vous avoit donné une grand victoyre[36] sur monsieur le
prince de Condé, laquelle nouvelle, encor qu'on ne la tieigne icy pour
bien certayne, n'a layssé pourtant de pourter quelque faveur et
relasche aulx affères de la Royne d'Escoce, et a beaucoup esmeu ceste
court et tout ce pays, monstrans les catholiques d'en avoir grand
plaisir dans le cueur, et au contraire ceulx de la nouvelle religion
en demeurent fort estonnez, qui amoindrissent tant qu'ilz peuvent la
dicte victoire, publians que ce n'est qu'ung rencontre où n'y a heu
que cinq ou six cens hommes de pied desfaictz d'ung chacun costé. Il
vous pléra, Sire, commander qu'il me soye faict ung mot sur ce bon
succez, affin que cela serve de relever toutjours vos affères par
deçà.
[36] Combat de Jaseneuil, livré le 17 novembre 1568.
J'entans que certains Anglois, nommez les Michelz de Plemmue, ont
obtenu lettres de marque de ceste Royne sur les Bretons pour revanche
de quelques déprédations, que lesdictz Bretons leur ont faictes,
desquèles ilz remonstrent n'avoir peu avoir justice en France. Il sera
bon, Sire, qu'il soyt donné promptemant advis de leur entreprinse en
la coste de Bretaigne, car ilz dilligentent fort d'équiper en guerre
deux vaisseaulx de L ou LX tonneaulx, qu'ilz veulent mectre du premier
jour hors de la rivière de Londres, et me commander si j'auray à fère
instance qu'on ait à révoquer lesdictes lettres de marque. Dom Johan
de Castilla, cavallier espaignol, est arrivé icy avec L ou LX soldatz,
qui n'a voulu se rembarquer pour aller trouver le duc d'Alva sans
sauf-conduyt de cette Royne, laquelle s'est excusée quelques jours de
le luy bailler, disant qu'il pouvoit passer oultre sans cela, mais
enfin l'ambassadeur d'Espaigne, qui est icy, le luy a faict délivrer.
Sur ce je prye Dieu, etc.
De Londres ce Ve de décembre 1568.
A LA ROYNE.
Madame, le jour après la datte de mes dernières, qui sont du XXIXe du
passé, j'allay trouver ceste Royne à Antoncourt, laquelle, encore que
fust en quelque indisposition de sa santé, je la trouvay néanmoings
bien disposée de m'ouyr fort volontiers dans sa chambre privée, où,
aprez aulcungs privez propoz, qu'il lui pleut me tenir, de la douleur
qu'elle sentoit à son cousté pour s'y estre heurtée quelques jours
auparavant, en ung coche où elle alloit ung peu trop viste, je luy
récitay bien à loysir le propos que m'aviez commandé luy tenir,
touchant les présens affères de France, quasi aux propres termes que
m'aviez ordonné le luy dire, et dressay principalemant mon discours à
luy fère voir que, non seulemant Voz Majestez avoient mis grand peyne
et dilligence d'obvier aux premiers troubles, et d'éviter aussy les
segondz, mais encores de ne venir jamais, s'il vous eust été possible,
à ces troiziesmes, ayans cerché du commancemant d'accorder le
différand de la religion pour satisfère à aulcungs qui sembloient
estre meues de scrupuls de consciance en ceste cause. Mais n'ayans peu
pour cella empescher que les armes ne fussent prinses, vous leur aviez
dès lors ottroyé, affin qu'ilz les posassent, l'exercice de leur
relligion par toutes les provinces de votre royaulme avec grand soing
que les inimitiez particulières qui pouvoient rester de ceste première
guerre, demeurassent estaintes. Et encores despuys, n'ayans eulx
layssé pour cella d'attempter ce que la dicte Dame avoit entendu de la
journée de Meaulx l'année passée[37], et de recommancer une guerre qui
n'avoit esté de peu de danger pour les personnes et pour l'estat de
Voz Majestez, ny de peu de dommage à votre royaulme, Voz Majestez
néantmoings, pour n'hazarder ung si grand nombre qu'il y avoit de
votre noblesse aulx deux armées, et affin d'espargner le sang de voz
subjectz, avoient de rechef condescendu à leur confirmer, et mesmes
amplifier, le libre exercice de leur relligion, espérant que de là
viendroit quelque repoz à votre royaulme. Mais maintenant que vous
avez trop de preuves que, pour le moindre souspeçon du monde, et à la
plus légère occasion qui leur pouvoit venir, ilz recourront
incontinant aux armes, sans qu'on les en peult aucunemant divertir,
comme j'en pouvois en partye estre tesmoing pour avoir à cest effect
esté dépéché devers la Royne de Navarre et devers Mr. le prince de
Condé; et que par le moyen de leurs consistoires, et de la forme de
procéder de leur relligion, ilz faisoient assemblée d'hommes, d'armes,
de munitions de guerre, levées de deniers, et soublevoient en une
heure, quant ilz vouloient, les provinces, et surprenoient les villes
de votre royaulme, Voz Majestez avoient bien voulu, outre le moyen de
la force, essayer encores d'autres remèdes propres pour interrompre et
empescher leurs entreprinses, et pour ceste cause, aviez faict publier
votre édict, du XXVe de septembre, pourtant interdiction de n'y avoir
autre exercice de religion dans votre royaulme que de la catholique,
de laquelle Voz Majestez faisiez proffession, ayant en cela suivy
l'exemple de la dicte Dame, qui, à son advènemant à la couronne, avoit
seulemant laissé en ses païs le seul exercice de la sienne et mesmes
n'avoit craint d'oster aux catholiques la leur, bien qu'ilz fussent en
plus grand nombre et des plus grands de son royaulme, vous ayant ung
de voz ambassadeurs, qui avoit résidé près de la dicte Dame, lequel je
luy nommay, rapporté que elle mesmes luy avoit dict avoir esté meue et
conseillée de ce fère pour esviter la division de ses subjectz, et
garder que l'ung ny l'autre party peût fère pratiques ny menées contre
son authorité. Ce que le Roy et Vous, Madame, luy aviez bien voulu
fère représenter à part comme ung affère qui touche la grandeur des
personnes de sa qualité, et dont ne pouvoit estre, si elle se
souvenoit d'estre Royne, qu'èle n'en eust quelque ressentimant, et
aulmoings qu'elle ne fust bien ayse que Dieu vous eust donné les bons
moyens, que vous aviez, de demeurer les maitres; que pouviez fère
estat de plus de XXIII mile hommes de cheval, et de plus de deux centz
enseignes de gens de pied, pour vous en servir ès endroicts où vous
aviez besoing de forces dans votre royaulme, avec grand regrêt,
touteffois, que fussiez contrains de venir à ceste preuve, mais
c'estoit pour ne voir qu'en puyssiez essayer de plus gracieuse; car
cognoissiez la portée de votre estat, et aviez le soing de la
conserver comme elle ne debvoit autremant juger du debvoir de Vos
Majestez à aymer, ou estre bien aymez de voz subjectz, que de celuy
dont elle avoit toujour uzé à bien vouloir et estre bien voulu des
siens.
[37] Le 29 septembre 1567, la cour se trouvant près de Meaux, les
protestants avaient formé le projet d'enlever le roi et la
reine-mère, qui se retirèrent en toute hâte à Paris. Ce fut le
signal d'une nouvelle prise d'armes.