Sire, ayant, le septiesme de ce mois, et non plutôt, trouvé à Calais

le passaige bon pour Angleterre, j'arrivay, le Xe ensuyvant, en ceste

ville de Londres, où je fus receu, de monsieur de La Forest, avec

autant d'honneur que se peut faire à un votre serviteur venant pour la

charge qu'il vous a pleu me commander par deçà. Et ayant, le

lendemain, envoyé demander audiance à ceste Royne, elle la luy accorda

pour le XIIIIe de ce mois à Hantoncourt, où le conte d'Hormond et

milord Havard, fils du milord Chamberlan, furent ordonnez pour venir

au devant de nous, qui nous menèrent, sur les deux heures après mydy,

en la sale de présence, et la dite Dame nous y receut fort

humainement, et nous fit toute la gracieuse et familière démonstracion

que se peut desirer pour honorer voz ministres et serviteurs. Le dit

sieur de La Forest me présenta à elle avec plusieurs graves et

vertueux propos concernans l'accomplissement de sa charge, et

l'élection que Votre Majesté avoit faict de moy pour y succéder, et

adjouxta ce que lui sembla bon de ma recommandacion pour authoriser

davantage ma négociacion, et y rendre ceste princesse bien disposée.

Sur quoy, elle voulut bien monstrer qu'il ne pouvoit estre qu'elle

n'eust quelque regrêt à ce changemant, ayant veu le dit sieur de La

Forest, tant qu'il a esté par deçà, traiter toujours avec grand

dignité et modéracion les choses apartenans à la comune amytié,

intelligence et confédéracion d'entre Voz Majestez, ce que lui donnoit

occasion de desirer qu'il continuât longuement ceste charge; mais

puisqu'il vous avoit pleu, Sire, lui ottroyer maintenant son retour

pour s'aller reposer après avoir bien travaillé, elle estoit très

contante que ce fût moy que Votre Majesté ait ainsi ordonné pour le

venir relever. Et sur ce, je lui présentay voz lettres, et celles de

la Royne, avec les cordiales et très affectueuses recommandacions de

Voz Majestez, et luy fis entendre, par les plus exprès et convenables

propos, qu'il me fut possible, qu'estant votre desir de demeurer en la

foy et aux promesses et trettez que vous aviez avec la dite Dame, vous

m'avez commandé d'establir là dessus tout le fondemant de ma

négociacion, cognoissant qu'il y avoit aussi en elle beaucoup

d'intégrité et de constance pour y persévérer de son cousté, ainsi

qu'elle en avoit faict déjà plusieurs bonnes démonstracions, mêmes

avoit usé d'aucungs bien honnestes déportemans sur les troubles

suscitez, l'année passée, en votre royaume; ce qui vous faisoit

espérer qu'elle continueroit aussi de vous porter faveur et assistance

sur ceux qu'on y avoit naguères renouvelés, et qu'elle adjouxteroit à

la première obligacion ceste segonde, que vous n'estimeriez moings

importante, et pour les quèles deux je la pouvois asseurer que vous,

Sire, en garderiez, dedans votre cueur, la juste recognoissance q'ung

prince, bien né et généreus comme vous estes, en debvra avoir pour

l'effectuer envers elle et envers sa grandeur et estatz, quand il

plairoit à Dieu que l'ocasion s'en présentât: et qu'en cela, elle

avoit monstré qu'elle estoit vrayment Royne, fille de Roy, et seur de

Roy, et de toute royale extraction, selon qu'il avoit esté toujours

cognu despuis que Dieu avoit mis sceptres et couronnes ès mains des

hommes; qu'il y avoit grand différance des bons et légitimes princes,

légitimemant béniz par approbacion de Dieu, aux meschans et iniques

tirans suscitez seulemant pour mal fère; que les bons et légitimes

princes avoient droictemant, et en bonne consciance, toujours procédé

en affaires des autres princes, leurs voisins et aliez, et avoient

procuré le bien et évité le mal, loyaument, les uns des autres, quant

ils l'avoient pu fère, là où les meschans n'avoient jamais faict que

guetter l'occasion de nuyre, et l'avoient exécutée par injustes

guerres, par fraudes et machinacions, lors mesmemant qu'ilz avoient

veu leurs voisins plus ampeschez en leurs affaires et estatz. Mais

c'estoient traitz qu'on avoit incontinant descouvers; car l'affligé

sentoit bien tôt ung nouveau mal, et les gens de bien en tel temps

avoient les yeux ouvers pour remarquer les actions des princes et

potentatz de la terre, et Dieu surtout, qui les regardoit de près,

affin de les juger droictemant, tout ainsi qu'il ne laissoit sans

récompencer les bons par beaucoup de prospéritez et bénédictions,

jusques à establir et perpétuer leurs couronnes, aussi ne laissoit-il

eschaper les meschans sans grandes et évidantes punitions, jusques à

esteindre bien tôt eux et leur mémoire, et renverser et dissiper

leurs estatz: que je réputois à grand heur d'estre envoyé de la part

d'ung grand Roy à une grande Royne, qui fesoient, tous deux,

profession de reconoitre tenir de Dieu ceste souveraine authorité,

ceste puissance et grandes forces que vous aviez, et comme vous les

ayant données pour repoulser hardimant les torts et injures qu'on

voudroit fère à vous et aux vôtres; mais pour n'en fère jamais à

autruy. Aussi certes ceste saison, plus que nulle autre, qui eut esté

depuis mile ans en çà, advertissoit les princes de s'abstenir

d'injures et de violances entre eux, et plus tost de se bien unyr, par

intelligeance et mutuels secours, affin de se maintenir, les uns les

autres, en leurs légitimes estatz contre les licentieuses entreprinses

qu'on voyoit passer de païs en païs, et qui avoient déjà trop pénétré

au cueur et en l'opinion des subjectz; et avions à rendre grâces à

Dieu qu'en ce temps, si dangereux et si suspect à l'authorité des

grandz princes, il n'avoit laissé aucune juste occasion de guerre

entre eulx en toute la chrétienté.

La dite Dame receut de fort bonne part lesdits propos, qui lui furent

la plus part dictz à la suyte des siens; et ses principales responses

furent; qu'èle avoit ung grand plésir et contentemant d'entendre votre

bonne et droicte intantion, et de la Royne votre mère, sur

l'entretènemant de la paix et des bons trettez que Voz Majestez aviez

avecques elle, et avec ses païs et estatz; à quoy vous ne la

trouveriez, de son cousté, jamais deffaillante, ains mectroit peyne de

fortefier et accroître ceste amytié, par tous les bons moyens qu'èle

pourroit, priant monsieur de La Forest de vous tesmoigner au vray

comme elle en avoit usé pendant qu'il a esté par deçà; par où

cognoitriez qu'elle méritoit bien le grand mercys que Votre Majesté

luy en avoit faict dire, et pouviez croire certainemant qu'èle

persévèreroit en ceste délibéracion, si elle n'estoit provoquée du

contraire; en quoy elle creignoit qu'on vous en eût déjà donné quelque

persuasion, et qu'èle estoit de race de lion, qui s'adoulcissoit bien

tost s'il n'estoit rudoyé, mais estant provoqué, il s'irritoit

incontinant. Bien disoit desirer, de bon cueur, que vous fussiez aussi

bien servy de voz subjectz par le devoir de leur obligacion, comme

vous le serez d'elle par le devoir de votre comune amytié; et vous

prioyt de croire qu'elle réputoit votre cause, qui estez Roy, lui

toucher beaucoup à elle, qui estoit Royne: me voulant, au reste,

donner cest advertissemant que je ne faillisse de bien examiner les

bruytz qui courroient, et les advis qu'on me donroit plutôt que de les

croire, affin de ne vous en donner alarme ny vous fère prendre aucune

deffiance d'elle mal à propoz; car encor que le sexe duquel elle

estoit fût estimé léger, je la trouverois toutesfois ung rocher qui ne

se plieroyt à tous vens.

Je la remercyai grandement de ces louables propos, et de sa vertueuse

et constante délibéracion envers vous; que je ne faisois doubte que

quelquefois elle n'eust esté sollicitée de ne perdre les occasions qui

sembloient se présenter propres pour entreprendre, sur les païs de

Votre Majesté, comme elle disoit aussi qu'èle craignoit que vous

eussiez esté sollicité d'entreprendre sur les siens; mais Dieu lui

avoit faict cognoitre que ceux qui luy donnoient telz conseilz

tendoient plus de la fère servyr à leurs passions, à leurs querelles

et vengeances, que non pas à son bien, à sa grandeur ny à sa

réputacion; et qu'èle, de son cousté, comme vous aussy, Sire, du

vôtre, aviez estimé trop meilleur et plus louable de vous conjoindre

de cueur et d'affection à fère ce qui plus pourroit contanter et

satisfère l'ung ez affères et païs de l'autre, que de vous y

traverser; comme aussy c'estoit le vray chemin de la gloire, du

proffit et de l'honneur de Voz Majestez.

Elle répliqua que je la trouverois toujour bien preste et disposée de

vous segonder en toutes les bonnes volontez et actions dont useriez

envers elle, avec tèle amytié et sincérité de vrayement bonne seur;

qu'encor qu'on vous eust rapporté, ainsi qu'èle avoit entendu, qu'il

n'y avoit en elle que bonnes paroles mais mauvais effectz, que

toutefois je ne cognoitrois de sa part rien qui ne fût pour me donner

lieu et facilité par deçà d'employer à bon escient voz commandemans,

et ceste même bonne volonté que je lui avois déclairée.

Le dit Sieur de La Forest et moy monstrâmes avoir contantemant de ses

bonnes paroles et d'autres plusieurs qu'elle nous tint bien

convenables à votre comune amytié, ainsi qu'il vous les représentera,

quant il vous ira bien tôt trouver. Cepandant je regarderay si elle y

rendra conformes ses actions, et baiseray, en cet endroit, très

humblement les mains de Votre Majesté, supliant le Créateur qu'il vous

doint, Sire, en parfaicte santé, très heureuse et très longue vie, et

toute la grandeur et prospérité que vous desire.

De Londres ce XVIe de novembre 1568.

A LA ROYNE.

Madame, par ce que, par la lettre du Roy, Votre Majesté verra commant,

et en quèle façon, j'ay esté receu de ceste Royne, ensemble les

principales particularitez de ce qu'èle m'a dict, et que je luy ay

répondu, je ne vous ennuyeray de redite; seulemant, j'adjouxteray,

icy, qu'èle a monstré me fère de tant plus favorable réception qu'èle

a sceu que vous en aviez faicte l'élection, et que vous m'aviez

toujours tenu et me teniez pour très certain et bien fidèle serviteur

de Voz Majestez. Elle tesmoigna ung honnête regrès sur le partemant de

monsieur de La Forest à cause que sa manière de négocier, qui a esté

toujours accompaigniée d'honneur et de prudance, et plaine d'ung

incroiable desir à l'entretènemant de la paix, l'avoit beaucoup

contantée, mais n'a laissé pourtant de m'accepter avec beaucoup de

gracieuseté en ceste charge, espérant que je continueray les mesmes

offices qu'il faisoit pour l'entretènemant de la paix. En quoy, je

mectray peine, Madame, d'observer diligemmant ce qu'il vous a pleu, et

qu'il vous pléray cy après, me commander; et par ce qu'après avoir

baillé les lettres du Roy, et vôtres, et faict voz recommandacions à

la dite Dame, elle me demanda de voz nouvelles, je luy voulus bien

dire que, sçachantz, Voz Majestez, qu'elle auroit agréable d'en

sçavoir, vous m'aviez commandé l'assurer, touchant votre santé, que

grâce à Dieu vous estiez tous deux en fort bon estat et disposition,

et que le Roy, depuis estre relevé de sa dernière maladie, s'estoit si

bien fortifié qu'il ne se sentoit plus de l'avoir heue: et, quant à

voz affères, encor qu'il y en eut aucungs qui vous pressassent, Dieu

vous avoit donné de si bons et assurez moyens d'en sortir que vous

n'en craignez aucun dangereux évènement. Il estoit vray que, ces jours

passez, vous aviez esté visitez d'ung douloureux accidant de la mort

de la royne d'Espaigne, fille et seur de Voz Majestez[31], qui vous

avoit apporté plus de regrêt qu'on ne pourroit exprimer, et dont la

douleur vous en dureroit longtems; et qu'on pouvoit croire que l'habit

de deuil, que le Roy, et Vous, et toute votre cour, aviez prins, et

avec lequel je me présentois encores devant elle, n'estoit pour ung

simple acquit, ains pour tesmoigner à bon escient que nous sentions

vrayemant ce grand deuil qui convenoit à la grand perte que nous, et

toute la chrétienté avions faicte. A quoy ne faisois double que la

dite Dame ne participât, tant pour ce que ceste princesse estoit seur

du Roy, son bon frère, et votre fille, que pour avoir esté femme du

Roy d'Espaigne, en l'endroit duquel elle avoit mis peyne, tant qu'èle

avoit vescu, d'entretenir l'intelligence qu'il avoit avec la dite

Royne d'Angleterre aussi bien que cèle qu'il avoit avec Voz Majestez.

[31] Élisabeth de France, fille de Henri II et de Catherine de

Médicis, née le 13 avril 1545, mariée le 26 juin 1559, à Philippe

II, roi d'Espagne, décédée le 3 octobre 1568.

La dicte Dame me répondit qu'èle se réjouyssait grandemant du bon

portemant et santé de Voz Majestez, et qu'èle avoit beaucoup creint la

dernière maladie du Roy, dont rendoit graces à Dieu qu'il en fût si

bien relevé; que Dieu sçavoit les regrêtz qu'èle avoit aux travaulx de

votre royaume, et qu'èle y voudroit remédier de tout son pouvoir, mais

qu'on n'avoit bien prins sa bonne intantion ny ses bons offices, qui

toutefois ne seroient jamais que bien fort convenables à la bonne

amytié qu'èle porte au bien de vos affères. Et quant à l'inconveniant

de la Royne d'Espaigne, qu'èle la regrétoit de tout son cueur, et en

portoit deuil comme si c'eust esté sa propre seur, et sentoit encores

celuy de Voz Majestez qu'èle sçavoit certainement estre très grand, et

dont elle prioit Dieu vous vouloir récompencer de quelqu'autre bonne

consolacion, et qu'èle n'avoit esté encores advertie de cest accidant

de la part du Roy d'Espaigne, ny de son ambassadeur; car elle en eut

déjà faict célébrer les obsèques, aussy bien qu'on les a célébrées

ailleurs. Sur quoy je vous suplye, Madame, au cas que les ambassadeurs

fussent convyés à ceste manière d'obsèques, me commander s'il vous

plait que j'y assiste; et si l'on n'y convyoit que l'ambassadeur

d'Espaigne, si je dois fère instance de n'y estre point oblyé, attandu

que c'est de la fille et seur de Voz Majestez, et surtout commant je

debvray user en l'endroit du dict ambassadeur d'Espaigne.

Je n'ay encores receu la lettre que voulez escrire de votre main à

ceste Royne, il semble qu'il sera bon que je l'aye bien tôt et croy

qu'èle ne sera sans qu'èle porte quelque fruict au service de Voz

Majestez. Je ne me puys que bien fort louer de la franche et ouverte

bonne volonté, dont monsieur de La Forest meit peyne de m'instruyre et

de me laisser ceste négociacion en si bon estat, que je la puysse bien

continuer à votre contantemant. Je laisseray à luy de rendre compte à

Voz Majestez, tant qu'il sera icy, des choses qu'il a entamées et

qu'il a commancé de négotier, ensemble de toutes autres qui

surviendront jusques à son partemant, lequel il espère qu'il sera dans

cinq ou six jours. Je vous suplie bien humblemant, Madame, que j'aye

souvant de voz dépêches, affin d'estre toujour instruit de ce que

j'auray ordinairement à fère; et je suplieray Dieu, après avoir très

humblement baisé les mains de Votre Majesté, qu'il vous doint, Madame,

en parfaite santé, très longue vie et toute la prospérité que vous

desire.

De Londres ce XVIe de novembre 1568.

IIe DÉPESCHE

--du XXIIe de novembre 1568.--

(_Envoyée par le lacquay Jehan Pigon jusques à Calais._)

Armement qui semble destiné à secourir La Rochelle.--Convocation

d'une assemblée pour les affaires de la reine

d'Écosse.--Situation de Marie-Stuart.

AU ROY.

Sire, par la première dépesche, que je vous ay faicte de ce lieu de

Londres, du XVIe de ce mois, et par cèle de monsieur de La Forest du

mesme jour et lieu, Votre Majesté aura vu de quèle gracieuse et

favorable démonstracion il a esté licencié, et moi receu, de ceste

Royne, et comme les responses qu'elle nous a faictes ont esté en

substance de vouloir garder et observer, inviolablemant, la paix et

amytié qu'elle, et ses païs, ont avecques Vous et les vostres, ainsi

que plus au long il vous plaira l'entendre par le dict Sieur de La

Forest, qui s'achemina hier à ses journées, pour vous aller trouver.

Et cepandant affin que Votre Majesté ne soit longtems sans sçavoir

nouvelles de deçà, je vous diray, Sire, en continuant les derniers

advis que ledict sieur de La Forest vous a donnez touchant les quatre

ou cinq navyres que ceste Royne a armés, qu'encores hier ils

n'estaient guères esloignez de la coste de deçà, et semble que ce

retardemant n'a tant esté par faute de vent, car le nord-est a couru,

comme pour quelqu'autre occasion qui, possible, a tenu leur

entreprinse en suspens. Il est vray qu'on a remis autant de vivres

dans lesdicts navyres comme il en a esté gasté durant ce séjour, affin

d'y parfournir l'avitaillement de deux mois entiers qu'ils font estat

que pourra durer leur expédition. Aucungs, de ceux qui sont estimés

entendre assez de leurs entreprinses, disent que cest armemant n'a

esté fait pour aller à la Rochelle, ains pour tenter quelque chose en

Normandie ou en Bretaigne, nomméement à Caen ou à Belisle, affin de

fère diversion de la guerre et vous contraindre, Sire, d'envoyer gens

vers ces endroitz là, pour d'autant soulager l'armée du prince de

Condé. Mais où que ceste occasion, ou bien que quelqu'autre les meuve,

je n'ay advis qu'il se face, pour encores, aucungs plus grandz

préparatif de guerre pardeçà que desdictz quatre ou cinq navyres,

ainsi fournys de six gros canons, de quelque quantité de poudres,

d'ung nombre de corseletz, et de six centz soldatz, comme monsieur de

La Forest vous a mandé, sans qu'on y en ait voulu recepvoir davantage,

bien qu'on a adverty ceux qui s'y sont présentés de se tenir pretz

pour XI autres navyres qu'ilz font bruyt qui suyvront bientôt ceux cy;

mais il ne sera cepandant malaysé de résister à l'effort que pourront

fère ces premiers, pourveu, Sire, que faciez tenir vos costes

adverties. Chatelier Portault a obtenu passeport et congé de ramener

les mesmes navyres et marchandises, qu'il avoit emmenées à Plemmue, en

payant les impostz accoustumez, et se présume qu'il se joindra avec

lesdictz navyres de ceste Royne, et qu'incontinant après, tous feront

voyle.

La dicte Dame convoque demain à Hantoncourt les ducs de Norfoc, et les

contes et principaulx barons de sa court, attandant la générale

assemblée de la noblesse de ce royaume qui a esté mandée en cette

ville de Londres pour la fin de ce mois; et c'est pour résouldre

cepandant, ainsi qu'on dict, les affères de la Royne d'Escoce. Je ne

sçay si l'on y en traitera d'autres, car j'entans que le conseiller

Cavagnies ne cesse guyères ses poursuytes, et la présence de Mr. le

Cardinal de Chatillon, nonobstant la modestie dont l'on dict qu'il use

en cet endroit, est pour donner toujours quelque chaleur à ceux cy d'y

entendre. Vray est qu'ilz ne sentent leurs affères si accommodez, ny

les vôtres si discommodés, qu'ilz puyssent prendre assez de seureté

pour ozer rien faire, craignans que vous en auriez bien tôt la

revanche; et certes l'on void qu'ilz règlent et changent, d'heure à

autres, leurs délibéracions selon qu'ilz entendent que la guerre de

France et celle du Païs Bas va succédant. Les députez, qui estoient

assemblés à Yorc pour le faict de la Royne d'Escoce sont déjà à

Hantoncourt; et le duc de Chatèleraut aussy, où se représentera demain

à ceste Royne ce qui résulte de ceste conférence d'Yorc, et semble que

les choses seront pour estre plutôt prolongées que mises en termes de

prochaine conclusion. Le conte de Mora y est aussy, lequel semble

avoir grand haste de s'en retourner en Escoce pour la souspeçon d'une

entreprinse qu'on l'a adverty que le conte d'Arguil avoit sur

Estrelin, qui est le chateau où se norrit le petit Roy d'Escoce, mais

aucungs pensent que c'est une invention de ceux de l'intelligence

d'Angleterre, qui veulent, par telle occasion, mettre en avant que ce

petit prince soyt conduyt par deçà, pour estre eslevé sous la

protection de cette Royne: mais la meilleure partie des Escoçoys ne

veut consantir qu'on le sorte hors du pays, bien qu'aucungs, comme on

dict, ont d'ailleurs mis en avant qu'il seroit bon de le passer en

France pour estre norry près de Votre Majesté. Le dict conte de Mora,

et ses adhérans, semblent pourchasser qu'on ait à remuer la Royne

d'Escoce en ung lieu qui soyt plus avant dans l'Angleterre que celuy

où elle a esté jusques à présent[32], souz prétexte qu'il y a beaucoup

de catholiques en icelle contrée, qui pourroient, à cause de ceste

princesse, attempter quelque rébellion dans le pays. Mais la dicte

Dame a senty qu'en effet c'est pour la fère venir ès mains d'aucungs,

avec lesquelz ilz ont telle pratique et intelligence qu'elle

n'estimeroit estre de rien mieux que si on la consignoit entre les

leurs propres, dont elle a adverty l'évesque de Ros et le mylord

Heyreies, qui sont icy ses depputez, d'y prendre garde, et qu'ilz

remonstrent à la Royne d'Angleterre que, si tant est que de puissance

absolue elle la veuille plus longuement retenir en ses terres, il luy

plaise aumoings que ce soyt en lieu non suspect, où elle puysse avoir

les honnestes libertez et les moyens de se récréer, qui ne doibvent

estre reffuzées à une telle princesse comme elle est, qui est entrée

en son pays sous l'assurance d'y estre trettée comme sa propre seur. A

quoy, si la Royne d'Angleterre ne veut entendre, elle mande à ses

dictz depputez qu'ils m'ayent à appeller, comme estant icy votre

ambassadeur, et l'ambassadeur du Roy d'Espaigne pour tesmoings de la

violance qu'on fera à sa liberté, affin que, si par mauvais

trettement, ou pour crainte de sa personne, elle venoit cy après à

fère ou dire chose qui préjudiciât à son estat et authorité, il soit

manifeste à Vos Majestez que ce aura esté par force. J'entendz qu'on a

desja mené des provisions au château de Thitbery qui est vers le pays

d'Ouest soubz le gouvernemant du conte de Hontiton qu'on dit estre

bien fort passionné pour la religion nouvèle. Je creins que ce soit

pour y remuer la dicte Dame.

[32] Le château de Bolton, dans l'Yorkshire.--Marie-Stuart

s'était réfugiée en Angleterre le 16 mai 1568; débarquée à

Workington, elle avait été conduite avec honneur à Carlîle, et

presque aussitôt enfermée à Bolton.

Je mettray peyne, Sire, d'apprandre quelque chose de la susdicte

convocation de demain, pour en donner advis, par mes premières, à

Votre Majesté, à laquèle je baise très humblemant les mains et prie

Dieu qu'il vous doint, Sire, en très parfaicte santé toujour

prospérité et très longue vie.

De Londres ce XXIIe de novembre 1568.

A LA ROYNE.

Correspondance diplomatique de Bertrand de Salignac de La Mothe Fénélon, tome premier Ambassadeur de France en Angleterre de 1568 à 1575 · 第 3 / 34 段