Le docteur Vincent, médecin principal de l'armée, professeur au
Val-de-Grâce, membre de l'Académie de médecine, comme le professeur
Chantemesse, a commencé en 1908 ses études sur le vaccin antityphique.
Tout en reconnaissant la valeur des vaccins stérilisés par chauffage et
antiseptisés, il leur trouve deux inconvénients:
1° La chaleur atténue un peu les propriétés du corps bacillaire;
2° Une autre atténuation est produite par l'introduction d'un
antiseptique.
Ces atténuations, ajoute le docteur Vincent, modifient la _qualité_ du
bacille; on ne saurait donc les compenser en augmentant la _quantité_
des bacilles injectés. D'ailleurs, on n'antiseptise aucun autre vaccin;
si les manipulations sont bien faites, l'asepsie doit offrir une
garantie suffisante.
D'autre part, le bacille typhique, comme d'autres bacilles, présente des
races multiples. Ces races varient avec les pays ou avec l'intensité des
épidémies dans un même pays. Or, le docteur Vincent a constaté que le
vaccin antityphique est plus énergique s'il est _polyvalent_,
c'est-à-dire si on le prépare en réunissant des bacilles de races
diverses.
Dès lors, le mode de préparation adopté au Val-de-Grâce est le suivant:
On prend une culture très jeune de bacilles variés, culture de 18
heures. En ce court espace de temps, les sécrétions du bacille ont été
peu abondantes, et la culture présente une virulence très faible. Au
lieu de chauffer, on ajoute de l'éther: au bout de quatre heures, le
bacille est tué. On retire alors l'éther par simple évaporation.
[Illustration: Le professeur Vincent, médecin principal de l'armée, dans
son laboratoire du Val-de-Grâce.]
Des expériences comparatives faites par le docteur Vincent, il résulte
que les cobayes injectés avec ce vaccin résistent à des inoculations de
bacilles vivants assez fortes pour tuer d'autres cobayes traités avec du
vaccin stérilisé par chauffage.
Le vaccin ainsi préparé contient 400 millions de microbes par centimètre
cube. Les microbes étant moins atténués que dans les vaccins chauffés,
on en injecte un nombre plus restreint: deux milliards seulement
répartis en quatre injections à sept jours d'intervalle et ainsi dosées:
La lre avec 200 millions de microbes.
La 2e avec 400
La 3e avec 600
La 4e avec 800
Total... 2.000 millions de microbes.
Ce vaccin n'est pas réservé exclusivement aux militaires; chaque lundi,
à 11 heures du matin, le docteur Vincent reçoit au Val-de-Grâce tous les
civils qui désirent être vaccinés. Là, comme à l'Hôtel-Dieu, on rencontre
des personnes de tout âge et de toutes conditions.
Au petit nombre «relatif» de microbes injectés et à l'absence
d'antiseptique, le docteur Vincent attribue le fait que ses vaccinés
n'éprouvent aucune réaction pénible, alors que la douleur consécutive à
l'emploi du vaccin chauffé fit un instant abandonner la vaccination dans
l'armée japonaise.
L'impartialité me fait un devoir d'ajouter que les vaccinés du docteur
Chantemesse, que j'ai eu l'occasion d'interroger à l'Hôtel-Dieu,
affirment eux-mêmes n'avoir ressenti aucun malaise au cours du
traitement. D'ailleurs, même en admettant que le vaccin japonais chauffé
fût rigoureusement identique au vaccin chauffé français, les différences
de climat, de race, voire de manipulations, ne permettent peut-être
point de considérer comme scientifiquement comparables les résultats
obtenus à Tokio et ceux obtenus à Paris.