Les premiers essais de vaccination antityphique sur des animaux furent
effectués simultanément en France et en Allemagne en 1887. Tandis que
Frenkel, à Berlin, injectait de petites quantités de bacilles vivants
non atténués, les docteurs Chantemesse et Widal, à Paris, stérilisaient
leur bouillon de culture à une température de 120° qui tuait le bacille
et laissait plus ou moins intacte la toxine vaccinante.
Les deux méthodes présentaient donc une différence radicale: la méthode
allemande était inapplicable à l'homme; la méthode française,
n'injectant que des cultures mortes, pouvait au contraire devenir
applicable.
[Illustration: Bacilles typhiques normaux considérablement grossis.
Bacilles tués par le contact avec du sang de vacciné.]
Les études poursuivies en France démontrèrent bientôt que la vaccination
antityphique avec microbes stérilisés par chauffage confère l'immunité
aux animaux pour une dose de bacilles typhiques qui tue les animaux
témoins. On n'en pouvait conclure, avec certitude, que pareille immunité
serait conférée à l'homme; la chose, toutefois, semblait très probable.
On avait traité des cobayes, des lapins, des chevaux; or, l'expérience a
appris qu'un vaccin agissant sur des mammifères d'un ordre élevé se
comporte presque toujours de façon analogue sur l'homme.
Mais les expériences de Chantemesse et Widal soulevèrent d'assez vives
polémiques; le monde médical les accueillit avec réserve.
On objectait avec insistance que les symptômes et les lésions de la
fièvre typhoïde ne sont pas les mêmes chez l'animal et chez l'homme;
qu'il serait imprudent, par conséquent, d'inoculer à l'homme un vaccin
éprouvé seulement sur des animaux. Le docteur Chantemesse répondait que
la dissimilitude des lésions importe peu, la fièvre typhoïde étant un
empoisonnement du sang qui se manifeste de façon semblable chez l'homme
et chez l'animal. Néanmoins, devant l'opposition qu'il sentait autour de
lui, le savant professeur n'osa pas expérimenter sur l'homme.
Ce sont deux Allemands, Pfeiffer et Kollé, qui, s'inspirant de la
méthode française, prirent les premiers une initiative jugée alors fort
audacieuse. En 1896, ils injectèrent à un garçon de laboratoire du
vaccin stérilisé par chauffage. Le garçon n'éprouva aucune gêne, ce qui
était un point important acquis; mais on ne fit aucune expérience
subséquente pour constater s'il était immunisé.
La même année, le professeur anglais Wright se préoccupait d'abaisser la
température de stérilisation. Bientôt, la guerre du Transvaal étant
survenue, il inaugurait la vaccination antityphique dans l'armée
anglaise. Les résultats furent assez satisfaisants: alors que pour 1.000
hommes non vaccinés on comptait 141 cas et 31 décès, la proportion fut
réduite à 20 cas et 4 décès pour les soldats vaccinés.
Vers la même époque, en 1899, le docteur Chantemesse vaccinait les
élèves de son service d'hôpital. Peu à peu, les vaccinations devinrent
plus nombreuses, mais c'est seulement depuis deux ou trois ans qu'elles
commencent à entrer dans la pratique courante, en France et à
l'étranger.
Au cours de leurs travaux, les différents chercheurs ont abaissé
progressivement la température de stérilisation, en vue d'atténuer aussi
peu que possible les propriétés du vaccin.
Au début, le professeur Chantemesse chauffait ses microbes à 120°
pendant dix minutes; plus tard (1892) il s'arrête à 100°. Après lui,
Wright (1896) chauffe à 75°, puis à 60°. Aujourd'hui, le docteur
Chantemesse chauffe pendant une heure à 56°; c'est à son avis la
température limite à laquelle on est certain de tuer le bacille.
D'autre part, comme les Anglais et les Américains, il ajoute ensuite à
son liquide une légère dose d'un _antiseptique_, lysol ou crésol, par
exemple. Il empêche ainsi le développement dans le vaccin du germe
accidentel qui pourrait s'y glisser au cours des diverses manipulations,
germe résistant au chauffage à 56° ou survenant après ce chauffage.
Le vaccin du docteur Chantemesse contient douze cents millions de
bacilles morts par centimètre cube d'eau; il se présente sous forme d'un
liquide légèrement opalin. La vaccination se pratique sur le haut du
bras au moyen de la seringue classique; on badigeonne à la teinture
d'iode la région piquée. Aucune douleur, ni pendant, ni après; point de
démangeaisons ni de pustules comme en provoque la vaccination
antivariolique. Parfois seulement un peu de fièvre que chasse un cachet
d'antipyrine.
Le patient reçoit 3 milliards de bacilles stérilisés répartis en quatre
injections à sept jours d'intervalle l'une de l'autre et ainsi dosées:
La lre de 300 millions de microbes.
La 2e de 600
La 3e de 900
La 4e de 1.200
Total... 3.000 millions de microbes.
Tous les vendredis, à 11 heures du matin, le professeur Chantemesse et
son adjoint, le professeur Rodriguez, reçoivent à leur laboratoire de
l'Hôtel-Dieu les personnes qui désirent être vaccinées. J'ai rencontré
là des Parisiens et des Parisiennes de tous les mondes, qui viennent en
pleine confiance, connaissant les résultats que j'indiquerai tout à
l'heure.