laisserons dans cette ignorance jusqu'à ce qu'il en soit tiré par les
événements.
Mais il ne peut pas en être de même du lecteur, qui a le droit d'être
mis au courant des choses, même avant notre héros.
Nous avons vu que Rosa et la tulipe, comme deux soeurs et comme deux
orphelines, avaient été laissées, par le prince d'Orange, chez le
président van Herysen.
Rosa ne reçut aucune nouvelle du stathouder avant le soir du jour où
elle l'avait vu en face.
Vers le soir, un officier entra chez van Herysen; il venait de la part
de Son Altesse inviter Rosa à se rendre à la maison de ville.
Là, dans le grand cabinet des délibérations où elle fut introduite, elle
trouva le prince qui écrivait.
Il était seul et avait à ses pieds un grand lévrier de Frise qui le
regardait fixement, comme si le fidèle animal eût voulu essayer de faire
ce que nul homme ne pouvait faire, lire dans la pensée de son maître.
Guillaume continua d'écrire un instant encore; puis, levant les yeux et
voyant Rosa debout près de la porte:
--Venez, mademoiselle, dit-il sans quitter ce qu'il écrivait.
Rosa fit quelques pas vers la table.
--Monseigneur, dit-elle en s'arrêtant.
--C'est bien, fit le prince. Asseyez-vous.
Rosa obéit, car le prince la regardait. Mais à peine le prince eut-il
reporté les yeux sur son papier qu'elle se retira toute honteuse.
Le prince achevait sa lettre.
Pendant ce temps, le lévrier était allé au-devant de Rosa et l'avait
examinée et caressée.
--Ah! ah! fit Guillaume à son chien, on voit bien que c'est une
compatriote; tu la reconnais.
Puis, se retournant vers Rosa et fixant sur elle son regard scrutateur
et voilé en même temps:
--Voyons, ma fille, dit-il.
Le prince avait vingt-trois ans à peine, Rosa en avait dix-huit ou
vingt; il eût mieux dit en disant «ma soeur».
--Ma fille, dit-il avec cet accent étrangement imposant qui glaçait tous
ceux qui l'approchaient, nous ne sommes que nous deux, causons.
Rosa commença de trembler de tous ses membres, et cependant il n'y avait
rien que de bienveillant dans la physionomie du prince.
--Monseigneur, balbutia-t-elle.
--Vous avez un père à Loewestein?
--Oui, monseigneur.
--Vous ne l'aimez pas?
--Je ne l'aime pas, du moins, monseigneur, comme une fille devrait
aimer.
--C'est mal de ne pas aimer son père, mon enfant, mais c'est bien de ne
pas mentir à son prince.
Rosa baissa les yeux.
--Et pour quelle raison n'aimez-vous point votre père?
--Mon père est méchant.
--De quelle façon se manifeste sa méchanceté?
--Mon père maltraite les prisonniers.
--Tous?
--Tous.
--Mais ne lui reprochez-vous pas de maltraiter particulièrement
quelqu'un?
--Mon père maltraite particulièrement M. van Baërle, qui...
--Qui est votre amant.
Rosa fit un pas en arrière.
--Que j'aime, monseigneur, répondit-elle avec fierté.
--Depuis longtemps? demanda le prince.
--Depuis le jour où je l'ai vu.
--Et vous l'avez vu...?
--Le lendemain du jour où furent si terriblement mis à mort le grand
pensionnaire Jean et son frère Corneille.
Les lèvres du prince se serrèrent, son front se plissa, ses paupières se
baissèrent de manière à cacher un instant ses yeux. Au bout d'un instant
de silence, il reprit:
--Mais que vous sert-il d'aimer un homme destiné à vivre et à mourir en
prison?
--Cela me servira, monseigneur, s'il vit et meurt en prison, à l'aider à
vivre et à mourir.
--Et vous accepteriez cette position d'être la femme d'un prisonnier?
--Je serai la plus fière et la plus heureuse des créatures humaines
étant la femme de M. van Baërle; mais...
--Mais quoi?
--Je n'ose dire, monseigneur.
--Il y a un sentiment d'espérance dans votre accent; qu'espérez-vous?
Elle leva ses beaux yeux sur Guillaume, ses yeux limpides et d'une
intelligence si pénétrante qu'ils allèrent chercher la clémence endormie
au fond de ce coeur sombre, d'un sommeil qui ressemblait à la mort.
--Ah! je comprends.
Rosa sourit en joignant les mains.
--Vous espérez en moi, dit le prince.
--Oui, monseigneur.
--Hum!
Le prince cacheta la lettre qu'il venait d'écrire et appela un de ses
officiers.
--M. van Deken, dit-il, portez à Loewestein le message que voici; vous
prendrez lecture des ordres que je donne au gouverneur, et en ce qui
vous regarde, vous les exécuterez.
L'officier salua, et l'on entendit retentir sous la voûte sonore de la
maison le galop d'un cheval.
--Ma fille, poursuivit le prince, c'est dimanche la fête de la tulipe,
et dimanche c'est après-demain. Faites-vous belle avec les cinq cents
florins que voici; car je veux que ce jour-là soit une grande fête pour
vous.
--Comment Votre Altesse veut-elle que je sois vêtue? murmura Rosa.
--Prenez le costume des épousées frisonnes, dit Guillaume, il vous siéra
fort bien.
XXXI
Harlem
Harlem, où nous sommes entrés il y a trois jours avec Rosa et où nous
venons d'entrer à la suite du prisonnier, est une jolie ville, qui
s'enorgueillit à bon droit d'être une des plus ombragées de la Hollande.
Tandis que d'autres mettaient leur amour-propre à briller par les
arsenaux et par les chantiers, par les magasins et par les bazars,
Harlem mettait toute sa gloire à primer toutes les villes des États par
ses beaux ormes touffus, par ses peupliers élancés, et surtout par ses
promenades ombreuses, au-dessus desquelles s'arrondissaient en voûte, le
chêne, le tilleul, et le marronnier.
Harlem, voyant que Leyde sa voisine, et Amsterdam sa reine, prenaient,
l'une, le chemin de devenir une ville de science, et l'autre celui de
devenir une ville de commerce, Harlem avait voulu être une ville
agricole ou plutôt horticole.
En effet, bien close, bien aérée, bien chauffée au soleil, elle donnait
aux jardiniers des garanties que toute autre ville, avec ses vents de
mer ou ses soleils de plaine, n'eût point su leur offrir.
Aussi avait-on vu s'établir à Harlem tous ces esprits tranquilles qui
possédaient l'amour de la terre et de ses biens, comme on avait vu
s'établir à Rotterdam et à Amsterdam tous les esprits inquiets et
remuants, que possède l'amour des voyages et du commerce, comme on avait
vu s'établir à la Haye tous les politiques et les mondains.
Nous avons dit que Leyde avait été la conquête des savants.
Harlem prit donc le goût des choses douces, de la musique, de la
peinture, des vergers, des promenades, des bois et des parterres.
Harlem devint folle des fleurs, et, entre autres fleurs, des tulipes.
Harlem proposa des prix en l'honneur des tulipes, et nous arrivons
ainsi, fort naturellement comme on voit, à parler de celui que la ville
proposait, le 15 mai 1673, en l'honneur de la grande tulipe noire sans
tache et sans défaut, qui devait rapporter cent mille florins à son
inventeur.
Harlem ayant mis en lumière sa spécialité, Harlem ayant affiché son goût
pour les fleurs en général et les tulipes en particulier, dans un temps
où tout était à la guerre ou aux séditions, Harlem ayant eu l'insigne
joie de voir fleurir l'idéal de ses prétentions et l'insigne honneur de
voir fleurir l'idéal des tulipes, Harlem, la jolie ville pleine de bois
et de soleil, d'ombre et de lumière, Harlem avait voulu faire de cette
cérémonie de l'inauguration du prix une fête qui durât éternellement
dans le souvenir des hommes.
Et elle en avait d'autant plus le droit que la Hollande est le pays des
fêtes; jamais nature plus paresseuse ne déploya plus d'ardeur criante,
chantante et dansante que celle des bons républicains des Sept-Provinces
à l'occasion des divertissements.
Voyez plutôt les tableaux des deux Teniers.
Il est certain que les paresseux sont de tous les hommes les plus
ardents à se fatiguer, non pas lorsqu'ils se mettent au travail, mais
lorsqu'ils se mettent au plaisir.
Harlem s'était donc mise triplement en joie, car elle avait à fêter une
triple solennité: la tulipe noire avait été découverte; puis le prince
Guillaume d'Orange assistait à la cérémonie, en vrai Hollandais qu'il
était; enfin, il était de l'honneur des États de montrer aux Français, à
la suite d'une guerre aussi désastreuse que l'avait été celle de 1672,
que le plancher de la république batave était solide à ce point qu'on y
pût danser avec accompagnement du canon des flottes.
La société horticole de Harlem s'était montrée digne d'elle en donnant
cent mille florins d'un oignon de tulipe. La ville n'avait pas voulu
rester en arrière, et elle avait voté une somme pareille, qui avait été
remise aux mains de ses notables pour fêter ce prix national.
Aussi était-ce, au dimanche fixé pour cette cérémonie, un tel
empressement de la foule, un tel enthousiasme des citadins, que l'on
n'eût pu s'empêcher, même avec ce sourire narquois des Français, qui
rient de tout et partout, d'admirer le caractère de ces bons Hollandais,
prêts à dépenser leur argent aussi bien pour construire un vaisseau
destiné à combattre l'ennemi, c'est-à-dire à soutenir l'honneur de la
nation, que pour récompenser l'invention d'une fleur nouvelle destinée à
briller un jour et destinée à distraire pendant ce jour les femmes, les
savants et les curieux.
En tête des notables et du comité horticole, brillait M. van Herysen,
paré de ses plus riches habits.
Le digne homme avait fait tous ses efforts pour ressembler à sa fleur
favorite par l'élégance sobre et sévère de ses vêtements, et hâtons-nous
de dire à sa gloire qu'il y avait parfaitement réussi.
Noir de jais, velours scabieuse, soie pensée, telle était, avec du linge
d'une blancheur éblouissante, la tenue cérémoniale du président, lequel
marchait en tête de son comité, avec un énorme bouquet pareil à celui
que portait, cent vingt et un ans plus tard, M. de Robespierre, à
la fête de l'Être-Suprême.
Seulement, le brave président, à la place de ce coeur gonflé de haine et
de ressentiments envieux du tribun français, avait dans la poitrine une
fleur non moins innocente que la plus innocente de celles qu'il tenait à
la main.
On voyait derrière ce comité, diapré comme une pelouse, parfumé comme un
printemps, les corps savants de la ville, les magistrats, les
militaires, les nobles et les rustres.
Le peuple, même chez MM. les républicains des Sept-Provinces, n'avait
point son rang dans cet ordre de marche; il faisait la haie.
C'est, au reste, la meilleure de toutes les places pour voir... et pour
avoir.
C'est la place des multitudes, qui attendent, philosophie des États, que
les triomphes aient défilé, pour savoir ce qu'il en faut dire, et
quelquefois ce qu'il en faut faire.
Mais cette fois, il n'était question ni du triomphe de Pompée, ni du
triomphe de César. Cette fois, on ne célébrait ni la défaite de
Mithridate ni la conquête des Gaules. La procession était douce comme le
passage d'un troupeau de moutons sur terre, inoffensive comme le vol
d'une troupe d'oiseaux dans l'air.
Harlem n'avait d'autres triomphateurs que ses jardiniers. Adorant les
fleurs, Harlem divinisait le fleuriste.
On voyait au centre du cortège pacifique et parfumé, la tulipe noire,
portée sur une civière couverte de velours blanc frangé d'or. Quatre
hommes portaient les brancards et se voyaient relayés par d'autres,
ainsi qu'à Rome étaient relayés ceux qui portaient la mère Cybèle,
lorsqu'elle entra dans la ville éternelle, apportée d'Étrurie au son des
fanfares et aux adorations de tout un peuple.
Cette exhibition de la tulipe, c'était un hommage rendu par tout un
peuple sans culture et sans goût, au goût et à la culture des chefs
célèbres et pieux dont il savait jeter le sang aux pavés fangeux du
Buitenhof, sauf plus tard à inscrire les noms de ses victimes sur la
plus belle pierre du panthéon hollandais.
Il était convenu que le prince stathouder distribuerait certainement
lui-même le prix de cent mille florins, ce qui intéressait tout le monde
en général, et qu'il prononcerait peut-être un discours, ce qui
intéressait en particulier ses amis et ses ennemis.
En effet, dans les discours les plus indifférents des hommes politiques,
les amis ou les ennemis de ces hommes veulent toujours y voir reluire et
croient toujours pouvoir interpréter par conséquent un rayon de leur
pensée.
Comme si le chapeau de l'homme politique n'était pas un boisseau destiné
à intercepter toute lumière.
Enfin, ce grand jour tant attendu du 15 mai 1673 était donc arrivé, et
Harlem tout entière, renforcée de ses environs, s'était rangée le long
des beaux arbres du bois, avec la résolution bien arrêtée de n'applaudir
cette fois ni les conquérants de la guerre, ni ceux de la science, mais
tout simplement ceux de la nature, qui venaient de forcer cette
inépuisable mère à l'enfantement, jusqu'alors cru impossible, de la
tulipe noire.
Mais rien ne tient moins chez les peuples que cette résolution prise de
n'applaudir que telle ou telle chose. Quand une ville est en train
d'applaudir, c'est comme lorsqu'elle est en train de siffler, elle ne
sait jamais où elle s'arrêtera.
Elle applaudit donc d'abord van Herysen et son bouquet, elle applaudit
ses corporations, elle s'applaudit elle-même; et enfin, avec toute
justice cette fois, avouons-le, elle applaudit l'excellente musique que
les musiciens de la ville prodiguaient généreusement à chaque halte.
Tous les yeux cherchaient, après l'héroïne de la fête, qui était la
tulipe noire, le héros de la fête, qui, tout naturellement, était
l'auteur de cette tulipe.
Ce héros paraissant à la suite du discours que nous avons vu le bon van
Herysen élaborer avec tant de conscience, ce héros eût produit certes
plus d'effets que le stathouder lui-même.
Mais, pour nous, l'intérêt de la journée n'est ni dans ce vénérable
discours de notre ami van Herysen, si éloquent qu'il fût, ni dans les
jeunes aristocrates endimanchés croquant leurs lourds gâteaux, ni dans
les pauvres petits plébéiens, à demi nus, grignotant des anguilles
fumées, pareilles à des bâtons de vanille. L'intérêt n'est même pas dans
ces belles Hollandaises, au teint rose et au sein blanc, ni dans les
mynheer gras et trapus qui n'avaient jamais quitté leurs maisons, ni
dans les maigres et jaunes voyageurs arrivant de Ceylan ou de Java, ni
dans la populace altérée qui avale, en guise de rafraîchissement, le
concombre confit dans la saumure. Non, pour nous, l'intérêt de la
situation, l'intérêt puissant, l'intérêt dramatique n'est pas là.
L'intérêt est dans une figure rayonnante et animée qui marche au milieu
des membres du comité d'horticulture, l'intérêt est dans ce personnage
fleuri à la ceinture, peigné, lissé, tout d'écarlate vêtu, couleur qui
fait ressortir son poil noir et son teint jaune.
Ce triomphateur rayonnant, enivré, ce héros du jour destiné à l'insigne
honneur de faire oublier le discours de van Herysen et la présence du
stathouder, c'est Isaac Boxtel, qui voit marcher en avant de lui, à sa
droite, sur un coussin de velours, la tulipe noire, sa prétendue fille;
à sa gauche, dans une vaste bourse, les cent mille florins en belle
monnaie d'or reluisante, étincelante, et qui a pris le parti de loucher
en dehors pour ne pas les perdre un instant de vue.
De temps en temps, Boxtel hâte le pas pour aller frotter son coude à
celui de van Herysen. Boxtel prend à chacun un peu de sa valeur, pour en
composer une valeur à lui, comme il a volé à Rosa sa tulipe, pour en
faire sa gloire et sa fortune.
Encore un quart d'heure, au reste, et le prince arrivera, le cortège
fera halte au dernier reposoir, la tulipe étant placée sous son trône,
le prince, qui cède le pas à sa rivale dans l'adoration publique,
prendra un vélin magnifiquement enluminé sur lequel est écrit le nom de
l'auteur, et il proclamera à haute et intelligible voix qu'il a été
découvert une merveille; que la Hollande, par l'intermédiaire de lui,
Boxtel, a forcé la nature à produire une fleur noire, et que cette fleur
s'appellera désormais _tulipa nigra Boxtellea_.
De temps en temps cependant Boxtel quitte pour un moment des yeux la
tulipe et la bourse et regarde timidement dans la foule, car dans cette
foule il redoute par-dessus tout d'apercevoir la pâle figure de la belle
Frisonne.
Ce serait un spectre, on le comprend, qui troublerait sa fête, ni plus
ni moins que le spectre de Banco troubla le festin de Macbeth.
Et, hâtons-nous de le dire, ce misérable, qui a franchi un mur qui
n'était pas son mur, qui a escaladé une fenêtre pour entrer dans la
maison de son voisin, qui, avec une fausse clef, a violé la chambre de
Rosa, cet homme, qui a volé enfin la gloire d'un homme et la dot d'une
femme, cet homme ne se regarde pas comme un voleur.
Il a tellement veillé sur cette tulipe, il l'a suivie si ardemment du
tiroir du séchoir de Cornélius jusqu'à l'échafaud du Buitenhof, de
l'échafaud du Buitenhof à la prison de la forteresse de Loewestein, il
l'a si bien vue naître et grandir sur la fenêtre de Rosa, il a tant de
fois réchauffé l'air autour d'elle avec son souffle, que nul n'en est
plus l'auteur que lui-même; quiconque à cette heure lui prendrait la
tulipe noire la lui volerait.
Mais il n'aperçut point Rosa.
Il en résulta que la joie de Boxtel ne fut pas troublée.
Le cortège s'arrêta au centre d'un rond-point dont les arbres
magnifiques étaient décorés de guirlandes et d'inscriptions; le cortège
s'arrêta au son d'une musique bruyante, et les jeunes filles de Harlem
parurent pour escorter la tulipe jusqu'au siège élevé qu'elle devait
occuper sur l'estrade, à côté du fauteuil d'or de Son Altesse le
stathouder.
Et la tulipe orgueilleuse, hissée sur son piédestal, domina bientôt
l'assemblée, qui battit des mains et fit retentir les échos de Harlem
d'un immense applaudissement.
XXXII
Une dernière prière
En ce moment solennel et comme ces applaudissements se faisaient
entendre, un carrosse passait sur la route qui borde le bois, et suivait
lentement son chemin à cause des enfants refoulés hors de l'avenue
d'arbres par l'empressement des hommes et des femmes.
Ce carrosse, poudreux, fatigué, criant sur ses essieux, renfermait le
malheureux van Baërle, à qui, par la portière ouverte, commençait de
s'offrir le spectacle que nous avons essayé, bien imparfaitement sans
doute, de mettre sous les yeux de nos lecteurs.
Cette foule, ce bruit, ce miroitement de toutes les splendeurs humaines
et naturelles, éblouirent le prisonnier comme un éclair qui serait entré
dans son cachot.
Malgré le peu d'empressement qu'avait mis son compagnon à lui répondre
lorsqu'il l'avait interrogé sur son propre sort, il se hasarda à
l'interroger une dernière fois sur tout ce remue-ménage, qu'au premier
abord il devait et pouvait croire lui être totalement étranger.
--Qu'est-ce cela, je vous prie, M. le lieutenant? demanda-t-il à
l'officier chargé de l'escorter.
--Comme vous pouvez le voir, monsieur, répliqua celui-ci, c'est une
fête.
--Ah! une fête! dit Cornélius de ce ton lugubrement indifférent d'un
homme à qui nulle joie de ce monde n'appartient plus depuis longtemps.
Puis, après un instant de silence et comme la voiture avait roulé
quelques pas:
--La fête patronale de Harlem? demanda-t-il, car je vois bien des
fleurs.
--C'est en effet une fête où les fleurs jouent le principal rôle,
monsieur.
--Oh! les doux parfums! oh! les belles couleurs! s'écria Cornélius.
--Arrêtez, que monsieur voie, dit avec un de ces mouvements de douce
pitié qu'on ne trouve que chez les militaires, l'officier au soldat
chargé du rôle de postillon.
--Oh! merci, monsieur, de votre obligeance, repartit mélancoliquement
van Baërle; mais ce m'est une bien douloureuse joie que celle des
autres: épargnez-la-moi donc, je vous prie.
--À votre aise; marchons, alors. J'avais commandé qu'on arrêtât, parce
que vous me l'aviez demandé, et ensuite parce que vous passiez pour
aimer les fleurs, celles surtout dont on célèbre la fête aujourd'hui.
--Et de quelles fleurs célèbre-t-on la fête aujourd'hui, monsieur?
--Celle des tulipes.
--Celle des tulipes! s'écria van Baërle; c'est la fête des tulipes
aujourd'hui?
--Oui monsieur; mais puisque ce spectacle vous est désagréable,
marchons.
Et l'officier s'apprêta à donner l'ordre de continuer la route.
Mais Cornélius l'arrêta; un doute douloureux venait de traverser sa
pensée.
--Monsieur, demanda-t-il d'une voix tremblante, serait-ce donc
aujourd'hui que l'on donne le prix?
--Le prix de la tulipe noire, oui.
Les joues de Cornélius s'empourprèrent, un frisson courut par tout son
corps, la sueur perla sur son front. Puis, réfléchissant, que, lui et sa
tulipe absents, la fête avorterait sans doute faute d'un homme et d'une
fleur à couronner.
--Hélas! dit-il, tous ces braves gens seront aussi malheureux que moi,
car ils ne verront pas cette grande solennité à laquelle ils sont
conviés, ou du moins ils la verront incomplète.
--Que voulez-vous dire, monsieur?
--Je veux dire que jamais, dit Cornélius en se rejetant au fond de la
voiture, excepté par quelqu'un que je connais, la tulipe noire ne sera
trouvée.
--Alors, monsieur, dit l'officier, ce quelqu'un que vous connaissez l'a
trouvée; car ce que tout Harlem contemple en ce moment, c'est la fleur
que vous regardez comme introuvable.
--La tulipe noire! s'écria van Baërle en jetant la moitié de son corps
par la portière. Où cela? où cela?
--Là-bas, sur le trône, la voyez-vous?
--Je vois!
--Allons! monsieur, dit l'officier, maintenant, il faut partir.
--Oh! par pitié, par grâce, monsieur, dit van Baërle, oh! ne m'emmenez
pas! laissez-moi regarder encore! Comment, ce que je vois là-bas est la
tulipe noire, bien noire... est-ce possible? Oh! monsieur, l'avez-vous
vue? Elle doit avoir des taches, elle doit être imparfaite, elle est
peut-être teinte en noir seulement; oh! si j'étais là je saurais bien le
dire, moi, monsieur, laissez-moi descendre, laissez-moi la voir de près,
je vous prie.
--Êtes-vous fou, monsieur? Le puis-je?
--Je vous en supplie.
--Mais vous oubliez que vous êtes prisonnier?
--Je suis prisonnier, il est vrai, mais je suis un homme d'honneur; et
sur mon honneur, monsieur, je ne me sauverai pas; je ne tenterai pas de
fuir; laissez-moi seulement regarder la fleur!
--Mais, mes ordres, monsieur?
Et l'officier fit un nouveau mouvement pour ordonner au soldat de se
remettre en route. Cornélius l'arrêta encore.
--Oh! soyez patient, soyez généreux, toute ma vie repose sur un
mouvement de votre pitié. Hélas! ma vie, monsieur, elle ne sera
probablement pas longue maintenant. Ah! vous ne savez pas, monsieur, ce
que je souffre; vous ne savez pas, monsieur, tout ce qui se combat dans
ma tête et dans mon coeur; car enfin, continua Cornélius avec désespoir,
si c'était ma tulipe à moi, si c'était celle que l'on a volée à Rosa.
Oh! monsieur, comprenez-vous bien ce que c'est que d'avoir trouvé la
tulipe noire, de l'avoir vue un instant, d'avoir reconnu qu'elle était
parfaite, que c'était à la fois un chef-d'oeuvre de l'art et de la nature
et de la perdre, de la perdre, à tout jamais? Oh! il faut que j'aille la
voir, vous me tuerez après si vous voulez, mais je la verrai, je la
verrai.
--Taisez-vous, malheureux, et rentrez vite dans votre carrosse, car
voici l'escorte de Son Altesse le stathouder qui croise la vôtre, et si
le prince remarquait un scandale, entendait un bruit, c'en serait fait
de vous et de moi.
Van Baërle, encore plus effrayé pour son compagnon que pour lui-même, se
rejeta dans le carrosse, mais il ne put y tenir une demi-minute, et les
vingt premiers cavaliers étaient à peine passés qu'il se remit à la
portière, en gesticulant et en suppliant le stathouder juste au moment
où celui-ci passait.
Guillaume, impassible et simple comme d'ordinaire, se rendait à la place
pour accomplir son devoir de président. Il avait à la main son rouleau
de vélin, qui était, dans cette journée de fête, devenu son bâton de
commandement.
Voyant cet homme qui gesticulait et qui suppliait, reconnaissant aussi
peut-être l'officier qui accompagnait cet homme, le prince stathouder
donna l'ordre d'arrêter.
À l'instant même, ses chevaux frémissant sur leurs jarrets d'acier
firent halte à six pas de van Baërle encagé dans son carrosse.
--Qu'est-ce cela? demanda le prince à l'officier qui, au premier ordre
du stathouder, avait sauté en bas de la voiture, et qui s'approchait
respectueusement de lui.