quand il pouvait voir Rosa tous les jours. Mais plus il y pensait, plus
une évasion lui paraissait impossible. Il était de ces natures choisies
qui ont horreur du commun, et qui manquent souvent toutes les bonnes
occasions de la vie, faute d'avoir pris la route du vulgaire, ce grand
chemin des gens médiocres, et qui les mène à tout.
--Comment serait-il possible, se disait Cornélius, que je pusse m'enfuir
de Loewestein, d'où s'enfuit jadis M. de Grotius? Depuis cette évasion,
n'a-t-on pas tout prévu? Les fenêtres ne sont-elles pas gardées? Les
portes ne sont-elles pas doubles ou triples? Les postes ne sont-ils pas
dix fois plus vigilants?
«Puis outre les fenêtres gardées, les portes doubles, les postes plus
vigilants que jamais, n'ai-je pas un Argus infaillible, un Argus
d'autant plus dangereux qu'il a les yeux de la haine, Gryphus?
«Enfin n'est-il pas une circonstance qui me paralyse? L'absence de Rosa.
Quand j'userais dix ans de ma vie à fabriquer une lime pour scier mes
barreaux, à tresser des cordes pour descendre par la fenêtre, ou me
coller des ailes aux épaules pour m'envoler comme Dédale... Mais je suis
dans une période de mauvaise chance! La lime s'émoussera, la corde se
rompra, mes ailes fondront au soleil. Je me tuerai mal. On me ramassera
boiteux, manchot, cul-de-jatte. On me classera dans le musée de la Haye,
entre le pourpoint taché de sang de Guillaume le Taciturne et la femme
marine recueillie à Stavoren, et mon entreprise n'aura eu pour résultat
que de me procurer l'honneur de faire partie des curiosités de la
Hollande.
«Mais non, et cela vaut mieux, un beau jour Gryphus me fera quelque
noirceur. Je perds la patience depuis que j'ai perdu la joie et la
société de Rosa, et surtout depuis que j'ai perdu mes tulipes. Il n'y a
pas à en douter, un jour ou l'autre Gryphus m'attaquera d'une façon
sensible à mon amour-propre, à mon amour ou à ma sûreté personnelle. Je
me sens, depuis ma réclusion, une vigueur étrange, hargneuse,
insupportable. J'ai des prurits de lutte, des appétits de bataille, des
soifs incompréhensibles de horions. Je sauterai à la gorge de mon vieux
scélérat, et je l'étranglerai!»
Cornélius, à ces derniers mots, s'arrêta un instant, la bouche
contractée, l'oeil fixe.
Il retournait avidement dans son esprit une pensée qui lui souriait.
--Eh mais! continua Cornélius, une fois Gryphus étranglé, pourquoi ne
pas lui prendre les clefs? Pourquoi ne pas descendre l'escalier comme si
je venais de commettre l'action la plus vertueuse? Pourquoi ne pas lui
expliquer le fait, et sauter avec elle de sa fenêtre dans le Wahal? Je
sais certes assez bien nager pour deux. Rosa! mais mon Dieu, ce Gryphus
est son père; elle ne m'approuvera jamais, quelque affection qu'elle ait
pour moi, de lui avoir étranglé ce père, si brutal qu'il fût, si méchant
qu'il ait été. Besoin alors sera d'une discussion, d'un discours pendant
la péroraison duquel arrivera quelque sous-chef ou quelque porte-clefs
qui aura trouvé Gryphus râlant encore ou étranglé tout à fait, et qui me
remettra la main sur l'épaule. Je reverrai alors le Buitenhof et
l'éclair de cette vilaine épée, qui cette fois ne s'arrêtera pas en
route et fera connaissance avec ma nuque. Point de cela, Cornélius, mon
ami; c'est un mauvais moyen! Mais alors que devenir? et comment
retrouver Rosa?
Telles étaient les réflexions de Cornélius trois jours après la scène
funeste de séparation entre Rosa et son père, juste au moment où nous
avons montré au lecteur Cornélius accoudé sur sa fenêtre.
C'est dans ce moment même que Gryphus entra.
Il tenait à la main un énorme bâton, ses yeux étincelaient de mauvaises
pensées; un mauvais sourire crispait ses lèvres; un mauvais balancement
agitait son corps, et dans sa taciturne personne tout respirait les
mauvaises dispositions.
Cornélius, rompu comme nous venons de le voir, par la nécessité de la
patience, nécessité que le raisonnement avait menée jusqu'à la
conviction, Cornélius l'entendit entrer, devina que c'était lui, mais ne
se détourna même pas.
Il savait que cette fois Rosa ne viendrait pas derrière lui.
Rien n'est plus désagréable aux gens qui sont en veine de colère que
l'indifférence de ceux à qui cette colère doit s'adresser.
On a fait des frais, on ne veut pas les perdre.
On s'est monté la tête, on a mis son sang en ébullition. Ce n'est pas la
peine si cette ébullition ne donne pas la satisfaction d'un petit éclat.
Tout honnête coquin qui a aiguisé son mauvais génie désire au moins en
faire une bonne blessure à quelqu'un.
Aussi Gryphus, voyant que Cornélius ne bougeait point, se mit à
l'interpeller par un vigoureux:
--Hum! hum!
Cornélius chantonna entre ses dents la chanson des fleurs, triste mais
charmante chanson.
_Nous sommes les filles du feu secret,_
_Du feu qui circule dans les veines de la terre;_
_Nous sommes les filles de l'aurore et de la rosée,_
_Nous sommes les filles de l'air,_
_Nous sommes les filles de l'eau;_
_Mais nous sommes avant tout les filles du ciel._
Cette chanson, dont l'air calme et doux augmentait la placide
mélancolie, exaspéra Gryphus. Il frappa la dalle de son bâton en criant:
--Eh! monsieur le chanteur, ne m'entendez-vous pas?
Cornélius se retourna.
--Bonjour, dit-il.
Et il reprit sa chanson.
_Les hommes nous souillent et nous tuent en nous aimant._
_Nous tenons à la terre par un fil._
_Ce fil c'est notre racine, c'est-à-dire notre vie._
_Mais nous levons le plus haut que nous pouvons nos bras vers le ciel._
--Ah! sorcier maudit, tu te moques de moi, je pense! cria Gryphus.
Cornélius continua:
_C'est que le ciel est notre patrie,_
_Notre véritable patrie, puisque de lui vient notre âme,_
_Puisqu'à lui retourne notre âme,_
_Notre âme, c'est-à-dire notre parfum._
Gryphus s'approcha du prisonnier:
--Mais tu ne vois donc pas que j'ai pris le bon moyen pour te réduire et
pour te forcer à m'avouer tes crimes?
--Est-ce que vous êtes fou, mon cher M. Gryphus? demanda Cornélius en se
retournant.
Et, comme en disant cela, il vit le visage altéré, les yeux brillants,
la bouche écumante du vieux geôlier:
--Diable! dit-il, nous sommes plus que fou, à ce qu'il paraît; nous
sommes furieux!
Gryphus fit le moulinet avec son bâton.
Mais, sans s'émouvoir:
--Ça, maître Gryphus, dit van Baërle en se croisant les bras, vous
paraissez me menacer?
--Oh! oui, je te menace! cria le geôlier.
--Et de quoi?
--D'abord, regarde ce que je tiens à la main.
--Je crois que c'est un bâton, dit Cornélius avec calme, et même un gros
bâton; mais je ne suppose point que ce soit là ce dont vous me menacez.
--Ah! tu ne supposes pas cela! Et pourquoi?
--Parce que tout geôlier qui frappe un prisonnier s'expose à deux
punitions; la première, art. 9 du règlement de Loewestein:
«Sera chassé tout geôlier, inspecteur ou porte-clefs qui portera la main
sur un prisonnier d'État.»
--La main, fit Gryphus ivre de colère; mais le bâton; ah! le bâton, le
règlement n'en parle pas.
--La deuxième, continua Cornélius, la deuxième, qui n'est pas inscrite
au règlement mais que l'on trouve dans l'Évangile, la deuxième, la
voici:
«Quiconque frappe de l'épée périra par l'épée. «Quiconque touche avec le
bâton sera rossé par le bâton.»
Gryphus de plus en plus exaspéré par le ton calme et sentencieux de
Cornélius, brandit son gourdin; mais au moment où il le levait,
Cornélius s'élança sur lui, le lui arracha des mains et le mit sous son
propre bras. Gryphus hurlait de colère.
--Là, là, bonhomme, dit Cornélius, ne vous exposez point à perdre votre
place.
--Ah! sorcier, je te pincerai autrement, va! rugit Gryphus.
--À la bonne heure.
--Tu vois que ma main est vide?
--Oui, je le vois, et même avec satisfaction.
--Tu sais qu'elle ne l'est pas habituellement lorsque le matin je monte
l'escalier.
--Ah! c'est vrai, vous m'apportez d'habitude la plus mauvaise soupe ou
le plus piteux ordinaire que l'on puisse imaginer. Mais ce n'est point
un châtiment pour moi; je ne me nourris que de pain, et le pain, plus il
est mauvais à ton goût, Gryphus, meilleur il est au mien.
--Meilleur il est au tien?
--Oui.
--Et la raison?
--Oh! elle est bien simple.
--Dites-la donc, alors.
--Volontiers, je sais qu'en me donnant du mauvais pain, tu crois me
faire souffrir.
--Le fait est que je ne te le donne pas pour t'être agréable, brigand.
--Eh bien! moi qui suis sorcier, comme tu le sais, je change ton mauvais
pain en un pain excellent, qui me réjouit plus que des gâteaux, et alors
j'ai un double plaisir, celui de manger à mon goût d'abord, et ensuite
de te faire infiniment enrager.
Gryphus hurla de colère.
--Ah! tu avoues donc que tu es sorcier! dit-il.
--Parbleu! si je le suis. Je ne le dis pas devant le monde, parce que
cela pourrait me conduire au bûcher comme Gaufredy ou Urbain Grandier;
mais quand nous ne sommes que nous deux, je n'y vois pas d'inconvénient.
--Bon, bon, bon, répondit Gryphus, mais si un sorcier fait du pain blanc
avec du pain noir, le sorcier ne meurt-il pas de faim s'il n'a pas de
pain du tout?
--Hein! fit Cornélius.
--Donc, je ne t'apporterai plus de pain du tout et nous verrons au bout
de huit jours.
Cornélius pâlit.
--Et cela, continua Gryphus, à partir d'aujourd'hui. Puisque tu es si
bon sorcier, voyons, change en pain les meubles de ta chambre; quant à
moi, je gagnerai tous les jours les dix-huit sous que l'on me donne pour
ta nourriture.
--Mais c'est un assassinat! s'écria Cornélius, emporté par un premier
mouvement de terreur bien compréhensible, et qui lui était inspiré par
cet horrible genre de mort.
--Bon, continua Gryphus le raillant, bon puisque tu es sorcier, tu
vivras malgré tout.
Cornélius reprit son air riant, et haussa les épaules:
--Est-ce que tu ne m'as pas vu faire venir ici les pigeons de Dordrecht?
--Eh bien?... dit Gryphus.
--Eh bien! c'est un joli rôti que le pigeon; un homme qui mangerait un
pigeon tous les jours ne mourrait pas de faim, ce me semble?
--Et du feu? dit Gryphus.
--Du feu! mais tu sais bien que j'ai fait un pacte avec le diable.
Penses-tu que le diable me laissera manquer de feu quand le feu est son
élément?
--Un homme, si robuste qu'il soit, ne saurait manger un pigeon tous les
jours. Il y a eu des paris de faits, et les parieurs ont renoncé.
--Eh bien! mais, dit Cornélius quand je serai fatigué des pigeons, je
ferai monter les poissons du Wahal et de la Meuse.
Gryphus ouvrit de larges yeux effarés.
--J'aime assez le poisson, continua Cornélius; tu ne m'en sers jamais.
Eh bien! je profiterai de ce que tu veux me faire mourir de faim pour me
régaler de poisson.
Gryphus faillit s'évanouir de colère et même de peur. Mais se ravisant:
--Eh bien! dit-il en mettant la main dans sa poche, puisque tu m'y
forces.
Et il en tira un couteau qu'il ouvrit.
--Ah! un couteau! fit Cornélius se mettant en défense avec son bâton.
XXIX
Où van Baërle, avant de quitter Loewestein, règle ses comptes avec
Gryphus
Tous deux demeurèrent un instant, Gryphus sur l'offensive, van Baërle
sur la défensive.
Puis, comme la situation pouvait se prolonger indéfiniment, Cornélius
s'enquérant des causes de cette recrudescence de colère chez son
antagoniste:
--Eh bien, lui demanda-t-il, que voulez-vous encore?
--Ce que je veux, je vais te le dire, répondis Gryphus. Je veux que tu
me rendes ma fille Rosa.
--Votre fille! s'écria Cornélius.
--Oui, Rosa! Rosa que tu m'as enlevée par ton art du démon. Voyons,
veux-tu me dire où elle est?
Et l'attitude de Gryphus devint de plus en plus menaçante.
--Rosa n'est point à Loewestein? s'écria Cornélius.
--Tu le sais bien. Veux-tu me rendre Rosa, encore une fois?
--Bon, dit Cornélius, c'est un piège que tu me tends.
--Une dernière fois, veux-tu me dire où est ma fille?
--Eh! devine-le, coquin, si tu ne le sais pas.
--Attends, attends, gronda Gryphus pâle et les lèvres agitées par la
folie qui commençait à envahir son cerveau. Ah! tu ne veux rien dire? Eh
bien! je vais te desserrer les dents.
Il fit un pas vers Cornélius, et lui montrant l'arme qui brillait dans
sa main:
--Vois-tu ce couteau? dit-il; eh bien, j'ai tué avec lui plus de
cinquante coqs noirs. Je tuerai bien leur maître, le diable, comme je
les ai tués eux: attends, attends!
--Mais, gredin, dit Cornélius, tu veux donc décidément m'assassiner!
--Je veux t'ouvrir le coeur, pour voir dedans l'endroit où tu caches ma
fille.
Et en disant ces mots avec l'égarement de la fièvre, Gryphus se
précipita sur Cornélius, qui n'eut que le temps de se jeter derrière sa
table pour éviter le premier coup.
Gryphus brandissait son grand couteau en proférant d'horribles menaces.
Cornélius prévit que, s'il était hors de la portée de la main, il
n'était pas hors de la portée de l'arme; l'arme lancée à distance
pouvait traverser l'espace, et venir s'enfoncer dans sa poitrine. Il ne
perdit donc pas de temps, et du bâton qu'il avait précieusement
conservé, il assena un vigoureux coup sur le poignet qui tenait le
couteau.
Le couteau tomba par terre, et Cornélius appuya son pied dessus. Puis,
comme Gryphus paraissait vouloir s'acharner à une lutte que la douleur
du coup de bâton et la honte d'avoir été désarmé deux fois auraient
rendue impitoyable, Cornélius prit un grand parti.
Il roua de coups son geôlier avec un sang-froid des plus héroïques,
choisissant l'endroit où tombait chaque fois le terrible gourdin.
Gryphus ne tarda point à demander grâce.
Mais avant de demander grâce, il avait crié, et beaucoup; ses cris
avaient été entendus et avaient mis en émoi tous les employés de la
maison. Deux porte-clefs, un inspecteur et trois ou quatre gardes
parurent donc tout à coup et surprirent Cornélius opérant le bâton à la
main, le couteau sous le pied.
À l'aspect de tous ces témoins du méfait qu'il venait de commettre, et
dont les circonstances atténuantes, comme on dit aujourd'hui, étaient
inconnues, Cornélius se sentit perdu sans ressources.
En effet, toutes les apparences étaient contre lui.
En un tour de main, Cornélius fut désarmé; et Gryphus entouré, relevé,
soutenu, put compter, en rugissant de colère, les meurtrissures qui
enflaient ses épaules et son échine, comme autant de collines diaprant
le piton d'une montagne.
Procès-verbal fut dressé, séance tenante, des violences exercées par le
prisonnier sur son gardien, et le procès-verbal soufflé par Gryphus ne
pouvait pas être accusé de tiédeur; il ne s'agissait de rien moins que
d'une tentative d'assassinat, préparée depuis longtemps et accomplie sur
le geôlier, avec préméditation par conséquent, et rébellion ouverte.
Tandis qu'on instrumentait contre Cornélius, les renseignements donnés
par Gryphus rendant sa présence inutile, les deux porte-clefs l'avaient
descendu dans sa geôle, moulu de coups et gémissant.
Pendant ce temps, les gardes qui s'étaient emparés de Cornélius
s'occupaient à l'instruire charitablement des us et coutumes de
Loewestein, qu'il connaissait du reste, aussi bien qu'eux, lecture lui
ayant été faite du règlement au moment de son entrée en prison, et
certains articles du règlement lui étaient parfaitement entrés dans la
mémoire.
Ils lui racontaient en outre comment l'application de ce règlement avait
été faite à l'endroit d'un prisonnier nommé Mathias, qui, en 1668,
c'est-à-dire cinq ans auparavant, avait commis un acte de rébellion bien
autrement anodin que celui que venait de se permettre Cornélius.
Il avait trouvé sa soupe trop chaude et l'avait jetée à la tête du chef
des gardiens, qui, à la suite de cette ablution, avait eu le désagrément
en s'essuyant le visage de s'enlever une partie de la peau.
Mathias dans les douze heures, avait été extrait de sa chambre; puis
conduit à la geôle, où il avait été inscrit comme sortant de Loewestein;
puis mené à l'esplanade, dont la vue est fort belle et embrasse onze
lieues d'étendue. Là on lui avait lié les mains; puis bandé les yeux,
récité trois prières.
Puis on l'avait invité à faire une génuflexion; et les gardes de
Loewestein, au nombre de douze, lui avaient, sur un signe fait par un
sergent, logé fort habilement chacun une balle de mousquet dans le
corps.
Ce dont Mathias était mort incontinent.
Cornélius écouta avec la plus grande attention ce récit désagréable.
Puis, l'ayant écouté:
--Ah! ah! dit-il dans les douze heures, dites-vous?
--Oui, la douzième heure n'était pas même encore sonnée, à ce que je
crois, dit le narrateur.
--Merci, dit Cornélius. Le garde n'avait pas terminé le sourire gracieux
qui servait de ponctuation à son récit qu'un pas sonore retentit dans
l'escalier. Des éperons sonnaient aux arêtes usées des marches. Les
gardes s'écartèrent pour laisser passer un officier. Celui-ci entra dans
la chambre de Cornélius au moment où le scribe de Loewestein verbalisait
encore.
--C'est ici le nº 11? demanda-t-il.
--Oui, colonel, répondit un sous-officier.
--Alors, c'est ici la chambre du prisonnier Cornélius van Baërle?
--Précisément, colonel.
--Où est le prisonnier?
--Me voici, monsieur, répondit Cornélius en pâlissant un peu malgré tout
son courage.
--Vous êtes M. Cornélius van Baërle? demanda-t-il, s'adressant cette
fois au prisonnier lui-même.
--Oui, monsieur.
--Alors suivez-moi.
--Oh! oh! dit Cornélius, dont le coeur se soulevait, pressé par les
premières angoisses de la mort, comme on va vite en besogne à la
forteresse de Loewestein, et le drôle qui m'avait parlé de douze heures!
--Hein! qu'est-ce que je vous ai dit? fit le garde historien à l'oreille
du patient.
--Un mensonge.
--Comment cela?
--Vous m'aviez promis douze heures.
--Ah! oui. Mais l'on vous envoie un aide de camp de Son Altesse, un de
ses plus intimes même, M. van Deken. Peste! on n'a pas fait un pareil
honneur au pauvre Mathias.
--Allons, allons, fit Cornélius, en renflant sa poitrine avec la plus
grande quantité d'air possible; allons, montrons à ces gens-là qu'un
bourgeois, filleul de Corneille de Witt, peut, sans faire la grimace,
contenir autant de balles de mousquet qu'un nommé Mathias.
Et il passa fièrement devant le greffier qui, interrompu dans ses
fonctions, se hasarda à dire à l'officier:
--Mais, colonel van Deken, le procès-verbal n'est pas encore terminé.
--Ce n'est point la peine de le finir, répondit l'officier.
--Bon! répliqua le scribe en serrant philosophiquement ses papiers et sa
plume dans un portefeuille usé et crasseux.
--Il était écrit, pensa le pauvre Cornélius, que je ne donnerai mon nom
en ce monde ni à un enfant, ni à une fleur, ni à un livre, ces trois
nécessités dont Dieu impose une au moins, à ce que l'on assure, à tout
homme un peu organisé qu'il daigne laisser jouir sur terre de la
propriété d'une âme et de l'usufruit d'un corps.
Et il suivit l'officier le coeur résolu et la tête haute. Cornélius
compta les degrés qui conduisaient à l'esplanade, regrettant de ne pas
avoir demandé au gardien combien il y en avait; ce que, dans son
officieuse complaisance, celui-ci n'eût certes pas manqué de lui dire.
Tout ce que redoutait le patient dans ce trajet, qu'il regardait comme
celui qui devait définitivement le conduire au but du grand voyage,
c'était de voir Gryphus et de ne pas voir Rosa. Quelle satisfaction, en
effet, devait briller sur le visage du père! Quelle douleur sur le
visage de la fille!
Comme Gryphus allait applaudir à ce supplice, à ce supplice, vengeance
féroce d'un acte éminemment juste, que Cornélius avait la conscience
d'avoir accompli comme un devoir!
Mais Rosa, la pauvre fille, s'il ne la voyait pas, s'il allait mourir
sans lui avoir donné le dernier baiser ou tout au moins le dernier
adieu; s'il allait mourir enfin, sans avoir aucune nouvelle de la grande
tulipe noire, et se réveiller là-haut, sans savoir de quel côté il
fallait tourner les yeux pour la retrouver!
En vérité, pour ne pas fondre en larmes dans un pareil moment, le pauvre
tulipier avait plus d'_oes triplex_ autour du coeur qu'Horace n'en
attribue au navigateur qui le premier visita les infâmes écueils
acrocérauniens.
Cornélius eut beau regarder à droite, Cornélius eut beau regarder à
gauche, il arriva sur l'esplanade sans avoir aperçu Rosa, sans avoir
aperçu Gryphus.
Il y avait presque compensation.
Cornélius, arrivé sur l'esplanade, chercha bravement des yeux les gardes
ses exécuteurs, et vit en effet une douzaine de soldats rassemblés et
causant; mais rassemblés et causant sans mousquets, rassemblés et
causant sans être alignés; chuchotant même entre eux plutôt qu'ils ne
causaient, conduite qui parut à Cornélius indigne de la gravité qui
préside d'ordinaire à de pareils événements.
Tout à coup Gryphus clopinant, chancelant, s'appuyant sur une béquille,
apparut hors de sa geôle. Il avait allumé pour un dernier regard de
haine tout le feu de ses vieux yeux gris de chat. Alors il se mit à
vomir contre Cornélius un tel torrent d'abominables imprécations que
Cornélius, s'adressant à l'officier:
--Monsieur, dit-il, je ne crois pas qu'il soit bien séant de me laisser
ainsi insulter par cet homme, et cela surtout dans un pareil moment.
--Écoutez donc, dit l'officier en riant, il est bien naturel que ce
brave homme vous en veuille: il paraît que vous l'avez roué de coups.
--Mais, monsieur, c'était à mon corps défendant.
--Bah! dit le colonel en imprimant à ses épaules un geste éminemment
philosophique; bah! laissez-le dire. Que vous importe à présent?
Une sueur froide passa sur le front de Cornélius à cette réponse, qu'il
regardait comme une ironie un peu brutale, de la part surtout d'un
officier qu'on lui avait dit être attaché à la personne du prince.
Le malheureux comprit qu'il n'avait plus de ressource, qu'il n'avait
plus d'amis, et se résigna.
--Soit, murmura-t-il en baissant la tête; on en a fait bien d'autres au
Christ, et si innocent que je sois, je ne puis me comparer à lui. Le
Christ se fût laissé battre par son geôlier et ne l'eût point battu.
Puis, se retournant vers l'officier, qui paraissait complaisamment
attendre qu'il eût fini ses réflexions:
--Allons, monsieur, demanda-t-il, où vais-je?
L'officier lui montra un carrosse attelé de quatre chevaux, qui lui
rappela fort le carrosse qui dans une circonstance pareille avait déjà
frappé ses regards au Buitenhof.
--Montez là-dedans, dit-il.
--Ah! murmura Cornélius, il paraît qu'on ne me fera pas les honneurs de
l'esplanade, à moi!
Il prononça ces mots assez haut pour que l'historien qui semblait
attaché à sa personne l'entendît.
Sans doute crut-il que c'était un devoir pour lui de donner de nouveaux
renseignements à Cornélius, car il s'approcha de la portière, et tandis
que l'officier, le pied sur le marchepied, donnait quelque ordres, il
lui dit tout bas:
--On a vu des condamnés conduits dans leur propre ville, et, pour que
l'exemple fût plus grand, y subir leur supplice devant la porte de leur
propre maison. Cela dépend.
Cornélius fit un signe de remerciement.
Puis à lui-même:
--Eh bien, dit-il, à la bonne heure! voici un garçon qui ne manque
jamais de placer une consolation quand l'occasion s'en présente. Ma foi,
mon ami, je vous suis bien obligé. Adieu!
La voiture roula.
--Ah! scélérat! ah! brigand! hurla Gryphus en montrant le poing à sa
victime qui lui échappait. Et dire qu'il s'en va sans me rendre ma
fille!
--Si l'on me conduit à Dordrecht, dit Cornélius, je verrai, en passant
devant ma maison, si mes pauvres plates-bandes ont été bien ravagées.
XXX
Où l'on commence de se douter à quel supplice était réservé Cornélius
van Baërle
La voiture roula tout le jour. Elle laissa Dordrecht à gauche, traversa
Rotterdam, atteignit Delft. À cinq heures du soir, on avait fait au
moins vingt lieues.
Cornélius adressa quelques questions à l'officier qui lui servait à la
fois de garde et de compagnon; mais, si circonspectes que fussent ses
demandes, il eut le chagrin de les voir rester sans réponse.
Cornélius regretta de n'avoir plus à côté de lui ce garde si complaisant
qui parlait, lui, sans se faire prier.
Il lui eût sans doute offert sur cette étrangeté, qui survenait dans sa
troisième aventure, des détails aussi gracieux et des explications aussi
précises que sur les deux premières.
On passa la nuit en voiture. Le lendemain, au point du jour, Cornélius
se trouva au-delà de Leyde, ayant la mer du Nord à sa gauche et la mer
de Harlem à sa droite.
Trois heures après, il entrait à Harlem.