j'ai été chercher à Loewestein, et que je vous amène à Harlem, comme
Votre Altesse l'a désiré.
--Que veut-il?
--Il demande avec instance qu'on lui permette d'arrêter un instant ici.
--Pour voir la tulipe noire, monseigneur, cria van Baërle en joignant
les mains, et après, quand je l'aurai vue, quand j'aurai su ce que je
dois savoir, je mourrai, s'il le faut, mais en mourant je bénirai Votre
Altesse miséricordieuse, intermédiaire entre la divinité et moi; Votre
Altesse, qui permettra que mon oeuvre ait eu sa fin et sa glorification.
C'était, en effet, un curieux spectacle que celui de ces deux hommes,
chacun à la portière de son carrosse, entouré de leurs gardes; l'un
tout-puissant, l'autre misérable; l'un près de monter sur son trône,
l'autre se croyant près de monter sur son échafaud.
Guillaume avait regardé froidement Cornélius et entendu sa véhémente
prière. Alors, s'adressant à l'officier:
--Cet homme, dit-il, est le prisonnier rebelle qui a voulu tuer son
geôlier à Loewestein?
Cornélius poussa un soupir et baissa la tête. Sa douce et honnête figure
rougit et pâlit à la fois. Ces mots du prince omnipotent, omniscient,
cette infaillibilité divine qui, par quelque messager secret et
invisible au reste des hommes, savait déjà son crime, lui présageaient
non seulement une punition plus certaine, mais encore un refus.
Il n'essaya point de lutter, il n'essaya point de se défendre: il offrit
au prince ce spectacle touchant d'un désespoir naïf bien intelligible et
bien émouvant pour un si grand coeur et un si grand esprit que celui qui
le contemplait.
--Permettez au prisonnier de descendre, dit le stathouder, et qu'il
aille voir la tulipe noire, bien digne d'être vue au moins une fois.
--Oh! fit Cornélius près de s'évanouir de joie et chancelant sur le
marchepied du carrosse, oh! monseigneur!
Et il suffoqua; et sans le bras de l'officier qui lui prêta son appui,
c'est à genoux et le front dans la poussière que le pauvre Cornélius eût
remercié Son Altesse.
Cette permission donnée, le prince continua sa route dans le bois au
milieu des acclamations les plus enthousiastes. Il parvint bientôt à son
estrade, et le canon tonna dans les profondeurs de l'horizon.
XXXIII
Conclusion
Van Baërle, conduit par quatre gardes qui se frayaient un chemin dans la
foule, perça obliquement vers la tulipe noire, que dévoraient ses
regards de plus en plus rapprochés.
Il la vit, enfin, la fleur unique qui devait, sous des combinaisons
inconnues de chaud, de froid, d'ombre et de lumière, apparaître un jour
pour disparaître à jamais. Il la vit à six pas; il en savoura les
perfections et les grâces; il la vit derrière les jeunes filles qui
formaient une garde d'honneur à cette reine de noblesse et de pureté. Et
cependant, plus il s'assurait par ses propres yeux de la perfection de
la fleur, plus son coeur était déchiré. Il cherchait tout autour de lui
pour adresser une question, une seule. Mais partout des visages
inconnus; partout l'attention s'adressant au trône sur lequel venait de
s'asseoir le stathouder.
Guillaume, qui attirait l'attention générale, se leva, promena un
tranquille regard sur la foule enivrée, et son oeil perçant s'arrêta tour
à tour sur les trois extrémités d'un triangle formé en face de lui par
trois intérêts et par trois drames bien différents.
À l'un des angles, Boxtel, frémissant d'impatience et dévorant de toute
son attention le prince, les florins, la tulipe noire et l'assemblée.
À l'autre, Cornélius haletant, muet, n'ayant de regard, de vie, d'amour,
que pour la tulipe noire, sa fille.
Enfin, au troisième, debout sur un gradin parmi les vierges de Harlem,
une belle Frisonne vêtue de fine laine rouge brodée d'argent et couverte
de dentelles tombant à flots de son casque d'or; Rosa, enfin, qui
s'appuyait défaillante et l'oeil noyé, au bras d'un des officiers de
Guillaume.
Le prince, alors, voyant tous ses auditeurs disposés, déroula lentement
le vélin, et, d'une voix calme, nette, bien que faible, mais dont pas
une note ne se perdait, grâce au silence religieux qui s'abattit tout à
coup sur les cinquante mille spectateurs et enchaîna leur souffle à ses
lèvres:
--Vous savez, dit-il, dans quel but vous avez été réunis ici.
«Un prix de cent mille florins a été promis à celui qui trouverait la
tulipe noire.
«La tulipe noire!--et cette merveille de la Hollande est là exposée à
vos yeux--; la tulipe noire a été trouvée, et cela dans toutes les
conditions exigées par le programme de la société horticole de Harlem.
«L'histoire de sa naissance et le nom de son auteur seront inscrits au
livre d'honneur de la ville.
«Faites approcher la personne qui est propriétaire de la tulipe noire.»
Et en prononçant ces paroles, le prince, pour juger de l'effet qu'elles
produiraient, promena son clair regard sur les trois extrémités du
triangle.
Il vit Boxtel s'élancer de son gradin.
Il vit Cornélius faire un mouvement involontaire.
Il vit enfin l'officier chargé de veiller sur Rosa, la conduire, ou
plutôt la pousser devant son trône.
Un double cri partit à la fois à la droite et à la gauche du prince.
Boxtel foudroyé, Cornélius éperdu, avaient tous deux crié:
--Rosa! Rosa!
--Cette tulipe est bien à vous, n'est-ce pas, jeune fille? dit le
prince.
--Oui, monseigneur! balbutia Rosa, qu'un murmure universel venait de
saluer en sa touchante beauté.
--Oh! murmura Cornélius, elle mentait donc, lorsqu'elle disait qu'on lui
avait volé cette fleur. Oh! voilà donc pourquoi elle avait quitté
Loewestein! Oh! oublié, trahi par elle, par elle que je croyais ma
meilleure amie!
--Oh! gémit Boxtel de son côté, je suis perdu!
--Cette tulipe, poursuivit le prince, portera donc le nom de son
inventeur, et sera inscrite au catalogue des fleurs sous le titre de
_tulipa nigra Rosa Baërlensis_, à cause du nom de van Baërle, qui sera
désormais le nom de femme de cette jeune fille.
Et en même temps, Guillaume prit la main de Rosa et la mit dans la main
d'un homme qui venait de s'élancer, pâle, étourdi, écrasé de joie, au
pied du trône, en saluant tour à tour son prince, sa fiancée et Dieu
qui, du fond du ciel azuré, regardait en souriant le spectacle de deux
coeurs heureux.
En même temps aussi tombait aux pieds du président van Herysen un autre
homme frappé d'une émotion bien différente.
Boxtel, anéanti sous la ruine de ses espérances, venait de s'évanouir.
On le releva, on interrogea son pouls et son coeur; il était mort.
Cet incident ne troubla point autrement la fête, attendu que ni le
président ni le prince ne parurent s'en préoccuper beaucoup.
Cornélius recula épouvanté: dans son voleur, dans son faux Jacob, il
venait de reconnaître le vrai Isaac Boxtel, son voisin, que dans la
pureté de son âme, il n'avait jamais soupçonné un seul instant d'une si
méchante action.
Ce fut, au reste, un grand bonheur pour Boxtel que Dieu lui eût envoyé
si à propos cette attaque d'apoplexie foudroyante, qu'elle l'empêcha de
voir plus longtemps des choses si douloureuses pour son orgueil et son
avarice.
Puis, au son des trompettes, la procession reprit sa marche sans qu'il y
eût rien de changé dans son cérémonial, sinon que Boxtel était mort et
que Cornélius et Rosa, triomphants, marchaient côte à côte et la main de
l'un dans la main de l'autre.
Quand on fut rentré à l'hôtel de ville, le prince, montrant du doigt à
Cornélius la bourse aux cent mille florins d'or:
--On ne sait trop, dit-il, par qui est gagné cet argent, si c'est par
vous ou si c'est par Rosa; car si vous avez trouvé la tulipe noire, elle
l'a élevée et fait fleurir; aussi ne l'offrira-t-elle pas comme dot, ce
serait injuste. D'ailleurs, c'est le don de la ville de Harlem à la
tulipe.
Cornélius attendait pour savoir où voulait en venir le prince. Celui-ci
continua:
--Je donne à Rosa cent mille florins, qu'elle aura bien gagnés et
qu'elle pourra vous offrir; ils sont le prix de son amour, de son
courage et de son honnêteté. Quant à vous, monsieur, grâce à Rosa
encore, qui a apporté la preuve de votre innocence--et en disant ces
mots, le prince tendit à Cornélius le fameux feuillet de la Bible sur
lequel était écrite la lettre de Corneille de Witt, et qui avait servi à
envelopper le troisième caïeu--, quant à vous, l'on s'est aperçu que
vous aviez été emprisonné pour un crime que vous n'aviez pas commis.
C'est vous dire, non seulement que vous êtes libre, mais encore que les
biens d'un homme innocent ne peuvent être confisqués. Vos biens vous
sont donc rendus. M. van Baërle, vous êtes le filleul de M. Corneille de
Witt et l'ami de M. Jean. Restez digne du nom que vous a confié l'un sur
les fonts de baptême, et de l'amitié que l'autre vous avait vouée.
Conservez la tradition de leurs mérites à tous deux, car ces MM. de
Witt, mal jugés, mal punis, dans un moment d'erreur populaire, étaient
deux grands citoyens dont la Hollande est fière aujourd'hui.
Le prince, après ces deux mots qu'il prononça d'une voix émue, contre
son habitude, donna ses deux mains à baiser aux deux époux, qui
s'agenouillèrent à ses côtés.
Puis, poussant un soupir:
--Hélas! dit-il, vous êtes bien heureux vous, qui peut-être rêvant la
vraie gloire de la Hollande et surtout son vrai bonheur, ne cherchez à
lui conquérir que de nouvelles couleurs de tulipes.
Et jetant un regard du côté de la France, comme s'il eût vu de nouveaux
nuages s'amonceler de ce côté-là, il remonta dans son carrosse et
partit.
De son côté, Cornélius, le même jour, partit pour Dordrecht avec Rosa,
qui, par la vieille Zug, qu'on lui expédia en qualité d'ambassadeur, fit
prévenir son père de tout ce qui s'était passé.
Ceux qui, grâce à l'exposé que nous avons fait, connaissent le caractère
du vieux Gryphus, comprendront qu'il se réconcilia difficilement avec
son gendre. Il avait sur le coeur les coups de bâton reçus, il les avait
comptés par les meurtrissures; ils montaient, disait-il, à quarante et
un; mais il finit par se rendre, pour n'être pas moins généreux,
disait-il, que Son Altesse le stathouder.
Devenu gardien de tulipes, après avoir été geôlier d'hommes, il fut le
plus rude geôlier de fleurs qu'on eût encore rencontré dans les
Pays-Bas. Aussi fallait-il le voir, surveillant les papillons dangereux,
tuant les mulots et chassant les abeilles trop affamées.
Comme il avait appris l'histoire de Boxtel et qu'il était furieux
d'avoir été la dupe du faux Jacob, ce fut lui qui démolit l'observatoire
élevé jadis par l'envieux derrière le sycomore; car l'enclos de Boxtel,
vendu à l'encan, s'enclava dans les plates-bandes de Cornélius, qui
s'arrondit de façon à défier tous les télescopes de Dordrecht.
Rosa, de plus en plus belle, devint de plus en plus savante; et au bout
de deux ans de mariage, elle savait si bien lire et écrire, qu'elle put
se charger seule de l'éducation de deux beaux enfants, qui lui étaient
poussés au mois de mai 1674 et 1675, comme des tulipes, et qui lui
avaient donné bien moins de mal que la fameuse fleur à laquelle elle
devait de les avoir.
Il va sans dire que l'un étant garçon et l'autre une fille, le premier
reçut le nom de Cornélius, et la seconde, celui de Rosa.
Van Baërle resta fidèle à Rosa, comme à ses tulipes; toute sa vie, il
s'occupa du bonheur de sa femme et de la culture des fleurs, culture
grâce à laquelle il trouva un grand nombre de variétés qui sont
inscrites au catalogue hollandais.
Les deux principaux ornements de son salon étaient dans deux grands
cadres d'or, ces deux feuillets de la Bible de Corneille de Witt; sur
l'un, on se le rappelle, son parrain lui avait écrit de brûler la
correspondance du marquis de Louvois; sur l'autre, il avait légué à Rosa
le caïeu de la tulipe noire, à la condition qu'avec sa dot de cent mille
florins elle épouserait un beau garçon de vingt-six à vingt-huit ans,
qui l'aimerait et qu'elle aimerait, condition qui avait été
scrupuleusement remplie, quoique Cornélius ne fût point mort, et
justement parce qu'il n'était point mort.
Enfin pour combattre les envieux à venir, dont la Providence n'aurait
peut-être pas eu le loisir de le débarrasser comme elle avait fait de
mynheer Isaac Boxtel, il écrivit au-dessus de sa porte ce vers, que
Grotius avait gravé, le jour de sa fuite, sur le mur de sa prison:
«On a quelquefois assez souffert pour avoir le droit de ne jamais dire:
_Je suis trop heureux_.»
[1] Mynheer: monsieur