chez lui, remplaçait le sourire, je suis un vrai Hollandais, moi, j'aime
l'eau, la bière et les fleurs, quelquefois même ce fromage dont les
Français estiment le goût; parmi les fleurs, celles que je préfère sont
naturellement les tulipes. J'ai ouï dire à Leyde que la ville de Harlem
possédait enfin la tulipe noire, et, après m'être assuré que la chose
était vraie, quoique incroyable, je viens en demander des nouvelles au
président de la société d'horticulture.
--Oh! monseigneur, monseigneur, dit van Herysen ravi, quelle gloire pour
la société si ses travaux agréent à Votre Altesse.
--Vous avez la fleur ici? dit le prince qui sans doute se repentait déjà
d'avoir trop parlé.
--Hélas, non, monseigneur, je ne l'ai pas ici.
--Et où est-elle?
--Chez son propriétaire.
--Quel est ce propriétaire?
--Un brave tulipier de Dordrecht.
--De Dordrecht?
--Oui.
--Et il s'appelle?...
--Boxtel.
--Il loge?
--Au Cygne blanc; je vais le mander, et si, en attendant, Votre Altesse
veut me faire l'honneur d'entrer au salon, il s'empressera, sachant que
monseigneur est ici, d'apporter sa tulipe à monseigneur.
--C'est bien, mandez-le.
--Oui, Votre Altesse. Seulement...
--Quoi?
--Oh! rien d'important, monseigneur.
--Tout est important dans ce monde, M. van Herysen.
--Eh bien, monseigneur, une difficulté s'élevait.
--Laquelle?
--Cette tulipe est déjà revendiquée par des usurpateurs. Il est vrai
qu'elle vaut cent mille florins.
--En vérité!
--Oui, monseigneur, par des usurpateurs, par des faussaires.
--C'est un crime cela, M. van Herysen.
--Oui, Votre Altesse.
--Et, avez-vous les preuves de ce crime?
--Non, monseigneur, la coupable...
--La coupable, monsieur?...
--Je veux dire, celle qui réclame la tulipe, monseigneur, est là, dans
la chambre à côté.
--Là! Qu'en pensez-vous, M. van Herysen?
--Je pense, monseigneur, que l'appât des cent mille florins l'aura
tentée.
--Et elle réclame la tulipe?
--Oui, monseigneur.
--Et que dit-elle, de son côté, comme preuve?
--J'allais l'interroger, quand Votre Altesse est entrée.
--Écoutons-la, M. van Herysen, écoutons-la; je suis le premier magistrat
du pays, j'entendrai la cause et ferai justice.
--Voilà mon roi Salomon trouvé, dit van Herysen en s'inclinant et en
montrant le chemin au prince.
Celui-ci allait prendre le pas sur son interlocuteur, quand s'arrêtant
soudain:
--Passez devant, dit-il, et appelez-moi monsieur.
Ils entrèrent dans le cabinet.
Rosa était toujours à la même place, appuyée à la fenêtre et regardant
par les vitres dans le jardin.
--Ah! ah! une Frisonne, dit le prince en apercevant le casque d'or et
les jupes rouges de Rosa.
Celle-ci se retourna au bruit, mais à peine vit-elle le prince, qui
s'asseyait à l'angle le plus obscur de l'appartement.
Toute son attention, on le comprend, était pour cet important personnage
que l'on appelait van Herysen, et non pour cet humble étranger qui
suivait le maître de la maison, et qui probablement ne s'appelait pas
Monsieur.
L'humble étranger prit un livre dans la bibliothèque et fit signe à van
Herysen de commencer l'interrogatoire.
Van Herysen, toujours à l'invitation du jeune homme à l'habit violet,
s'assit à son tour, et tout heureux et tout fier de l'importance qui lui
était accordée:
--Ma fille, dit-il, vous me promettez la vérité, toute la vérité sur
cette tulipe?
--Je vous la promets.
--Eh bien! parlez donc devant monsieur; monsieur est un des membres de
la société horticole.
--Monsieur, dit Rosa, que vous dirai-je que je ne vous ai point dit
déjà?
--Eh bien alors?
--Alors, j'en reviendrai à la prière que je vous ai adressée.
--Laquelle?
--De faire venir ici M. Boxtel avec sa tulipe; si je ne la reconnais pas
pour la mienne, je le dirai franchement; mais si je la reconnais, je la
réclamerai, dussé-je aller devant Son Altesse le stathouder lui-même,
mes preuves à la main!
--Vous avez donc des preuves, la belle enfant?
--Dieu, qui sait mon bon droit, m'en fournira.
Van Herysen échangea un regard avec le prince, qui, depuis les premiers
mots de Rosa, semblait essayer de rappeler ses souvenirs, comme si ce
n'était point la première fois que cette voix douce frappât ses
oreilles. Un officier partit pour aller chercher Boxtel. Van Herysen
continua l'interrogatoire.
--Et sur quoi, dit-il, basez-vous cette assertion, que vous êtes la
propriétaire de la tulipe noire?
--Mais sur une chose bien simple, c'est que c'est moi qui l'ai plantée
et cultivée dans ma propre chambre.
--Dans votre chambre, et où était votre chambre?
--À Loewestein.
--Vous êtes à Loewestein?
--Je suis la fille du geôlier de la forteresse.
Le prince fit un petit mouvement qui voulait dire:--Ah! c'est cela, je
me rappelle maintenant.
Et tout en faisant semblant de lire, il regarda Rosa avec plus
d'attention encore qu'auparavant.
--Et vous aimez les fleurs? continua van Herysen.
--Oui, monsieur.
--Alors, vous êtes une savante fleuriste?
Rosa hésita un instant, puis avec un accent tiré du plus profond de son
coeur:
--Messieurs, je parle à des gens d'honneur? dit-elle.
L'accent était si vrai, que van Herysen et le prince répondirent tous
deux en même temps par un mouvement de tête affirmatif.
--Eh bien, non, ce n'est pas moi qui suis une savante fleuriste, non!
moi je ne suis qu'une pauvre fille du peuple, une pauvre paysanne de la
Frise, qui, il y a trois mois encore, ne savait ni lire ni écrire. Non!
la tulipe n'a pas été trouvée par moi-même.
--Et par qui a-t-elle été trouvée?
--Par un pauvre prisonnier de Loewestein.
--Par un prisonnier de Loewestein? dit le prince.
Au son de cette voix, ce fut Rosa qui tressaillit à son tour.
--Par un prisonnier d'État alors, continua le prince, car à Loewestein,
il n'y a que des prisonniers d'État?
Et il se remit à lire, ou du moins fit semblant de se remettre à lire.
--Oui, murmura Rosa tremblante, oui, par un prisonnier d'État.
Van Herysen pâlit en entendant prononcer un pareil aveu devant un pareil
témoin.
--Continuez, dit froidement Guillaume au président de la société
horticole.
--Oh! monsieur, dit Rosa en s'adressant à celui qu'elle croyait son
véritable juge, c'est que je vais m'accuser bien gravement.
--En effet, dit van Herysen, les prisonniers d'État doivent être au
secret à Loewestein.
--Hélas! monsieur.
--Et, d'après ce que vous dites, il semblerait que vous auriez profité
de votre position comme fille du geôlier et que vous auriez communiqué
avec lui pour cultiver des fleurs?
--Oui, monsieur, murmura Rosa éperdue; oui, je suis forcée de l'avouer,
je le voyais tous les jours.
--Malheureuse! s'écria M. van Herysen.
Le prince leva la tête en observant l'effroi de Rosa et la pâleur du
président.
--Cela, dit-il de sa voix nette et fermement accentuée, cela ne regarde
pas les membres de la société horticole; ils ont à juger de la tulipe
noire et ne connaissent pas les délits politiques. Continuez, jeune
fille, continuez.
Van Herysen, par un éloquent regard, remercia au nom des tulipes le
nouveau membre de la société horticole.
Rosa, rassurée par cette espèce d'encouragement que lui avait donné
l'inconnu, raconta tout ce qui s'était passé depuis trois mois, tout ce
qu'elle avait fait, tout ce qu'elle avait souffert. Elle parla des
duretés de Gryphus, de la destruction du premier caïeu, de la douleur du
prisonnier, des précautions prises pour que le second caïeu arrivât
bien, de la patience du prisonnier, de ses angoisses pendant leur
séparation; comment il avait voulu mourir de faim parce qu'il n'avait
plus de nouvelles de sa tulipe; de la joie qu'il avait éprouvée à leur
réunion, enfin de leur désespoir à tous deux lorsqu'ils avaient su que
la tulipe qui venait de fleurir leur avait été volée une heure après sa
floraison.
Tout cela était dit avec un accent de vérité qui laissait le prince
impassible, en apparence du moins, mais qui ne laissait pas de faire son
effet sur M. van Herysen.
--Mais, dit le prince, il n'y a pas longtemps que vous connaissiez ce
prisonnier.
Rosa ouvrit ses grands yeux et regarda l'inconnu, qui s'enfonça dans
l'ombre, comme s'il eût voulu fuir ce regard.
--Pourquoi cela, monsieur? demanda-t-elle.
--Parce qu'il n'y a que quatre mois que le geôlier Gryphus et sa fille
sont à Loewestein.
--C'est vrai, monsieur.
--Et à moins que vous n'ayez sollicité le changement de votre père pour
suivre quelque prisonnier qui aurait été transporté de la Haye à
Loewestein...
--Monsieur! fit Rosa en rougissant.
--Achevez, dit Guillaume.
--Je l'avoue, j'avais connu le prisonnier à la Haye.
--Heureux prisonnier! dit en souriant Guillaume.
En ce moment l'officier qui avait été envoyé près de Boxtel rentra et
annonça au prince que celui qu'il était allé quérir le suivait avec sa
tulipe.
XXVII
Le troisième caïeu
L'annonce du retour de Boxtel était à peine faite, que Boxtel entra en
personne dans le salon de M. van Herysen, suivi de deux hommes portant
dans une caisse le précieux fardeau, qui fut déposé sur une table.
Le prince, prévenu, quitta le cabinet, passa dans le salon, admira et se
tut, et revint silencieusement prendre sa place dans l'angle obscur où
lui-même avait placé son fauteuil.
Rosa, palpitante, pâle, pleine de terreur, attendait qu'on l'invitât à
aller voir à son tour.
Elle entendit la voix de Boxtel.
--C'est lui! s'écria-t-elle.
Le prince lui fit signe d'aller regarder dans le salon par la porte
entr'ouverte.
--C'est ma tulipe, s'écria Rosa, c'est elle, je la reconnais. Ô mon
pauvre Cornélius.
Et elle fondit en larmes. Le prince se leva, alla jusqu'à la porte, où
il demeura un instant dans la lumière.
Les yeux de Rosa s'arrêtèrent sur lui. Plus que jamais elle était
certaine que ce n'était pas la première fois qu'elle voyait cet
étranger.
--M. Boxtel, dit le prince, entrez donc ici.
Boxtel accourut avec empressement et se trouva face à face avec
Guillaume d'Orange.
--Son Altesse! s'écria-t-il en reculant.
--Son Altesse! répéta Rosa tout étourdie.
À cette exclamation partie à sa gauche, Boxtel se retourna et aperçut
Rosa.
À cette vue, tout le corps de l'envieux frissonna comme au contact d'une
pile de Volta.
--Ah! murmura le prince se parlant à lui-même, il est troublé.
Mais Boxtel, par un puissant effort sur lui-même, s'était déjà remis.
--M. Boxtel, dit Guillaume, il paraît que vous avez trouvé le secret de
la tulipe noire?
--Oui, monseigneur, répondit Boxtel d'une voix où perçait un peu de
trouble.
Il est vrai que ce trouble pouvait venir de l'émotion que le tulipier
avait éprouvée en reconnaissant Guillaume.
--Mais, reprit le prince, voici une jeune fille qui prétend l'avoir
trouvé aussi.
Boxtel sourit de dédain et haussa les épaules.
Guillaume suivait tous ses mouvements avec un intérêt de curiosité
remarquable.
--Ainsi, vous ne connaissez pas cette jeune fille? dit le prince.
--Non, monseigneur.
--Et vous, jeune fille, connaissez-vous M. Boxtel?
--Non, je ne connais pas M. Boxtel, mais je connais M. Jacob.
--Que voulez-vous dire?
--Je veux dire qu'à Loewestein, celui qui se fait appeler Isaac Boxtel
se faisait appeler M. Jacob.
--Que dites-vous à cela, M. Boxtel?
--Je dis que cette jeune fille ment, monseigneur.
--Vous niez avoir jamais été à Loewestein?
Boxtel hésita; l'oeil fixe et impérieusement scrutateur, le prince
l'empêchait de mentir.
--Je ne puis nier avoir été à Loewestein, monseigneur, mais je nie avoir
volé la tulipe.
--Vous me l'avez volée et dans ma chambre! s'écria Rosa indignée.
--Je le nie.
--Écoutez, niez-vous m'avoir suivie dans le jardin, le jour où je
préparai la plate-bande où je devais l'enfouir? Niez-vous m'avoir suivie
dans le jardin où j'ai fait semblant de la planter? Niez-vous ce soir-là
vous être précipité, après ma sortie, sur l'endroit où vous espériez
trouver le caïeu? Niez-vous avoir fouillé la terre avec vos mains, mais
inutilement, Dieu merci! car ce n'était qu'une ruse pour reconnaître vos
intentions? Dites, niez-vous tout cela?
Boxtel ne jugea point à propos de répondre à ces diverses
interrogations. Mais laissant la polémique entamée avec Rosa et se
retournant vers le prince:
--Il y a vingt ans, monseigneur, dit-il que je cultive les tulipes à
Dordrecht; j'ai même acquis dans cet art une certaine réputation: une de
mes hybrides porte au catalogue un nom illustre. Je l'ai dédiée au roi
de Portugal. Maintenant voici la vérité. Cette jeune fille savait que
j'avais trouvé la tulipe noire, et de concert avec un certain amant
qu'elle a dans la forteresse de Loewestein, cette jeune fille a formé le
projet de me ruiner en s'appropriant le prix de cent mille florins que
je gagnerai, j'espère, grâce à votre justice.
--Oh! s'écria Rosa outrée de colère.
--Silence, dit le prince.
Puis se tournant vers Boxtel:
--Et quel est, dit-il, ce prisonnier que vous dites être l'amant de
cette jeune fille?
Rosa faillit s'évanouir, car le prisonnier était recommandé par le
prince comme un grand coupable.
Rien ne pouvait être plus agréable à Boxtel que cette question.
--Quel est ce prisonnier? répéta-t-il.
--Ce prisonnier, monseigneur, est un homme dont le nom seul prouvera à
Votre Altesse combien elle peut avoir foi en sa probité. Ce prisonnier
est un criminel d'État, condamné une fois à mort.
--Et qui s'appelle...?
Rosa cacha sa tête dans ses deux mains avec un mouvement désespéré.
--Qui s'appelle Cornélius van Baërle, dit Boxtel et qui est le propre
filleul de ce scélérat de Corneille de Witt.
Le prince tressaillit. Son oeil calme jeta une flamme, et le froid de la
mort s'étendit de nouveau sur son visage immobile.
Il alla à Rosa et lui fit du doigt signe d'écarter ses mains de son
visage.
Rosa obéit, comme eût fait sans voir une femme soumise à un pouvoir
magnétique.
--C'est donc pour suivre cet homme que vous êtes venue me demander à
Leyde le changement de votre père?
Rosa baissa la tête et s'affaissa écrasée en murmurant:
--Oui, monseigneur.
--Poursuivez, dit le prince à Boxtel.
--Je n'ai rien à dire, continua celui-ci, Votre Altesse sait tout.
Maintenant, voici ce que je ne voulais pas dire, pour ne pas faire
rougir cette fille de son ingratitude. Je suis venu à Loewestein parce
que mes affaires m'y appelaient; j'y ai fait connaissance avec le vieux
Gryphus, je suis devenu amoureux de sa fille, je l'ai demandée en
mariage, et comme je n'étais pas riche, imprudent que j'étais, je lui ai
confié mon espérance de toucher cent mille florins; et pour justifier
cette espérance, je lui ai montré la tulipe noire. Alors, comme son
amant, à Dordrecht, pour faire prendre le change sur les complots qu'il
tramait, affectait de cultiver des tulipes, tous deux ont comploté ma
perte. La veille de la floraison de la fleur, la tulipe a été enlevée de
chez moi par cette jeune fille, portée dans sa chambre, où j'ai eu le
bonheur de la reprendre au moment où elle avait l'audace d'expédier un
messager pour annoncer à MM. les membres de la société d'horticulture
qu'elle venait de trouver la grande tulipe noire; mais elle ne s'est pas
démontée pour cela. Sans doute pendant les quelques heures qu'elle l'a
gardée dans sa chambre, l'aura-t-elle montrée à quelques personnes
qu'elle appellera en témoignage? Mais heureusement, monseigneur, vous
voilà prévenu contre cette intrigue et ses témoins.
--Oh! mon Dieu! mon Dieu! l'infâme! gémit Rosa en larmes, en se jetant
aux pieds du stathouder, qui, tout en la croyant coupable, prenait en
pitié son horrible angoisse.
--Vous avez mal agi, jeune fille, dit-il, et votre amant sera puni pour
vous avoir ainsi conseillée; car vous êtes si jeune et vous avez l'air
si honnête, que je veux croire que le mal vient de lui et non de vous.
--Monseigneur! monseigneur! s'écria Rosa, Cornélius n'est pas coupable.
Guillaume fit un mouvement.
--Pas coupable de vous avoir conseillée. C'est cela que vous voulez
dire, n'est-ce pas?
--Je veux dire, monseigneur, que Cornélius n'est pas plus coupable du
second crime qu'on lui impute qu'il ne l'est du premier.
--Du premier? Et savez-vous quel a été ce premier crime? Savez-vous de
quoi il a été accusé et convaincu? D'avoir, comme complice de Corneille
de Witt, caché la correspondance du grand pensionnaire et du marquis de
Louvois.
--Eh bien! monseigneur, il ignorait qu'il fût détenteur de cette
correspondance; il l'ignorait entièrement. Eh! mon Dieu! il me l'eût
dit. Est-ce que ce coeur de diamant aurait pu avoir un secret qu'il m'eût
caché? Non, non, monseigneur, je le répète, dussé-je encourir votre
colère, Cornélius n'est pas plus coupable du premier crime que du
second, et du second que du premier. Oh! si vous connaissiez mon
Cornélius, monseigneur!
--Un de Witt! s'écria Boxtel. Eh! monseigneur ne le connaît que trop,
puisqu'il lui a déjà fait une fois grâce de la vie.
--Silence, dit le prince. Toutes ces choses d'État, je l'ai déjà dit, ne
sont point du ressort de la société horticole de Harlem.
Puis, fronçant le sourcil:
--Quant à la tulipe, soyez tranquille, M. Boxtel, ajouta-t-il, justice
sera faite.
Boxtel salua, le coeur plein de joie, et reçut les félicitations du
président.
--Vous, jeune fille, continua Guillaume d'Orange, vous avez failli
commettre un crime, je ne vous en punirai pas; mais le vrai coupable
paiera pour vous deux. Un homme de son nom peut conspirer, trahir
même... mais il ne doit pas voler.
--Voler! s'écria Rosa, voler! lui, Cornélius, oh! monseigneur, prenez
garde; mais il mourrait s'il entendait vos paroles! mais vos paroles le
tueraient plus sûrement que n'eût fait l'épée du bourreau sur le
Buitenhof. S'il y a eu un vol, monseigneur, je le jure, c'est cet homme
qui l'a commis.
--Prouvez-le, dit froidement Boxtel.
--Eh bien, oui. Avec l'aide de Dieu je le prouverai, dit la Frisonne
avec énergie.
Puis se retournant vers Boxtel:
--La tulipe était à vous?
--Oui.
--Combien avait-elle de caïeux?
Boxtel hésita un instant; mais il comprit que la jeune fille ne ferait
pas cette question si les deux caïeux connus existaient seuls.
--Trois, dit-il.
--Que sont devenus ces caïeux? demanda Rosa.
--Ce qu'ils sont devenus?... l'un a avorté, l'autre a donné la tulipe
noire...
--Et le troisième?
--Le troisième?
--Le troisième, où est-il?
--Le troisième est chez moi, dit Boxtel tout troublé.
--Chez vous? Où cela? À Loewestein ou à Dordrecht?
--À Dordrecht, dit Boxtel.
--Vous mentez! s'écria Rosa. Monseigneur, ajouta-t-elle en se tournant
vers le prince, la véritable histoire de ces trois caïeux, je vais vous
la dire, moi. Le premier a été écrasé par mon père dans la chambre du
prisonnier, et cet homme le sait bien, car il espérait s'en emparer, et
quand il vit cet espoir déçu, il faillit se brouiller avec mon père qui
le lui enlevait. Le second, soigné par moi, a donné la tulipe noire, et
le troisième, le dernier, (la jeune fille le tira de sa poitrine), le
troisième le voici dans le même papier qui l'enveloppait avec les deux
autres quand, au moment de monter sur l'échafaud, Cornélius van Baërle
me les donna tous trois. Tenez, monseigneur, tenez.
Et Rosa, démaillotant le caïeu du papier qui l'enveloppait, le tendit au
prince, qui le prit de ses mains et l'examina.
--Mais, monseigneur, cette jeune fille ne peut-elle pas l'avoir volé
comme la tulipe? balbutia Boxtel effrayé de l'attention avec laquelle le
prince examinait le caïeu et surtout de celle avec laquelle Rosa lisait
quelques lignes tracées sur le papier resté entre ses mains.
Tout à coup les yeux de la jeune fille s'enflammèrent, elle relut
haletante ce papier mystérieux, et poussant un cri en tendant le papier
au prince:
--Oh! lisez, monseigneur, dit-elle, au nom du Ciel, lisez! Guillaume
passa le troisième caïeu au président, prit le papier et lut. À peine
Guillaume eut-il jeté les yeux sur cette feuille qu'il chancela; sa main
trembla comme si elle était prête à laisser échapper le papier; ses yeux
prirent une effrayante expression de douleur et de pitié. Cette feuille,
que venait de lui remettre Rosa, était la page de la Bible que Corneille
de Witt avait envoyée à Dordrecht, par Craeke, le messager de son frère
Jean, pour prier Cornélius de brûler la correspondance du grand
pensionnaire avec Louvois. Cette prière, on se le rappelle, était conçue
en ces termes:
«Cher filleul,
«Brûle le dépôt que je t'ai confié, brûle-le sans le regarder, sans
l'ouvrir, afin qu'il demeure inconnu à toi-même: les secrets du genre de
celui qu'il contient tuent les dépositaires. Brûle-le, et tu auras sauvé
Jean et Corneille.
«Adieu, et aime-moi.
«CORNEILLE DE WITT.
«20 août 1672.»
Cette feuille était à la fois la preuve de l'innocence de van Baërle et
son titre de propriété aux caïeux de la tulipe.
Rosa et le stathouder échangèrent un seul regard.
Celui de Rosa voulait dire: «Vous voyez bien!»
Celui du stathouder signifiait: «Silence et attends!»
Le prince essuya une goutte de sueur froide qui venait de couler de son
front sur sa joue. Il plia lentement le papier, laissant son regard
plonger avec sa pensée dans cet abîme sans fond et sans ressource qu'on
appelle le repentir et la honte du passé.
Bientôt relevant la tête avec effort:
--Allez, M. Boxtel, dit-il, justice sera faite, je l'ai promis.
Puis au président:
--Vous, mon cher M. van Herysen, ajouta-t-il, gardez ici cette jeune
fille et la tulipe. Adieu.
Tout le monde s'inclina, et le prince sortit courbé sous l'immense bruit
des acclamations populaires.
Boxtel s'en retourna au Cygne blanc, assez tourmenté. Ce papier, que
Guillaume avait reçu des mains de Rosa, qu'il avait lu, plié et mis dans
sa poche avec tant de soin, ce papier l'inquiétait.
Rosa s'approcha de la tulipe, en baisant religieusement la feuille, et
se confia tout entière à Dieu en murmurant:
--Mon Dieu! saviez-vous vous-même dans quel but mon bon Cornélius
m'apprenait à lire?
Oui, Dieu le savait, puisque c'est lui qui punit et qui récompense les
hommes selon leurs mérites.
XXVIII
La chanson des fleurs
Pendant que s'accomplissaient les événements que nous venons de
raconter, le malheureux van Baërle, oublié dans la chambre de la
forteresse de Loewestein, souffrait de la part de Gryphus tout ce qu'un
prisonnier peut souffrir quand son geôlier a pris le parti bien arrêté
de se transformer en bourreau.
Gryphus ne recevant aucune nouvelle de Rosa, aucune nouvelle de Jacob,
Gryphus se persuada que tout ce qui lui arrivait était l'oeuvre du démon,
et que le docteur Cornélius van Baërle était l'envoyé de ce démon sur la
terre.
Il en résulta qu'un beau matin--c'était le troisième jour depuis la
disparition de Jacob et de Rosa--, il en résulta qu'un beau matin, il
monta à la chambre de Cornélius plus furieux encore que de coutume.
Celui-ci, les deux coudes appuyés sur la fenêtre, la tête appuyée sur
ses deux mains, les regards perdus dans l'horizon brumeux que les
moulins de Dordrecht battaient de leurs ailes, aspirait l'air pour
refouler ses larmes et empêcher sa philosophie de s'évaporer.
Les pigeons y étaient toujours, mais l'espoir n'y était plus; mais
l'avenir manquait.
Hélas! Rosa surveillée ne pourrait plus venir. Pourrait-elle seulement
écrire, et si elle écrivait, pourrait-elle lui faire parvenir ses
lettres?
Non. Il avait vu la veille et la surveille trop de fureur et de
malignité dans les yeux du vieux Gryphus pour que sa vigilance se
ralentît un moment, et puis, outre la réclusion, outre l'absence,
n'avait-elle pas à souffrir des tourments pires encore. Ce brutal, ce
sacripant, cet ivrogne, ne se vengeait-il pas à la façon des pères du
théâtre grec? Quand le genièvre lui montait au cerveau, ne donnait-il
pas à son bras, trop bien raccommodé par Cornélius, la vigueur de deux
bras et d'un bâton?
Cette idée, que Rosa était peut-être maltraitée, exaspérait Cornélius.
Il sentait alors son inutilité, son impuissance, son néant. Il se
demandait si Dieu était bien juste d'envoyer tant de maux à deux
créatures innocentes. Et certainement dans ces moments-là il doutait. Le
malheur ne rend pas crédule.
Van Baërle avait bien formé le projet d'écrire à Rosa. Mais où était
Rosa?
Il avait bien eu l'idée d'écrire à la Haye pour prévenir de ce que
Gryphus voulait sans doute amasser, par une dénonciation, de nouveaux
orages sur sa tête.
Mais avec quoi écrire? Gryphus lui avait enlevé crayon et papier.
D'ailleurs, eût-il l'un et l'autre, ce ne serait certainement pas
Gryphus qui se chargerait de sa lettre.
Alors Cornélius passait et repassait dans sa tête toutes ces pauvres
ruses employées par les prisonniers.