--Oh! il n'y a pas de ma faute, mon ami. Pauvre Rosa! elle n'osait plus
dire: Mon bien-aimé.
--Vous l'avez laissée seule! dit Cornélius avec un accent lamentable.
--Un seul instant, pour aller prévenir notre messager qui demeure à
cinquante pas à peine, sur le bord du Wahal.
--Et pendant ce temps, malgré mes recommandations, vous avez laissé la
clef à la porte, malheureuse enfant!
--Non, non, non, la clef ne m'a point quittée; je l'ai constamment tenue
dans ma main, la serrant comme si j'eusse eu peur qu'elle ne m'échappât.
--Mais alors comment cela se fait-il?
--Le sais-je moi-même? J'avais donné la lettre à mon messager; mon
messager était parti devant moi; je rentre, la porte était fermée;
chaque chose était à sa place dans ma chambre, excepté la tulipe qui
avait disparu. Il faut que quelqu'un se soit procuré une clef de ma
chambre, ou en ait fait faire une fausse.
Elle suffoqua, les larmes lui coupaient la parole. Cornélius, immobile,
les traits altérés, écoutait presque sans comprendre, murmurant
seulement:
--Volée, volée, volée! Je suis perdu.
--Oh! M. Cornélius, grâce! grâce! criait Rosa, j'en mourrai.
À cette menace de Rosa, Cornélius saisit les grilles du guichet, et les
étreignant avec fureur:
--Rosa, s'écria-t-il, on nous a volés, c'est vrai, mais faut-il nous
laisser abattre pour cela? Non, le malheur est grand, mais réparable
peut-être, Rosa; nous connaissons le voleur.
--Hélas! comment voulez-vous que je vous dise positivement?
--Oh! je vous le dis, moi, c'est cet infâme Jacob. Le laisserons-nous
porter à Harlem le fruit de nos travaux, le fruit de nos veilles,
l'enfant de notre amour. Rosa, il faut le poursuivre, il faut le
rejoindre!
--Mais comment faire tout cela, mon ami, sans découvrir à mon père que
nous étions d'intelligence? Comment, moi, une femme si peu libre, si peu
habile, comment parviendrai-je à ce but, que vous-même n'atteindriez
peut-être pas?
--Rosa, Rosa, ouvrez-moi cette porte, et vous verrez si je ne l'atteins
pas. Vous verrez si je ne découvre pas le voleur; vous verrez si je ne
lui fais pas avouer son crime. Vous verrez si je ne lui fais pas crier
grâce!
--Hélas! dit Rosa en éclatant en sanglots, puis-je vous ouvrir? Ai-je
les clefs sur moi? Si je les avais, ne seriez-vous pas libre depuis
longtemps?
--Votre père les a; votre infâme père, le bourreau qui m'a déjà écrasé
le premier caïeu de ma tulipe. Oh, le misérable, le misérable! il est
complice de Jacob.
--Plus bas, plus bas, au nom du Ciel!
--Oh! si vous ne m'ouvrez pas, Rosa, s'écria Cornélius au paroxysme de
la rage, j'enfonce ce grillage et je massacre tout ce que je trouve dans
la prison.
--Mon ami, par pitié.
--Je vous dis, Rosa, que je vais démolir le cachot pierre à pierre.
Et l'infortuné, de ses deux mains, dont la colère décuplait les forces,
ébranlait la porte à grand bruit, peu soucieux des éclats de sa voix qui
s'en allait tonner au fond de la spirale sonore de l'escalier.
Rosa, épouvantée, essayait bien inutilement de calmer cette furieuse
tempête.
--Je vous dis que je tuerai l'infâme Gryphus, hurlait van Baërle; je
vous dis que je verserai son sang, comme il a versé celui de ma tulipe
noire.
Le malheureux commençait à devenir fou.
--Eh bien, oui, disait Rosa palpitante, oui, oui, mais calmez-vous, oui,
je lui prendrai ses clefs, oui, je vous ouvrirai; oui, mais calmez-vous,
mon Cornélius.
Elle n'acheva point, un hurlement poussé devant elle interrompit sa
phrase.
--Mon père! s'écria Rosa.
--Gryphus! rugit van Baërle, ah! scélérat!
Le vieux Gryphus, au milieu de tout ce bruit, était monté sans qu'on pût
l'entendre. Il saisit rudement sa fille par le poignet.
--Ah! vous me prendrez mes clefs, dit-il d'une voix étouffée par la
colère. Ah! cet infâme, ce monstre, ce conspirateur à pendre est votre
Cornélius! Ah! l'on a des connivences avec les prisonniers d'État. C'est
bon!
Rosa frappa dans ses deux mains avec désespoir.
--Oh! continua Gryphus, passant de l'accent fiévreux de la colère à la
froide ironie du vainqueur, ah! monsieur l'innocent tulipier, ah!
monsieur le doux savant, ah! vous me massacrerez, ah! vous boirez mon
sang! Très bien! rien que cela! Et de complicité avec ma fille! Jésus!
mais je suis donc dans un antre de brigands, je suis donc dans une
caverne de voleurs! Ah! M. le gouverneur saura tout ce matin, et Son
Altesse le stathouder saura tout demain. Nous connaissons la loi:
«Quiconque se rebellera dans la prison (article 6).» Nous allons vous
donner une seconde édition du Buitenhof, monsieur le savant, et la bonne
édition celle-là. Oui, oui, rongez vos poings comme un ours en cage, et
vous, la belle, mangez des yeux votre Cornélius. Je vous avertis, mes
agneaux, que vous n'aurez plus cette félicité de conspirer ensemble. Çà,
qu'on descende, fille dénaturée. Et vous, monsieur le savant, au revoir;
soyez tranquille, au revoir!
Rosa, folle de terreur et de désespoir, envoya un baiser à son ami;
puis, sans doute illuminée d'une pensée soudaine, elle se lança dans
l'escalier en disant:--Tout n'est pas perdu encore, compte sur moi, mon
Cornélius.
Son père la suivit en hurlant.
Quant au pauvre tulipier, il lâcha peu à peu les grilles que retenaient
ses doigts convulsifs: sa tête s'alourdit, ses yeux oscillèrent dans
leurs orbites, et il tomba lourdement sur le carreau de sa chambre en
murmurant:--Volée! on me l'a volée!
Pendant ce temps, Boxtel sortit du château par la porte qu'avait ouverte
Rosa elle-même. Boxtel, la tulipe noire enveloppée dans un large
manteau, Boxtel s'était jeté dans une carriole qui l'attendait à Gorcum,
et disparaissait, sans avoir, on le pense bien, averti l'ami Gryphus de
son départ précipité.
Et maintenant que nous l'avons vu monter dans sa carriole, nous le
suivrons, si le lecteur y consent, jusqu'au terme de son voyage.
Il marchait doucement; on ne fait pas impunément courir la poste à une
tulipe noire.
Mais Boxtel, craignant de ne pas arriver assez tôt, fit fabriquer à
Delft une boîte garnie tout autour de belle mousse fraîche, dans
laquelle il encaissa sa tulipe; la fleur s'y trouvait si mollement
accoudée de tous les côtés avec de l'air par en haut, que la carriole
put prendre le galop, sans préjudice possible.
Il arriva le lendemain matin à Harlem, harassé mais triomphant, changea
sa tulipe de pot, afin de faire disparaître toute trace de vol, brisa le
pot de faïence dont il jeta les tessons dans un canal, écrivit au
président de la société horticole une lettre dans laquelle il lui
annonçait qu'il venait d'arriver à Harlem avec une tulipe parfaitement
noire, s'installa dans une bonne hôtellerie avec sa fleur intacte.
Et là attendit.
XXV
Le président van Herysen
Rosa, en quittant Cornélius, avait pris son parti.
C'était de lui rendre la tulipe que venait de lui voler Jacob, ou de ne
jamais le revoir.
Elle avait vu le désespoir du pauvre prisonnier, double et incurable
désespoir.
En effet, d'un côté, c'était une séparation inévitable, Gryphus ayant à
la fois surpris le secret de leur amour et de leurs rendez-vous.
De l'autre, c'était le renversement de toutes les espérances d'ambition
de Cornélius van Baërle, et ces espérances, il les nourrissait depuis
sept ans.
Rosa était une de ces femmes qui s'abattent d'un rien, mais qui, pleines
de force contre un malheur suprême, trouvent dans le malheur même
l'énergie qui peut le combattre, ou la ressource qui peut le réparer.
La jeune fille rentra chez elle, jeta un dernier regard dans sa chambre,
pour voir si elle ne s'était pas trompée, et si la tulipe n'était point
dans quelque coin où elle eût échappé à ses regards. Mais Rosa chercha
vainement, la tulipe était toujours absente, la tulipe était toujours
volée.
Rosa fit un petit paquet des hardes qui lui étaient nécessaires, elle
prit ses trois cents florins d'épargne, c'est-à-dire toute sa fortune,
fouilla sous ses dentelles où était enfoui le troisième caïeu, le cacha
précieusement dans sa poitrine, ferma sa porte à double tour pour
retarder de tout le temps qu'il faudrait pour l'ouvrir le moment où sa
fuite serait connue, descendit l'escalier, sortit de la prison par la
porte qui, une heure auparavant, avait donné passage à Boxtel, se rendit
chez un loueur de chevaux et demanda à louer une carriole.
Le loueur de chevaux n'avait qu'une carriole, c'était justement celle
que Boxtel lui avait louée depuis la veille et avec laquelle il courait
sur la route de Delft.
Nous disons sur la route de Delft, car il fallait faire un énorme détour
pour aller de Loewestein à Harlem; à vol d'oiseau la distance n'eût pas
été de moitié.
Mais il n'y a que les oiseaux qui puissent voyager à vol d'oiseau en
Hollande, le pays le plus coupé de fleuves, de ruisseaux, de rivières,
de canaux et de lacs qu'il y ait au monde.
Force fut donc à Rosa de prendre un cheval, qui lui fut confié
facilement: le loueur de chevaux connaissant Rosa pour la fille du
concierge de la forteresse.
Rosa avait un espoir, c'était de rejoindre son messager, bon et brave
garçon qu'elle emmènerait avec elle et qui lui servirait à la fois de
guide et de soutien.
En effet, elle n'avait point fait une lieue qu'elle l'aperçut allongeant
le pas sur l'un des bas-côtés d'une charmante route qui côtoyait la
rivière.
Elle mit son cheval au trot et le rejoignit.
Le brave garçon ignorait l'importance de son message, et cependant
allait aussi bon train que s'il l'eût connue. En moins d'une heure il
avait déjà fait une lieue et demie.
Rosa lui reprit le billet devenu inutile et lui exposa le besoin qu'elle
avait de lui. Le batelier se mit à sa disposition, promettant d'aller
aussi vite que le cheval, pourvu que Rosa lui permît d'appuyer la main
soit sur la croupe de l'animal, soit sur son garrot.
La jeune fille lui permit d'appuyer la main partout où il voudrait,
pourvu qu'il ne la retardât point.
Les deux voyageurs étaient déjà partis depuis cinq heures et avaient
déjà fait plus de huit lieues, que le père Gryphus ne se doutait point
encore que la jeune fille eût quitté la forteresse.
Le geôlier d'ailleurs, fort méchant homme au fond, jouissait du plaisir
d'avoir inspiré à sa fille une profonde terreur.
Mais tandis qu'il se félicitait d'avoir à conter une si belle histoire
au compagnon Jacob, Jacob était aussi sur la route de Delft.
Seulement, grâce à sa carriole, il avait déjà quatre lieues d'avance sur
Rosa et sur le batelier.
Tandis qu'il se figurait Rosa tremblant ou boudant dans sa chambre, Rosa
gagnait du terrain.
Personne, excepté le prisonnier, n'était donc où Gryphus croyait que
chacun était.
Rosa paraissait si peu chez son père depuis qu'elle soignait sa tulipe,
que ce ne fut qu'à l'heure du dîner, c'est-à-dire à midi, que Gryphus
s'aperçut qu'au compte de son appétit, sa fille boudait depuis trop
longtemps.
Il la fit appeler par un de ses porte-clefs; puis comme celui-ci
descendit en annonçant qu'il l'avait cherchée et appelée en vain, il
résolut de la chercher et de l'appeler lui-même.
Il commença par aller droit à sa chambre; mais il eut beau frapper, Rosa
ne répondit point.
On fit venir le serrurier de la forteresse; le serrurier ouvrit la
porte, mais Gryphus ne trouva pas plus Rosa que Rosa n'avait trouvé la
tulipe.
Rosa, en ce moment, venait d'entrer à Rotterdam.
Ce qui fait que Gryphus ne la trouva pas plus à la cuisine que dans sa
chambre, pas plus au jardin que dans la cuisine.
Qu'on juge de la colère du geôlier, lorsqu'ayant battu les environs, il
apprit que sa fille avait loué un cheval, et, comme Bradamante ou
Clorinde, était partie en véritable chercheuse d'aventures, sans dire où
elle allait.
Gryphus remonta furieux chez van Baërle, l'injuria, le menaça, secoua
tout son pauvre mobilier, lui promit le cachot, lui promit le cul de
basse-fosse, lui promit la faim et les verges.
Cornélius, sans même écouter ce que disait le geôlier, se laissa
maltraiter, injurier, menacer, demeurant morne, immobile, anéanti,
insensible à toute émotion, mort à toute crainte.
Après avoir cherché Rosa de tous les côtés, Gryphus chercha Jacob, et
comme il ne le trouva pas plus qu'il n'avait retrouvé sa fille, il
soupçonna dès ce moment Jacob de l'avoir enlevée.
Cependant, la jeune fille, après avoir fait une halte de deux heures à
Rotterdam, s'était remise en route. Le soir même elle couchait à Delft,
et le lendemain elle arrivait à Harlem, quatre heures après que Boxtel y
était arrivé lui-même.
Rosa se fit conduire tout d'abord chez le président de la société
horticole, maître van Herysen.
Elle trouva le digne citoyen dans une situation que nous ne saurions
omettre de dépeindre, sans manquer à tous nos devoirs de peintre et
d'historien.
Le président rédigeait un rapport au comité de la société.
Ce rapport était sur grand papier et de la plus belle écriture du
président.
Rosa se fit annoncer sous son simple nom de Rosa Gryphus; mais ce nom,
si sonore qu'il fût, était inconnu du président, car Rosa fut refusée.
Il est difficile de forcer les consignes en Hollande, pays des digues et
des écluses.
Mais Rosa ne se rebuta point, elle s'était imposé une mission et s'était
juré à elle-même de ne se laisser abattre ni par les rebuffades, ni par
les brutalités, ni par les injures.
--Annoncez à M. le président, dit-elle, que je viens lui parler pour la
tulipe noire.
Ces mots, non moins magiques que le fameux: _Sésame, ouvre-toi_, des
_Mille et une Nuits_, lui servirent de _passe-porte_. Grâce à ces mots,
elle pénétra jusque dans le bureau du président van Herysen, qu'elle
trouva galamment en chemin pour venir à sa rencontre.
C'était un bon petit homme au corps grêle, représentant assez exactement
la tige d'une fleur dont la tête formait le calice, deux bras vagues et
pendants simulaient la double feuille oblongue de la tulipe, un certain
balancement qui lui était habituel complétait sa ressemblance avec cette
fleur lorsqu'elle s'incline sous le souffle du vent.
Nous avons dit qu'il s'appelait M. van Herysen.
--Mademoiselle, s'écria-t-il, vous venez, dites-vous, de la part de la
tulipe noire?
Pour M. le président de la société horticole, la _tulipa nigra_ était
une puissance de premier ordre, qui pouvait bien, en sa qualité de reine
des tulipes, envoyer des ambassadeurs.
--Oui, monsieur, répondit Rosa, je viens du moins pour vous parler
d'elle.
--Elle se porte bien? fit van Herysen avec un sourire de tendre
vénération.
--Hélas! monsieur, je ne sais, dit Rosa.
--Comment! lui serait-il donc arrivé quelque malheur?
--Un bien grand, oui, monsieur, non pas à elle, mais à moi.
--Lequel?
--On me l'a volée.
--On vous a volé la tulipe noire?
--Oui, monsieur.
--Savez-vous qui?
--Oh! je m'en doute, mais je n'ose encore accuser.
--Mais la chose sera facile à vérifier.
--Comment cela?
--Depuis qu'on vous l'a volée, le voleur ne saurait être loin.
--Pourquoi ne peut-il être loin?
--Mais parce que je l'ai vue il n'y a pas deux heures.
--Vous avez vu la tulipe noire? s'écria Rosa en se précipitant vers M.
van Herysen.
--Comme je vous vois, mademoiselle.
--Mais où cela?
--Chez votre maître, apparemment.
--Chez mon maître?
--Oui. N'êtes-vous pas au service de M. Isaac Boxtel?
--Moi?
--Sans doute, vous.
--Mais pour qui donc me prenez-vous, monsieur?
--Mais pour qui me prenez-vous, vous-même?
--Monsieur, je vous prends, je l'espère, pour ce que vous êtes,
c'est-à-dire pour l'honorable M. van Herysen, bourgmestre de Harlem et
président de la société horticole.
--Et vous venez me dire?
--Je viens vous dire, monsieur, que l'on m'a volé ma tulipe.
--Votre tulipe alors est celle de M. Boxtel. Alors, vous vous expliquez
mal mon enfant; ce n'est pas à vous, mais à M. Boxtel qu'on a volé la
tulipe.
--Je vous répète, monsieur, que je ne sais pas ce que c'est que M.
Boxtel et que voilà la première fois que j'entends prononcer ce nom.
--Vous ne savez pas ce que c'est que M. Boxtel, et vous aviez aussi une
tulipe noire?
--Mais il y en a donc une autre? demanda Rosa toute frissonnante.
--Il y a celle de M. Boxtel, oui.
--Comment est-elle?
--Noire, pardieu!
--Sans tache?
--Sans une seule tache, sans le moindre point.
--Et vous avez cette tulipe? Elle est déposée ici?
--Non, mais elle y sera déposée, car je dois en faire l'exhibition au
comité avant que le prix ne soit décerné.
--Monsieur, s'écria Rosa, ce Boxtel, cet Isaac Boxtel, qui se dit
propriétaire de la tulipe noire...
--Et qui l'est en effet.
--Monsieur, n'est-ce point un homme maigre?
--Oui.
--Chauve?
--Oui.
--Ayant l'oeil hagard?
--Je crois que oui.
--Inquiet, voûté, jambes torses?
--En vérité, vous faites le portrait, trait pour trait de M. Boxtel.
--Monsieur, la tulipe est-elle dans un pot de faïence bleue et blanche à
fleurs jaunâtres qui représente une corbeille sur trois faces du pot?
--Ah! quant à cela, j'en suis moins sûr, j'ai plus regardé la fleur que
le pot.
--Monsieur, c'est ma tulipe, c'est celle qui m'a été volée; monsieur,
c'est mon bien; monsieur, je viens le réclamer ici devant vous, à vous.
--Oh! oh! fit M. van Herysen en regardant Rosa. Quoi! vous venez
réclamer ici la tulipe de M. Boxtel? Tudieu, vous êtes une hardie
commère.
--Monsieur, dit Rosa un peu troublée de cette apostrophe, je ne dis pas
que je viens réclamer la tulipe de M. Boxtel, je dis que je viens
réclamer la mienne.
--La vôtre?
--Oui: celle que j'ai plantée, élevée moi-même.
--Eh bien, allez trouver M. Boxtel à l'hôtellerie du Cygne blanc, vous
vous arrangerez avec lui; quant à moi, comme le procès me paraît aussi
difficile à juger que celui qui fût porté devant le feu roi Salomon, et
que je n'ai pas la prétention d'avoir sa sagesse, je me contenterai de
faire mon rapport, de constater l'existence de la tulipe noire et
d'ordonnancer les cent mille florins à son inventeur. Adieu, mon enfant.
--Oh! monsieur! monsieur! insista Rosa.
--Seulement, mon enfant, continua van Herysen, comme vous êtes jolie,
comme vous êtes jeune, comme vous n'êtes pas encore pervertie, recevez
mon conseil. Soyez prudente en cette affaire, car nous avons un tribunal
et une prison à Harlem; de plus, nous sommes extrêmement chatouilleux
sur l'honneur des tulipes. Allez, mon enfant, allez. M. Isaac Boxtel,
hôtel du Cygne blanc.
Et M. van Herysen, reprenant sa belle plume, continua son rapport
interrompu.
XXVI
Un membre de la société horticole
Rosa éperdue, presque folle de joie et de crainte à l'idée que la tulipe
noire était retrouvée, prit le chemin de l'hôtellerie du Cygne blanc,
suivie toujours de son batelier, robuste enfant de la Frise, capable de
dévorer à lui seul dix Boxtels.
Pendant la route, le batelier avait été mis au courant; il ne reculait
pas devant la lutte, au cas où une lutte s'engagerait; seulement, ce cas
échéant, il avait ordre de ménager la tulipe.
Mais arrivée dans le Groote Markt, Rosa s'arrêta tout à coup; une pensée
subite venait de la saisir, semblable à cette Minerve d'Homère, qui
saisit Achille par les cheveux, au moment où la colère va l'emporter.
--Mon Dieu! murmura-t-elle, j'ai fait une faute énorme, j'ai perdu
peut-être et Cornélius, et la tulipe et moi!... J'ai donné l'éveil, j'ai
donné des soupçons. Je ne suis qu'une femme, ces hommes peuvent se
liguer contre moi, et alors je suis perdue... Oh! moi perdue, ce ne
serait rien, mais Cornélius, mais la tulipe!
Elle se recueillit un moment.
--Si je vais chez ce Boxtel et que je ne le connaisse pas, si ce Boxtel
n'est pas mon Jacob, si c'est un autre amateur qui, lui aussi, a
découvert la tulipe noire, ou bien si ma tulipe a été volée par un autre
que celui que je soupçonne, ou a déjà passé dans d'autres mains, si je
ne reconnais pas l'homme, mais seulement ma tulipe, comment prouver que
la tulipe est à moi? D'un autre côté, si je reconnais ce Boxtel pour le
faux Jacob, qui sait ce qu'il adviendra? Tandis que nous contesterons
ensemble, la tulipe mourra! Oh! inspirez-moi, sainte Vierge! il s'agit
du sort de ma vie, il s'agit du pauvre prisonnier qui expire peut-être
en ce moment.
Cette prière faite, Rosa attendit pieusement l'inspiration qu'elle
demandait au ciel.
Cependant un grand bruit bourdonnait à l'extrémité du Groote Markt. Les
gens couraient, les portes s'ouvraient; Rosa, seule, était insensible à
tout ce mouvement de la population.
--Il faut, murmura-t-elle, retourner chez le président.
--Retournons, dit le batelier.
Ils prirent la petite rue de la Paille qui les mena droit au logis de M.
van Herysen, lequel, de sa plus belle écriture et avec sa meilleure
plume, continuait à travailler à son rapport. Partout, sur son passage,
Rosa n'entendait parler que de la tulipe noire et du prix de cent mille
florins; la nouvelle courait déjà la ville. Rosa n'eut pas peu de peine
à pénétrer de nouveau chez M. van Herysen, qui cependant se sentit ému,
comme la première fois, au mot magique de la tulipe noire. Mais quand il
reconnut Rosa, dont il avait dans son esprit, fait une folle, ou pis que
cela, la colère le prit et il voulut la renvoyer.
Mais Rosa joignit les mains, et avec cet accent d'honnête vérité qui
pénètre les coeurs:
--Monsieur, dit-elle, au nom du ciel! ne me repoussez pas: écoutez, au
contraire, ce que je vais vous dire, et si vous ne pouvez me faire
rendre justice, du moins vous n'aurez pas à vous reprocher un jour, en
face de Dieu, d'avoir été complice d'une mauvaise action.
Van Herysen trépignait d'impatience; c'était la seconde fois que Rosa le
dérangeait au milieu d'une rédaction à laquelle il mettait son double
amour-propre de bourgmestre et de président de la société horticole.
--Mais mon rapport! s'écria-t-il, mon rapport sur la tulipe noire!
--Monsieur, continua Rosa avec la fermeté de l'innocence et de la
vérité, monsieur, votre rapport sur la tulipe noire reposera, si vous ne
m'écoutez, sur des faits criminels ou sur des faits faux. Je vous en
supplie, monsieur, faites venir ici, devant vous et devant moi, ce M.
Boxtel, que je soutiens, moi, être M. Jacob, et je jure Dieu de lui
laisser la propriété de sa tulipe si je ne reconnais pas et la tulipe et
son propriétaire.
--Pardieu! la belle avance, dit van Herysen.
--Que voulez-vous dire?
--Je vous demande ce que cela prouvera quand vous les aurez reconnus?
--Mais enfin, dit Rosa désespérée, vous êtes honnête homme, monsieur. Eh
bien, si non seulement vous alliez donner le prix à un homme pour une
oeuvre qu'il n'a pas faite, mais encore pour une oeuvre volée.
Peut-être l'accent de Rosa avait-il amené une certaine conviction dans
le coeur de van Herysen et allait-il répondre plus doucement à la pauvre
fille, quand un grand bruit se fit entendre dans la rue, qui paraissait
purement et simplement être une augmentation du bruit que Rosa avait
déjà entendu, mais sans y attacher d'importance, au Groote Markt, et qui
n'avait pas eu le pouvoir de la réveiller de sa fervente prière.
Des acclamations bruyantes ébranlèrent la maison.
M. van Herysen prêta l'oreille à ces acclamations, qui pour Rosa
n'avaient point été un bruit d'abord, et maintenant n'étaient qu'un
bruit ordinaire.
--Qu'est-ce que cela? s'écria le bourgmestre, qu'est-ce cela? Serait-il
possible et ai-je bien entendu?
Et il se précipita vers son antichambre, sans plus se préoccuper de Rosa
qu'il laissa dans son cabinet.
À peine arrivé dans son antichambre, M. van Herysen poussa un grand cri
en apercevant le spectacle de son escalier envahi jusqu'au vestibule.
Accompagné, ou plutôt suivi de la multitude, un jeune homme vêtu
simplement d'un habit de petit velours violet brodé d'argent montait
avec une noble lenteur les degrés de pierre, éclatants de blancheur et
de propreté.
Derrière lui marchaient deux officiers, l'un de la marine, l'autre de la
cavalerie.
Van Herysen, se faisant faire place au milieu des domestiques effarés,
vint s'incliner, se prosterner presque devant le nouvel arrivant, qui
causait toute cette rumeur.
--Monseigneur, s'écria-t-il, monseigneur, Votre Altesse chez moi!
honneur éclatant à jamais pour mon humble maison.