proposer la liberté en échange de sa tulipe!
Le jour vint sans nouvelles. La tulipe n'était pas fleurie encore.
La journée passa comme la nuit.
La nuit vint, et avec la nuit Rosa joyeuse, Rosa légère comme un oiseau.
--Eh bien? demanda Cornélius.
--Eh bien! tout va à merveille. Cette nuit sans faute votre tulipe
fleurira!
--Et fleurira noire?
--Noire comme du jais.
--Sans une seule tache d'une autre couleur?
--Sans une seule tache.
--Bonté du Ciel! Rosa, j'ai passé la nuit à rêver, à vous d'abord...
Rosa fit un petit signe d'incrédulité.
--Puis à ce que nous devions faire.
--Eh bien?
--Eh bien! voilà ce que j'ai décidé. La tulipe fleurie, quand il sera
constaté qu'elle est noire et parfaitement noire, il vous faut trouver
un messager.
--Si ce n'est que cela, j'ai un messager tout trouvé.
--Un messager sûr?
--Un messager dont je réponds, un de mes amoureux.
--Ce n'est pas Jacob, j'espère?
--Non, soyez tranquille. C'est le batelier de Loewestein, un garçon
alerte, de vingt-cinq à vingt-six ans.
--Diable!
--Soyez tranquille, dit Rosa en riant, il n'a pas encore l'âge, puisque
vous-même vous avez fixé l'âge de vingt-six à vingt-huit ans.
--Enfin, vous croyez pouvoir compter sur ce jeune homme?
--Comme sur moi, il se jetterait de son bateau dans le Wahal ou dans la
Meuse, à mon choix, si je le lui ordonnais.
--Eh bien, Rosa, en dix heures ce garçon peut être à Harlem; vous me
donnerez un crayon et du papier, mieux encore serait une plume et de
l'encre, et j'écrirai, ou plutôt vous écrirez, vous; moi, pauvre
prisonnier, peut-être verrait-on, comme voit votre père, une
conspiration là-dessous. Vous écrirez au président de la société
d'horticulture, et, j'en suis certain, le président viendra.
--Mais s'il tarde?
--Supposez qu'il tarde un jour, deux jours même; mais c'est impossible,
un amateur de tulipes comme lui ne tardera pas une heure, pas une
minute, pas une seconde à se mettre en route pour voir la huitième
merveille du monde. Mais, comme je le disais, tardât-il un jour,
tardât-il deux, la tulipe serait encore dans toute sa splendeur. La
tulipe vue par le président, le procès-verbal dressé par lui, tout est
dit, vous gardez un double du procès-verbal, Rosa, et vous lui confiez
la tulipe. Ah! si nous avions pu la porter nous-mêmes, Rosa, elle n'eût
quitté mes bras que pour passer dans les vôtres; mais c'est un rêve
auquel il ne faut pas songer, continua Cornélius en soupirant; d'autres
yeux la verront défleurir. Oh! surtout, Rosa, avant que ne la voie le
président, ne la laissez voir à personne. La tulipe noire, bon Dieu! si
quelqu'un voyait la tulipe noire, on la volerait!...
--Oh!
--Ne m'avez-vous pas dit vous-même ce que vous craignez à l'endroit de
votre amoureux Jacob? On vole bien un florin, pourquoi n'en volerait-on
pas cent mille?
--Je veillerai, allez, soyez tranquille.
--Si pendant que vous êtes ici elle allait s'ouvrir?
--La capricieuse en est bien capable, dit Rosa.
--Si vous la trouviez ouverte en rentrant?
--Eh bien?
--Ah! Rosa, du moment où elle sera ouverte, rappelez-vous qu'il n'y aura
pas un moment à perdre pour prévenir le président.
--Et vous prévenir, vous. Oui, je comprends.
Rosa soupira, mais sans amertume et en femme qui commence à comprendre
une faiblesse, sinon à s'y habituer.
--Je retourne auprès de la tulipe, M. van Baërle, et aussitôt ouverte,
vous êtes prévenu; aussitôt vous prévenu, le messager part.
--Rosa, Rosa, je ne sais plus à quelle merveille du ciel ou de la terre
vous comparer.
--Comparez-moi à la tulipe noire, M. Cornélius, et je serai bien
flattée, je vous jure; disons-nous donc au revoir, M. Cornélius.
--Oh! dites: Au revoir, mon ami.
--Au revoir, mon ami, dit Rosa un peu consolée.
--Dites: Mon ami bien-aimé.
--Oh! mon ami...
--Bien-aimé, Rosa, je vous en supplie, bien-aimé, bien-aimé, n'est-ce
pas?
--Bien-aimé, oui, bien-aimé, fit Rosa palpitante, enivrée, folle de
joie.
--Alors, Rosa, puisque vous avez dit bien-aimé, dites aussi bienheureux,
dites heureux comme jamais homme n'a été heureux et béni sous le ciel.
Il ne me manque qu'une chose, Rosa.
--Laquelle?
--Votre joue, votre joue fraîche, votre joue rose, votre joue veloutée.
Oh! Rosa, de votre volonté, non plus par surprise, non plus par
accident, Rosa. Ah!
Le prisonnier acheva sa prière dans un soupir; il venait de rencontrer
les lèvres de la jeune fille, non plus par accident, non plus par
surprise, comme cent ans plus tard Saint-Preux devait rencontrer les
lèvres de Julie.
Rosa s'enfuit. Cornélius resta l'âme suspendue à ses lèvres, le visage
collé au guichet. Cornélius étouffait de joie et de bonheur, il ouvrit
sa fenêtre et contempla longtemps, avec un coeur gonflé de joie, l'azur
sans nuages du ciel, la lune qui argentait le double fleuve, ruisselant
par-delà les collines. Il se remplit les poumons d'air généreux et pur,
l'esprit de douces idées, l'âme de reconnaissance et d'admiration
religieuse.
--Oh! vous êtes toujours là-haut, mon Dieu! s'écria-t-il à demi
prosterné, les yeux ardemment tendus vers les étoiles; pardonnez-moi
d'avoir presque douté de vous ces jours derniers; vous vous cachiez
derrière vos nuages, et un instant j'ai cessé de vous voir, Dieu bon,
Dieu éternel, Dieu miséricordieux! Mais aujourd'hui, mais ce soir, mais
cette nuit, oh! je vous vois tout entier dans le miroir de vos cieux et
surtout dans le miroir de mon coeur.
Il était guéri, le pauvre malade, il était libre, le pauvre prisonnier!
Pendant une partie de la nuit Cornélius demeura suspendu aux barreaux de
sa fenêtre, l'oreille au guet, concentrant ses cinq sens en un seul, ou
plutôt en deux seulement: il regardait et écoutait.
Il regardait le ciel, il écoutait la terre.
Puis, l'oeil tourné de temps en temps vers le corridor:
--Là-bas, disait-il, est Rosa, Rosa qui veille comme moi, comme moi
attendant de minute en minute. Là-bas, sous les yeux de Rosa, est la
fleur mystérieuse, qui vit, qui s'entr'ouvre, qui s'ouvre; peut-être en
ce moment Rosa tient-elle la tige de la tulipe entre ses doigts délicats
et tiédis. Touche cette tige doucement, Rosa. Peut-être touche-t-elle de
ses lèvres son calice entr'ouvert. Effleure-le avec précaution, Rosa.
Rosa, tes lèvres brûlent. Peut-être en ce moment, mes deux amours se
caressent-ils sous le regard de Dieu.
En ce moment, une étoile s'enflamma au midi, traversa tout l'espace qui
séparait l'horizon de la forteresse et vint s'abattre sur Loewestein.
Cornélius tressaillit.
--Ah! dit-il, voilà Dieu qui envoie une âme à ma fleur. Et comme s'il
eût deviné juste, presque au même moment, le prisonnier entendit dans le
corridor des pas légers, comme ceux d'une sylphide, le froissement d'une
robe qui semblait un battement d'ailes et une voix bien connue qui
disait:
--Cornélius, mon ami, mon ami bien-aimé et bien heureux, venez, venez
vite.
Cornélius ne fit qu'un bon de la croisée au guichet. Cette fois encore
ses lèvres rencontrèrent les lèvres murmurantes de Rosa, qui lui dit
dans un baiser:
--Elle est ouverte, elle est noire, la voilà!
--Comment, la voilà! s'écria Cornélius, détachant ses lèvres des lèvres
de la jeune fille.
--Oui, oui, il faut bien risquer un petit danger pour donner une grande
joie: la voilà, tenez.
Et, d'une main, elle leva à la hauteur du guichet, une petite lanterne
sourde, qu'elle venait de faire lumineuse; tandis qu'à la même hauteur
elle levait, de l'autre, la miraculeuse tulipe.
Cornélius jeta un cri et pensa s'évanouir.
--Oh! murmura-t-il, mon Dieu! mon Dieu! vous me récompensez de mon
innocence et de ma captivité, puisque vous avez fait pousser ces deux
fleurs au guichet de ma prison.
--Embrassez-la, dit Rosa, comme je l'ai embrassée tout à l'heure.
Cornélius retenant son haleine toucha du bout des lèvres la pointe de la
fleur, et jamais baiser donné aux lèvres d'une femme, fût-ce aux lèvres
de Rosa, ne lui entra si profondément dans le coeur.
La tulipe était belle, splendide, magnifique; sa tige avait plus de
dix-huit pouces de hauteur; elle s'élançait du sein de quatre feuilles
vertes, lisses, droites comme des fers de lance; sa fleur tout entière
était noire et brillante comme du jais.
--Rosa, dit Cornélius tout haletant, Rosa, plus un instant à perdre, il
faut écrire la lettre.
--Elle est écrite, mon bien-aimé Cornélius, dit Rosa.
--En vérité!
--Pendant que la tulipe s'ouvrait, j'écrivais, moi, car je ne voulais
pas qu'un seul instant fût perdu. Voyez la lettre, et dites-moi si vous
la trouvez bien.
Cornélius prit la lettre et lut, sur une écriture qui avait encore fait
de grands progrès depuis le petit mot qu'il avait reçu de Rosa:
«Monsieur le président,
«La tulipe noire va s'ouvrir dans dix minutes peut-être. Aussitôt
ouverte, je vous enverrai un messager pour vous prier de venir vous-même
en personne la chercher dans la forteresse de Loewestein. Je suis la
fille du geôlier Gryphus, presque aussi prisonnière que les prisonniers
de mon père. Je ne pourrai donc vous porter cette merveille. C'est
pourquoi j'ose vous supplier de la venir prendre vous-même.
«Mon désir est qu'elle s'appelle _Rosa Baërlensis_.
«Elle vient de s'ouvrir; elle est parfaitement noire... Venez M. le
président, venez.
«J'ai l'honneur d'être votre humble servante.
«ROSA GRYPHUS.»
--C'est cela, c'est cela, chère Rosa. Cette lettre est à merveille. Je
ne l'eusse point écrite avec cette simplicité. Au congrès, vous donnerez
tous les renseignements qui vous seront demandés. On saura comment la
tulipe a été créée, à combien de soins, de veilles, de craintes, elle a
donné lieu; mais, pour le moment, Rosa, pas un instant à perdre... Le
messager! le messager!
--Comment s'appelle le président?
--Donnez que je mette l'adresse. Oh! il est bien connu. C'est mynheer
van Herysen, le bourgmestre de Harlem... Donnez, Rosa, donnez.
Et, d'une main tremblante, Cornélius écrivit sur la lettre:
«À mynheer Peters van Herysen, bourgmestre et président de la Société
horticole de Harlem.»
--Et maintenant, allez, Rosa, allez, dit Cornélius; et mettons-nous sous
la garde de Dieu, qui jusqu'ici nous a si bien gardés.
XXIII
L'envieux
En effet, les pauvres jeunes gens avaient grand besoin d'être gardés par
la protection directe du Seigneur.
Jamais ils n'avaient été si près du désespoir que dans ce moment même où
ils croyaient être certains de leur bonheur.
Nous ne douterons point de l'intelligence de notre lecteur à ce point de
douter qu'il n'ait reconnu dans Jacob, notre ancien ami, ou plutôt notre
ancien ennemi, Isaac Boxtel.
Le lecteur a donc deviné que Boxtel avait suivi du Buitenhof à
Loewestein l'objet de son amour et l'objet de sa haine:
La tulipe noire et Cornélius van Baërle.
Ce que tout autre tulipier et qu'un tulipier envieux n'eût jamais pu
découvrir, c'est-à-dire l'existence des caïeux et les ambitions du
prisonnier, l'envie l'avait fait, sinon découvrir, du moins deviner à
Boxtel.
Nous l'avons vu, plus heureux sous le nom de Jacob que sous le nom
d'Isaac, faire amitié avec Gryphus, dont il arrosa la reconnaissance et
l'hospitalité pendant quelques mois avec le meilleur genièvre que l'on
eût jamais fabriqué du Texel à Anvers.
Il endormit ses défiances; car nous l'avons vu, le vieux Gryphus était
défiant; il endormit ses défiances, disons-nous, en le flattant d'une
alliance avec Rosa.
Il caressa en outre ses instincts de geôlier, après avoir flatté son
orgueil de père. Il caressa ses instincts de geôlier en lui peignant
sous les plus sombres couleurs le savant prisonnier que Gryphus tenait
sous ses verrous, et qui, au dire du faux Jacob, avait passé un pacte
avec Satan pour nuire à Son Altesse le prince d'Orange.
Il avait d'abord aussi bien réussi près de Rosa, non pas en lui
inspirant des sentiments sympathiques--Rosa avait toujours fort peu aimé
mynheer Jacob--, mais en lui parlant mariage et passion folle, il avait
d'abord éteint tous les soupçons qu'elle eût pu avoir.
Nous avons vu comment son imprudence à suivre Rosa dans le jardin
l'avait dénoncé aux yeux de la jeune fille, et comment les craintes
instinctives de Cornélius avaient mis les deux jeunes gens en garde
contre lui.
Ce qui avait surtout inspiré des inquiétudes au prisonnier--notre
lecteur doit se rappeler cela--c'est cette grande colère dans laquelle
Jacob était entré contre Gryphus, à propos du caïeu écrasé.
En ce moment, cette rage était d'autant plus grande, que Boxtel
soupçonnait bien Cornélius d'avoir un second caïeu, mais n'en était rien
moins que sûr.
Ce fut alors qu'il épia Rosa et la suivit non seulement au jardin, mais
encore dans les corridors. Seulement, comme cette fois il la suivait
dans la nuit et nu-pieds, il ne fut ni vu ni entendu, excepté cette fois
où Rosa crut avoir vu passer quelque chose comme une ombre dans
l'escalier.
Mais il était trop tard, Boxtel avait appris, de la bouche même du
prisonnier, l'existence du second caïeu.
Dupe de la ruse de Rosa, qui avait fait semblant de l'enfouir dans la
plate-bande, et ne doutant pas que cette petite comédie n'eût été jouée
pour le forcer à se trahir, il redoubla de précautions et mit en jeu
toutes les ruses de son esprit pour continuer à épier les autres sans
être épié lui-même.
Il vit Rosa transporter un grand pot de faïence de la cuisine de son
père dans sa chambre.
Il vit Rosa laver, à grande eau, ses belles mains pleines de terre
qu'elle avait pétrie pour préparer à la tulipe le meilleur lit possible.
Enfin il loua, dans un grenier, une petite chambre juste en face de la
fenêtre de Rosa, assez éloignée pour qu'on ne pût pas le reconnaître à
l'oeil nu, mais assez proche pour qu'à l'aide de son télescope il pût
suivre tout ce qui se passait à Loewestein dans la chambre de la jeune
fille, comme il avait suivi à Dordrecht tout ce qui se passait dans le
séchoir de Cornélius.
Il n'était pas installé depuis trois jours dans son grenier, qu'il
n'avait plus aucun doute.
Dès le matin au soleil levant, le pot de faïence était sur la fenêtre,
et pareille à ces charmantes femmes de Miéris et de Metzu, Rosa
apparaissait à cette fenêtre encadrée par les premiers rameaux
verdissants de la vigne vierge et du chèvrefeuille.
Rosa regardait le pot de faïence d'un oeil qui dénonçait à Boxtel la
valeur réelle de l'objet renfermé dans le pot.
Ce que renfermait le pot, c'était donc le deuxième caïeu, c'est-à-dire
la suprême espérance du prisonnier.
Lorsque les nuits menaçaient d'être trop froides, Rosa rentrait le pot
de faïence.
C'était bien cela: elle suivait les instructions de Cornélius, qui
craignait que le caïeu ne fût gelé.
Quand le soleil devint plus chaud, Rosa rentrait le pot de faïence
depuis onze heures du matin jusqu'à deux heures de l'après-midi.
C'était bien cela encore: Cornélius craignait que la terre ne fût
desséchée.
Mais quand la lance de la fleur sortit de terre, Boxtel fut convaincu
tout à fait; elle n'était pas haute d'un pouce que, grâce à son
télescope, l'envieux n'avait plus de doute.
Cornélius possédait deux caïeux, et le second caïeu était confié à
l'amour et aux soins de Rosa.
Car, on le pense bien, l'amour des deux jeunes gens n'avait point
échappé à Boxtel.
C'était donc ce second caïeu qu'il fallait trouver moyen d'enlever aux
soins de Rosa et à l'amour de Cornélius.
Seulement, ce n'était pas chose facile.
Rosa veillait sa tulipe comme une mère veillerait son enfant; mieux que
cela, comme une colombe couve ses oeufs.
Rosa ne quittait pas la chambre de la journée; il y avait plus, chose
étrange! Rosa ne quittait plus sa chambre le soir.
Pendant sept jours, Boxtel épia inutilement Rosa; Rosa ne sortit point
de sa chambre.
C'était pendant les sept jours de brouille qui rendirent Cornélius si
malheureux, en lui enlevant à la fois toute nouvelle de Rosa et de sa
tulipe.
Rosa allait-elle bouder éternellement Cornélius? Cela eût rendu le vol
bien autrement difficile que ne l'avait cru d'abord mynheer Isaac.
Nous disons vol, car Isaac s'était tout simplement arrêté à ce projet de
voler la tulipe; et, comme elle poussait dans le plus profond mystère,
comme les deux jeunes gens cachaient son existence à tout le monde,
comme on le croirait plutôt, lui, tulipier reconnu, qu'une jeune fille
étrangère à tous les détails de l'horticulture ou qu'un prisonnier
condamné pour crime de haute trahison, gardé, surveillé, épié, et qui
réclamerait mal du fond de son cachot; d'ailleurs, comme il serait
possesseur de la tulipe et qu'en fait de meubles et autres objets
transportables, la possession fait foi de la propriété, il obtiendrait
bien certainement le prix et serait bien certainement couronné en place
de Cornélius, et la tulipe, au lieu de s'appeler _tulipa nigra
Barlænsis_, s'appellerait _tulipa nigra Boxtellensis_ ou _Boxtellea_.
Mynheer Isaac n'était point encore fixé sur celui de ces deux noms qu'il
donnerait à la tulipe noire; mais comme tous deux signifiaient la même
chose, ce n'était point là le point important.
Le point important, c'était de voler la tulipe.
Mais, pour que Boxtel pût voler la tulipe, il fallait que Rosa sortît de
sa chambre.
Aussi, fût-ce avec une véritable joie que Jacob ou Isaac, comme on
voudra, vit reprendre les rendez-vous accoutumés du soir.
Il commença par profiter de l'absence de Rosa pour étudier sa porte.
La porte fermait bien et à double tour, au moyen d'une serrure simple,
mais dont Rosa seule avait la clef.
Boxtel eut l'idée de voler la clef à Rosa, mais outre que ce n'était pas
chose facile que de fouiller dans la poche de la jeune fille, Rosa
s'apercevant qu'elle avait perdu sa clef faisait changer la serrure, ne
sortait pas de sa chambre que la serrure ne fût changée, et Boxtel avait
commis un crime inutile.
Mieux valait donc employer un autre moyen.
Boxtel réunit toutes les clefs qu'il put trouver, et pendant que Rosa et
Cornélius passaient au guichet une de leurs heures fortunées, il les
essaya toutes.
Deux entrèrent dans la serrure, une des deux fit le premier tour et ne
s'arrêta qu'au second.
Il n'y avait donc que peu de chose à faire à cette clef.
Boxtel l'enduisit d'une légère couche de cire et renouvela l'expérience.
L'obstacle que la clef avait rencontré au second tour avait laissé son
empreinte sur la cire.
Boxtel n'eût qu'à suivre cette empreinte avec le mordant d'une lime à la
lame étroite comme celle d'un couteau.
Avec deux autres jours de travail, Boxtel mena sa clef à la perfection.
La porte de Rosa s'ouvrit sans bruit, sans efforts, et Boxtel se trouva
dans la chambre de la jeune fille, seul à seul avec la tulipe.
La première action condamnable de Boxtel avait été de passer par-dessus
un mur pour déterrer la tulipe; la seconde avait été de pénétrer dans le
séchoir de Cornélius par une fenêtre ouverte; la troisième de
s'introduire dans la chambre de Rosa avec une fausse clef.
On le voit, l'envie faisait faire à Boxtel des pas rapides dans la
carrière du crime.
Boxtel se trouva donc seul à seul avec la tulipe.
Un voleur ordinaire eût mit le pot sous son bras et l'eût emporté.
Mais Boxtel n'était point un voleur ordinaire, et il réfléchit.
Il réfléchit en regardant la tulipe, à l'aide de sa lanterne sourde,
qu'elle n'était pas encore assez avancée pour lui donner la certitude
qu'elle fleurirait noire, quoique les apparences offrissent toute
probabilité.
Il réfléchit que si elle ne fleurissait pas noire, ou que, si elle
fleurissait avec une tache quelconque, il aurait fait un vol inutile.
Il réfléchit que le bruit de ce vol se répandrait, que l'on
soupçonnerait le voleur, d'après ce qui s'était passé dans le jardin,
que l'on ferait des recherches, et que, si bien qu'il cachât la tulipe,
il serait possible de la retrouver.
Il réfléchit que, cachât-il la tulipe de façon à ce qu'elle ne fût pas
retrouvée, il pourrait, dans tous les transports qu'elle serait obligée
de subir, lui arriver malheur.
Il réfléchit enfin que mieux valait, puisqu'il avait une clef de la
chambre de Rosa et pouvait y entrer quand il voulait, il réfléchit qu'il
valait mieux attendre la floraison, la prendre une heure avant qu'elle
s'ouvrît, ou une heure après qu'elle serait ouverte, et partir à
l'instant même sans retard pour Harlem, où, avant qu'on eût même
réclamé, la tulipe serait devant les juges.
Alors, ce serait celui ou celle qui réclamerait que Boxtel accuserait de
vol.
C'était un plan bien conçu et digne en tout point de celui qui le
concevait.
Ainsi tous les soirs, pendant cette douce heure que les jeunes gens
passaient au guichet de la prison, Boxtel entrait dans la chambre de la
jeune fille, non pas pour violer le sanctuaire de virginité, mais pour
suivre les progrès que faisait la tulipe noire dans sa floraison.
Le soir où nous sommes arrivés, il allait entrer comme les autres soirs;
mais, nous l'avons vu, les jeunes gens n'avaient échangé que quelques
paroles, et Cornélius avait renvoyé Rosa pour veiller sur la tulipe.
En voyant Rosa entrer dans sa chambre, dix minutes après en être sortie,
Boxtel comprit que la tulipe avait fleuri ou allait fleurir.
C'était donc pendant cette nuit-là que la grande partie allait se jouer;
aussi Boxtel se présenta-t-il chez Gryphus avec une provision de
genièvre double de coutume, c'est-à-dire avec une bouteille dans chaque
poche.
Gryphus gris, Boxtel était maître de la maison à peu près.
À onze heures, Gryphus était ivre mort. À deux heures du matin, Boxtel
vit sortir Rosa de sa chambre, mais visiblement elle tenait dans ses
bras un objet qu'elle portait avec précaution.
Cet objet, c'était sans aucun doute la tulipe noire qui venait de
fleurir.
Mais qu'allait-elle en faire?
Allait-elle à l'instant même partir pour Harlem avec elle?
Il n'était pas possible qu'une jeune fille entreprît seule, la nuit, un
pareil voyage.
Allait-elle seulement montrer la tulipe à Cornélius? C'était probable.
Il suivit Rosa pieds nus et sur la pointe du pied.
Il la vit s'approcher du guichet.
Il l'entendit appeler Cornélius.
À la lueur de la lanterne sourde, il vit la tulipe ouverte, noire comme
la nuit dans laquelle il était caché.
Il entendit tout le projet arrêté entre Cornélius et Rosa d'envoyer un
messager à Harlem.
Il vit les lèvres des deux jeunes gens se toucher, puis il entendit
Cornélius renvoyer Rosa.
Il vit Rosa éteindre la lanterne sourde et reprendre le chemin de sa
chambre.
Il la vit rentrer dans sa chambre.
Puis il la vit, dix minutes après, sortir de sa chambre et en fermer
avec soin la porte à double clef.
Pourquoi fermait-elle cette porte avec tant de soin? C'est que derrière
cette porte elle enfermait la tulipe noire.
Boxtel, qui voyait tout cela caché sur le palier de l'étage supérieur à
la chambre de Rosa, descendit une marche de son étage à lui, lorsque
Rosa descendait une marche du sien.
De sorte que, lorsque Rosa touchait la dernière marche de l'escalier, de
son pied léger, Boxtel, d'une main plus légère encore, touchait la
serrure de la chambre de Rosa avec sa main.
Et dans cette main, on doit le comprendre, était la fausse clef qui
ouvrait la porte de Rosa, ni plus ni moins facilement que la vraie.
Voilà pourquoi nous avons dit au commencement de ce chapitre que les
pauvres jeunes gens avaient bien besoin d'être gardés par la protection
directe du Seigneur.
XXIV
Où la tulipe noire change de maître
Cornélius était resté à l'endroit où l'avait laissé Rosa, cherchant
presque inutilement en lui la force de porter le double fardeau de son
bonheur.
Une demi-heure s'écoula.
Déjà les premiers rayons du jour entraient, bleuâtres et frais, à
travers les barreaux de la fenêtre dans la prison de Cornélius,
lorsqu'il tressaillit tout à coup à des pas qui montaient l'escalier et
à des cris qui se rapprochaient de lui.
Presque au même moment, son visage se trouva en face du visage pâle et
décomposé de Rosa.
Il recula, pâlissant lui-même d'effroi.
--Cornélius! Cornélius! s'écria celle-ci haletante.
--Quoi donc? mon Dieu! demanda le prisonnier.
--Cornélius! la tulipe...
--Eh bien?...
--Comment vous dire cela?
--Dites, dites, Rosa.
--On nous l'a prise, on nous l'a volée.
--On nous l'a prise, on nous l'a volée! s'écria Cornélius.
--Oui, dit Rosa en s'appuyant contre la porte pour ne pas tomber. Oui,
prise, volée!
Et, malgré elle, les jambes lui manquant, elle glissa et tomba sur ses
genoux.