--Oh! le misérable, murmura Cornélius, essuyant les gouttes de sueur qui

ruisselaient sur son front. Oh! le misérable, je l'avais deviné. Mais le

caïeu, Rosa, qu'en avez-vous fait? Hélas! il est déjà un peu tard pour

le planter.

--Le caïeu, il est depuis six jours en terre.

--Où cela? comment cela? s'écria Cornélius. Oh! mon Dieu, quelle

imprudence! Où est-il? Dans quelle terre est-il? Est-il bien ou mal

exposé? Ne risque-t-il pas de nous être volé par cet affreux Jacob?

--Il ne risque pas de nous être volé, à moins que Jacob ne force la

porte de ma chambre.

--Ah! il est chez vous, il est dans votre chambre, dit Cornélius un peu

tranquillisé. Mais dans quelle terre, dans quel récipient? Vous ne le

faites pas germer dans l'eau comme les bonnes femmes de Harlem et de

Dordrecht qui s'entêtent à croire que l'eau peut remplacer la terre,

comme si l'eau, qui est composée de trente-trois parties d'oxygène et de

soixante-six parties d'hydrogène, pouvait remplacer... Mais qu'est-ce

que je vous dis là, moi, Rosa!

--Oui, c'est un peu savant pour moi, répondit, en souriant, la jeune

fille, je me contenterai donc de vous répondre, pour vous tranquilliser,

que votre caïeu n'est pas dans l'eau.

--Ah! je respire.

--Il est dans un bon pot de grès, juste de la largeur de la cruche où

vous aviez enterré le vôtre. Il est dans un terrain composé de trois

quarts de terre ordinaire prise au meilleur endroit du jardin, et d'un

quart de terre de rue. Oh! j'ai entendu dire si souvent à vous et à cet

infâme Jacob, comme vous l'appelez, dans quelle terre doit pousser la

tulipe, que je sais cela comme le premier jardinier de Harlem!

--Ah! maintenant, reste l'exposition. À quelle exposition est-il, Rosa?

--Maintenant il a le soleil toute la journée, les jours où il y a du

soleil. Mais quand il sera sorti de terre, quand le soleil sera plus

chaud, je ferai comme vous faisiez ici, chez M. Cornélius. Je

l'exposerai sur ma fenêtre au levant de huit heures du matin à onze

heures, et sur ma fenêtre du couchant depuis trois heures de

l'après-midi jusqu'à cinq.

--Oh! c'est cela, c'est cela! s'écria Cornélius, et vous êtes un

jardinier parfait, ma belle Rosa. Mais j'y pense, la culture de ma

tulipe va vous prendre tout votre temps.

--Oui, c'est vrai, dit Rosa, mais qu'importe; votre tulipe, c'est ma

fille. Je lui donne le temps que je donnerais à mon enfant, si j'étais

mère. Il n'y a qu'en devenant sa mère, ajouta Rosa en souriant, que je

puisse cesser de devenir sa rivale.

--Bonne et chère Rosa! murmura Cornélius en jetant sur la jeune fille un

regard où il y avait plus de l'amant que de l'horticulteur, et qui

consola un peu Rosa.

Puis, au bout d'un instant de silence, pendant le temps que Cornélius

avait cherché par les ouvertures du grillage la main fugitive de Rosa:

--Ainsi, reprit Cornélius, il y a déjà six jours que le caïeu est en

terre?

--Six jours, oui, M. Cornélius, reprit la jeune fille.

--Et il ne paraît pas encore?

--Non, mais je crois que demain il paraîtra.

--Demain soir, vous me donnerez de ses nouvelles en me donnant des

vôtres, n'est-ce pas? Je m'inquiète bien de la fille, comme vous disiez

tout à l'heure; mais je m'intéresse bien autrement à la mère.

--Demain, dit Rosa en regardant Cornélius de côté, demain, je ne sais

pas si je pourrai.

--Eh! mon Dieu! dit Cornélius, pourquoi donc ne pourriez-vous pas

demain?

--M. Cornélius, j'ai mille choses à faire.

--Tandis que moi je n'en ai qu'une, murmura Cornélius.

--Oui, répondit Rosa, à aimer votre tulipe.

--À vous aimer, Rosa.

Rosa secoua la tête.

Il se fit un nouveau silence.

--Enfin, continua van Baërle, interrompant ce silence, tout change dans

la nature: aux fleurs du printemps succèdent d'autres fleurs, et l'on

voit les abeilles, qui caressaient tendrement les violettes et les

giroflées, se poser avec le même amour sur les chèvrefeuilles, les

roses, les jasmins, les chrysanthèmes et les géraniums.

--Que veut dire cela? demanda Rosa.

--Cela veut dire, mademoiselle, que vous avez d'abord aimé à entendre le

récit de mes joies et de mes chagrins; vous avez caressé la fleur de

notre mutuelle jeunesse; mais la mienne s'est fanée à l'ombre. Le jardin

des espérances et des plaisirs d'un prisonnier n'a qu'une saison. Ce

n'est pas comme ces beaux jardins à l'air libre et au soleil. Une fois

la moisson de mai faite, une fois le butin récolté, les abeilles comme

vous, Rosa, les abeilles au fin corsage, aux antennes d'or, aux

diaphanes ailes, passent entre les barreaux, désertent le froid, la

solitude, la tristesse, pour aller trouver ailleurs les parfums et les

tièdes exhalaisons... le bonheur, enfin!

Rosa regardait Cornélius avec un sourire que celui-ci ne voyait pas; il

avait les yeux au ciel.

Il continua avec un soupir:

--Vous m'avez abandonné, mademoiselle Rosa, pour avoir vos quatre

saisons de plaisirs. Vous avez bien fait; je ne me plains pas; quel

droit avais-je d'exiger votre fidélité?

--Ma fidélité! s'écria Rosa tout en larmes, et sans prendre la peine de

cacher plus longtemps à Cornélius cette rosée de perles qui roulait sur

ses joues; ma fidélité! je ne vous ai pas été fidèle, moi?

--Hélas! est-ce m'être fidèle, s'écria Cornélius, que de me quitter, que

de me laisser mourir ici?

--Mais, M. Cornélius, dit Rosa, ne fais-je pas pour vous tout ce qui

pouvait vous faire plaisir? ne m'occupé-je pas de votre tulipe?

--De l'amertume, Rosa! vous me reprochez la seule joie sans mélange que

j'ai eue en ce monde.

--Je ne vous reproche rien, M. Cornélius, sinon le seul chagrin profond

que j'aie ressenti depuis le jour où l'on vint me dire au Buitenhof que

vous alliez être mis à mort.

--Cela vous déplaît, Rosa, ma douce Rosa, cela vous déplaît que j'aime

les fleurs.

--Cela ne me déplaît pas que vous les aimiez, M. Cornélius; seulement

cela m'attriste que vous les aimiez plus que vous ne m'aimez moi-même.

--Ah! chère, chère bien-aimée, s'écria Cornélius, regardez mes mains

comme elles tremblent, regardez mon front comme il est pâle, écoutez,

écoutez mon coeur comme il bat; eh bien! ce n'est point parce que ma

tulipe noire me sourit et m'appelle; non, c'est parce que vous me

souriez, vous, c'est parce que vous penchez votre front vers moi; c'est

parce que--je ne sais si cela est vrai--, c'est parce qu'il me semble

que, tout en les fuyant, vos mains aspirent aux miennes, et je sens la

chaleur de vos belles joues derrière le froid grillage. Rosa, mon amour,

rompez le caïeu de la tulipe noire, détruisez l'espoir de cette fleur,

éteignez la douce lumière de ce rêve chaste et charmant que je m'étais

habitué à faire chaque jour; soit! plus de fleurs aux riches habits, aux

grâces élégantes, aux caprices divins, ôtez-moi tout cela, fleur jalouse

des autres fleurs, ôtez-moi tout cela, mais ne m'ôtez point votre voix,

votre geste, le bruit de vos pas dans l'escalier lourd, ne m'ôtez pas le

feu de vos yeux dans le corridor sombre, la certitude de votre amour qui

caressait perpétuellement mon coeur; aimez-moi, Rosa, car je sens bien

que je n'aime que vous.

--Après la tulipe noire, soupira la jeune fille, dont les mains tièdes

et caressantes consentaient enfin à se livrer à travers le grillage de

fer aux lèvres de Cornélius.

--Avant tout, Rosa...

--Faut-il que je vous croie?

--Comme vous croyez en Dieu.

--Soit, cela ne vous engage pas beaucoup de m'aimer?

--Trop peu malheureusement, chère Rosa, mais cela vous engage, vous.

--Moi, demanda Rosa, et à quoi cela m'engage-t-il?

--À ne pas vous marier d'abord.

Elle sourit.

--Ah! voilà comme vous êtes, dit-elle, vous autres tyrans. Vous adorez

une belle: vous ne pensez qu'à elle, vous ne rêvez que d'elle; vous êtes

condamné à mort, et en marchant à l'échafaud vous lui consacrez votre

dernier soupir, et vous exigez de moi, pauvre fille, vous exigez le

sacrifice de mes rêves, de mon ambition.

--Mais de quelle belle me parlez-vous donc, Rosa? dit Cornélius

cherchant, mais inutilement dans ses souvenirs, une femme à laquelle

Rosa pût faire allusion.

--Mais de la belle noire, monsieur, de la belle noire à la taille

souple, aux pieds fins, à la tête pleine de noblesse. Je parle de votre

fleur, enfin.

Cornélius sourit.

--Belle imaginaire, ma bonne Rosa, tandis que vous, sans compter votre

amoureux, ou plutôt mon amoureux Jacob, vous êtes entourée de galants

qui vous font la cour. Vous rappelez-vous, Rosa, ce que vous m'avez dit

des étudiants, des officiers, des commis de la Haye? Eh bien, à

Loewestein, n'y a-t-il point de commis, point d'officiers, point

d'étudiants?

--Oh! si fait qu'il y en a, et beaucoup même, dit Rosa.

--Qui écrivent?

--Qui écrivent.

--Et maintenant que vous savez lire...

Et Cornélius poussa un soupir en songeant que c'était à lui, pauvre

prisonnier, que Rosa devait le privilège de lire les billets doux

qu'elle recevait.

--Eh bien! mais, dit Rosa, il me semble, M. Cornélius, qu'en lisant les

billets qu'on m'écrit, qu'en examinant les galants qui se présentent, je

ne fais que suivre vos instructions.

--Comment! mes instructions?

--Oui, vos instructions; oubliez-vous, continua Rosa en soupirant à son

tour, oubliez-vous le testament écrit par vous, sur la Bible de M.

Corneille de Witt. Je ne l'oublie pas, moi; car, maintenant que je sais

lire, je le relis tous les jours, et plutôt deux fois qu'une. Eh bien!

dans ce testament, vous m'ordonnez d'aimer et d'épouser un beau jeune

homme de vingt-six à vingt-huit ans. Je le cherche, ce jeune homme, et

comme toute ma journée est consacrée à votre tulipe, il faut bien que

vous me laissiez le soir pour le trouver.

--Ah! Rosa, le testament est fait dans la prévision de ma mort, et,

grâce au ciel, je suis vivant.

--Eh bien! donc, je ne chercherai pas ce beau jeune homme de vingt-six à

vingt-huit ans, et je viendrai vous voir.

--Ah! oui, Rosa, venez! venez!

--Mais à une condition.

--Elle est acceptée d'avance!

--C'est que de trois jours il ne sera pas question de la tulipe noire.

--Il n'en sera plus question jamais si vous l'exigez, Rosa.

--Oh! dit la jeune fille, il ne faut pas demander l'impossible. Et,

comme par mégarde, elle approcha sa joue fraîche, si proche du grillage

que Cornélius put la toucher de ses lèvres. Rosa poussa un petit cri

plein d'amour et disparut.

XXI

Le second caïeu

La nuit fut bonne et la journée du lendemain meilleure encore.

Les jours précédents, la prison s'était alourdie, assombrie, abaissée;

elle pesait de tout son poids sur le pauvre prisonnier. Ses murs étaient

noirs, son air était froid, les barreaux étaient serrés à laisser passer

à peine le jour.

Mais lorsque Cornélius se réveilla, un rayon de soleil matinal jouait

dans les barreaux; des pigeons fendaient l'air de leurs ailes étendues,

tandis que d'autres roucoulaient amoureusement sur le toit voisin de la

fenêtre encore fermée.

Cornélius courut à cette fenêtre et l'ouvrit; il lui sembla que la vie,

la joie, presque la liberté, entraient avec ce rayon de soleil dans la

sombre chambre.

C'est que l'amour y fleurissait et faisait fleurir chaque chose autour

de lui: l'amour, fleur du ciel bien autrement radieuse, bien autrement

parfumée que toutes les fleurs de la terre.

Quand Gryphus entra dans la chambre du prisonnier, au lieu de le trouver

morose et couché comme les autres jours, il le trouva debout et chantant

un petit air d'opéra.

--Hein! fit celui-ci.

--Comment allons-nous, ce matin? dit Cornélius.

Gryphus le regarda de travers.

--Le chien, et M. Jacob, et notre belle Rosa, comment tout cela va-t-il?

Gryphus grinça des dents.

--Voilà votre déjeuner, dit-il.

--Merci, ami Cerberus, fit le prisonnier; il arrive à temps, car j'ai

grand faim.

--Ah! vous avez faim? dit Gryphus.

--Tiens, pourquoi pas? demanda van Baërle.

--Il paraît que la conspiration marche, dit Gryphus.

--Quelle conspiration? demanda van Baërle.

--Bon! on sait ce qu'on dit, mais on veillera, M. le savant; soyez

tranquille, on veillera.

--Veillez, ami Gryphus! dit van Baërle, veillez! ma conspiration, comme

ma personne, est toute à votre service.

--On verra cela à midi, dit Gryphus.

Et il sortit.

--À midi, répéta Cornélius, que veut-il dire? Soit, attendons midi; à

midi nous verrons. C'était facile à Cornélius d'attendre midi: Cornélius

attendait neuf heures.

Midi sonna et l'on entendit dans l'escalier, non seulement le pas de

Gryphus, mais des pas de trois ou quatre soldats montant avec lui.

La porte s'ouvrit, Gryphus entra, introduisit les hommes, et referma la

porte derrière eux.

--Là! Maintenant, cherchons.

On chercha dans les poches de Cornélius, entre sa veste et son gilet,

entre son gilet et sa chemise, entre sa chemise et sa chair; on ne

trouva rien.

On chercha dans les draps, dans les matelas, dans la paillasse du lit;

on ne trouva rien.

Ce fut alors que Cornélius se félicita de ne point avoir accepté le

troisième caïeu. Gryphus, dans cette perquisition, l'eût bien

certainement trouvé, si bien caché qu'il fût, et il l'eût traité comme

le premier.

Au reste, jamais prisonnier n'assista d'un visage plus serein à une

perquisition faite dans son domicile.

Gryphus se retira avec le crayon et les trois ou quatre feuilles de

papier blanc que Rosa avait donnés à Cornélius; ce fut le seul trophée

de l'expédition.

À six heures, Gryphus revint, mais seul; Cornélius voulut l'adoucir;

mais Gryphus grogna, montra un croc qu'il avait dans le coin de la

bouche, et sortit à reculons, comme un homme qui a peur qu'on ne le

force.

Cornélius éclata de rire.

Ce qui fit que Gryphus, qui connaissait les auteurs, lui cria à travers

la grille:

--C'est bon, c'est bon; rira bien qui rira le dernier.

Celui qui devait rire le dernier, ce soir-là du moins, c'était

Cornélius, car Cornélius attendait Rosa. Rosa vint à neuf heures; mais

Rosa vint sans lanterne. Rosa n'avait plus besoin de lumière, elle

savait lire.

Puis la lumière pouvait dénoncer Rosa, espionnée plus que jamais par

Jacob.

Puis enfin, à la lumière on voyait trop la rougeur de Rosa lorsque Rosa

rougissait.

De quoi parlèrent les deux jeunes gens ce soir-là? Des choses dont

parlent les amoureux au seuil d'une porte en France, de l'un et de

l'autre côté d'un balcon en Espagne, du haut en bas d'une terrasse en

Orient.

Ils parlèrent de ces choses qui mettent des ailes au pied des heures,

qui ajoutent des plumes aux ailes du temps.

Ils parlèrent de tout, excepté de la tulipe noire.

Puis à dix heures, comme d'habitude, ils se quittèrent.

Cornélius était heureux, aussi complètement heureux que peut l'être un

tulipier à qui on n'a point parlé de sa tulipe.

Il trouvait Rosa jolie comme tous les Amours de la terre; il la trouvait

bonne, gracieuse, charmante.

Mais pourquoi Rosa défendait-elle qu'on parlât tulipe?

C'était un grand défaut qu'avait là Rosa.

Cornélius se dit, en soupirant, que la femme n'était point parfaite.

Une partie de la nuit, il médita sur cette imperfection. Ce qui veut

dire que tant qu'il veilla il pensa à Rosa.

Une fois endormi, il rêva d'elle.

Mais la Rosa des rêves était bien autrement parfaite que la Rosa de la

réalité. Non seulement celle-là parlait tulipe, mais encore celle-là

apportait à Cornélius une magnifique tulipe noire éclose dans un vase de

Chine.

Cornélius se réveilla tout frissonnant de joie et en murmurant:

--Rosa, Rosa, je t'aime.

Et comme il faisait jour, Cornélius ne jugea point à propos de se

rendormir.

Il resta donc toute la journée sur l'idée qu'il avait eue à son réveil.

Ah! si Rosa eût parlé tulipe, Cornélius eût préféré Rosa à la reine

Sémiramis, à la reine Cléopâtre, à la reine Élisabeth, à la reine Anne

d'Autriche, c'est-à-dire aux plus grandes ou aux plus belles reines du

monde.

Mais Rosa avait défendu sous peine de ne plus revenir, Rosa avait

défendu qu'avant trois jours on causât tulipe.

C'était soixante-douze heures données à l'amant, c'est vrai; mais

c'était soixante-douze heures retranchées à l'horticulteur.

Il est vrai que sur ces soixante-douze heures, trente-six étaient déjà

passées.

Les trente-six autres passeraient bien vite, dix-huit à attendre,

dix-huit au souvenir.

Rosa revint à la même heure; Cornélius supporta héroïquement sa

pénitence. C'eût été un pythagoricien très distingué que Cornélius, et

pourvu qu'on lui eût permis de demander une fois par jour des nouvelles

de sa tulipe, il fût bien resté cinq ans, selon les statuts de l'ordre,

sans parler d'autre chose.

Au reste, la belle visiteuse comprenait bien que lorsqu'on commande d'un

côté, il faut céder de l'autre. Rosa laissait Cornélius tirer ses doigts

par le guichet; Rosa laissait Cornélius baiser ses cheveux à travers le

grillage.

Pauvre enfant! toutes ces mignardises de l'amour étaient bien autrement

dangereuses pour elle que de parler tulipe.

Elle comprit cela en rentrant chez elle, le coeur bondissant, les joues

ardentes, les lèvres sèches et les yeux humides.

Aussi, le lendemain soir, après les premières paroles échangées, après

les premières caresses faites, elle regarda Cornélius à travers le

grillage, et dans la nuit, avec ce regard qu'on sent quand on ne le voit

pas:

--Eh bien! dit-elle, elle a levé!

--Elle a levé! quoi? qui? demanda Cornélius, n'osant croire que Rosa

abrégeât d'elle-même la durée de son épreuve.

--La tulipe, dit Rosa.

--Comment, s'écria Cornélius, vous permettez donc...?

--Eh oui, dit Rosa d'un ton d'une mère tendre qui permet une joie à son

enfant.

--Ah! Rosa! dit Cornélius en allongeant ses lèvres à travers le

grillage, dans l'espérance de toucher une joue, une main, un front,

quelque chose enfin.

Il toucha mieux que tout cela, il toucha deux lèvres entr'ouvertes.

Rosa poussa un petit cri.

Cornélius comprit qu'il fallait se hâter de continuer la conversation;

il sentait que ce contact inattendu avait fort effarouché Rosa.

--Levé bien droit? demanda-t-il.

--Droit comme un fuseau de Frise, dit Rosa.

--Et elle est bien haute?

--Haute de deux pouces au moins.

--Oh! Rosa ayez-en bien soin et vous verrez comme elle va grandir vite.

--Puis-je en avoir plus de soin? dit Rosa. Je ne songe qu'à elle.

--Qu'à elle, Rosa? Prenez garde, c'est moi qui vais être jaloux à mon

tour.

--Eh! vous savez bien que penser à elle c'est penser à vous. Je ne la

perds pas de vue. De mon lit je la vois; en m'éveillant, c'est le

premier objet que je regarde; en m'endormant, le dernier objet que je

perds de vue. Le jour je m'assieds et je travaille près d'elle, car

depuis qu'elle est dans ma chambre, je ne quitte plus ma chambre.

--Vous avez raison, Rosa c'est votre dot, vous savez.

--Oui, et grâce à elle je pourrai épouser un jeune homme de vingt-six ou

vingt-huit ans que j'aimerai.

--Taisez-vous, méchante.

Et Cornélius parvint à saisir les doigts de la jeune fille, ce qui fit,

sinon changer de conversation, du moins succéder le silence au dialogue.

Ce soir-là, Cornélius fut le plus heureux des hommes. Rosa lui laissa sa

main tant qu'il lui plut de la garder, et il parla tulipe tout à son

aise. À partir de ce moment, chaque jour amena un progrès dans la tulipe

et dans l'amour des deux jeunes gens. Une fois c'étaient les feuilles

qui s'étaient ouvertes, l'autre fois c'était la fleur elle-même qui

s'était nouée. À cette nouvelle, la joie de Cornélius fut grande, et ses

questions se succédèrent avec une rapidité qui témoignait de leur

importance.

--Nouée! s'écria Cornélius, elle est nouée?

--Elle est nouée, répéta Rosa.

Cornélius chancela de joie et fut forcé de se retenir au guichet.

--Ah! mon Dieu! s'exclama-t-il.

Puis revenant à Rosa:

--L'ovale est-il régulier? le cylindre est-il plein? les pointes

sont-elles bien vertes?

--L'ovale a près d'un pouce et s'effile comme une aiguille, le cylindre

gonfle ses flancs, les pointes sont prêtes à s'entr'ouvrir.

Cette nuit-là, Cornélius dormit peu: c'était un moment suprême que celui

où les pointes s'entr'ouvriraient. Deux jours après, Rosa annonçait

qu'elles étaient entr'ouvertes.

--Entr'ouvertes, Rosa! s'écria Cornélius, l'involucrum est entr'ouvert!

Mais alors on voit donc, on peut distinguer déjà...?

Et le prisonnier s'arrêta haletant.

--Oui, répondit Rosa, oui, l'on peut distinguer un filet de couleur

différente, mince comme un cheveu.

--Et la couleur? fit Cornélius en tremblant.

--Ah! répondit Rosa, c'est bien foncé.

--Brun!

--Oh! plus foncé.

--Plus foncé, bonne Rosa, plus foncé! merci. Foncé comme l'ébène, foncé

comme...

--Foncé comme l'encre avec laquelle je vous ai écrit.

Cornélius poussa un cri de joie folle.

Puis s'arrêtant tout à coup:

--Oh! dit-il en joignant les mains, oh! il n'y a pas d'ange qui puisse

vous être comparé, Rosa.

--Vraiment! dit Rosa, souriant à cette exaltation.

--Rosa, vous avez tant travaillé, Rosa, vous avez tant fait pour moi;

Rosa, ma tulipe va fleurir, et ma tulipe fleurira noire! Rosa, Rosa,

vous êtes ce que Dieu a créé de plus parfait sur la terre!

--Après la tulipe cependant?

--Ah! taisez-vous, mauvaise; taisez-vous! Par pitié, ne me gâtez pas ma

joie! Mais, dites-moi, Rosa, si la tulipe en est à ce point, dans deux

ou trois jours au plus tard elle va fleurir?

--Demain ou après-demain, oui.

--Oh! et je ne la verrai pas, s'écria Cornélius, en se renversant en

arrière, et je ne la baiserai pas comme une merveille de Dieu qu'on doit

adorer, comme je baise vos mains, Rosa, comme je baise vos cheveux,

comme je baise vos joues, quand par hasard elles se trouvent à portée du

guichet.

Rosa approcha sa joue, non point par hasard, mais avec volonté; les

lèvres du jeune homme s'y collèrent avidement.

--Dame! je la cueillerai si vous voulez, dit Rosa.

--Ah! non! non! Sitôt qu'elle sera ouverte, mettez-la bien à l'ombre,

Rosa, et à l'instant même, à l'instant, envoyez à Harlem prévenir le

président de la société d'horticulture que la grande tulipe noire est

fleurie. C'est loin, je le sais bien, Harlem, mais avec de l'argent vous

trouverez un messager. Avez-vous de l'argent, Rosa?

Rosa sourit.

--Oh oui! dit-elle.

--Assez? demanda Cornélius.

--J'ai trois cents florins.

--Oh! si vous avez trois cents florins, ce n'est point un messager qu'il

vous faut envoyer, c'est vous-même, vous-même, Rosa, qui devez aller à

Harlem.

--Mais pendant ce temps, la fleur?...

--Oh! la fleur, vous l'emporterez. Vous comprenez bien qu'il ne faut pas

vous séparer d'elle un instant.

--Mais en ne me séparant point d'elle, je me sépare de vous, M.

Cornélius, dit Rosa attristée.

--Ah! c'est vrai, ma douce, ma chère Rosa. Mon Dieu! que les hommes sont

méchants! Que leur ai-je donc fait? et pourquoi m'ont-ils privé de la

liberté? Vous avez raison, Rosa, je ne pourrais vivre sans vous. Eh

bien, vous enverrez quelqu'un à Harlem, voilà; ma foi, le miracle est

assez grand pour que le président se dérange; il viendra lui-même à

Loewestein chercher la tulipe.

Puis, s'arrêtant tout à coup et d'une voix tremblante:

--Rosa! murmura Cornélius, Rosa! si elle allait ne pas être noire?

--Dame! vous le saurez demain ou après-demain soir.

--Attendre jusqu'au soir pour savoir cela, Rosa!... Je mourrai

d'impatience. Ne pourrions-nous convenir d'un signal?

--Je ferai mieux.

--Que ferez-vous?

--Si c'est la nuit qu'elle s'entr'ouvre, je viendrai, je viendrai vous

le dire moi-même. Si c'est le jour, je passerai devant la porte et vous

glisserai un billet, soit dessous la porte, soit par le guichet, entre

la première et la deuxième inspection de mon père.

--Oh! Rosa, c'est cela! un mot de vous m'annonçant cette nouvelle,

c'est-à-dire un double bonheur.

--Voilà dix heures, dit Rosa, il faut que je vous quitte.

--Oui! oui! dit Cornélius, oui! allez, Rosa, allez!

Rosa se retira presque triste.

Cornélius l'avait presque renvoyée.

Il est vrai que c'était pour veiller sur la tulipe noire.

XXII

Épanouissement

La nuit s'écoula bien douce, mais en même temps bien agitée pour

Cornélius. À chaque instant il lui semblait que la douce voix de Rosa

l'appelait; il s'éveillait en sursaut, il allait à la porte, il

approchait son visage du guichet; le guichet était solitaire, le

corridor était vide.

Sans doute Rosa veillait de son côté; mais plus heureuse que lui, elle

veillait sur la tulipe; elle avait là sous ses yeux la noble fleur,

cette merveille des merveilles, non seulement inconnue encore, mais crue

impossible.

Que dirait le monde lorsqu'il apprendrait que la tulipe noire était

trouvée, qu'elle existait, et que c'était van Baërle le prisonnier qui

l'avait trouvée?

La tulipe noire · 第 11 / 17 段