--Allez demain au jardin; tâchez, comme la première fois, que Jacob

sache que vous y allez! tâchez, comme la première fois, qu'il vous

suive; faites semblant d'enterrer le caïeu, sortez du jardin, mais

regardez à travers la porte, et vous verrez ce qu'il fera.

--Bien! mais après?

--Après? comme il agira, nous agirons.

--Ah! dit Rosa en poussant un soupir, vous aimez bien vos oignons, M.

Cornélius.

--Le fait est, dit le prisonnier avec un soupir, que depuis que votre

père a écrasé ce malheureux caïeu, il me semble qu'une portion de ma vie

s'est paralysée.

--Voyons! dit Rosa, voulez-vous essayer autre chose encore?

--Quoi?

--Voulez-vous accepter la proposition de mon père?

--Quelle proposition?

--Il vous a offert des oignons de tulipe par centaines.

--C'est vrai.

--Acceptez-en deux ou trois, et au milieu de ces deux ou trois oignons,

vous pourrez élever le troisième caïeu.

--Oui, ce serait bien, dit Cornélius le sourcil froncé, si votre père

était seul; mais cet autre, ce Jacob, qui nous épie...

--Ah! c'est vrai; cependant réfléchissez! vous vous privez là, je le

vois, d'une grande distraction. Et elle prononça ces paroles avec un

sourire qui n'était pas entièrement exempt d'ironie.

En effet, Cornélius réfléchit un instant, il était facile de voir qu'il

luttait contre un grand désir.

--Eh bien! non! s'écria-t-il avec un stoïcisme tout antique, non ce

serait une faiblesse, ce serait une folie, ce serait une lâcheté! Si je

livrais ainsi à toutes les mauvaises chances de la colère et de l'envie

la dernière ressource qui nous reste, je serais un homme indigne de

pardon. Non, Rosa, non! Demain nous prendrons une résolution à l'endroit

de votre tulipe; vous la cultiverez selon mes instructions; et quant au

troisième caïeu--Cornélius soupira profondément--quant au troisième,

gardez-le dans votre armoire! gardez-le comme l'avare garde sa première

ou sa dernière pièce d'or, comme la mère garde son fils, comme le blessé

garde la suprême goutte de sang de ses veines; gardez-le, Rosa! Quelque

chose me dit que là est notre salut, que là est notre richesse!

Gardez-le! et si le feu du ciel tombait sur Loewestein, jurez-moi, Rosa,

qu'au lieu de vos bagues, qu'au lieu de vos bijoux, qu'au lieu de ce

beau casque d'or qui encadre si bien votre visage, jurez-moi, Rosa que

vous emporteriez ce dernier caïeu, qui renferme ma tulipe noire.

--Soyez tranquille, M. Cornélius, dit Rosa avec un doux mélange de

tristesse et de solennité; soyez tranquille, vos désirs sont des ordres

pour moi.

--Et même, continua le jeune homme s'enfiévrant de plus en plus, si vous

vous aperceviez que vous êtes suivie, que vos démarches sont épiées, que

vos conversations éveillent les soupçons de votre père ou de cet affreux

Jacob que je déteste; eh bien! Rosa, sacrifiez-moi tout de suite, moi

qui ne vis plus que par vous, qui n'ai plus que vous au monde,

sacrifiez-moi, ne me voyez plus.

Rosa sentit son coeur se serrer dans sa poitrine; des larmes jaillirent

jusqu'à ses yeux.

--Hélas! dit-elle.

--Quoi? demanda Cornélius.

--Je vois, une chose.

--Que voyez-vous?

--Je vois, dit la jeune fille éclatant en sanglots, je vois que vous

aimez tant les tulipes, qu'il n'y a plus place dans votre coeur pour une

autre affection.

Et elle s'enfuit. Cornélius passa ce soir-là et après le départ de la

jeune fille une des plus mauvaises nuits qu'il eût jamais passées. Rosa

était courroucée contre lui, et elle avait raison. Elle ne reviendrait

plus voir le prisonnier peut-être, et il n'aurait plus de nouvelles, ni

de Rosa, ni de ses tulipes. Maintenant, comment allons-nous expliquer ce

bizarre caractère aux tulipiers parfaits tels qu'il en existe encore en

ce monde? Nous l'avouons, à la honte de notre héros et de

l'horticulture, de ses deux amours, celui que Cornélius se sentit le

plus enclin à regretter, ce fut l'amour de Rosa, et lorsque vers trois

heures du matin il s'endormit harassé de fatigue, harcelé de craintes,

bourrelé de remords, la grande tulipe noire céda le premier rang, dans

les rêves, aux yeux bleus si doux de la Frisonne blonde.

XIX

Femme et fleur

Mais la pauvre Rosa, enfermée dans sa chambre, ne pouvait savoir à qui

ou à quoi rêvait Cornélius.

Il en résultait que, d'après ce qu'il lui avait dit, Rosa était bien

encline à croire qu'il rêvait plus à sa tulipe qu'à elle, et cependant

Rosa se trompait.

Mais comme personne n'était là pour dire à Rosa qu'elle se trompait,

comme les paroles imprudentes de Cornélius étaient tombées sur son âme

comme des gouttes de poison, Rosa ne rêvait pas, elle pleurait.

En effet, comme Rosa était une créature d'esprit élevé, d'un sens droit

et profond, Rosa se rendait justice, non point quant à ses qualités

morales et physiques, mais quant à sa position sociale.

Cornélius était savant, Cornélius était riche, ou du moins l'avait été

avant la confiscation de ses biens; Cornélius était de cette bourgeoisie

de commerce, plus fière de ses enseignes de boutiques tracées, formées

en blason, que l'a jamais été la noblesse de race de ses armoiries

héréditaires. Cornélius pouvait donc trouver Rosa bonne pour une

distraction, mais à coup sûr quand il s'agirait d'engager son coeur, ce

serait plutôt à une tulipe, c'est-à-dire à la plus noble et à la plus

fière des fleurs qu'il l'engagerait, qu'à Rosa, humble fille d'un

geôlier.

Rosa comprenait donc cette préférence que Cornélius donnait à la tulipe

noire sur elle, mais elle n'en était que plus désespérée parce qu'elle

comprenait.

Aussi Rosa avait-elle pris une résolution pendant cette nuit terrible,

pendant cette nuit d'insomnie qu'elle avait passée.

Cette résolution, c'était de ne plus revenir au guichet.

Mais comme elle savait l'ardent désir qu'avait Cornélius d'avoir des

nouvelles de sa tulipe, comme elle voulait bien ne pas s'exposer, elle,

à revoir un homme pour lequel elle sentait sa pitié s'accroître à ce

point qu'après avoir passé par la sympathie, cette pitié s'acheminait

tout droit et à grands pas vers l'amour; mais comme elle ne voulait pas

désespérer cet homme, elle résolut de poursuivre seule les leçons de

lecture et d'écriture commencées, et heureusement elle était arrivée à

ce point de son apprentissage qu'un maître ne lui eût plus été

nécessaire si ce maître ne se fût appelé Cornélius.

Rosa se mit donc à lire avec acharnement dans la Bible du pauvre

Corneille de Witt, sur la seconde feuille de laquelle, devenue la

première depuis que l'autre était déchirée, sur la seconde feuille de

laquelle était écrit le testament de Cornélius van Baërle.

--Ah! murmurait-elle en relisant ce testament qu'elle n'achevait jamais

sans qu'une larme, perle d'amour, ne roulât dans ses yeux limpides sur

ses joues pâlies, ah! dans ce temps, j'ai pourtant cru un instant qu'il

m'aimait.

Pauvre Rosa! elle se trompait. Jamais l'amour du prisonnier n'avait été

plus réel qu'arrivé au moment où nous sommes parvenus, puisque, nous

l'avons dit avec embarras, dans la lutte entre la grande tulipe noire et

Rosa, c'était la grande tulipe noire qui avait succombé.

Mais Rosa, nous le répétons, ignorait la défaite de la grande tulipe

noire.

Aussi, sa lecture finie, opération dans laquelle Rosa avait fait de

grands progrès, Rosa prenait-elle la plume et se mettait-elle avec un

acharnement non moins louable à l'oeuvre bien autrement difficile de

l'écriture.

Mais enfin, comme Rosa écrivait déjà presque lisiblement le jour où

Cornélius avait si imprudemment laissé parler son coeur, Rosa ne

désespéra point de faire des progrès assez rapides pour donner dans huit

jours au plus tard des nouvelles de sa tulipe au prisonnier.

Elle n'avait pas oublié un mot des recommandations que lui avait faites

Cornélius. Du reste, jamais Rosa n'oubliait un mot de ce que lui disait

Cornélius, même lorsque ce qu'il lui disait n'empruntait pas la forme de

la recommandation.

Lui, de son côté, se réveilla plus amoureux que jamais. La tulipe était

encore lumineuse et vivante dans sa pensée; mais enfin, il ne la voyait

plus comme un trésor auquel il dût tout sacrifier, même Rosa, mais comme

une fleur précieuse, une merveilleuse combinaison de la nature et de

l'art que Dieu lui accordait pour le corsage de sa maîtresse.

Cependant toute la journée une inquiétude vague le poursuivait. Il était

pareil à ces hommes dont l'esprit est assez fort pour oublier

momentanément qu'un grand danger les menace le soir ou le lendemain. La

préoccupation une fois vaincue, ils vivent de la vie ordinaire.

Seulement, de temps en temps, ce danger oublié leur mord le coeur tout à

coup de sa dent aiguë. Ils tressaillent, se demandent pourquoi ils ont

tressailli, puis, se rappelant ce qu'ils avaient oublié:

--Oh! oui, disent-ils avec un soupir, c'est cela!

Le _cela_ de Cornélius, c'était la crainte que Rosa ne vînt pas ce

soir-là comme d'habitude. Et au fur et à mesure que la nuit s'avançait,

la préoccupation devenait plus vive et plus présente, jusqu'à ce

qu'enfin cette préoccupation s'emparât de tout le corps de Cornélius, et

qu'il n'y eût plus qu'elle qui vécût en lui. Aussi fut-ce avec un long

battement de coeur qu'il salua l'obscurité; à mesure que l'obscurité

croissait, les paroles qu'il avait dites la veille à Rosa, et qui

avaient tant affligé la pauvre fille, revenaient plus présentes à son

esprit; et il se demandait comment il avait pu dire à sa consolatrice de

le sacrifier à sa tulipe, c'est-à-dire de renoncer à le voir si besoin

était, quand chez lui la vue de Rosa était devenue une nécessité de sa

vie. Dans la chambre de Cornélius, on entendait sonner les heures à

l'horloge de la forteresse. Sept heures, huit heures, puis neuf heures

sonnèrent. Jamais timbre de bronze ne vibra plus profondément au fond

d'un coeur que ne le fit le marteau frappant le neuvième coup marquant

cette neuvième heure. Puis tout rentra dans le silence. Cornélius appuya

la main sur son coeur pour en étouffer les battements, et écouta. Le

bruit du pas de Rosa, le froissement de sa robe aux marches de

l'escalier, lui étaient si familiers que, dès le premier degré monté par

elle, il disait:

--Ah! voilà Rosa qui vient.

Ce soir-là aucun bruit ne troubla le silence du corridor; l'horloge

marqua neuf heures un quart; puis sur deux sons différents neuf heures

et demie; puis neuf heures trois quarts; puis enfin de sa voix grave

annonça non seulement aux hôtes de la forteresse, mais encore aux

habitants de Loewestein, qu'il était dix heures.

C'était l'heure à laquelle Rosa quittait d'habitude Cornélius. L'heure

était sonnée, et Rosa n'était pas encore venue.

Ainsi donc, ses pressentiments ne l'avaient pas trompé: Rosa, irritée,

se tenait dans sa chambre, et l'abandonnait.

--Oh! j'ai bien mérité ce qui m'arrive, disait Cornélius. Oh! elle ne

viendra pas, et elle fera bien de ne pas venir; à sa place, j'en ferais

autant.

Et malgré cela, Cornélius écoutait, attendait, et espérait toujours.

Il écouta et attendit ainsi jusqu'à minuit; mais à minuit il cessa

d'espérer, et, tout habillé, alla se jeter sur son lit.

La nuit fut longue et triste, puis le jour vint; mais le jour

n'apportait aucune espérance au prisonnier.

À huit heures du matin, sa porte s'ouvrit; mais Cornélius ne détourna

même pas la tête; il avait entendu le pas pesant de Gryphus dans le

corridor, mais il avait parfaitement senti que ce pas s'approchait seul.

Il ne regarda même pas du côté du geôlier. Et cependant il eût bien

voulu l'interroger pour lui demander des nouvelles de Rosa. Il fut sur

le point, si étrange qu'eût dû paraître cette demande à son père, de lui

faire cette demande. Il espérait, l'égoïste, que Gryphus lui répondrait

que sa fille était malade.

À moins d'événement extraordinaire, Rosa ne venait jamais dans la

journée. Cornélius, tant que dura le jour, n'attendit donc point en

réalité. Cependant, à ses tressaillements subits, à son oreille tendue

du côté de la porte, à son regard rapide interrogeant le guichet, on

voyait que le prisonnier avait la sourde espérance que Rosa ferait une

infraction à ses habitudes.

À la seconde visite de Gryphus, Cornélius, contre tous ses antécédents,

avait demandé au vieux geôlier et cela de sa voix la plus douce, des

nouvelles de sa santé; mais Gryphus, laconique comme un Spartiate,

s'était borné à répondre:

--Ça va bien.

À la troisième visite, Cornélius varia la forme de l'interrogation.

--Personne n'est malade à Loewestein? demanda-t-il.

--Personne! répondit plus laconiquement encore que la première fois

Gryphus, en fermant la porte au nez de son prisonnier.

Gryphus, mal habitué à de pareilles gracieusetés de la part de

Cornélius, y avait vu de la part de son prisonnier un commencement de

tentative de corruption.

Cornélius se retrouva seul; il était sept heures du soir; alors se

renouvelèrent à un degré plus intense que la veille les angoisses que

nous avons essayé de décrire.

Mais, comme la veille, les heures s'écoulèrent sans amener la douce

vision qui éclairait, à travers le guichet, le cachot du pauvre

Cornélius, et qui, en se retirant, y laissait de la lumière pour tout le

temps de son absence.

Van Baërle passa la nuit dans un véritable désespoir. Le lendemain,

Gryphus lui parut plus laid, plus brutal, plus désespérant encore que

d'habitude: il lui était passé par l'esprit ou plutôt par le coeur, cette

espérance que c'était lui qui empêchait Rosa de venir.

Il lui prit des envies féroces d'étrangler Gryphus; mais Gryphus

étranglé par Cornélius, toutes les lois divines et humaines défendaient

à Rosa de jamais revoir Cornélius.

Le geôlier échappa donc, sans s'en douter, à un des plus grands dangers

qu'il eût jamais courus de sa vie.

Le soir vint, et le désespoir tourna en mélancolie; cette mélancolie

était d'autant plus sombre que, malgré van Baërle, les souvenirs de sa

pauvre tulipe se mêlaient à la douleur qu'il éprouvait. On en était

arrivé juste à cette époque du mois d'avril que les jardiniers les plus

experts indiquent comme le point précis de la plantation des tulipes. Il

avait dit à Rosa:

--Je vous indiquerai le jour où vous devez mettre le caïeu en terre.

Ce jour, il devait, le lendemain, le fixer à la soirée suivante. Le

temps était bon, l'atmosphère, quoique encore un peu humide, commençait

à être tempérée par ces pâles rayons du soleil d'avril qui, venant les

premiers, semblent si doux, malgré leur pâleur. Si Rosa allait laisser

passer le temps de la plantation! Si à la douleur de ne pas voir la

jeune fille se joignait celle de voir avorter le caïeu, pour avoir été

planté trop tard, ou même pour n'avoir pas été planté du tout!

De ces deux douleurs réunies, il y avait certes de quoi perdre le boire

et le manger.

Ce fut ce qui arriva le quatrième jour.

C'était pitié que de voir Cornélius, muet de douleur et pâle

d'inanition, se pencher en dehors de la fenêtre grillée, au risque de ne

pouvoir retirer sa tête d'entre les barreaux, pour tâcher d'apercevoir à

gauche le petit jardin dont lui avait parlé Rosa, et dont le parapet

confinait, lui avait-elle dit, à la rivière, et cela dans l'espérance de

découvrir, à ces premiers rayons du soleil d'avril, la jeune fille ou la

tulipe, ses deux amours brisées.

Le soir, Gryphus emporta le déjeuner et le dîner de Cornélius; à peine

celui-ci y avait-il touché.

Le lendemain, il n'y toucha pas du tout, et Gryphus descendit les

comestibles destinés à ces deux repas parfaitement intacts.

Cornélius ne s'était pas levé de la journée.

--Bon, dit Gryphus en descendant après la dernière visite; bon, je crois

que nous allons être débarrassés du savant.

Rosa tressaillit.

--Bah! fit Jacob, et comment cela?

--Il ne boit plus, il ne mange plus, il ne se lève plus, dit Gryphus.

Comme M. Grotius, il sortira d'ici dans un coffre, seulement, ce coffre

sera une bière.

Rosa devint pâle comme la mort.

--Oh! murmura-t-elle, je comprends: il est inquiet de sa tulipe.

Et se levant tout oppressée, elle rentra dans sa chambre, où elle prit

une plume et du papier, et pendant toute la nuit s'exerça à tracer des

lettres.

Le lendemain, en se levant pour se traîner jusqu'à la fenêtre, Cornélius

aperçut un papier qu'on avait glissé sous la porte.

Il s'élança sur ce papier, l'ouvrit, et lut, d'une écriture qu'il eut

peine à reconnaître pour celle de Rosa, tant elle s'était améliorée

pendant cette absence de sept jours:

«Soyez tranquille, votre tulipe se porte bien.»

Quoique ce petit mot de Rosa calmât une partie des douleurs de

Cornélius, il n'en fut pas moins sensible à l'ironie. Ainsi, c'était

bien cela, Rosa n'était point malade, Rosa était blessée; ce n'était

point par force que Rosa ne venait plus, c'était volontairement qu'elle

restait éloignée de Cornélius.

Ainsi Rosa libre, Rosa trouvait dans sa volonté la force de ne pas venir

voir celui qui mourait du chagrin de ne pas l'avoir vue.

Cornélius avait du papier et un crayon que lui avait apportés Rosa. Il

comprit que la jeune fille attendait une réponse, mais que cette réponse

elle ne la viendrait chercher que la nuit. En conséquence il écrivit sur

un papier pareil à celui qu'il avait reçu:

«Ce n'est point l'inquiétude que me cause ma tulipe qui me rend malade;

c'est le chagrin que j'éprouve de ne pas vous voir.»

Puis, Gryphus sorti, puis le soir venu, il glissa le papier sous la

porte et écouta.

Mais, avec quelque soin qu'il prêta l'oreille, il n'entendit ni le pas

ni le froissement de sa robe.

Il n'entendit qu'une voix faible comme un souffle, et douce comme une

caresse, qui lui jetait par le guichet ces deux mots:

--À demain.

Demain, c'était le huitième jour. Pendant huit jours Cornélius et Rosa

ne s'étaient point vus.

XX

Ce qui s'était passé pendant ces huit jours

Le lendemain en effet, à l'heure habituelle, van Baërle entendit gratter

à son guichet comme avait l'habitude de le faire Rosa dans les bons

jours de leur amitié.

On devine que Cornélius n'était pas loin de cette porte, à travers le

grillage de laquelle il allait revoir enfin la charmante figure disparue

depuis trop longtemps.

Rosa, qui l'attendait sa lampe à la main, ne put retenir un mouvement

quand elle vit le prisonnier si triste et si pâle.

--Vous êtes souffrant, M. Cornélius? demanda-t-elle.

--Oui, mademoiselle, répondit Cornélius, souffrant d'esprit et de corps.

--J'ai vu, monsieur, que vous ne mangiez plus, dit Rosa; mon père m'a

dit que vous ne vous leviez plus; alors je vous ai écrit pour vous

tranquilliser sur le sort du précieux objet de vos inquiétudes.

--Et moi, dit Cornélius, je vous ai répondu. Je croyais, vous voyant

revenir, chère Rosa, que vous aviez reçu ma lettre.

--C'est vrai, je l'ai reçue.

--Vous ne donnerez pas pour excuse, cette fois, que vous ne savez pas

lire. Non seulement vous lisez couramment, mais encore vous avez

énormément profité sous le rapport de l'écriture.

--En effet, j'ai non seulement reçu, mais lu votre billet. C'est pour

cela que je suis venue pour voir s'il n'y aurait pas quelque moyen de

vous rendre à la santé.

--Me rendre à la santé! s'écria Cornélius, mais vous avez donc quelque

bonne nouvelle à m'apprendre?

Et en parlant ainsi, le jeune homme attachait sur Rosa des yeux

brillants d'espoir.

Soit qu'elle ne comprit pas ce regard, soit qu'elle ne voulût pas le

comprendre, la jeune fille répondit gravement:

--J'ai seulement à vous parler de votre tulipe, qui est, je le sais, la

plus grave préoccupation que vous ayez.

Rosa prononça ce peu de mots avec un accent glacé qui fit tressaillir

Cornélius.

Le zélé tulipier ne comprenait pas tout ce que cachait, sous le voile de

l'indifférence, la pauvre enfant toujours aux prises avec sa rivale, la

tulipe noire.

--Ah! murmura Cornélius, encore, encore! Rosa, ne vous ai-je pas dit,

mon Dieu! que je ne songeais qu'à vous, que c'était vous seule que je

regrettais, vous seule qui me manquiez, vous seule qui, par votre

absence, me retiriez l'air, le jour, la chaleur, la lumière, la vie.

Rosa sourit mélancoliquement.

--Ah! dit-elle, c'est que votre tulipe a couru un si grand danger.

Cornélius tressaillit malgré lui, et se laissa prendre au piège si c'en

était un.

--Un si grand danger! s'écria-t-il tout tremblant, mon Dieu, et lequel?

Rosa le regarda avec une douce compassion, elle sentait que ce qu'elle

voulait était au-dessus des forces de cet homme, et qu'il fallait

accepter celui-là avec sa faiblesse.

--Oui, dit-elle, vous aviez deviné juste, le prétendant amoureux, le

Jacob, ne venait pas pour moi.

--Et pour qui venait-il donc? demanda Cornélius avec anxiété.

--Il venait pour la tulipe.

--Oh! fit Cornélius pâlissant à cette nouvelle plus qu'il n'avait pâli

lorsque Rosa, se trompant, lui avait annoncé quinze jours auparavant que

Jacob venait pour elle.

Rosa vit cette terreur, et Cornélius s'aperçut à l'expression de son

visage qu'elle pensait ce que nous venons de dire.

--Oh! pardonnez-moi, Rosa, dit-il, je vous connais, je sais la bonté et

l'honnêteté de votre coeur. Vous, Dieu vous a donné la pensée, le

jugement, la force et le mouvement pour vous défendre, mais à ma pauvre

tulipe menacée, Dieu n'a rien donné de tout cela.

Rosa ne répondit point à cette excuse du prisonnier et continua:

--Du moment où cet homme, qui m'avait suivie au jardin et que j'avais

reconnu pour Jacob, vous inquiétait, il m'inquiétait bien plus encore.

Je fis donc ce que vous m'aviez dit, le lendemain du jour où je vous ai

vu pour la dernière fois et où vous m'aviez dit...

Cornélius l'interrompit.

--Pardon, encore une fois, Rosa, s'écria-t-il. Ce que je vous ai dit,

j'ai eu tort de vous le dire. J'en ai déjà demandé mon pardon, de cette

fatale parole. Je le demande encore. Sera-ce donc toujours vainement?

--Le lendemain de ce jour-là, reprit Rosa, me rappelant ce que vous

m'aviez dit... de la ruse à employer pour m'assurer si c'était moi ou la

tulipe que cet odieux homme suivait...

--Oui, odieux... N'est-ce pas, dit-il, vous le haïssez bien cet homme.

--Oui, je le hais, dit Rosa, car il est cause que j'ai bien souffert

depuis huit jours!

--Ah! vous aussi, vous avez donc souffert? Merci de cette bonne parole,

Rosa.

--Le lendemain de ce malheureux jour, continua Rosa, je descendis donc

au jardin, et m'avançai vers la plate-bande où je devais planter la

tulipe, tout en regardant derrière moi si, cette fois comme l'autre,

j'étais suivie.

--Eh bien? demanda Cornélius.

--Eh bien! la même ombre se glissa entre la porte et la muraille, et

disparut encore derrière les sureaux.

--Vous fîtes semblant de ne pas la voir, n'est-ce pas? demanda

Cornélius, se rappelant dans tous les détails le conseil qu'il avait

donné à Rosa.

--Oui, et je m'inclinai sur la plate-bande que je creusai avec une bêche

comme si je plantais le caïeu.

--Et lui... lui... pendant ce temps?

--Je voyais briller ses yeux ardents comme ceux d'un tigre à travers les

branches des arbres.

--Voyez-vous? voyez-vous? dit Cornélius.

--Puis, ce semblant d'opération achevé, je me retirai.

--Mais derrière la porte du jardin seulement, n'est-ce pas? De sorte

qu'à travers les fentes ou la serrure de cette porte vous pûtes voir ce

qu'il fit, vous une fois partie.

--Il attendit un instant sans doute pour s'assurer que je ne reviendrais

pas, puis il sortit à pas de loup de sa cachette, s'approcha de la

plate-bande par un long détour, puis arrivé enfin à son but,

c'est-à-dire en face de l'endroit où la terre était fraîchement remuée,

il s'arrêta d'un air indifférent, regarda de tous côtés, interrogea

chaque angle du jardin, interrogea chaque fenêtre des maisons voisines,

interrogea la terre, le ciel, l'air, et croyant qu'il était bien seul,

bien isolé, bien hors de la vue de tout le monde, il se précipita sur la

plate-bande, enfonça ses deux mains dans la terre molle, en enleva une

portion qu'il brisa doucement entre ses mains pour voir si le caïeu s'y

trouvait, recommença trois fois le même manège, et chaque fois avec une

action plus ardente, jusqu'à ce qu'enfin, commençant à comprendre qu'il

pouvait être dupe de quelque supercherie, il calma l'agitation qui le

dévorait, prit le râteau, égalisa le terrain pour le laisser à son

départ dans le même état où il se trouvait avant qu'il ne l'eût fouillé,

et, tout honteux, tout penaud, il reprit le chemin de la porte affectant

l'air innocent d'un promeneur ordinaire.

La tulipe noire · 第 10 / 17 段