--Oh! oui, dit-elle, sans lever la tête, oh! oui, ce que vous avez dit,

je le ferai. Excepté de me marier, ajouta-t-elle tout bas, car cela, oh!

cela, je le jure, c'est pour moi une chose impossible.

Et elle enfonça dans son sein palpitant le cher trésor de Cornélius.

Ce bruit qu'avaient entendu Cornélius et Rosa, c'était celui que faisait

le greffier qui revenait chercher le condamné, suivi de l'exécuteur, des

soldats destinés à fournir la garde de l'échafaud, et des curieux

familiers de la prison.

Cornélius, sans faiblesse comme sans fanfaronnade, les reçut en amis

plutôt qu'en persécuteurs, et se laissa imposer telles conditions qu'il

plut à ces hommes pour l'exécution de leur office.

Puis, d'un coup d'oeil jeté sur la place par sa petite fenêtre grillée,

il aperçut l'échafaud, et à vingt pas de l'échafaud, le gibet, du bas

duquel avaient été détachées, par ordre du stathouder, les reliques

outragées des deux frères de Witt.

Quand il lui fallut descendre pour suivre les gardes, Cornélius chercha

des yeux le regard angélique de Rosa; mais il ne vit derrière les épées

et les hallebardes qu'un corps étendu près d'un banc de bois et un

visage livide à demi voilé par de longs cheveux.

Mais, en tombant inanimée, Rosa, pour obéir encore à son ami, avait

appuyé sa main sur son corset de velours, et même dans l'oubli de toute

vie, continuait instinctivement à recueillir le dépôt précieux que lui

avait confié Cornélius.

Et en quittant le cachot, le jeune homme put entrevoir dans les doigts

crispés de Rosa la feuille jaunâtre de cette Bible sur laquelle

Cornélius de Witt avait si péniblement et si douloureusement écrit les

quelques lignes qui eussent infailliblement, si Cornélius les avait

lues, sauvé un homme et une tulipe.

XII

L'exécution

Cornélius n'avait pas trois cents pas à faire hors de la prison pour

arriver au pied de son échafaud.

Au bas de l'escalier, le chien le regarda passer tranquillement;

Cornélius crut même remarquer dans les yeux du molosse une certaine

expression de douceur qui touchait à la compassion.

Peut-être le chien connaissait-il les condamnés et ne mordait-il que

ceux qui sortaient libres.

On comprend que plus le trajet était court de la porte de la prison au

pied de l'échafaud, plus il était encombré de curieux.

C'étaient ces mêmes curieux qui, mal désaltérés par le sang qu'ils

avaient déjà bu trois jours auparavant, attendaient une nouvelle

victime.

Aussi, à peine Cornélius apparut-il qu'un hurlement immense se prolongea

dans la rue, s'étendit sur toute la surface de la place, s'éloignant

dans les directions différentes des rues qui aboutissaient à l'échafaud,

et qu'encombrait la foule.

Aussi l'échafaud ressemblait à une île que serait venu battre le flot de

quatre ou cinq rivières.

Au milieu de ces menaces, de ces hurlements et de ces vociférations,

pour ne pas les entendre, sans doute, Cornélius s'était absorbé en

lui-même.

À quoi pensait ce juste qui allait mourir?

Ce n'était ni à ses ennemis, ni à ses juges, ni à ses bourreaux.

C'était aux belles tulipes qu'il verrait du haut du ciel, soit à Ceylan,

soit au Bengale, soit ailleurs, alors qu'assis avec tous les innocents à

la droite de Dieu, il pourrait regarder en pitié cette terre où on avait

égorgé MM. Jean et Corneille de Witt pour avoir trop pensé à la

politique, et où on allait égorger M. Cornélius van Baërle pour avoir

trop pensé aux tulipes.

--L'affaire d'un coup d'épée, disait le philosophe, et mon beau rêve

commencera.

Seulement restait à savoir si, comme à M. de Chalais, comme à M. de Thou

et autres gens mal tués, le bourreau ne réservait pas plus d'un coup,

c'est-à-dire plus d'un martyre, au pauvre tulipier.

Van Baërle n'en monta pas moins résolument les degrés de son échafaud.

Il y monta orgueilleux, quoiqu'il en eût, d'être l'ami de cet illustre

Jean et le filleul de ce noble Corneille que les marauds amassés pour le

voir avaient déchiquetés et brûlés trois jours auparavant.

Il s'agenouilla, fit sa prière, et remarqua non sans éprouver une vive

joie qu'en posant sa tête sur le billot et en gardant ses yeux ouverts,

il verrait jusqu'au dernier moment la fenêtre grillée du Buitenhof.

Enfin l'heure de faire ce terrible mouvement arriva: Cornélius posa son

menton sur le bloc humide et froid. Mais à ce moment malgré lui ses yeux

se fermèrent pour soutenir plus résolument l'horrible avalanche qui

allait tomber sur sa tête et engloutir sa vie.

Un éclair vint luire sur le plancher de l'échafaud: le bourreau levait

son épée.

Van Baërle dit adieu à la grande tulipe noire, certain de se réveiller

en disant bonjour à Dieu dans un monde fait d'une autre lumière et d'une

autre couleur.

Trois fois il sentit le vent froid de l'épée passer sur son col

frissonnant.

Mais, ô surprise! il ne sentit ni douleur ni secousse.

Il ne vit aucun changement de nuances.

Puis tout à coup, sans qu'il sût par qui, van Baërle se sentit relevé

par des mains assez douces et se retrouva bientôt sur ses pieds, quelque

peu chancelant.

Il rouvrit les yeux.

Quelqu'un lisait quelque chose près de lui sur un grand parchemin scellé

d'un grand sceau de cire rouge.

Et le même soleil, jaune et pâle comme il convient à un soleil

hollandais, luisait au ciel; et la même fenêtre grillée le regardait du

haut du Buitenhof, et les mêmes marauds, non plus hurlants mais ébahis,

le regardaient du bas de la place.

À force d'ouvrir les yeux, de regarder, d'écouter, van Baërle commença

de comprendre ceci.

C'est que monseigneur Guillaume prince d'Orange craignant sans doute que

les dix-sept livres de sang que van Baërle, à quelques onces près, avait

dans le corps ne fissent déborder la coupe de la justice céleste, avait

pris en pitié son caractère et les semblants de son innocence.

En conséquence, Son Altesse lui avait fait grâce de la vie. Voilà

pourquoi l'épée, qui s'était levée avec ce reflet sinistre, avait

voltigé trois fois autour de sa tête comme l'oiseau funèbre autour de

celle de Turnus, mais ne s'était point abattue sur sa tête et avait

laissé intactes les vertèbres.

Voilà pourquoi il n'y avait eu ni douleur ni secousse. Voilà pourquoi

encore le soleil continuait à rire dans l'azur médiocre, il est vrai,

mais très supportable des voûtes célestes.

Cornélius, qui avait espéré Dieu et le panorama tulipique de l'univers,

fut bien un peu désappointé; mais il se consola en faisant jouer avec un

certain bien-être les ressorts intelligents de cette partie du corps que

les Grecs appelaient _trachelos_, et que nous autres Français nous

nommons modestement le cou.

Et puis Cornélius espéra bien que la grâce était complète, et qu'on

allait le rendre à la liberté et à ses plates-bandes de Dordrecht.

Mais Cornélius se trompait, comme le disait vers le même temps madame de

Sévigné; il y avait un _post-scriptum_ à la lettre, et le plus important

de cette lettre était renfermé dans le _post-scriptum_.

Par ce _post-scriptum_, Guillaume, stathouder de Hollande, condamnait

Cornélius van Baërle à une prison perpétuelle.

Il était trop peu coupable pour la mort, mais il était trop coupable

pour la liberté.

Cornélius écouta donc le _post-scriptum_, puis, après la première

contrariété soulevée par la déception que le _post-scriptum_ apportait:

--Bah! pensa-t-il, tout n'est pas perdu. La réclusion perpétuelle a du

bon. Il y a Rosa dans la réclusion perpétuelle. Il y a encore aussi mes

trois caïeux de la tulipe noire.

Mais Cornélius oubliait que les sept provinces peuvent avoir sept

prisons, une par province, et que le pain du prisonnier est moins cher

ailleurs qu'à la Haye, qui est une capitale.

Son Altesse Guillaume, qui n'avait point, à ce qu'il paraît, les moyens

de nourrir van Baërle à la Haye, l'envoyait faire sa prison perpétuelle

dans la forteresse de Loewestein, bien près de Dordrecht, hélas! mais

pourtant bien loin.

Car Loewestein, disent les géographes, est situé à la pointe de l'île

que forment, en face de Gorcum, le Wahal et la Meuse.

Van Baërle savait assez l'histoire de son pays pour ne pas ignorer que

le célèbre Grotius avait été renfermé dans ce château après la mort de

Barneveldt, et que les États, dans leur générosité envers le célèbre

publiciste, jurisconsulte, historien, poète, théologien, lui avaient

accordé une somme de vingt-quatre sous de Hollande par jour pour sa

nourriture.

--Moi qui suis bien loin de valoir Grotius, se dit van Baërle, on me

donnera douze sous à grand'peine, et je vivrai fort mal, mais enfin je

vivrai.

Puis tout à coup frappé d'un souvenir terrible:

--Ah! s'écria Cornélius, que ce pays est humide et nuageux! et que le

terrain est mauvais pour les tulipes! Et puis Rosa, Rosa qui ne sera pas

à Loewestein, murmura-t-il, en laissant tomber sur la poitrine sa tête

qu'il avait bien manqué de laisser tomber plus bas.

XIII

Ce qui se passait pendant ce temps-là dans l'âme d'un spectateur

Tandis que Cornélius réfléchissait de la sorte, un carrosse s'était

approché de l'échafaud.

Ce carrosse était pour le prisonnier. On l'invita à y monter; il obéit.

Son dernier regard fut pour le Buitenhof. Il espérait voir à la fenêtre

le visage consolé de Rosa, mais le carrosse était attelé de bons chevaux

qui emportèrent bientôt van Baërle du sein des acclamations que

vociférait cette multitude en l'honneur du très magnanime stathouder

avec un certain mélange d'invectives à l'adresse des de Witt et de leur

filleul sauvé de la mort.

Ce qui faisait dire aux spectateurs:

--Il est bien heureux que nous nous soyons pressés de faire justice de

ce grand scélérat de Jean et de ce petit coquin de Corneille, sans quoi

la clémence de Son Altesse nous les eût bien certainement enlevés comme

elle vient de nous enlever celui-ci!

Parmi tous ces spectateurs que l'exécution de van Baërle avait attirés

sur le Buitenhof, et que la façon dont la chose avait tourné

désappointait quelque peu, le plus désappointé certainement était

certain bourgeois vêtu proprement et qui, depuis le matin, avait si bien

joué des pieds et des mains, qu'il en était arrivé à n'être séparé de

l'échafaud que par la rangée de soldats qui entouraient l'instrument du

supplice.

Beaucoup s'était montrés avides de voir couler le sang _perfide_ du

coupable Cornélius; mais nul n'avait mis dans l'expression de ce funeste

désir l'acharnement qu'y avait mis le bourgeois en question.

Les plus enragés étaient venus au point du jour sur le Buitenhof pour se

garder une meilleure place; mais lui, devançant les plus enragés, avait

passé la nuit au seuil de la prison, et de la prison il était arrivé au

premier rang, comme nous avons dit, _unguibus et rostro_, caressant les

uns et frappant les autres.

Et quand le bourreau avait amené son condamné sur l'échafaud, le

bourgeois, monté sur une borne de la fontaine pour mieux voir et être

mieux vu, avait fait au bourreau un geste qui signifiait:

--C'est convenu, n'est-ce pas?

Geste auquel le bourreau avait répondu par un autre geste qui voulait

dire:

--Soyez donc tranquille.

Qu'était donc ce bourgeois qui paraissait si bien avec le bourreau, et

que voulait dire cet échange de gestes? Rien de plus naturel; ce

bourgeois était mynheer Isaac Boxtel, qui depuis l'arrestation de

Cornélius était, comme nous l'avons vu, venu à la Haye pour essayer de

s'approprier les trois caïeux de la tulipe noire.

Boxtel avait d'abord essayé de mettre Gryphus dans ses intérêts, mais

celui-ci tenait du bouledogue pour la fidélité, la défiance et les coups

de crocs. Il avait en conséquence pris à rebrousse-poil la haine de

Boxtel, qu'il avait évincé comme un fervent ami s'enquérant de choses

indifférentes pour ménager certainement quelque moyen d'évasion au

prisonnier.

Aussi, aux premières propositions que Boxtel avait faites à Gryphus, de

soustraire les caïeux que devait cacher, sinon dans sa poitrine, du

moins dans quelque coin de son cachot, Cornélius van Baërle, Gryphus

n'avait répondu que par une expulsion accompagnée des caresses du chien

de l'escalier.

Boxtel ne s'était pas découragé pour un fond de culotte resté aux dents

du molosse. Il était revenu à la charge; mais cette fois, Gryphus était

dans son lit, fiévreux et bras cassé. Il n'avait donc pas admis le

pétitionnaire, qui s'était retourné vers Rosa, offrant à la jeune fille,

en échange des trois caïeux, une coiffure d'or pur. Ce à quoi la noble

jeune fille, quoique ignorant encore la valeur du vol qu'on lui

proposait de faire et qu'on lui offrait de si bien payer, avait renvoyé

le tentateur au bourreau, non seulement le dernier juge, mais encore le

dernier héritier du condamné.

Ce renvoi fit naître une idée dans l'esprit de Boxtel.

Sur ces entrefaites, le jugement avait été prononcé; jugement expéditif,

comme on voit. Isaac n'avait donc le temps de corrompre personne. Il

s'arrêta en conséquence à l'idée que lui avait suggérée Rosa; il alla

trouver le bourreau.

Isaac ne doutait pas que Cornélius ne mourût avec ses tulipes sur le

coeur.

En effet, Boxtel ne pouvait deviner deux choses:

Rosa, c'est-à-dire l'amour; Guillaume, c'est-à-dire la clémence.

Moins Rosa et moins Guillaume, les calculs de l'envieux étaient exacts.

Moins Guillaume, Cornélius mourait.

Moins Rosa, Cornélius mourait, ses caïeux sur son coeur.

Mynheer Boxtel alla donc trouver le bourreau, se donna à cet homme comme

un grand ami du condamné, et moins les bijoux d'or et d'argent qu'il

laissait à l'exécuteur, il acheta toute la défroque du futur mort pour

la somme un peu exorbitante de cent florins.

Mais qu'était-ce qu'une somme de cent florins pour un homme à peu près

sûr d'acheter pour cette somme le prix de la société de Harlem?

C'était de l'argent prêté à mille pour un, ce qui est, on en conviendra,

un assez joli placement.

Le bourreau, de son côté, n'avait rien ou presque rien à faire pour

gagner ses cent florins. Il devait seulement, l'exécution finie, laisser

mynheer Boxtel monter sur l'échafaud avec ses valets pour recueillir les

restes inanimés de son ami.

La chose au reste était en usage parmi les fidèles quand un de leurs

maîtres mourait publiquement sur le Buitenhof.

Un fanatique comme l'était Cornélius pouvait bien avoir un autre

fanatique qui donnât cent florins de ses reliques.

Aussi le bourreau acquiesça-t-il à la proposition. Il n'y avait mis

qu'une condition, c'est qu'il serait payé d'avance.

Boxtel, comme les gens qui entrent dans les baraques de foire, pouvait

n'être pas content et par conséquent ne pas vouloir payer en sortant.

Boxtel paya d'avance, et attendit.

Qu'on juge après cela si Boxtel était ému, s'il surveillait gardes,

greffier, exécuteur, si les mouvements de van Baërle l'inquiétaient.

Comment se placerait-il sur le billot? Comment tomberait-il? En tombant

n'écraserait-il pas dans sa chute les inestimables caïeux? Avait-il eu

soin au moins de les enfermer dans une boîte d'or, par exemple, l'or

étant le plus dur de tous les métaux?

Nous n'entreprendrons pas de décrire l'effet produit sur ce digne mortel

par l'empêchement apporté à l'exécution de la sentence. À quoi perdait

donc son temps le bourreau à faire flamboyer son épée ainsi au-dessus de

la tête de Cornélius au lieu d'abattre cette tête? Mais quand il vit le

greffier prendre la main du condamné, le relever tout en tirant de sa

poche un parchemin, quand il entendit la lecture publique de la grâce

accordée par le stathouder, Boxtel ne fut plus un homme. La rage du

tigre, de l'hyène et du serpent éclata dans ses yeux, dans son cri, dans

son geste; s'il eût été à portée de van Baërle, il se fût jeté sur lui

et l'eût assassiné.

Ainsi donc, Cornélius vivrait, Cornélius irait à Loewestein; là, dans sa

prison, il emporterait les caïeux, et peut-être se trouverait-il un

jardin où il arriverait à faire fleurir la tulipe noire.

Il est certaines catastrophes que la plume d'un pauvre écrivain ne peut

décrire, et qu'il est obligé de livrer à l'imagination de ses lecteurs

dans toute la simplicité du fait.

Boxtel, pâmé, tomba de sa borne sur quelques orangistes mécontents comme

lui de la tournure que venait de prendre l'affaire. Lesquels, pensant

que les cris poussés par mynheer Isaac étaient des cris de joie, le

bourrèrent de coups de poing, qui certes n'eussent pas été mieux donnés

de l'autre côté du détroit.

Mais que pouvaient ajouter quelques coups de poing à la douleur que

ressentait Boxtel?

Il voulut alors courir après le carrosse qui emportait Cornélius avec

ses caïeux. Mais dans son empressement, il ne vit pas un pavé, trébucha,

perdit son centre de gravité, roula à dix pas et ne se releva que foulé,

meurtri, et lorsque toute la fangeuse populace de la Haye lui eut passé

sur le dos.

Dans cette circonstance encore, Boxtel, qui était en veine de malheur,

en fut donc pour ses habits déchirés, son dos meurtri et ses mains

égratignées.

On aurait pu croire que c'était assez comme cela pour Boxtel.

On se serait trompé.

Boxtel, remis sur ses pieds, s'arracha le plus de cheveux qu'il put, et

les jeta en holocauste à cette divinité farouche et insensible qu'on

appelle l'Envie.

Ce fut une offrande sans doute agréable à cette déesse qui n'a, dit la

mythologie, que des serpents en guise de coiffure.

XIV

Les pigeons de Dordrecht

C'était déjà certes un grand honneur pour Cornélius van Baërle que

d'être enfermé justement dans cette même prison qui avait reçu le savant

M. Grotius.

Mais une fois arrivé à la prison, un honneur bien plus grand

l'attendait. Il se trouva que la chambre habitée par l'illustre ami de

Barneveldt était vacante à Loewestein, quand la clémence du prince

d'Orange y envoya le tulipier van Baërle.

Cette chambre avait bien mauvaise réputation dans le château depuis que,

grâce à l'imagination de sa femme, M. Grotius s'en était enfui dans le

fameux coffre à livres qu'on avait oublié de visiter.

D'un autre côté, cela parut de bien bon augure à van Baërle, que cette

chambre lui fût donnée pour logement; car enfin, jamais, selon ses idées

à lui, un geôlier n'eût dû faire habiter à un second pigeon la cage d'où

un premier s'était si facilement envolé.

La chambre est historique. Nous ne perdrons donc pas notre temps à en

consigner ici les détails. Sauf une alcôve qui avait été pratiquée pour

madame Grotius, c'était une chambre de prison comme les autres, plus

élevée peut-être; aussi, par la fenêtre grillée, avait-on une charmante

vue.

L'intérêt de notre histoire d'ailleurs ne consiste pas dans un certain

nombre de descriptions d'intérieur. Pour van Baërle, la vie était autre

chose qu'un appareil respiratoire. Le pauvre prisonnier aimait au-delà

de sa machine pneumatique deux choses dont la pensée seulement, cette

libre voyageuse, pouvait désormais lui fournir la possession factice:

Une fleur et une femme, l'une et l'autre à jamais perdues pour lui.

Il se trompait par bonheur, le bon van Baërle! Dieu qui l'avait, au

moment où il marchait à l'échafaud, regardé avec le sourire d'un père,

Dieu lui réservait au sein même de sa prison, dans la chambre de M.

Grotius, l'existence la plus aventureuse que jamais tulipier ait eue en

partage.

Un matin, à sa fenêtre, tandis qu'il humait l'air frais qui montait du

Wahal, et qu'il admirait dans le lointain, derrière une forêt de

cheminées, les moulins de Dordrecht, sa patrie, il vit des pigeons

accourir en foule de ce point de l'horizon et se percher tout

frissonnants au soleil sur les pignons aigus de Loewestein.

--Ces pigeons, se dit van Baërle, viennent de Dordrecht et par

conséquent ils y peuvent retourner. Quelqu'un qui attacherait un mot à

l'aile de ces pigeons courrait la chance de faire passer de ses

nouvelles à Dordrecht, où on le pleure.

Puis, après un moment de rêverie:

--Ce quelqu'un-là, ajouta van Baërle, ce sera moi. On est patient quand

on a vingt-huit ans et qu'on est condamné à une prison perpétuelle,

c'est-à-dire à quelque chose comme vingt-deux ou vingt-trois mille jours

de prison.

Van Baërle, tout en pensant à ses trois caïeux--car cette pensée battait

toujours au fond de sa mémoire comme bat le coeur au fond de la

poitrine--, van Baërle, disons-nous, tout en pensant à ses trois caïeux,

se fit un piège à pigeons. Il tenta ces volatiles par toutes les

ressources de sa cuisine, huit sous de Hollande par jour (douze sous de

France) et au bout d'un mois de tentations infructueuses, il prit une

femelle.

Il mit deux autres mois à prendre un mâle; puis il les enferma ensemble,

et vers le commencement de l'année 1673, ayant obtenu des oeufs, il lâcha

la femelle, qui, confiante dans le mâle qui les couvait à sa place, s'en

alla toute joyeuse à Dordrecht avec son billet sous son aile.

Elle revint le soir.

Elle avait conservé le billet.

Elle le garda ainsi quinze jours, au grand désappointement d'abord, puis

ensuite au grand désespoir de van Baërle.

Le seizième jour enfin elle revint à vide.

Or, van Baërle adressait ce billet à sa nourrice, la vieille Frisonne,

et suppliait les âmes charitables qui le trouveraient de le lui remettre

le plus sûrement et le plus promptement possible.

Dans cette lettre, adressée à sa nourrice, il y avait un petit billet

adressé à Rosa.

Dieu qui porte avec son souffle les graines de ravenelle sur les

murailles des vieux châteaux et qui les fait fleurir dans un peu de

pluie, Dieu permit que la nourrice de van Baërle reçut cette lettre.

Et voici comment:

En quittant Dordrecht pour la Haye et la Haye pour Gorcum, mynheer Isaac

Boxtel avait abandonné non seulement sa maison, non seulement son

domestique, non seulement son observatoire, non seulement son télescope,

mais encore ses pigeons.

Le domestique, qu'on avait laissé sans gages, commença par manger le peu

d'économies qu'il avait, puis ensuite se mit à manger les pigeons.

Ce que voyant, les pigeons émigrèrent du toit d'Isaac Boxtel sur le toit

de Cornélius van Baërle.

La nourrice était un bon coeur qui avait besoin d'aimer quelque chose.

Elle se prit de bonne amitié pour les pigeons qui étaient venus lui

demander l'hospitalité, et quand le domestique d'Isaac réclama, pour les

manger, les douze ou quinze derniers comme il avait mangé les douze ou

quinze premiers, elle offrit de les lui racheter, moyennant six sous de

Hollande la pièce.

C'était le double de ce que valaient les pigeons; aussi le domestique

accepta-t-il avec une grande joie.

La nourrice se trouva donc légitime propriétaire des pigeons de

l'envieux.

C'étaient ces pigeons mêlés à d'autres qui dans leurs pérégrinations

visitaient la Haye, Loewestein, Rotterdam, allant chercher sans doute du

blé d'une autre nature, du chènevis d'un autre goût.

Le hasard, ou plutôt Dieu, Dieu que nous voyons, nous, au fond de toute

chose, Dieu avait fait que Cornélius van Baërle avait pris justement un

de ces pigeons-là.

Il en résulta que si l'envieux n'eût pas quitté Dordrecht pour suivre

son rival à la Haye d'abord, puis ensuite à Gorcum ou à Loewestein,

comme on voudra, les deux localités n'étant séparées que par la jonction

du Wahal et de la Meuse, c'eût été entre ses mains et non entre celles

de la nourrice que fût tombé le billet écrit par van Baërle; de sorte

que le pauvre prisonnier, comme le corbeau du savetier romain, eût perdu

son temps et ses peines, et qu'au lieu d'avoir à raconter les événements

variés qui, pareils à un tapis aux mille couleurs, vont se dérouler sous

notre plume, nous n'eussions eu à décrire qu'une longue série de jours

pâles, tristes et sombres comme le manteau de la Nuit.

Le billet tomba donc dans les mains de la nourrice de van Baërle.

Aussi vers les premiers jours de février, comme les premières heures du

soir descendaient du ciel laissant derrière elles les étoiles

naissantes, Cornélius entendit dans l'escalier de la tourelle une voix

qui le fit tressaillir.

Il porta la main à son coeur et écouta.

C'était la voix douce et harmonieuse de Rosa.

Avouons-le, Cornélius ne fut pas si étourdi de surprise, si extravagant

de joie qu'il l'eût été sans l'histoire du pigeon. Le pigeon lui avait,

en échange de sa lettre, rapporté l'espoir sous son aile vide, et il

s'attendait chaque jour, car il connaissait Rosa, à avoir, si le billet

lui avait été remis, des nouvelles de son amour et de ses caïeux.

Il se leva, prêtant l'oreille, inclinant le corps du côté de la porte.

Oui, c'étaient bien les accents qui l'avaient ému si doucement à la

Haye.

La tulipe noire · 第 7 / 17 段