Rosa qui avait réussi, Cornélius ne savait comment, à pénétrer dans la
prison, Rosa parviendrait-elle aussi heureusement à pénétrer jusqu'au
prisonnier?
Tandis que Cornélius, à ce propos, échafaudait pensée sur pensée, désirs
sur inquiétudes, le guichet placé à la porte de sa cellule s'ouvrit, et
Rosa brillante de joie, de parure, belle surtout du chagrin qui avait
pâli ses joues depuis cinq mois, Rosa colla sa figure au grillage de
Cornélius en lui disant:
--Oh! monsieur! monsieur, me voici.
Cornélius étendit son bras, regarda le ciel et poussa un cri de joie.
--Oh! Rosa, Rosa! cria-t-il.
--Silence! parlons bas, mon père me suit, dit la jeune fille.
--Votre père?
--Oui, il est là dans la cour au bas de l'escalier, il reçoit les
instructions du gouverneur, il va monter.
--Les instructions du gouverneur?...
--Écoutez, je vais tâcher de tout vous dire en deux mots. Le stathouder
a une maison de campagne à une lieue de Leyde, une grande laiterie, pas
autre chose; c'est ma tante, sa nourrice, qui a la direction de tous les
animaux qui sont enfermés dans cette métairie. Dès que j'ai reçu votre
lettre, que je n'ai pu lire, hélas! mais que votre nourrice m'a lue,
j'ai couru chez ma tante; là je suis restée jusqu'à ce que le prince
vînt à la laiterie, et quand il y vint, je lui demandai que mon père
troquât ses fonctions de premier porte-clefs de la prison de la Haye
contre les fonctions de geôlier à la forteresse de Loewestein. Il ne se
doutait pas de mon but; s'il l'eût connu, peut-être eût-il refusé; au
contraire, il accorda.
--De sorte que vous voilà?
--Comme vous voyez.
--De sorte que je vous verrai tous les jours?
--Le plus souvent que je pourrai.
--Ô Rosa! ma belle madone Rosa! dit Cornélius, vous m'aimez donc un peu?
--Un peu... dit-elle, oh! vous n'êtes pas assez exigeant, M. Cornélius.
Cornélius lui tendit passionnément les mains, mais leurs doigts seuls
purent se toucher à travers le grillage.
--Voici mon père! dit la jeune fille.
Et Rosa quitta vivement la porte et s'élança vers le vieux Gryphus qui
apparaissait au haut de l'escalier.
XV
Le guichet
Gryphus était suivi du molosse.
Il lui faisait faire sa ronde pour qu'à l'occasion il reconnut les
prisonniers.
--Mon père, dit Rosa, c'est ici la fameuse chambre d'où M. Grotius s'est
évadé; vous savez, M. Grotius?
--Oui, oui, ce coquin de Grotius; un ami de ce scélérat de Barneveldt,
que j'ai vu exécuter quand j'étais enfant. Grotius! ah! ah! c'est de
cette chambre qu'il s'est évadé. Eh bien, je réponds que personne ne
s'en évadera après lui.
Et, en ouvrant la porte, il commença dans l'obscurité son discours au
prisonnier.
Quant au chien, il alla en grognant flairer les mollets du prisonnier,
comme pour lui demander de quel droit il n'était pas mort, lui qu'il
avait vu sortir entre le greffier et le bourreau.
Mais la belle Rosa l'appela, et le molosse vint à elle.
--Monsieur, dit Gryphus en levant sa lanterne pour tâcher de projeter un
peu de lumière autour de lui, vous voyez en moi votre nouveau geôlier.
Je suis chef des porte-clefs et j'ai les chambres sous ma surveillance.
Je ne suis pas méchant, mais je suis inflexible pour tout ce qui
concerne la discipline.
--Mais je vous connais parfaitement, mon cher M. Gryphus, dit le
prisonnier en entrant dans le cercle de lumière que projetait la
lanterne.
--Tiens, tiens, c'est vous, M. van Baërle, dit Gryphus; ah! c'est vous;
tiens, tiens, tiens, comme on se rencontre!
--Oui, et c'est avec un grand plaisir, mon cher M. Gryphus, que je vois
que votre bras va à merveille, puisque c'est de ce bras que vous tenez
la lanterne.
Gryphus fronça le sourcil.
--Voyez ce que c'est, dit-il, en politique on fait toujours des fautes.
Son Altesse vous a laissé la vie, je ne l'aurais pas fait, moi.
--Bah! demanda Cornélius; et pourquoi cela?
--Parce que vous êtes homme à conspirer de nouveau; vous autres savants,
vous avez commerce avec le diable.
--Ah çà! maître Gryphus, êtes-vous mécontent de la façon dont je vous ai
remis le bras, ou du prix que je vous ai demandé? fit en riant
Cornélius.
--Au contraire, morbleu! au contraire! maugréa le geôlier, vous me
l'avez trop bien remis, le bras; il y a quelque sorcellerie là-dessous:
au bout de six semaines je m'en servais comme s'il ne lui fût rien
arrivé. À telles enseignes que le médecin du Buitenhof qui sait son
affaire, voulait me le casser de nouveau, pour me le remettre dans les
règles, promettant que, cette fois, je serais trois mois sans pouvoir
m'en servir.
--Et vous n'avez pas voulu?
--J'ai dit: Non. Tant que je pourrai faire le signe de la croix avec ce
bras-là (Gryphus était catholique), tant que je pourrai faire le signe
de la croix avec ce bras-là, je me moque du diable.
--Mais si vous vous moquez du diable, maître Gryphus, à plus forte
raison devez-vous vous moquer des savants.
--Oh! les savants, les savants! s'écria Gryphus sans répondre à
l'interpellation; les savants! j'aimerais mieux avoir dix militaires à
garder qu'un seul savant. Les militaires, ils fument, ils boivent, ils
s'enivrent; ils sont doux comme des moutons quand on leur donne de
l'eau-de-vie ou du vin de la Meuse. Mais un savant, boire, fumer,
s'enivrer! ah bien oui! C'est sobre, ça ne dépense rien, ça garde sa
tête fraîche pour conspirer. Mais je commence par vous dire que ça ne
vous sera pas facile à vous de conspirer. D'abord pas de livres, pas de
papiers, pas de grimoire. C'est avec les livres que M. Grotius s'est
sauvé.
--Je vous assure, maître Gryphus, reprit van Baërle, que peut-être j'ai
eu un instant l'idée de me sauver, mais que bien certainement je ne l'ai
plus.
--C'est bien! c'est bien! dit Gryphus, veillez sur vous, j'en ferai
autant. C'est égal, c'est égal, Son Altesse a fait une lourde faute.
--En ne me faisant pas couper la tête?... Merci, merci, maître Gryphus.
--Sans doute. Voyez si MM. de Witt ne se tiennent pas bien tranquilles
maintenant.
--C'est affreux ce que vous dites-là, M. Gryphus, dit van Baërle en se
détournant pour cacher son dégoût. Vous oubliez que l'un était mon ami,
et l'autre... l'autre mon second père.
--Oui, mais je me souviens que l'un et l'autre sont des conspirateurs.
Et puis c'est par philanthropie que je parle.
--Ah! vraiment! Expliquez donc un peu cela, cher M. Gryphus, je ne
comprends pas bien.
--Oui. Si vous étiez resté sur le billot de maître Harbruck...
--Eh bien?
--Eh bien! vous ne souffririez plus. Tandis qu'ici je ne vous cache pas
que je vais vous rendre la vie très dure.
--Merci de la promesse, maître Gryphus.
Et tandis que le prisonnier souriait ironiquement au vieux geôlier, Rosa
derrière la porte lui répondait par un sourire plein d'angélique
consolation. Gryphus alla vers la fenêtre. Il faisait encore assez jour
pour qu'on vît sans le distinguer un horizon immense qui se perdait dans
une brume grisâtre.
--Quelle vue a-t-on d'ici? demanda le geôlier.
--Mais, fort belle, dit Cornélius en regardant Rosa.
--Oui, oui, trop de vue, trop de vue.
En ce moment les deux pigeons, effarouchés par la vue et surtout par la
voix de cet inconnu, sortirent de leur nid, et disparurent tout effarés
dans le brouillard.
--Oh! oh! qu'est-ce que cela? demanda le geôlier.
--Mes pigeons, répondit Cornélius.
--Mes pigeons! s'écria le geôlier, mes pigeons! Est-ce qu'un prisonnier
a quelque chose à lui?
--Alors, dit Cornélius, les pigeons que le Bon Dieu m'a prêtés?
--Voilà déjà une contravention, répliqua Gryphus, des pigeons! Ah! jeune
homme, jeune homme, je vous préviens d'une chose, c'est que, pas plus
tard que demain, ces oiseaux bouilliront dans ma marmite.
--Il faudrait d'abord que vous les tinssiez, maître Gryphus, dit van
Baërle. Vous ne voulez pas que ce soient mes pigeons; ils sont encore
bien moins les vôtres, je vous jure, qu'ils ne sont les miens.
--Ce qui est différé n'est pas perdu, maugréa le geôlier, et pas plus
tard que demain, je leur tordrai le cou.
Et, tout en faisant cette méchante promesse à Cornélius, Gryphus se
pencha en dehors pour examiner la structure du nid. Ce qui donna le
temps à van Baërle de courir à la porte et de serrer la main de Rosa,
qui lui dit:
--À neuf heures ce soir.
Gryphus, tout occupé du désir de prendre dès le lendemain les pigeons
comme il avait promis de le faire, ne vit rien, n'entendit rien, et
comme il avait fermé la fenêtre, il prit sa fille par le bras, sortit,
donna un double tour à la serrure, poussa les verrous, et s'en alla
faire les mêmes promesses à un autre prisonnier. À peine eut-il disparu,
que Cornélius s'approcha de la porte pour écourter le bruit décroissant
des pas; puis, lorsqu'il se fut éteint, il courut à la fenêtre et
démolit de fond en comble le nid des pigeons. Il aimait mieux les
chasser à tout jamais de sa présence que d'exposer à la mort les gentils
messagers auxquels il devait le bonheur d'avoir revu Rosa.
Cette visite du geôlier, ses menaces brutales, la sombre perspective de
sa surveillance dont il connaissait les abus, rien de tout cela ne put
distraire Cornélius des douces pensées et surtout du doux espoir que la
présence de Rosa venait de ressusciter dans son coeur.
Il attendit impatiemment que neuf heures sonnassent au donjon de
Loewestein.
Rosa avait dit: «À neuf heures, attendez-moi.»
La dernière note de bronze vibrait encore dans l'air quand Cornélius
entendit dans l'escalier le pas léger et la robe onduleuse de la belle
Frisonne, et bientôt le grillage de la porte sur laquelle Cornélius
fixait ardemment les yeux s'éclaira.
Le guichet venait de s'ouvrir en dehors.
--Me voici, dit Rosa encore tout essoufflée d'avoir gravi l'escalier, me
voici!
--Oh! bonne Rosa!
--Vous êtes content de me voir?
--Vous me le demandez! Mais comment avez-vous fait pour venir? Dites!
--Écoutez, mon père s'endort chaque soir presque aussitôt qu'il a soupé;
alors je le couche un peu étourdi par le genièvre; n'en dites rien à
personne car, grâce à ce sommeil, je pourrai chaque soir venir causer
une heure avec vous.
--Oh! je vous remercie, Rosa, chère Rosa.
Et Cornélius avança, en disant ces mots, son visage si près du guichet
que Rosa retira le sien.
--Je vous ai rapporté vos caïeux de tulipe, dit-elle.
Le coeur de Cornélius bondit. Il n'avait point osé demander encore à Rosa
ce qu'elle avait fait du précieux trésor qu'il lui avait confié.
--Ah! vous les avez donc conservés?
--Ne me les aviez-vous pas donnés comme une chose qui vous était chère?
--Oui, mais seulement parce que je vous les avais donnés, il me semble
qu'ils étaient à vous.
--Ils étaient à moi après votre mort et vous êtes vivant, par bonheur.
Ah! comme j'ai béni Son Altesse. Si Dieu accorde au prince Guillaume
toutes les félicités que je lui ai souhaitées, certes le roi Guillaume
sera non seulement l'homme le plus heureux de son royaume mais de toute
la terre. Vous étiez vivant, dis-je, et tout en gardant la Bible de
votre parrain Corneille, j'étais résolue de vous rapporter vos caïeux;
seulement je ne savais comment faire. Or, je venais de prendre la
résolution d'aller demander au stathouder la place de geôlier de
Loewestein pour mon père, lorsque la nourrice m'apporta votre lettre.
Ah! nous pleurâmes bien ensemble, je vous en réponds. Mais votre lettre
ne fit que m'affermir dans ma résolution. C'est alors que je partis pour
Leyde; vous savez le reste.
--Comment, chère Rosa, reprit Cornélius, vous pensiez, avant ma lettre
reçue, à venir me rejoindre?
--Si j'y pensais! répondit Rosa laissant prendre à son amour le pas sur
sa pudeur, mais je ne pensais qu'à cela!
Et en disant ces mots, Rosa devint si belle que, pour la seconde fois,
Cornélius précipita son front et ses lèvres sur le grillage, et cela
sans doute pour remercier la belle jeune fille.
Rosa se recula comme la première fois.
--En vérité, dit-elle avec cette coquetterie qui bat dans le coeur de
toute jeune fille, en vérité, j'ai bien souvent regretté de ne pas
savoir lire; mais jamais autant et de la même façon que lorsque votre
nourrice m'apporta votre lettre; j'ai tenu dans ma main cette lettre qui
parlait pour les autres et qui, pauvre sotte que j'étais, était muette
pour moi.
--Vous avez souvent regretté de ne pas savoir lire? dit Cornélius; et à
quelle occasion?
--Dame, fit la jeune fille en riant, pour lire toute les lettres que
l'on m'écrivait.
--Vous receviez des lettres, Rosa?
--Par centaines.
--Mais qui vous les écrivait donc?...
--Qui m'écrivait? Mais d'abord tous les étudiants qui passaient par le
Buitenhof, tous les officiers qui allaient à la place d'armes, tous les
commis et même les marchands qui me voyaient à ma petite fenêtre.
--Et tous ces billets, chère Rosa, qu'en faisiez-vous?
--Autrefois, répondit Rosa, je me les faisais lire par quelque amie, et
cela m'amusait beaucoup; mais depuis un certain temps, à quoi bon perdre
son temps à écouter toutes ces sottises? depuis un certain temps je les
brûle.
--Depuis un certain temps! s'écria Cornélius avec un regard troublé tout
à la fois par l'amour et la joie.
Rosa baissa les yeux toute rougissante. De sorte qu'elle ne vit pas
s'approcher les lèvres de Cornélius qui ne rencontrèrent hélas! que le
grillage, mais qui, malgré cet obstacle, envoyèrent jusqu'aux lèvres de
la jeune fille le souffle ardent du plus tendre des baisers.
À cette flamme qui brûla ses lèvres, Rosa devint aussi pâle, plus pâle
peut-être qu'elle ne l'avait été au Buitenhof, le jour de l'exécution.
Elle poussa un gémissement plaintif, ferma ses beaux yeux et s'enfuit le
coeur palpitant, essayant en vain de comprimer avec sa main les
palpitations de son coeur.
Cornélius, demeuré seul, en fut réduit à aspirer le doux parfum des
cheveux de Rosa, resté comme un captif entre le treillage.
Rosa s'était enfuie si précipitamment qu'elle avait oublié de rendre à
Cornélius les trois caïeux de la tulipe noire.
XVI
Maître et écolière
Le bonhomme Gryphus, on a pu le voir, était loin de partager la bonne
volonté de sa fille pour le filleul de Corneille de Witt.
Il n'avait que cinq prisonniers à Loewestein; la tâche de gardien
n'était donc pas difficile à remplir, et la geôle était une sorte de
sinécure donnée à son âge.
Mais, dans son zèle, le digne geôlier avait grandi de toute la puissance
de son imagination la tâche qui lui était imposée. Pour lui, Cornélius
avait pris la proportion gigantesque d'un criminel de premier ordre. Il
était en conséquence devenu le plus dangereux de ses prisonniers. Il
surveillait chacune de ses démarches, ne l'abordait qu'avec un visage
courroucé, lui faisant porter la peine de ce qu'il appelait son
effroyable rébellion contre le clément stathouder.
Il entrait trois fois par jour dans la chambre de van Baërle, croyant le
surprendre en faute, mais Cornélius avait renoncé aux correspondances
depuis qu'il avait sa correspondante sous la main. Il était même
probable que Cornélius, eût-il obtenu sa liberté entière et permission
complète de se retirer partout où il eût voulu, le domicile de la prison
avec Rosa et ses caïeux lui eût paru préférable à tout autre domicile
sans ses caïeux et sans Rosa.
C'est qu'en effet chaque soir à neuf heures, Rosa avait promis de venir
causer avec le cher prisonnier, et dès le premier soir, Rosa, nous
l'avons vu, avait tenu parole.
Le lendemain, elle monta comme la veille, avec le même mystère et les
mêmes précautions. Seulement elle s'était promis à elle-même de ne pas
trop approcher sa figure du grillage. D'ailleurs, pour entrer du premier
coup dans une conversation qui pût occuper sérieusement van Baërle, elle
commença par lui tendre à travers le grillage ses trois caïeux toujours
enveloppés dans le même papier.
Mais, au grand étonnement de Rosa, van Baërle repoussa sa blanche main
du bout de ses doigts.
Le jeune homme avait réfléchi.
--Écoutez-moi, dit-il, nous risquerions trop, je crois, de mettre toute
notre fortune dans le même sac. Songez qu'il s'agit, ma chère Rosa,
d'accomplir une entreprise que l'on regarde jusqu'aujourd'hui comme
impossible. Il s'agit de faire fleurir la grande tulipe noire. Prenons
donc toutes nos précautions, afin, si nous échouons, de n'avoir rien à
nous reprocher. Voici comment j'ai calculé que nous parviendrions à
notre but.
Rosa prêta toute son attention à ce qu'allait lui dire le prisonnier, et
cela plus pour l'importance qu'y attachait le malheureux tulipier que
pour l'importance qu'elle y attachait elle-même.
--Voilà, continua Cornélius, comment j'ai calculé notre commune
coopération à cette grande affaire.
--J'écoute, dit Rosa.
--Vous avez bien dans cette forteresse un petit jardin, à défaut de
jardin une cour quelconque, à défaut de cour une terrasse.
--Nous avons un très beau jardin, dit Rosa; il s'étend le long du Wahal
et est plein de beaux vieux arbres.
--Pouvez-vous, chère Rosa, m'apporter un peu de la terre de ce jardin
afin que j'en juge.
--Dès demain.
--Vous en prendrez à l'ombre et au soleil afin que je juge de ses deux
qualités sous les deux conditions de sécheresse et d'humidité.
--Soyez tranquille.
--La terre choisie par moi et modifiée s'il est besoin, nous ferons
trois parts de nos trois caïeux, vous en prendrez un que vous planterez
le jour que je vous dirai dans la terre choisie par moi; il fleurira
certainement si vous le soignez selon mes indications.
--Je ne m'en éloignerai pas une seconde.
--Vous m'en donnerez un autre que j'essaierai d'élever ici dans ma
chambre, ce qui m'aidera à passer ces longues journées pendant
lesquelles je ne vous vois pas. J'ai peu d'espoir, je vous l'avoue pour
celui-là, et d'avance, je regarde ce malheureux comme sacrifié à mon
égoïsme. Cependant, le soleil me visite quelquefois. Je tirerai
artificieusement parti de tout, même de la chaleur et de la cendre de ma
pipe. Enfin, nous tiendrons, ou plutôt vous tiendrez en réserve le
troisième caïeu, notre dernière ressource pour le cas où nos deux
premières expériences auraient manqué. De cette manière, ma chère Rosa,
il est impossible que nous n'arrivions pas à gagner les cent mille
florins de notre dot et à nous procurer le suprême bonheur de voir
réussir notre oeuvre.
--J'ai compris, dit Rosa. Je vous apporterai demain de la terre, vous
choisirez la mienne et la vôtre. Quant à la vôtre, il me faudra
plusieurs voyages, car je ne pourrai vous en apporter que peu à la fois.
--Oh! nous ne sommes pas pressés, chère Rosa; nos tulipes ne doivent pas
être enterrées avant un grand mois. Ainsi, vous voyez que nous avons
tout le temps; seulement pour planter votre caïeu, vous suivrez toutes
mes instructions, n'est-ce pas?
--Je vous le promets.
--Et une fois planté, vous me ferez part de toutes les circonstances qui
pourront intéresser notre élève, tels que changements atmosphériques,
traces dans les allées, traces sur les plates-bandes. Vous écouterez la
nuit si notre jardin n'est pas fréquenté par des chats. Deux de ces
malheureux animaux m'ont à Dordrecht ravagé deux plates-bandes.
--J'écouterai.
--Les jours de lune... Avez-vous vue sur le jardin, chère enfant?
--La fenêtre de ma chambre à coucher y donne.
--Bon. Les jours de lune, vous regarderez si des trous du mur ne sortent
point des rats. Les rats sont des rongeurs fort à craindre, et j'ai vu
de malheureux tulipiers reprocher bien amèrement à Noé d'avoir mis une
paire de rats dans l'arche.
--Je regarderai, et s'il y a des chats ou des rats...
--Eh bien! il faudra aviser. Ensuite, continua van Baërle, devenu
soupçonneux depuis qu'il était en prison; ensuite, il y a un animal bien
plus à craindre encore que le chat et le rat!
--Et quel est cet animal?
--C'est l'homme! vous comprenez, chère Rosa, on vole un florin, et l'on
risque le bagne pour une pareille misère; et à plus forte raison peut-on
voler un caïeu de tulipe qui vaut cent mille florins.
--Personne que moi n'entrera dans le jardin.
--Vous me le promettez?
--Je vous le jure!
--Bien, Rosa! merci, chère Rosa! Oh! toute joie va donc me venir de
vous!
Et, comme les lèvres de van Baërle se rapprochaient du grillage avec la
même ardeur que la veille, et que d'ailleurs, l'heure de la retraite
était arrivée, Rosa éloigna la tête et allongea la main.
Dans cette jolie main, dont la coquette jeune fille avait un soin tout
particulier, était le caïeu.
Cornélius baisa passionnément le bout des doigts de cette main. Était-ce
parce que cette main tenait un des caïeux de la grande tulipe noire?
Était-ce parce que cette main était la main de Rosa?
C'est ce que nous laissons deviner à de plus savants que nous. Rosa se
retira donc avec les deux autres caïeux, les serrant contre sa poitrine.
Les serrait-elle contre sa poitrine parce que c'étaient les caïeux de la
grande tulipe noire, ou parce que les caïeux lui venaient de Cornélius
van Baërle?
Ce point, nous le croyons, serait plus facile à préciser que l'autre.
Quoi qu'il en soit, à partir de ce moment, la vie devint douce et
remplie pour le prisonnier.
Rosa, on l'a vu, lui avait remis un des caïeux.
Chaque soir, elle lui apportait poignée à poignée la terre de la portion
du jardin qu'il avait trouvée la meilleure et qui en effet était
excellente.
Une large cruche que Cornélius avait cassée habilement lui donna un fond
propice, il l'emplit à moitié et mélangea la terre apportée par Rosa
d'un peu de boue de rivière qu'il fit sécher et qui lui fournit un
excellent terreau.
Puis, vers le commencement d'avril, il y déposa le premier caïeu.
Dire ce que Cornélius déploya de soins, d'habileté et de ruse pour
dérober à la surveillance de Gryphus la joie de ses travaux, nous n'y
parviendrons pas. Une demi-heure, c'est un siècle de sensations et de
pensées pour un prisonnier philosophe.
Il ne se passait point de jour que Rosa ne vînt causer avec Cornélius.
Les tulipes, dont Rosa faisait un cours complet, fournissaient le fond
de la conversation; mais si intéressant que soit ce sujet, on ne peut
pas toujours parler tulipes.
Alors on parlait d'autre chose, et à son grand étonnement le tulipier
s'apercevait de l'extension immense que pouvait prendre le cercle de la
conversation.
Seulement Rosa avait pris une habitude, elle tenait son beau visage
invariablement à six pouces du guichet, car la belle Frisonne était sans
doute défiante d'elle-même, depuis qu'elle avait senti à travers le
grillage combien le souffle d'un prisonnier peut brûler le coeur d'une
jeune fille.
Il y a une chose surtout qui inquiétait à cette heure le tulipier
presque autant que ses caïeux et sur laquelle il revenait sans cesse:
c'était la dépendance où était Rosa de son père.
Ainsi la vie de van Baërle, le docteur savant, le peintre pittoresque,
l'homme supérieur, de van Baërle qui le premier avait, selon toute
probabilité, découvert ce chef-d'oeuvre de la création que l'on
appellerait, comme la chose était arrêtée d'avance, _Rosa Baërlensis_,
la vie, bien mieux que la vie, le bonheur de cet homme dépendait du plus
simple caprice d'un autre homme, et cet homme c'était un être d'un
esprit inférieur, d'une caste infime; c'était un geôlier, quelque chose
de moins intelligent que la serrure qu'il fermait, de plus dur que le
verrou qu'il tirait. C'était quelque chose du Caliban de _la Tempête_,
un passage entre l'homme et la brute.
Eh bien, le bonheur de Cornélius dépendait de cet homme; cet homme
pouvait un beau matin s'ennuyer à Loewestein, trouver que l'air y était
mauvais, que le genièvre n'y était pas bon, et quitter la forteresse, et
emmener sa fille, et encore une fois Cornélius et Rosa étaient séparés.
Dieu, qui se lasse de faire trop pour ses créatures, finirait peut-être
alors par ne plus les réunir.
--Et alors à quoi bon les pigeons voyageurs, disait Cornélius à la jeune
fille, puisque, chère Rosa, vous ne saurez ni lire ce que je vous
écrirai, ni m'écrire ce que vous aurez pensé?
--Eh bien! répondait Rosa, qui au fond du coeur craignait la séparation
autant que Cornélius, nous avons une heure tous les soirs, employons-la
bien.
--Mais il me semble, reprit Cornélius, que nous ne l'employons pas mal.
--Employons-la mieux encore, dit Rosa en souriant. Montrez-moi à lire et
à écrire; je profiterai de vos leçons, croyez-moi, et de cette façon
nous ne serons plus jamais séparés que par notre volonté à nous-mêmes.
--Oh! alors, s'écria Cornélius, nous avons l'éternité devant nous.
Rosa sourit et haussa doucement les épaules.