Rosa présenta au blessé son épaule; le blessé entoura le col de la jeune

fille de son bras intact, et faisant un effort, il se mit sur ses

jambes, tandis que Cornélius, pour lui épargner le chemin, roulait vers

lui un fauteuil.

Gryphus s'assit dans le fauteuil, puis se retournant vers sa fille.

--Eh bien! n'as-tu pas entendu? lui dit-il. Va chercher ce que l'on te

demande.

Rosa descendit et rentra un instant après avec deux douves de baril et

une grande bande de linge.

Cornélius avait employé ce temps-là à ôter la veste du geôlier et à

retrousser ses manches.

--Est-ce bien cela que vous désirez, monsieur? demanda Rosa.

--Oui, mademoiselle, fit Cornélius en jetant les yeux sur les objets

apportés; oui, c'est bien cela. Maintenant, poussez cette table pendant

que je vais soutenir le bras de votre père.

Rosa poussa la table. Cornélius posa le bras cassé dessus, afin qu'il se

trouvât à plat, et avec une habileté parfaite, rajusta la fracture,

adapta la clavette et serra les bandes.

À la dernière épingle, le geôlier s'évanouit une seconde fois.

--Allez chercher du vinaigre, mademoiselle, dit Cornélius, nous lui en

frotterons les tempes, et il reviendra.

Mais au lieu d'accomplir la prescription qui lui était faite, Rosa,

après s'être assurée que son père était bien sans connaissance,

s'avançant vers Cornélius:

--Monsieur, dit-elle, service pour service.

--Qu'est-ce à dire, ma belle enfant? demanda Cornélius.

--C'est-à-dire, monsieur, que le juge qui doit vous interroger demain

est venu s'informer aujourd'hui de la chambre où vous étiez; qu'on lui a

dit que vous occupiez la chambre de M. Corneille de Witt, et qu'à cette

réponse, il a ri d'une façon sinistre qui me fait croire que rien de bon

ne vous attend.

--Mais, demanda Cornélius, que peut-on me faire?

--Voyez d'ici ce gibet.

--Mais je ne suis point coupable, dit Cornélius.

--L'étaient-ils, eux, qui sont là-bas, pendus, mutilés, déchirés?

--C'est vrai, dit Cornélius en s'assombrissant.

--D'ailleurs, continua Rosa, l'opinion publique veut que vous le soyez,

coupable. Mais enfin, coupable ou non, votre procès commencera demain;

après-demain vous serez condamné: les choses vont vite par le temps qui

court.

--Eh bien! que concluez-vous de tout ceci, mademoiselle?

--J'en conclus que je suis seule, que je suis faible, que mon père est

évanoui, que le chien est muselé, que rien par conséquent ne vous

empêche de vous sauver. Sauvez-vous donc, voilà ce que je conclus.

--Que dites-vous?

--Je dis que je n'ai pu sauver M. Corneille ni M. Jean de Witt, hélas!

et que je voudrais bien vous sauver, vous. Seulement, faites vite; voilà

la respiration qui revient à mon père, dans une minute peut-être il

rouvrira les yeux, et il sera trop tard. Vous hésitez?

En effet, Cornélius demeurait immobile, regardant Rosa, mais comme s'il

la regardait sans l'entendre.

--Ne comprenez-vous pas? fit la jeune fille impatiente.

--Si fait, je comprends, fit Cornélius; mais...

--Mais?

--Je refuse. On vous accuserait.

--Qu'importe? dit Rosa en rougissant.

--Merci, mon enfant, reprit Cornélius, mais je reste.

--Vous restez! Mon Dieu! mon Dieu! N'avez-vous donc pas compris que vous

serez condamné... condamné à mort, exécuté sur un échafaud et peut-être

assassiné, mis en morceaux comme on a assassiné et mis en morceaux M.

Jean et M. Corneille? Au nom du Ciel, ne vous occupez pas de moi et

fuyez cette chambre où vous êtes. Prenez-y garde, elle porte malheur aux

de Witt.

--Hein! s'écria le geôlier en se réveillant. Qui parle de ces coquins,

de ces misérables, de ces scélérats de de Witt?

--Ne vous emportez pas, mon brave homme, dit Cornélius avec son doux

sourire; ce qu'il y a de pis pour les fractures, c'est de s'échauffer le

sang.

Puis, tout bas à Rosa:

--Mon enfant, dit-il, je suis innocent, j'attendrai mes juges avec la

tranquillité et le calme d'un innocent.

--Silence, dit Rosa.

--Silence, et pourquoi?

--Il ne faut pas que mon père soupçonne que nous avons causé ensemble.

--Où serait le mal?

--Où serait le mal? C'est qu'il m'empêcherait de jamais revenir ici, dit

la jeune fille.

Cornélius reçut cette naïve confidence avec un sourire; il lui semblait

qu'un peu de bonheur luisait sur son infortune.

--Eh bien! que marmottez-vous là tous deux? dit Gryphus en se levant et

en soutenant son bras droit avec son bras gauche.

--Rien, répondit Rosa; monsieur me prescrit le régime que vous avez à

suivre.

--Le régime que je dois suivre! le régime que je dois suivre! Vous

aussi, vous en avez un à suivre, la belle!

--Et lequel, mon père?

--C'est de ne pas venir dans la chambre des prisonniers, ou, quand vous

y venez, d'en sortir le plus vite possible; marchez donc devant moi, et

lestement!

Rosa et Cornélius échangèrent un regard.

Celui de Rosa voulait dire:

--Vous voyez bien.

Celui de Cornélius signifiait:

--Qu'il soit fait ainsi qu'il plaira au Seigneur!

XI

Le testament de Cornélius van Baërle

Rosa ne s'était point trompée. Les juges vinrent le lendemain au

Buitenhof et interrogèrent Cornélius van Baërle. Au reste,

l'interrogatoire ne fut pas long; il fut avéré que Cornélius avait gardé

chez lui cette correspondance fatale des de Witt avec la France.

Il ne le nia point.

Il était seulement douteux aux yeux des juges que cette correspondance

lui eût été remise par son parrain, Corneille de Witt.

Mais, comme depuis la mort des deux martyrs, Cornélius van Baërle

n'avait plus rien à ménager, non seulement il ne nia point que le dépôt

lui eût été confié par Corneille en personne, mais encore il raconta

comment, de quelle façon et dans quelle circonstance le dépôt lui avait

été confié.

Cette confidence impliquait le filleul dans le crime du parrain.

Il y avait complicité patente entre Corneille et Cornélius.

Cornélius ne se borna point à cet aveu: il dit toute la vérité à

l'endroit de ses sympathies, de ses habitudes, de ses familiarités. Il

dit son indifférence en politique, son amour pour l'étude, pour les

arts, pour les sciences et pour les fleurs. Il raconta que jamais,

depuis le jour où Corneille était venu à Dordrecht et lui avait confié

ce dépôt, ce dépôt n'avait été touché ni même aperçu par le dépositaire.

On lui objecta qu'à cet égard il était impossible qu'il dît la vérité,

puisque les papiers étaient justement enfermés dans une armoire où

chaque jour il plongeait la main et les yeux.

Cornélius répondit que cela était vrai; mais qu'il ne mettait la main

dans le tiroir que pour s'assurer que ses oignons étaient bien secs,

mais qu'il n'y plongeait les yeux que pour s'assurer si ses oignons

commençaient à germer.

On lui objecta que sa prétendue indifférence à l'égard de ce dépôt ne

pouvait se soutenir raisonnablement, parce qu'il était impossible

qu'ayant reçu un pareil dépôt de la main de son parrain, il n'en connût

pas l'importance.

Ce à quoi il répondit: que son parrain Corneille l'aimait trop et

surtout était un homme trop sage pour lui avoir rien dit de la teneur de

ces papiers, puisque cette confidence n'eût servi qu'à tourmenter le

dépositaire.

On lui objecta que si M. de Witt avait agi de la sorte, il eût joint au

paquet, en cas d'accident, un certificat constatant que son filleul

était complètement étranger à cette correspondance, ou bien, pendant son

procès, lui eût écrit quelque lettre qui pût servir à sa justification.

Cornélius répondit que sans doute son parrain n'avait point pensé que

son dépôt courût aucun danger, caché comme il l'était dans une armoire

qui était regardée comme aussi sacrée que l'arche pour toute la maison

van Baërle; que par conséquent il avait jugé le certificat inutile; que,

quant à une lettre, il avait quelque souvenir qu'un moment avant son

arrestation, et comme il était absorbé dans la contemplation d'un oignon

des plus rares, le serviteur de M. Jean de Witt était entré dans son

séchoir et lui avait remis un papier; mais que de tout cela il ne lui

était resté qu'un souvenir pareil à celui qu'on a d'une vision; que le

serviteur avait disparu, et que quant au papier, peut-être le

trouverait-on si on le cherchait bien.

Quant à Craeke, il était impossible de le retrouver, attendu qu'il avait

quitté la Hollande.

Quant au papier, il était si peu probable qu'on le retrouverait, qu'on

ne se donna pas la peine de le chercher.

Cornélius lui-même n'insista pas beaucoup sur ce point, puisque, en

supposant que ce papier se retrouvât, il pouvait n'avoir aucun rapport

avec la correspondance qui faisait le corps du délit.

Les juges voulurent avoir l'air de pousser Cornélius à se défendre mieux

qu'il ne le faisait; ils usèrent vis-à-vis de lui de cette bénigne

patience qui dénote soit un magistrat intéressé par l'accusé, soit un

vainqueur qui a terrassé son adversaire, et qui étant complètement

maître de lui, n'a pas besoin de l'opprimer pour le perdre.

Cornélius n'accepta point cette hypocrite protection, et dans une

dernière réponse qu'il fit avec la noblesse d'un martyr et le calme d'un

juste:

--Vous me demandez, messieurs, dit-il, des choses auxquelles je n'ai

rien à répondre, sinon l'exacte vérité. Or, l'exacte vérité, la voici.

Le paquet est entré chez moi par la voie que j'ai dite; je proteste

devant Dieu que j'en ignorais et que j'en ignore encore le contenu;

qu'au jour de mon arrestation seulement, j'ai su que ce dépôt était la

correspondance du grand pensionnaire avec le marquis de Louvois. Je

proteste enfin que j'ignore et comment on a pu savoir que ce paquet

était chez moi, et surtout comment je puis être coupable pour avoir

accueilli ce que m'apportait mon illustre et malheureux parrain.

Ce fut là tout le plaidoyer de Cornélius. Les juges allèrent aux

opinions.

Ils considérèrent que tout rejeton de dissension civile est funeste, en

ce qu'il ressuscite la guerre qu'il est de l'intérêt de tous d'éteindre.

L'un d'eux, et c'était un homme qui passait pour un profond observateur,

établit que ce jeune homme si flegmatique en apparence, devait être très

dangereux en réalité, attendu qu'il devait cacher sous le manteau de

glace qui lui servait d'enveloppe un ardent désir de venger MM. de Witt,

ses proches.

Un autre fit observer que l'amour des tulipes s'allie parfaitement avec

la politique, et qu'il est historiquement prouvé que plusieurs hommes

très dangereux ont jardiné ni plus ni moins que s'ils en faisaient leur

état, quoiqu'au fond ils fussent occupés de bien autre chose; témoin

Tarquin l'Ancien, qui cultivait des pavots à Gabies, et le grand Condé,

qui arrosait ses oeillets au donjon de Vincennes, et cela au moment où le

premier méditait sa rentrée à Rome et le second sa sortie de prison.

Le juge conclut par ce dilemme:

Ou M. Cornélius van Baërle aime fort les tulipes, ou il aime fort la

politique; dans l'un et l'autre cas, il nous a menti; d'abord parce

qu'il est prouvé qu'il s'occupait de politique et cela par les lettres

que l'on a trouvées chez lui; ensuite parce qu'il est prouvé qu'il

s'occupait de tulipes. Les caïeux sont là qui en font foi. Enfin--et là

était l'énormité--, puisque Cornélius van Baërle s'occupait à la fois de

tulipes et de politique, l'accusé était donc d'une nature hybride, d'une

organisation amphibie, travaillant avec une ardeur égale la politique et

la tulipe, ce qui lui donnerait tous les caractères de l'espèce d'hommes

la plus dangereuse au repos public et une certaine ou plutôt une

complète analogie avec les grands esprits dont Tarquin l'Ancien et M. de

Condé fournissaient tout à l'heure un exemple.

Le résultat de tous ces raisonnements fut que M. le prince stathouder de

Hollande saurait, sans aucun doute, un gré infini à la magistrature de

la Haye de lui simplifier l'administration des sept provinces, en

détruisant jusqu'au moindre germe de conspiration contre son autorité.

Cet argument prima tous les autres, et pour détruire efficacement le

germe des conspirations, la peine de mort fut prononcée à l'unanimité

contre M. Cornélius van Baërle, coupable et convaincu d'avoir, sous les

apparences innocentes d'un amateur de tulipes, participé aux détestables

intrigues et aux abominables complots de MM. de Witt contre la

nationalité hollandaise et à leurs secrètes relations avec l'ennemi

français.

La sentence portait subsidiairement que le susdit Cornélius van Baërle

serait extrait de la prison du Buitenhof pour être conduit à l'échafaud

dressé sur la place du même nom, où l'exécuteur des jugements lui

trancherait la tête.

Comme cette délibération avait été sérieuse, elle avait duré une

demi-heure, et pendant cette demi-heure, le prisonnier avait été

réintégré dans sa prison.

Ce fut là que le greffier des États lui vint lire l'arrêt.

Maître Gryphus était retenu sur son lit par la fièvre que lui causait la

fracture de son bras. Ses clefs étaient passées aux mains d'un de ses

valets surnuméraires, et derrière ce valet, qui avait introduit le

greffier, Rosa, la belle Frisonne, s'était venue placer à l'encoignure

de la porte, un mouchoir sur sa bouche pour étouffer ses soupirs et ses

sanglots.

Cornélius écouta la sentence avec un visage plus étonné que triste.

La sentence lue, le greffier lui demanda s'il avait quelque chose à

répondre.

--Ma foi, non, répondit-il. J'avoue seulement qu'entre toutes les causes

de mort qu'un homme de précaution peut prévoir pour les parer, je

n'eusse jamais soupçonné celle-là.

Sur laquelle réponse le greffier salua Cornélius van Baërle avec toute

la considération que ces sortes de fonctionnaires accordent aux grands

criminels de tout genre.

Et comme il allait sortir:

--À propos, M. le greffier, dit Cornélius, pour quel jour est la chose,

s'il vous plaît?

--Mais pour aujourd'hui, répondit le greffier, un peu gêné par le

sang-froid du condamné.

Un sanglot éclata derrière la porte.

Cornélius se pencha pour voir qui avait poussé ce sanglot, mais Rosa

avait deviné le mouvement et s'était rejetée en arrière.

--Et, ajouta Cornélius, à quelle heure l'exécution?

--Monsieur, pour midi.

--Diable! fit Cornélius, j'ai entendu, ce me semble, sonner dix heures

il y a au moins vingt minutes. Je n'ai pas de temps à perdre.

--Pour vous réconcilier avec Dieu, oui, monsieur, fit le greffier en

saluant jusqu'à terre, et vous pouvez demander tel ministre qu'il vous

plaira.

En disant ces mots, il sortit à reculons, et le geôlier remplaçant

l'allait suivre en refermant la porte de Cornélius, quand un bras blanc

et qui tremblait s'interposa entre cet homme et la lourde porte.

Cornélius ne vit que le casque d'or aux oreillettes de dentelles

blanches, coiffure des belles Frisonnes; il n'entendit qu'un murmure à

l'oreille du guichetier; mais celui-ci remit ses lourdes clefs dans la

main blanche qu'on lui tendait, et, descendant quelques marches, il

s'assit au milieu de l'escalier, gardé ainsi en haut par lui, en bas par

le chien.

Le casque d'or fit volte-face, et Cornélius reconnut le visage sillonné

de pleurs et les grands yeux bleus tout noyés de la belle Rosa.

La jeune fille s'avança vers Cornélius en appuyant ses deux mains sur sa

poitrine brisée.

--Oh! monsieur, monsieur! dit-elle.

Et elle n'acheva point.

--Ma belle enfant, répliqua Cornélius ému, que désirez-vous de moi? Je

n'ai pas grand pouvoir désormais sur rien, je vous en avertis.

--Monsieur, je viens réclamer de vous une grâce, dit Rosa tendant ses

mains moitié vers Cornélius, moitié vers le ciel.

--Ne pleurez pas ainsi, Rosa, dit le prisonnier; car vos larmes

m'attendrissent bien plus que ma mort prochaine. Et, vous le savez, plus

le prisonnier est innocent, plus il doit mourir avec calme et même avec

joie, puisqu'il meurt martyr. Voyons, ne pleurez plus et dites-moi votre

désir, ma belle Rosa.

La jeune fille se laissa glisser à genoux.

--Pardonnez à mon père, dit-elle.

--À votre père! fit Cornélius étonné.

--Oui, il a été si dur pour vous! mais il est ainsi de sa nature, il est

ainsi pour tous, et ce n'est pas vous particulièrement qu'il a

brutalisé.

--Il est puni, chère Rosa, plus que puni même par l'accident qui lui est

arrivé, et je lui pardonne.

--Merci! dit Rosa. Et maintenant, dites, puis-je, moi, à mon tour,

quelque chose pour vous?

--Vous pouvez sécher vos beaux yeux, chère enfant, répondit Cornélius

avec son doux sourire.

--Mais pour vous... pour vous...

--Celui qui n'a plus à vivre qu'une heure est un grand Sybarite s'il a

besoin de quelque chose, chère Rosa.

--Ce ministre qu'on vous avait offert...?

--J'ai adoré Dieu toute ma vie, Rosa, je l'ai adoré dans ses oeuvres,

béni dans sa volonté. Dieu ne peut rien avoir contre moi. Je ne vous

demanderai donc pas un ministre. La dernière pensée qui m'occupe, Rosa,

se rapporte à la glorification de Dieu. Aidez-moi, ma chère, je vous en

prie, dans l'accomplissement de cette dernière pensée.

--Ah! M. Cornélius, parlez, parlez! s'écria la jeune fille inondée de

larmes.

--Donnez-moi votre belle main, et promettez-moi de ne pas rire, mon

enfant.

--Rire! s'écria Rosa au désespoir, rire en ce moment! Mais vous ne

m'avez donc pas regardée, M. Cornélius?

--Je vous ai regardée, Rosa, et avec les yeux du corps et avec les yeux

de l'âme. Jamais femme plus belle, jamais âme plus pure ne s'était

offerte à moi; et si je ne vous regarde plus à partir de ce moment,

pardonnez-moi, c'est parce que, prêt à sortir de la vie, j'aime mieux

n'avoir rien à y regretter.

Rosa tressaillit. Comme le prisonnier disait ces paroles, onze heures

sonnaient au beffroi du Buitenhof. Cornélius comprit.

--Oui, oui, hâtons-nous, dit-il, vous avez raison, Rosa.

Alors tirant de sa poitrine, où il l'avait caché de nouveau depuis qu'il

n'avait plus peur d'être fouillé, le papier qui enveloppait les trois

caïeux:

--Ma belle amie, dit-il, j'ai beaucoup aimé les fleurs. C'était le temps

où j'ignorais que l'on pût aimer autre chose. Oh! ne rougissez pas, ne

vous détournez pas, Rosa, dussé-je vous faire une déclaration d'amour.

Cela, pauvre enfant, ne tirerait pas à conséquence; il y a là-bas sur le

Buitenhof certain acier qui dans soixante minutes fera raison de ma

témérité. Donc j'aimais les fleurs, Rosa, et j'avais trouvé, je le crois

du moins, le secret de la grande tulipe noire que l'on croit impossible,

et qui est, vous le savez ou vous ne le savez pas, l'objet d'un prix de

cent mille florins proposé par la société horticole de Harlem. Ces cent

mille florins--et Dieu sait que ce ne sont pas eux que je regrette--,

ces cent mille florins je les ai là dans ce papier; ils sont gagnés avec

les trois caïeux qu'il renferme, et que vous pouvez prendre, Rosa, car

je vous les donne.

--Monsieur Cornélius!

--Oh! vous pouvez les prendre, Rosa, vous ne faites de tort à personne,

mon enfant. Je suis seul au monde; mon père et ma mère sont morts; je

n'ai jamais eu ni soeur ni frère; je n'ai jamais pensé à aimer personne

d'amour, et si quelqu'un a pensé à m'aimer, je ne l'ai jamais su. Vous

le voyez bien d'ailleurs, Rosa, que je suis abandonné, puisque à cette

heure vous seule êtes dans mon cachot, me consolant et me secourant.

--Mais, monsieur, cent mille florins...

--Ah! soyons sérieux, chère enfant, dit Cornélius. Cent mille florins

feront une belle dot à votre beauté; vous les aurez, les cent mille

florins, car je suis sûr de mes caïeux. Vous les aurez donc, chère Rosa,

et je ne vous demande en échange que la promesse d'épouser un brave

garçon, jeune, que vous aimerez, et qui vous aimera autant que moi

j'aimais les fleurs. Ne m'interrompez pas, Rosa, je n'ai plus que

quelques minutes...

La pauvre fille étouffait sous ses sanglots.

Cornélius lui prit la main.

--Écoutez-moi, continua-t-il; voici comment vous procéderez. Vous

prendrez de la terre dans mon jardin de Dordrecht. Demandez à

Butruysheim, mon jardinier, du terreau de ma plate-bande nº 6; vous y

planterez dans une caisse profonde ces trois caïeux, ils fleuriront en

mai prochain, c'est-à-dire dans sept mois, et quand vous verrez la fleur

sur sa tige, passez les nuits à la garantir du vent, les jours à la

sauver du soleil. Elle fleurira noir, j'en suis sûr. Alors vous ferez

prévenir le président de la société de Harlem. Il fera constater par le

congrès la couleur de la fleur, et l'on vous comptera les cent mille

florins.

Rosa poussa un grand soupir.

--Maintenant, continua Cornélius en essuyant une larme tremblante au

bord de sa paupière et qui était donnée bien plus à cette merveilleuse

tulipe noire qu'il ne devait pas voir qu'à cette vie qu'il allait

quitter, je ne désire plus rien, sinon que la tulipe s'appelle _Rosa

Baërlensis_, c'est-à-dire qu'elle rappelle en même temps votre nom et le

mien, et comme ne sachant pas le latin, bien certainement, vous pourriez

oublier ce mot, tâchez de m'avoir un crayon et du papier, que je vous

l'écrive.

Rosa éclata en sanglots et tendit un livre relié en chagrin, qui portait

les initiales de C. W.

--Qu'est-ce que cela? demanda le prisonnier.

--Hélas! répondit Rosa, c'est la Bible de votre pauvre parrain,

Corneille de Witt. Il y a puisé la force de subir la torture et

d'entendre sans pâlir son jugement. Je l'ai trouvée dans cette chambre

après la mort du martyr, je l'ai gardée comme une relique; aujourd'hui

je vous l'apportais, car il me semblait que ce livre avait en lui une

force toute divine. Vous n'avez pas eu besoin de cette force que Dieu

avait mise en vous. Dieu soit loué! Écrivez dessus ce que vous avez à

écrire, M. Cornélius, et quoique j'aie le malheur de ne pas savoir lire,

ce que vous écrirez sera accompli.

Cornélius prit la Bible et la baisa respectueusement.

--Avec quoi écrirai-je? demanda-t-il.

--Il y a un crayon dans la Bible, dit Rosa. Il y était, je l'ai

conservé. C'était le crayon que Jean de Witt avait prêté à son frère et

qu'il n'avait pas songé à reprendre.

Cornélius le prit, et sur la seconde page--car, on se le rappelle, la

première avait été déchirée--, près de mourir à son tour comme son

parrain, il écrivit d'une main non moins ferme:

«Ce 23 août 1672, sur le point de rendre, quoique innocent, mon âme à

Dieu sur un échafaud, je lègue à Rosa Gryphus le seul bien qui me soit

resté de tous mes biens dans ce monde, les autres ayant été confisqués;

je lègue, dis-je, à Rosa Gryphus trois caïeux qui, dans ma conviction

profonde, doivent donner au mois de mai prochain la grande tulipe noire,

objet du prix de cent mille florins proposé par la société de Harlem,

désirant qu'elle touche ces cent mille florins en mon lieu et place

comme mon unique héritière, à la seule charge d'épouser un jeune homme

de mon âge à peu près, qui l'aimera et qu'elle aimera, et de donner à la

grande tulipe noire qui créera une nouvelle espère le nom de _Rosa

Baërlensis,_ c'est-à-dire son nom et le mien réunis.

«Dieu me trouve en grâce et elle en santé!

«Cornélius van Baërle.»

Puis, donnant la Bible à Rosa:

--Lisez, dit-il.

--Hélas! répondit la jeune fille à Cornélius, je vous l'ai déjà dit, je

ne sais pas lire.

Alors, Cornélius lut à Rosa le testament qu'il venait de faire.

Les sanglots de la pauvre enfant redoublèrent.

--Acceptez-vous mes conditions? demanda le prisonnier en souriant avec

mélancolie et en baisant le bout des doigts tremblants de la belle

Frisonne.

--Oh! je ne saurais, monsieur, balbutia-t-elle.

--Vous ne sauriez, mon enfant, et pourquoi donc?

--Parce qu'il y a une de ces conditions que je ne saurais tenir.

--Laquelle? je crois pourtant avoir fait accommodement par notre traité

d'alliance.

--Vous me donnez les cent mille florins à titre de dot?

--Oui.

--Et pour épouser un homme que j'aimerai?

--Sans doute.

--Et bien! monsieur, cet argent ne peut être à moi. Je n'aimerai jamais

personne et ne me marierai pas.

Et après ces mots péniblement prononcés, Rosa fléchit sur ses genoux et

faillit s'évanouir de douleur.

Cornélius, effrayé de la voir si pâle et si mourante, allait la prendre

dans ses bras, lorsqu'un pas pesant, suivi d'autres bruits sinistres,

retentit dans les escaliers accompagnés des aboiements du chien.

--On vient vous chercher! s'écria Rosa en se tordant les mains. Mon

Dieu! mon Dieu! monsieur, n'avez-vous pas encore quelque chose à me

dire?

Et elle tomba à genoux, la tête enfoncée dans ses bras, et toute

suffoquée de sanglots et de larmes.

--J'ai à vous dire de cacher précieusement vos trois caïeux et de les

soigner selon les prescriptions que je vous ai dites, et pour l'amour de

moi. Adieu, Rosa.

La tulipe noire · 第 6 / 17 段