Mais le terrible des mauvaises idées, c'est que peu à peu les mauvais

esprits se familiarisent avec elles.

D'ailleurs, mynheer Isaac Boxtel s'encourageait avec ce sophisme:

«Corneille de Witt est un mauvais citoyen, puisqu'il est accusé de haute

trahison et arrêté.

«Je suis, moi, un bon citoyen, puisque je ne suis accusé de rien au

monde et que je suis libre comme l'air.

«Or, si Corneille de Witt est un mauvais citoyen, ce qui est chose

certaine, puisqu'il est accusé de haute trahison et arrêté, son

complice, Cornélius van Baërle est un non moins mauvais citoyen que lui.

«Donc, comme moi je suis un bon citoyen, et qu'il est du devoir des bons

citoyens de dénoncer les mauvais citoyens, il est de mon devoir à moi,

Isaac Boxtel, de dénoncer Cornélius van Baërle.»

Mais ce raisonnement n'eût peut-être pas, si spécieux qu'il fût, pris un

empire complet sur Boxtel, et peut-être l'envieux n'eût-il pas cédé au

simple désir de vengeance qui lui mordait le coeur, si à l'unisson du

démon de l'envie n'eût surgi le démon de la cupidité.

Boxtel n'ignorait pas le point où van Baërle était arrivé de sa

recherche sur la grande tulipe noire.

Si modeste que fût le Dr. Cornélius, il n'avait pu cacher à ses plus

intimes qu'il avait la presque certitude de gagner en l'an de grâce 1673

le prix de cent mille florins proposé par la société d'horticulture de

Harlem.

Or cette presque certitude de Cornélius van Baërle, c'était la fièvre

qui rongeait Isaac Boxtel.

Si Cornélius était arrêté, cela occasionnerait certainement un grand

trouble dans la maison. La nuit qui suivrait l'arrestation, personne ne

songerait à veiller sur les tulipes du jardin.

Or, cette nuit-là, Boxtel enjamberait la muraille, et comme il savait où

était l'oignon qui devait donner la grande tulipe noire, il enlèverait

cet oignon; au lieu de fleurir chez Cornélius, la tulipe noire

fleurirait chez lui, et ce serait lui qui aurait le prix de cent mille

florins, au lieu que ce fût Cornélius, sans compter cet honneur suprême

d'appeler la fleur nouvelle _tulipa nigra Boxtellensis_, résultat qui

satisfaisait non seulement sa vengeance, mais sa cupidité.

Éveillé, il ne pensait qu'à la grande tulipe noire; endormi, il ne

rêvait que d'elle.

Enfin, le 19 août, vers deux heures de l'après-midi, la tentation fut si

forte que mynheer Isaac ne sut point y résister plus longtemps.

En conséquence, il dressa une dénonciation anonyme, laquelle remplaçait

l'authenticité par la précision, et jeta cette dénonciation à la poste.

Jamais papier vénéneux glissé dans les gueules de bronze de Venise ne

produisit un plus prompt et un plus terrible effet.

Le même soir, le principal magistrat reçut la dépêche; à l'instant même

il convoqua ses collègues pour le lendemain matin. Le lendemain matin

ils s'étaient réunis, avaient décidé l'arrestation et avaient remis

l'ordre, afin qu'il fût exécuté, à maître van Spennen, qui s'était

acquitté, comme nous avons vu, de ce devoir en digne Hollandais, et

avait arrêté Cornélius van Baërle juste au moment où les orangistes de

la Haye faisaient rôtir les morceaux des cadavres de Corneille et de

Jean de Witt.

Mais, soit honte, soit faiblesse dans le crime, Isaac Boxtel n'avait pas

eu le courage de braquer ce jour-là son télescope, ni sur le jardin, ni

sur l'atelier, ni sur le séchoir.

Il savait trop bien ce qui allait se passer dans la maison du pauvre

docteur Cornélius pour avoir besoin d'y regarder. Il ne se leva même

point lorsque son unique domestique, qui enviait le sort des domestiques

de Cornélius, non moins amèrement que Boxtel enviait le sort du maître,

entra dans sa chambre. Boxtel lui dit:

--Je ne me lèverai pas aujourd'hui; je suis malade.

Vers neuf heures, il entendit un grand bruit dans la rue et frissonna à

ce bruit; en ce moment, il était plus pâle qu'un véritable malade, plus

tremblant qu'un véritable fiévreux. Son valet entra; Boxtel se cacha

dans sa couverture.

--Ah! monsieur, s'écria le valet, non sans se douter qu'il allait, tout

en déplorant le malheur arrivé à van Baërle, annoncer une bonne nouvelle

à son maître; ah! monsieur, vous ne savez pas ce qui se passe en ce

moment?

--Comment veux-tu que je le sache? répondit Boxtel d'une voix presque

inintelligible.

--Eh bien! dans ce moment, M. Boxtel, on arrête votre voisin Cornélius

van Baërle, comme coupable de haute trahison.

--Bah! murmura Boxtel d'une voix faiblissante, pas possible!

--Dame! c'est ce qu'on dit, du moins; d'ailleurs, je viens de voir

entrer chez lui le juge van Spennen et les archers.

--Ah! si tu as vu, dit Boxtel, c'est autre chose.

--Dans tous les cas, je vais m'informer de nouveau, dit le valet, et

soyez tranquille, monsieur, je vous tiendrai au courant.

Boxtel se contenta d'encourager d'un signe le zèle de son valet.

Celui-ci sortit et rentra un quart d'heure après.

--Oh! monsieur, tout ce que je vous ai raconté, dit-il, c'était la

vérité pure.

--Comment cela?

--M. van Baërle est arrêté, on l'a mis dans une voiture et on vient de

l'expédier à la Haye.

--À la Haye!

--Oui, où, si ce qu'on dit est vrai, il ne fera pas bon pour lui.

--Et que dit-on? demanda Boxtel.

--Dame! monsieur, on dit, mais cela n'est pas bien sûr, on dit que les

bourgeois doivent être à cette heure en train d'assassiner M. Corneille

et M. Jean de Witt.

--Oh! murmura ou plutôt râla Boxtel en fermant les yeux pour ne pas voir

la terrible image qui s'offrait sans doute à son regard.

--Diable! fit le valet en sortant, il faut que mynheer Isaac Boxtel soit

bien malade pour n'avoir pas sauté en bas du lit à une pareille

nouvelle.

En effet Isaac Boxtel était bien malade, malade comme un homme qui vient

d'assassiner un autre homme. Mais il avait assassiné cet homme dans un

double but; le premier était accompli; restait à accomplir le second. La

nuit vint. C'était la nuit qu'attendait Boxtel.

La nuit venue, il se leva.

Puis il monta dans son sycomore.

Il avait bien calculé: personne ne songeait à garder le jardin; maison

et domestiques étaient sens dessus dessous.

Il entendit successivement sonner dix heures, onze heures, minuit.

À minuit, le coeur bondissant, les mains tremblantes, le visage livide,

il descendit de son arbre, prit une échelle, l'appliqua contre le mur,

monta jusqu'à l'avant-dernier échelon et écouta.

Tout était tranquille. Pas un bruit ne troublait le silence de la nuit.

Une seule lumière veillait dans toute la maison.

C'était celle de la nourrice.

Ce silence et cette obscurité enhardirent Boxtel.

Il enjamba le mur, s'arrêta un instant sur le faîte; puis, bien certain

qu'il n'avait rien à craindre, il passa l'échelle de son jardin dans

celui de Cornélius et descendit.

Puis, comme il savait à une ligne près l'endroit où étaient enterrés les

caïeux de la future tulipe noire, il courut dans leur direction, suivant

néanmoins les allées pour n'être pas trahi par la trace de ses pas, et,

arrivé à l'endroit précis, avec une joie de tigre, il plongea ses mains

dans la terre molle.

Il ne trouva rien et crut s'être trompé.

Cependant la sueur perlait instinctivement sur son front.

Il fouilla à côté: rien.

Il fouilla à droite, il fouilla à gauche: rien.

Il fouilla devant et derrière: rien.

Il faillit devenir fou, car il s'aperçut enfin que, dans la matinée

même, la terre avait été remuée.

En effet, pendant que Boxtel était dans son lit, Cornélius était

descendu dans son jardin, avait déterré l'oignon, et comme nous l'avons

vu, l'avait divisé en trois caïeux.

Boxtel ne pouvait se décider à quitter la place. Il avait retourné avec

ses mains plus de dix pieds carrés.

Enfin il ne lui resta plus de doute sur son malheur.

Ivre de colère, il regagna son échelle, enjamba le mur, ramena l'échelle

de chez Cornélius chez lui, la jeta dans son jardin et sauta après elle.

Tout à coup il lui vint un dernier espoir.

C'est que les caïeux étaient dans le séchoir.

Il ne s'agissait que de pénétrer dans le séchoir comme il avait pénétré

dans le jardin.

Là il les trouverait.

Au reste, ce n'était guère plus difficile.

Les vitrages du séchoir se soulevaient comme ceux d'une serre.

Cornélius van Baërle les avait ouverts le matin même et personne n'avait

songé à les fermer.

Le tout était de se procurer une échelle assez longue, une échelle de

vingt pieds au lieu de douze.

Boxtel avait remarqué dans la rue qu'il habitait une maison en

réparation; le long de cette maison une échelle gigantesque était

dressée.

Cette échelle était bien l'affaire de Boxtel, si les ouvriers ne

l'avaient pas emportée.

Il courut à la maison, l'échelle y était.

Boxtel prit l'échelle et l'apporta à grand'peine dans son jardin; avec

plus de peine encore, il la dressa contre la muraille de la maison de

Cornélius.

L'échelle atteignait juste au vasistas.

Boxtel mit une lanterne sourde tout allumée dans sa poche, monta à

l'échelle et pénétra dans le séchoir.

Arrivé dans ce tabernacle, il s'arrêta, s'appuyant contre la table; les

jambes lui manquaient, son coeur battait à l'étouffer.

Là, c'était bien pis que dans le jardin: on dirait que le grand air ôte

à la propriété ce qu'elle a de respectable; tel qui saute par-dessus une

haie ou qui escalade un mur, s'arrête à la porte ou à la fenêtre d'une

chambre.

Dans le jardin, Boxtel n'était qu'un maraudeur; dans la chambre, Boxtel

était un voleur.

Cependant, il reprit courage: il n'était pas venu jusque-là pour rentrer

chez lui les mains nettes.

Mais il eut beau chercher, ouvrir et fermer tous les tiroirs, et même le

tiroir privilégié où était le dépôt qui venait d'être si fatal à

Cornélius; il trouva étiquetées comme dans un jardin des plantes, la

_Joannis_, la _de Witt_, la tulipe bistre, la tulipe café brûlé; mais de

la tulipe noire ou plutôt des caïeux où elle était encore endormie et

cachée dans les limbes de la floraison, il n'y en avait pas de traces.

Et cependant, sur le registre des graines et des caïeux tenu en partie

double par van Baërle avec plus de soin et d'exactitude que le registre

commercial des premières maisons d'Amsterdam, Boxtel lut ces lignes:

«Aujourd'hui 20 août 1672, j'ai déterré l'oignon de la grande tulipe

noire que j'ai séparé en trois caïeux parfaits.»

--Ces caïeux! ces caïeux! hurla Boxtel en ravageant tout dans le

séchoir, où les a-t-il pu cacher?

Puis tout à coup se frappant le front à s'aplatir le cerveau.

--Oh! misérable que je suis! s'écria-t-il; ah! trois fois perdu Boxtel,

est-ce qu'on se sépare de ses caïeux? Est-ce qu'on les abandonne à

Dordrecht quand on part pour la Haye? Est-ce que l'on peut vivre sans

ses caïeux, quand ces caïeux sont ceux de la grande tulipe noire? Il

aura eu le temps de les prendre, l'infâme! il les a sur lui, il les a

emportés à la Haye!

C'était un éclair qui montrait à Boxtel l'abîme d'un crime inutile.

Boxtel tomba foudroyé sur cette même table, à cette même place où

quelques heures avant l'infortuné Baërle avait admiré si longuement et

délicieusement les caïeux de la tulipe noire.

--Eh bien! après tout, dit l'envieux en relevant sa tête livide, s'il

les a, il ne peut les garder que tant qu'il sera vivant, et...

Le reste de sa hideuse pensée s'absorba dans un affreux sourire.

--Les caïeux sont à la Haye, dit-il; ce n'est donc plus à Dordrecht que

je puis vivre. À la Haye pour les caïeux! à la Haye!

Et Boxtel, sans faire attention aux richesses immenses qu'il

abandonnait, tant il était préoccupé d'une autre richesse inestimable,

Boxtel sortit par son vasistas, se laissa glisser le long de l'échelle,

reporta l'instrument de vol où il l'avait pris, et, pareil à un animal

de proie, rentra rugissant dans sa maison.

IX

La chambre de famille

Il était minuit environ quand le pauvre van Baërle fut écroué à la

prison du Buitenhof.

Ce qu'avait prévu Rosa était arrivé. En trouvant la chambre de Corneille

vide, la colère du peuple avait été grande, et si le père Gryphus

s'était trouvé là sous la main de ces furieux, il eût certainement payé

pour son prisonnier.

Mais cette colère avait trouvé à s'assouvir largement sur les deux

frères, qui avaient été rejoints par les assassins, grâce à la

précaution qui avait été prise par Guillaume, l'homme aux précautions,

de fermer les portes de la ville.

Il était donc arrivé un moment où la prison s'était vidée et où le

silence avait succédé à l'effroyable tonnerre de hurlements qui roulait

par les escaliers.

Rosa avait profité de ce moment, était sortie de sa cachette et en avait

fait sortir son père.

La prison était complètement déserte; à quoi bon rester dans la prison

quand on égorgeait au Tol-Hek?

Gryphus sortit tout tremblant derrière la courageuse Rosa. Ils allèrent

fermer tant bien que mal la grande porte, nous disons tant bien que mal,

car elle était à moitié brisée. On voyait que le torrent d'une puissante

colère était passé par là.

Vers quatre heures, on entendit le bruit qui revenait, mais ce bruit

n'avait rien d'inquiétant pour Gryphus et pour sa fille. Ce bruit,

c'était celui des cadavres que l'on traînait et que l'on revenait pendre

à la place accoutumée des exécutions.

Rosa, cette fois encore, se cacha, mais c'était pour ne pas voir

l'horrible spectacle.

À minuit, on frappa à la porte du Buitenhof, ou plutôt à la barricade

qui la remplaçait.

C'était Cornélius van Baërle que l'on amenait.

Quand le geôlier Gryphus reçut le nouvel hôte et qu'il eut vu sur la

lettre d'écrou la qualité du prisonnier:

--Filleul de Corneille de Witt, murmura-t-il avec son sourire de

geôlier; ah, jeune homme, nous avons justement ici la chambre de

famille; nous allons vous la donner.

Et enchanté de la plaisanterie qu'il venait de faire, le farouche

orangiste prit son falot et les clefs pour conduire Cornélius dans la

cellule qu'avait le matin même quittée Corneille de Witt pour l'exil tel

que l'entendent, en temps de révolution, ces grands moralistes qui

disent comme un axiome de haute politique:

--Il n'y a que les morts qui ne reviennent pas. Gryphus se prépara donc

à conduire le filleul dans la chambre du parrain. Sur la route qu'il

fallait parcourir pour arriver à cette chambre, le désespéré fleuriste

n'entendit rien que l'aboiement d'un chien, ne vit rien que le visage

d'une jeune fille.

Le chien sortit d'une niche creusée dans le mur, en secouant une grosse

chaîne, et il flaira Cornélius afin de le bien reconnaître au moment où

il lui serait ordonné de le dévorer.

La jeune fille, quand le prisonnier fit gémir la rampe de l'escalier

sous sa main alourdie, entr'ouvrit le guichet d'une chambre qu'elle

habitait dans l'épaisseur de cet escalier même; et la lampe à la main

droite, elle éclaira en même temps son charmant visage rose encadré dans

d'admirables cheveux blonds à torsades épaisses, tandis que de la gauche

elle croisait sur la poitrine son blanc vêtement de nuit, car elle avait

été réveillée de son premier sommeil par l'arrivée inattendue de

Cornélius.

C'était un bien beau tableau à peindre et en tout digne de maître

Rembrandt que cette spirale noire de l'escalier illuminée par le falot

rougeâtre de Gryphus avec sa sombre figure de geôlier; au sommet, la

mélancolique figure de Cornélius qui se penchait sur la rampe pour

regarder au-dessous de lui, encadré par le guichet lumineux, le suave

visage de Rosa, et son geste pudique un peu contrarié peut-être par la

position élevée de Cornélius, placé sur ces marches d'où son regard

caressait vague et triste les épaules blanches et rondes de la jeune

fille.

Puis, en bas, tout à fait dans l'ombre, à cet endroit de l'escalier où

l'obscurité faisait disparaître les détails, les yeux d'escarboucles du

molosse secouant sa chaîne aux anneaux de laquelle la double lumière de

la lampe de Rosa et du falot de Gryphus venait attacher une brillante

paillette.

Mais ce que n'aurait pu rendre dans son tableau le sublime maître, c'est

l'expression douloureuse qui parut sur le visage de Rosa quand elle vit

ce beau jeune homme pâle monter l'escalier lentement et qu'elle put lui

appliquer ces sinistres paroles prononcées par son père: «_Vous aurez la

chambre de famille_.»

Cette vision dura un moment, beaucoup moins de temps que nous n'avons

mis à la décrire. Puis Gryphus continua son chemin, Cornélius fut forcé

de le suivre, et cinq minutes après il entrait dans le cachot, qu'il est

inutile de décrire, puisque le lecteur le connaît déjà.

Gryphus, après avoir montré du doigt au prisonnier le lit sur lequel

avait tant souffert le martyr qui dans la journée même avait rendu son

âme à Dieu, reprit son falot et sortit.

Quant à Cornélius, resté seul, il se jeta sur ce lit, mais ne dormit

point. Il ne cessa d'avoir l'oeil fixé sur l'étroite fenêtre à treillis

de fer, qui prenait son jour sur le Buitenhof; il vit de cette façon

blanchir par-delà les arbres ce premier rayon de lumière que le ciel

laisse tomber sur la terre comme un blanc manteau.

Çà et là, pendant la nuit, quelques chevaux rapides avaient galopé sur

le Buitenhof, des pas pesants de patrouilles avaient frappé le petit

pavé rond de la place, et les mèches des arquebuses avaient, en

s'allumant au vent d'ouest, lancé jusqu'au vitrail de la prison

d'intermittents éclairs.

Mais quand le jour naissant argenta le faîte chaperonné des maisons,

Cornélius, impatient de savoir si quelque chose vivait à l'entour de

lui, s'approcha de la fenêtre et promena circulairement un triste

regard.

À l'extrémité de la place, une masse noirâtre, teintée de bleu sombre

par les brumes matinales, s'élevait, découpant sur les maisons pâles sa

silhouette irrégulière.

Cornélius reconnut le gibet.

À ce gibet pendaient deux informes lambeaux qui n'étaient plus que des

squelettes encore saignants.

Le bon peuple de la Haye avait déchiqueté les chairs de ses victimes,

mais rapporté fidèlement au gibet le prétexte d'une double inscription

tracée sur une énorme pancarte.

Sur cette pancarte, avec ses yeux de vingt-huit ans, Cornélius parvint à

lire les lignes suivantes tracées par l'épais pinceau de quelque

barbouilleur d'enseignes:

«Ici pendent le grand scélérat nommé Jean de Witt et le petit coquin

Corneille de Witt, son frère, deux ennemis du peuple, mais grands amis

du roi de France.»

Cornélius poussa un cri d'horreur, et, dans le transport de sa terreur

délirante, frappa des pieds et des mains à sa porte, si rudement et si

précipitamment que Gryphus accourut furieux, son trousseau d'énormes

clefs à la main.

Il ouvrit la porte en proférant d'horribles imprécations contre le

prisonnier qui le dérangeait en dehors des heures où il avait l'habitude

de se déranger.

--Ah çà mais! est-il enragé, cet autre de Witt! s'écria-t-il; mais ces

de Witt ont donc le diable au corps!

--Monsieur, monsieur, dit Cornélius en saisissant le geôlier par le bras

et en le traînant vers la fenêtre; monsieur, qu'ai-je donc lu là-bas?

--Où, là-bas?

--Sur cette pancarte.

Et tremblant, pâle et haletant, il lui montrait, au fond de la place, le

gibet surmonté de la cynique inscription. Gryphus se mit à rire.

--Ah! ah! répondit-il. Oui, vous avez lu... Eh bien! mon cher monsieur,

voilà où l'on arrive quand on a des intelligences avec les ennemis de M.

le prince d'Orange.

--MM. de Witt ont été assassinés! murmura Cornélius la sueur au front et

en se laissant tomber sur son lit, les bras pendants, les yeux fermés.

--MM. de Witt ont subi la justice du peuple, dit Gryphus; appelez-vous

cela assassinés, vous? Moi, je dis: exécutés.

Et, voyant que le prisonnier était arrivé non seulement au calme, mais à

l'anéantissement, il sortit de la chambre, tirant la porte avec

violence, et faisant rouler les verrous avec bruit.

En revenant à lui, Cornélius se trouva seul et reconnut la chambre où il

se trouvait, la chambre de famille, ainsi que l'avait appelée Gryphus,

comme le passage fatal qui devait aboutir pour lui à une triste mort.

Et comme c'était un philosophe, comme c'était surtout un chrétien, il

commença par prier pour l'âme de son parrain, puis pour celle du grand

pensionnaire, puis enfin il se résigna lui-même à tous les maux qu'il

plairait à Dieu de lui envoyer.

Puis, après être descendu du ciel sur la terre, être rentré de la terre

dans son cachot, s'être bien assuré que dans ce cachot il était seul, il

tira de sa poitrine les trois caïeux de la tulipe noire et les cacha

derrière un grès sur lequel on posait la cruche traditionnelle, dans le

coin le plus obscur de la prison.

Inutile labeur de tant d'années! destruction de si douces espérances! sa

découverte allait donc aboutir au néant comme lui à la mort! Dans cette

prison, pas un brin d'herbe, pas un atome de terre, pas un rayon de

soleil.

À cette pensée, Cornélius entra dans un sombre désespoir dont il ne

sortit que par une circonstance extraordinaire.

Quelle était cette circonstance?

C'est ce que nous nous réservons de dire dans le chapitre suivant.

X

La fille du geôlier

Le même soir, comme il apportait la pitance du prisonnier, Gryphus, en

ouvrant la porte de la prison, glissa sur la dalle humide et tomba en

essayant de se retenir. Mais la main portant à faux, il se cassa le bras

au-dessus du poignet.

Cornélius fit un mouvement vers le geôlier; mais comme il ne se doutait

pas de la gravité de l'accident:

--Ce n'est rien, dit Gryphus, ne bougez pas.

Et il voulut se relever en s'appuyant sur son bras, mais l'os plia;

Gryphus seulement alors sentit la douleur et jeta un cri. Il comprit

qu'il avait le bras cassé, et cet homme, si dur pour les autres, retomba

évanoui sur le seuil de la porte, où il demeura inerte et froid,

semblable à un mort. Pendant ce temps, la porte de la prison était

demeurée ouverte, et Cornélius se trouvait presque libre. Mais l'idée ne

lui vint même pas à l'esprit de profiter de cet accident; il avait vu, à

la façon dont le bras avait plié, au bruit qu'il avait fait en pliant,

qu'il y avait fracture, qu'il y avait douleur; il ne songea pas à autre

chose qu'à porter secours au blessé, si mal intentionné que le blessé

lui eût paru à son endroit dans la seule entrevue qu'il eût eue avec

lui.

Au bruit que Gryphus avait fait en tombant, à la plainte qu'il avait

laissé échapper, un pas précipité se fit entendre dans l'escalier, et à

l'apparition qui suivit immédiatement le bruit de ce pas, Cornélius

poussa un petit cri auquel répondit le cri d'une jeune fille.

Celle qui avait répondu au cri poussé par Cornélius, c'était la belle

Frisonne, qui voyant son père étendu à terre et le prisonnier courbé sur

lui, avait cru d'abord que Gryphus, dont elle connaissait la brutalité,

était tombé à la suite d'une lutte engagée entre lui et le prisonnier.

Cornélius comprit ce qui se passait dans le coeur de la jeune fille au

moment même où le soupçon entrait dans son coeur.

Mais ramenée par le premier coup d'oeil à la vérité, et honteuse de ce

qu'elle avait pu penser, elle leva vers le jeune homme ses beaux yeux

humides et lui dit:

--Pardon et merci, monsieur. Pardon de ce que j'avais pensé, et merci de

ce que vous faites.

Cornélius rougit.

--Je ne fais que mon devoir de chrétien, dit-il, en secourant mon

semblable.

--Oui, et en le secourant ce soir, vous avez oublié les injures qu'il

vous a dites ce matin. Monsieur, c'est plus que de l'humanité, c'est

plus que du christianisme.

Cornélius leva ses yeux sur la belle enfant, tout étonné qu'il était

d'entendre sortir de la bouche d'une fille du peuple une parole à la

fois si noble et si compatissante.

Mais il n'eut pas le temps de lui témoigner sa surprise. Gryphus, revenu

de son évanouissement, ouvrit les yeux, et sa brutalité accoutumée lui

revenant avec la vie:

--Ah! voilà ce que c'est, dit-il, on se presse d'apporter le souper du

prisonnier, on tombe en se hâtant, en tombant on se casse le bras, et

l'on vous laisse là sur le carreau.

--Silence, mon père, dit Rosa, vous êtes injuste envers ce jeune

monsieur, que j'ai trouvé occupé à vous secourir.

--Lui? fit Gryphus avec un air de doute.

--C'est si vrai, monsieur, que je suis tout prêt à vous secourir encore.

--Vous? dit Gryphus; êtes-vous donc médecin?

--C'est mon premier état, dit le prisonnier.

--De sorte que vous pourriez me remettre le bras?

--Parfaitement.

--Et que vous faut-il pour cela, voyons?

--Deux clavettes de bois et des bandes de linge.

--Tu entends, Rosa, dit Gryphus, le prisonnier va me remettre le bras;

c'est une économie; voyons, aide-moi à me lever, je suis de plomb.

La tulipe noire · 第 5 / 17 段