esprits se familiarisent avec elles.
D'ailleurs, mynheer Isaac Boxtel s'encourageait avec ce sophisme:
«Corneille de Witt est un mauvais citoyen, puisqu'il est accusé de haute
trahison et arrêté.
«Je suis, moi, un bon citoyen, puisque je ne suis accusé de rien au
monde et que je suis libre comme l'air.
«Or, si Corneille de Witt est un mauvais citoyen, ce qui est chose
certaine, puisqu'il est accusé de haute trahison et arrêté, son
complice, Cornélius van Baërle est un non moins mauvais citoyen que lui.
«Donc, comme moi je suis un bon citoyen, et qu'il est du devoir des bons
citoyens de dénoncer les mauvais citoyens, il est de mon devoir à moi,
Isaac Boxtel, de dénoncer Cornélius van Baërle.»
Mais ce raisonnement n'eût peut-être pas, si spécieux qu'il fût, pris un
empire complet sur Boxtel, et peut-être l'envieux n'eût-il pas cédé au
simple désir de vengeance qui lui mordait le coeur, si à l'unisson du
démon de l'envie n'eût surgi le démon de la cupidité.
Boxtel n'ignorait pas le point où van Baërle était arrivé de sa
recherche sur la grande tulipe noire.
Si modeste que fût le Dr. Cornélius, il n'avait pu cacher à ses plus
intimes qu'il avait la presque certitude de gagner en l'an de grâce 1673
le prix de cent mille florins proposé par la société d'horticulture de
Harlem.
Or cette presque certitude de Cornélius van Baërle, c'était la fièvre
qui rongeait Isaac Boxtel.
Si Cornélius était arrêté, cela occasionnerait certainement un grand
trouble dans la maison. La nuit qui suivrait l'arrestation, personne ne
songerait à veiller sur les tulipes du jardin.
Or, cette nuit-là, Boxtel enjamberait la muraille, et comme il savait où
était l'oignon qui devait donner la grande tulipe noire, il enlèverait
cet oignon; au lieu de fleurir chez Cornélius, la tulipe noire
fleurirait chez lui, et ce serait lui qui aurait le prix de cent mille
florins, au lieu que ce fût Cornélius, sans compter cet honneur suprême
d'appeler la fleur nouvelle _tulipa nigra Boxtellensis_, résultat qui
satisfaisait non seulement sa vengeance, mais sa cupidité.
Éveillé, il ne pensait qu'à la grande tulipe noire; endormi, il ne
rêvait que d'elle.
Enfin, le 19 août, vers deux heures de l'après-midi, la tentation fut si
forte que mynheer Isaac ne sut point y résister plus longtemps.
En conséquence, il dressa une dénonciation anonyme, laquelle remplaçait
l'authenticité par la précision, et jeta cette dénonciation à la poste.
Jamais papier vénéneux glissé dans les gueules de bronze de Venise ne
produisit un plus prompt et un plus terrible effet.
Le même soir, le principal magistrat reçut la dépêche; à l'instant même
il convoqua ses collègues pour le lendemain matin. Le lendemain matin
ils s'étaient réunis, avaient décidé l'arrestation et avaient remis
l'ordre, afin qu'il fût exécuté, à maître van Spennen, qui s'était
acquitté, comme nous avons vu, de ce devoir en digne Hollandais, et
avait arrêté Cornélius van Baërle juste au moment où les orangistes de
la Haye faisaient rôtir les morceaux des cadavres de Corneille et de
Jean de Witt.
Mais, soit honte, soit faiblesse dans le crime, Isaac Boxtel n'avait pas
eu le courage de braquer ce jour-là son télescope, ni sur le jardin, ni
sur l'atelier, ni sur le séchoir.
Il savait trop bien ce qui allait se passer dans la maison du pauvre
docteur Cornélius pour avoir besoin d'y regarder. Il ne se leva même
point lorsque son unique domestique, qui enviait le sort des domestiques
de Cornélius, non moins amèrement que Boxtel enviait le sort du maître,
entra dans sa chambre. Boxtel lui dit:
--Je ne me lèverai pas aujourd'hui; je suis malade.
Vers neuf heures, il entendit un grand bruit dans la rue et frissonna à
ce bruit; en ce moment, il était plus pâle qu'un véritable malade, plus
tremblant qu'un véritable fiévreux. Son valet entra; Boxtel se cacha
dans sa couverture.
--Ah! monsieur, s'écria le valet, non sans se douter qu'il allait, tout
en déplorant le malheur arrivé à van Baërle, annoncer une bonne nouvelle
à son maître; ah! monsieur, vous ne savez pas ce qui se passe en ce
moment?
--Comment veux-tu que je le sache? répondit Boxtel d'une voix presque
inintelligible.
--Eh bien! dans ce moment, M. Boxtel, on arrête votre voisin Cornélius
van Baërle, comme coupable de haute trahison.
--Bah! murmura Boxtel d'une voix faiblissante, pas possible!
--Dame! c'est ce qu'on dit, du moins; d'ailleurs, je viens de voir
entrer chez lui le juge van Spennen et les archers.
--Ah! si tu as vu, dit Boxtel, c'est autre chose.
--Dans tous les cas, je vais m'informer de nouveau, dit le valet, et
soyez tranquille, monsieur, je vous tiendrai au courant.
Boxtel se contenta d'encourager d'un signe le zèle de son valet.
Celui-ci sortit et rentra un quart d'heure après.
--Oh! monsieur, tout ce que je vous ai raconté, dit-il, c'était la
vérité pure.
--Comment cela?
--M. van Baërle est arrêté, on l'a mis dans une voiture et on vient de
l'expédier à la Haye.
--À la Haye!
--Oui, où, si ce qu'on dit est vrai, il ne fera pas bon pour lui.
--Et que dit-on? demanda Boxtel.
--Dame! monsieur, on dit, mais cela n'est pas bien sûr, on dit que les
bourgeois doivent être à cette heure en train d'assassiner M. Corneille
et M. Jean de Witt.
--Oh! murmura ou plutôt râla Boxtel en fermant les yeux pour ne pas voir
la terrible image qui s'offrait sans doute à son regard.
--Diable! fit le valet en sortant, il faut que mynheer Isaac Boxtel soit
bien malade pour n'avoir pas sauté en bas du lit à une pareille
nouvelle.
En effet Isaac Boxtel était bien malade, malade comme un homme qui vient
d'assassiner un autre homme. Mais il avait assassiné cet homme dans un
double but; le premier était accompli; restait à accomplir le second. La
nuit vint. C'était la nuit qu'attendait Boxtel.
La nuit venue, il se leva.
Puis il monta dans son sycomore.
Il avait bien calculé: personne ne songeait à garder le jardin; maison
et domestiques étaient sens dessus dessous.
Il entendit successivement sonner dix heures, onze heures, minuit.
À minuit, le coeur bondissant, les mains tremblantes, le visage livide,
il descendit de son arbre, prit une échelle, l'appliqua contre le mur,
monta jusqu'à l'avant-dernier échelon et écouta.
Tout était tranquille. Pas un bruit ne troublait le silence de la nuit.
Une seule lumière veillait dans toute la maison.
C'était celle de la nourrice.
Ce silence et cette obscurité enhardirent Boxtel.
Il enjamba le mur, s'arrêta un instant sur le faîte; puis, bien certain
qu'il n'avait rien à craindre, il passa l'échelle de son jardin dans
celui de Cornélius et descendit.
Puis, comme il savait à une ligne près l'endroit où étaient enterrés les
caïeux de la future tulipe noire, il courut dans leur direction, suivant
néanmoins les allées pour n'être pas trahi par la trace de ses pas, et,
arrivé à l'endroit précis, avec une joie de tigre, il plongea ses mains
dans la terre molle.
Il ne trouva rien et crut s'être trompé.
Cependant la sueur perlait instinctivement sur son front.
Il fouilla à côté: rien.
Il fouilla à droite, il fouilla à gauche: rien.
Il fouilla devant et derrière: rien.
Il faillit devenir fou, car il s'aperçut enfin que, dans la matinée
même, la terre avait été remuée.
En effet, pendant que Boxtel était dans son lit, Cornélius était
descendu dans son jardin, avait déterré l'oignon, et comme nous l'avons
vu, l'avait divisé en trois caïeux.
Boxtel ne pouvait se décider à quitter la place. Il avait retourné avec
ses mains plus de dix pieds carrés.
Enfin il ne lui resta plus de doute sur son malheur.
Ivre de colère, il regagna son échelle, enjamba le mur, ramena l'échelle
de chez Cornélius chez lui, la jeta dans son jardin et sauta après elle.
Tout à coup il lui vint un dernier espoir.
C'est que les caïeux étaient dans le séchoir.
Il ne s'agissait que de pénétrer dans le séchoir comme il avait pénétré
dans le jardin.
Là il les trouverait.
Au reste, ce n'était guère plus difficile.
Les vitrages du séchoir se soulevaient comme ceux d'une serre.
Cornélius van Baërle les avait ouverts le matin même et personne n'avait
songé à les fermer.
Le tout était de se procurer une échelle assez longue, une échelle de
vingt pieds au lieu de douze.
Boxtel avait remarqué dans la rue qu'il habitait une maison en
réparation; le long de cette maison une échelle gigantesque était
dressée.
Cette échelle était bien l'affaire de Boxtel, si les ouvriers ne
l'avaient pas emportée.
Il courut à la maison, l'échelle y était.
Boxtel prit l'échelle et l'apporta à grand'peine dans son jardin; avec
plus de peine encore, il la dressa contre la muraille de la maison de
Cornélius.
L'échelle atteignait juste au vasistas.
Boxtel mit une lanterne sourde tout allumée dans sa poche, monta à
l'échelle et pénétra dans le séchoir.
Arrivé dans ce tabernacle, il s'arrêta, s'appuyant contre la table; les
jambes lui manquaient, son coeur battait à l'étouffer.
Là, c'était bien pis que dans le jardin: on dirait que le grand air ôte
à la propriété ce qu'elle a de respectable; tel qui saute par-dessus une
haie ou qui escalade un mur, s'arrête à la porte ou à la fenêtre d'une
chambre.
Dans le jardin, Boxtel n'était qu'un maraudeur; dans la chambre, Boxtel
était un voleur.
Cependant, il reprit courage: il n'était pas venu jusque-là pour rentrer
chez lui les mains nettes.
Mais il eut beau chercher, ouvrir et fermer tous les tiroirs, et même le
tiroir privilégié où était le dépôt qui venait d'être si fatal à
Cornélius; il trouva étiquetées comme dans un jardin des plantes, la
_Joannis_, la _de Witt_, la tulipe bistre, la tulipe café brûlé; mais de
la tulipe noire ou plutôt des caïeux où elle était encore endormie et
cachée dans les limbes de la floraison, il n'y en avait pas de traces.
Et cependant, sur le registre des graines et des caïeux tenu en partie
double par van Baërle avec plus de soin et d'exactitude que le registre
commercial des premières maisons d'Amsterdam, Boxtel lut ces lignes:
«Aujourd'hui 20 août 1672, j'ai déterré l'oignon de la grande tulipe
noire que j'ai séparé en trois caïeux parfaits.»
--Ces caïeux! ces caïeux! hurla Boxtel en ravageant tout dans le
séchoir, où les a-t-il pu cacher?
Puis tout à coup se frappant le front à s'aplatir le cerveau.
--Oh! misérable que je suis! s'écria-t-il; ah! trois fois perdu Boxtel,
est-ce qu'on se sépare de ses caïeux? Est-ce qu'on les abandonne à
Dordrecht quand on part pour la Haye? Est-ce que l'on peut vivre sans
ses caïeux, quand ces caïeux sont ceux de la grande tulipe noire? Il
aura eu le temps de les prendre, l'infâme! il les a sur lui, il les a
emportés à la Haye!
C'était un éclair qui montrait à Boxtel l'abîme d'un crime inutile.
Boxtel tomba foudroyé sur cette même table, à cette même place où
quelques heures avant l'infortuné Baërle avait admiré si longuement et
délicieusement les caïeux de la tulipe noire.
--Eh bien! après tout, dit l'envieux en relevant sa tête livide, s'il
les a, il ne peut les garder que tant qu'il sera vivant, et...
Le reste de sa hideuse pensée s'absorba dans un affreux sourire.
--Les caïeux sont à la Haye, dit-il; ce n'est donc plus à Dordrecht que
je puis vivre. À la Haye pour les caïeux! à la Haye!
Et Boxtel, sans faire attention aux richesses immenses qu'il
abandonnait, tant il était préoccupé d'une autre richesse inestimable,
Boxtel sortit par son vasistas, se laissa glisser le long de l'échelle,
reporta l'instrument de vol où il l'avait pris, et, pareil à un animal
de proie, rentra rugissant dans sa maison.
IX
La chambre de famille
Il était minuit environ quand le pauvre van Baërle fut écroué à la
prison du Buitenhof.
Ce qu'avait prévu Rosa était arrivé. En trouvant la chambre de Corneille
vide, la colère du peuple avait été grande, et si le père Gryphus
s'était trouvé là sous la main de ces furieux, il eût certainement payé
pour son prisonnier.
Mais cette colère avait trouvé à s'assouvir largement sur les deux
frères, qui avaient été rejoints par les assassins, grâce à la
précaution qui avait été prise par Guillaume, l'homme aux précautions,
de fermer les portes de la ville.
Il était donc arrivé un moment où la prison s'était vidée et où le
silence avait succédé à l'effroyable tonnerre de hurlements qui roulait
par les escaliers.
Rosa avait profité de ce moment, était sortie de sa cachette et en avait
fait sortir son père.
La prison était complètement déserte; à quoi bon rester dans la prison
quand on égorgeait au Tol-Hek?
Gryphus sortit tout tremblant derrière la courageuse Rosa. Ils allèrent
fermer tant bien que mal la grande porte, nous disons tant bien que mal,
car elle était à moitié brisée. On voyait que le torrent d'une puissante
colère était passé par là.
Vers quatre heures, on entendit le bruit qui revenait, mais ce bruit
n'avait rien d'inquiétant pour Gryphus et pour sa fille. Ce bruit,
c'était celui des cadavres que l'on traînait et que l'on revenait pendre
à la place accoutumée des exécutions.
Rosa, cette fois encore, se cacha, mais c'était pour ne pas voir
l'horrible spectacle.
À minuit, on frappa à la porte du Buitenhof, ou plutôt à la barricade
qui la remplaçait.
C'était Cornélius van Baërle que l'on amenait.
Quand le geôlier Gryphus reçut le nouvel hôte et qu'il eut vu sur la
lettre d'écrou la qualité du prisonnier:
--Filleul de Corneille de Witt, murmura-t-il avec son sourire de
geôlier; ah, jeune homme, nous avons justement ici la chambre de
famille; nous allons vous la donner.
Et enchanté de la plaisanterie qu'il venait de faire, le farouche
orangiste prit son falot et les clefs pour conduire Cornélius dans la
cellule qu'avait le matin même quittée Corneille de Witt pour l'exil tel
que l'entendent, en temps de révolution, ces grands moralistes qui
disent comme un axiome de haute politique:
--Il n'y a que les morts qui ne reviennent pas. Gryphus se prépara donc
à conduire le filleul dans la chambre du parrain. Sur la route qu'il
fallait parcourir pour arriver à cette chambre, le désespéré fleuriste
n'entendit rien que l'aboiement d'un chien, ne vit rien que le visage
d'une jeune fille.
Le chien sortit d'une niche creusée dans le mur, en secouant une grosse
chaîne, et il flaira Cornélius afin de le bien reconnaître au moment où
il lui serait ordonné de le dévorer.
La jeune fille, quand le prisonnier fit gémir la rampe de l'escalier
sous sa main alourdie, entr'ouvrit le guichet d'une chambre qu'elle
habitait dans l'épaisseur de cet escalier même; et la lampe à la main
droite, elle éclaira en même temps son charmant visage rose encadré dans
d'admirables cheveux blonds à torsades épaisses, tandis que de la gauche
elle croisait sur la poitrine son blanc vêtement de nuit, car elle avait
été réveillée de son premier sommeil par l'arrivée inattendue de
Cornélius.
C'était un bien beau tableau à peindre et en tout digne de maître
Rembrandt que cette spirale noire de l'escalier illuminée par le falot
rougeâtre de Gryphus avec sa sombre figure de geôlier; au sommet, la
mélancolique figure de Cornélius qui se penchait sur la rampe pour
regarder au-dessous de lui, encadré par le guichet lumineux, le suave
visage de Rosa, et son geste pudique un peu contrarié peut-être par la
position élevée de Cornélius, placé sur ces marches d'où son regard
caressait vague et triste les épaules blanches et rondes de la jeune
fille.
Puis, en bas, tout à fait dans l'ombre, à cet endroit de l'escalier où
l'obscurité faisait disparaître les détails, les yeux d'escarboucles du
molosse secouant sa chaîne aux anneaux de laquelle la double lumière de
la lampe de Rosa et du falot de Gryphus venait attacher une brillante
paillette.
Mais ce que n'aurait pu rendre dans son tableau le sublime maître, c'est
l'expression douloureuse qui parut sur le visage de Rosa quand elle vit
ce beau jeune homme pâle monter l'escalier lentement et qu'elle put lui
appliquer ces sinistres paroles prononcées par son père: «_Vous aurez la
chambre de famille_.»
Cette vision dura un moment, beaucoup moins de temps que nous n'avons
mis à la décrire. Puis Gryphus continua son chemin, Cornélius fut forcé
de le suivre, et cinq minutes après il entrait dans le cachot, qu'il est
inutile de décrire, puisque le lecteur le connaît déjà.
Gryphus, après avoir montré du doigt au prisonnier le lit sur lequel
avait tant souffert le martyr qui dans la journée même avait rendu son
âme à Dieu, reprit son falot et sortit.
Quant à Cornélius, resté seul, il se jeta sur ce lit, mais ne dormit
point. Il ne cessa d'avoir l'oeil fixé sur l'étroite fenêtre à treillis
de fer, qui prenait son jour sur le Buitenhof; il vit de cette façon
blanchir par-delà les arbres ce premier rayon de lumière que le ciel
laisse tomber sur la terre comme un blanc manteau.
Çà et là, pendant la nuit, quelques chevaux rapides avaient galopé sur
le Buitenhof, des pas pesants de patrouilles avaient frappé le petit
pavé rond de la place, et les mèches des arquebuses avaient, en
s'allumant au vent d'ouest, lancé jusqu'au vitrail de la prison
d'intermittents éclairs.
Mais quand le jour naissant argenta le faîte chaperonné des maisons,
Cornélius, impatient de savoir si quelque chose vivait à l'entour de
lui, s'approcha de la fenêtre et promena circulairement un triste
regard.
À l'extrémité de la place, une masse noirâtre, teintée de bleu sombre
par les brumes matinales, s'élevait, découpant sur les maisons pâles sa
silhouette irrégulière.
Cornélius reconnut le gibet.
À ce gibet pendaient deux informes lambeaux qui n'étaient plus que des
squelettes encore saignants.
Le bon peuple de la Haye avait déchiqueté les chairs de ses victimes,
mais rapporté fidèlement au gibet le prétexte d'une double inscription
tracée sur une énorme pancarte.
Sur cette pancarte, avec ses yeux de vingt-huit ans, Cornélius parvint à
lire les lignes suivantes tracées par l'épais pinceau de quelque
barbouilleur d'enseignes:
«Ici pendent le grand scélérat nommé Jean de Witt et le petit coquin
Corneille de Witt, son frère, deux ennemis du peuple, mais grands amis
du roi de France.»
Cornélius poussa un cri d'horreur, et, dans le transport de sa terreur
délirante, frappa des pieds et des mains à sa porte, si rudement et si
précipitamment que Gryphus accourut furieux, son trousseau d'énormes
clefs à la main.
Il ouvrit la porte en proférant d'horribles imprécations contre le
prisonnier qui le dérangeait en dehors des heures où il avait l'habitude
de se déranger.
--Ah çà mais! est-il enragé, cet autre de Witt! s'écria-t-il; mais ces
de Witt ont donc le diable au corps!
--Monsieur, monsieur, dit Cornélius en saisissant le geôlier par le bras
et en le traînant vers la fenêtre; monsieur, qu'ai-je donc lu là-bas?
--Où, là-bas?
--Sur cette pancarte.
Et tremblant, pâle et haletant, il lui montrait, au fond de la place, le
gibet surmonté de la cynique inscription. Gryphus se mit à rire.
--Ah! ah! répondit-il. Oui, vous avez lu... Eh bien! mon cher monsieur,
voilà où l'on arrive quand on a des intelligences avec les ennemis de M.
le prince d'Orange.
--MM. de Witt ont été assassinés! murmura Cornélius la sueur au front et
en se laissant tomber sur son lit, les bras pendants, les yeux fermés.
--MM. de Witt ont subi la justice du peuple, dit Gryphus; appelez-vous
cela assassinés, vous? Moi, je dis: exécutés.
Et, voyant que le prisonnier était arrivé non seulement au calme, mais à
l'anéantissement, il sortit de la chambre, tirant la porte avec
violence, et faisant rouler les verrous avec bruit.
En revenant à lui, Cornélius se trouva seul et reconnut la chambre où il
se trouvait, la chambre de famille, ainsi que l'avait appelée Gryphus,
comme le passage fatal qui devait aboutir pour lui à une triste mort.
Et comme c'était un philosophe, comme c'était surtout un chrétien, il
commença par prier pour l'âme de son parrain, puis pour celle du grand
pensionnaire, puis enfin il se résigna lui-même à tous les maux qu'il
plairait à Dieu de lui envoyer.
Puis, après être descendu du ciel sur la terre, être rentré de la terre
dans son cachot, s'être bien assuré que dans ce cachot il était seul, il
tira de sa poitrine les trois caïeux de la tulipe noire et les cacha
derrière un grès sur lequel on posait la cruche traditionnelle, dans le
coin le plus obscur de la prison.
Inutile labeur de tant d'années! destruction de si douces espérances! sa
découverte allait donc aboutir au néant comme lui à la mort! Dans cette
prison, pas un brin d'herbe, pas un atome de terre, pas un rayon de
soleil.
À cette pensée, Cornélius entra dans un sombre désespoir dont il ne
sortit que par une circonstance extraordinaire.
Quelle était cette circonstance?
C'est ce que nous nous réservons de dire dans le chapitre suivant.
X
La fille du geôlier
Le même soir, comme il apportait la pitance du prisonnier, Gryphus, en
ouvrant la porte de la prison, glissa sur la dalle humide et tomba en
essayant de se retenir. Mais la main portant à faux, il se cassa le bras
au-dessus du poignet.
Cornélius fit un mouvement vers le geôlier; mais comme il ne se doutait
pas de la gravité de l'accident:
--Ce n'est rien, dit Gryphus, ne bougez pas.
Et il voulut se relever en s'appuyant sur son bras, mais l'os plia;
Gryphus seulement alors sentit la douleur et jeta un cri. Il comprit
qu'il avait le bras cassé, et cet homme, si dur pour les autres, retomba
évanoui sur le seuil de la porte, où il demeura inerte et froid,
semblable à un mort. Pendant ce temps, la porte de la prison était
demeurée ouverte, et Cornélius se trouvait presque libre. Mais l'idée ne
lui vint même pas à l'esprit de profiter de cet accident; il avait vu, à
la façon dont le bras avait plié, au bruit qu'il avait fait en pliant,
qu'il y avait fracture, qu'il y avait douleur; il ne songea pas à autre
chose qu'à porter secours au blessé, si mal intentionné que le blessé
lui eût paru à son endroit dans la seule entrevue qu'il eût eue avec
lui.
Au bruit que Gryphus avait fait en tombant, à la plainte qu'il avait
laissé échapper, un pas précipité se fit entendre dans l'escalier, et à
l'apparition qui suivit immédiatement le bruit de ce pas, Cornélius
poussa un petit cri auquel répondit le cri d'une jeune fille.
Celle qui avait répondu au cri poussé par Cornélius, c'était la belle
Frisonne, qui voyant son père étendu à terre et le prisonnier courbé sur
lui, avait cru d'abord que Gryphus, dont elle connaissait la brutalité,
était tombé à la suite d'une lutte engagée entre lui et le prisonnier.
Cornélius comprit ce qui se passait dans le coeur de la jeune fille au
moment même où le soupçon entrait dans son coeur.
Mais ramenée par le premier coup d'oeil à la vérité, et honteuse de ce
qu'elle avait pu penser, elle leva vers le jeune homme ses beaux yeux
humides et lui dit:
--Pardon et merci, monsieur. Pardon de ce que j'avais pensé, et merci de
ce que vous faites.
Cornélius rougit.
--Je ne fais que mon devoir de chrétien, dit-il, en secourant mon
semblable.
--Oui, et en le secourant ce soir, vous avez oublié les injures qu'il
vous a dites ce matin. Monsieur, c'est plus que de l'humanité, c'est
plus que du christianisme.
Cornélius leva ses yeux sur la belle enfant, tout étonné qu'il était
d'entendre sortir de la bouche d'une fille du peuple une parole à la
fois si noble et si compatissante.
Mais il n'eut pas le temps de lui témoigner sa surprise. Gryphus, revenu
de son évanouissement, ouvrit les yeux, et sa brutalité accoutumée lui
revenant avec la vie:
--Ah! voilà ce que c'est, dit-il, on se presse d'apporter le souper du
prisonnier, on tombe en se hâtant, en tombant on se casse le bras, et
l'on vous laisse là sur le carreau.
--Silence, mon père, dit Rosa, vous êtes injuste envers ce jeune
monsieur, que j'ai trouvé occupé à vous secourir.
--Lui? fit Gryphus avec un air de doute.
--C'est si vrai, monsieur, que je suis tout prêt à vous secourir encore.
--Vous? dit Gryphus; êtes-vous donc médecin?
--C'est mon premier état, dit le prisonnier.
--De sorte que vous pourriez me remettre le bras?
--Parfaitement.
--Et que vous faut-il pour cela, voyons?
--Deux clavettes de bois et des bandes de linge.
--Tu entends, Rosa, dit Gryphus, le prisonnier va me remettre le bras;
c'est une économie; voyons, aide-moi à me lever, je suis de plomb.