Van Baërle fut du nombre des tulipiers qui prirent l'idée; Boxtel fut au

nombre de ceux qui pensèrent à la spéculation. Du moment où van Baërle

eut incrusté cette tâche dans sa tête perspicace et ingénieuse, il

commença lentement les semis et les opérations nécessaires pour amener

du rouge au brun, et du brun au brun foncé, les tulipes qu'il avait

cultivées jusque-là.

Dès l'année suivante, il obtint des produits d'un bistre parfait, et

Boxtel les aperçut dans sa plate-bande, lorsque lui n'avait encore

trouvé que le brun clair.

Peut-être serait-il important d'expliquer aux lecteurs les belles

théories qui consistent à prouver que la tulipe emprunte aux éléments

ses couleurs; peut-être nous saurait-on gré d'établir que rien n'est

impossible à l'horticulteur qui met à contribution, par sa patience et

son génie, le feu du soleil, la candeur de l'eau, les sucs de la terre

et les souffles de l'air. Mais ce n'est pas un traité de la tulipe en

général, c'est l'histoire d'une tulipe en particulier, que nous avons

résolu d'écrire; nous nous y renfermerons, quelque attrayants que soient

les appâts du sujet juxtaposé au nôtre.

Boxtel, encore une fois vaincu par la supériorité de son ennemi, se

dégoûta de la culture et, à moitié fou, se voua tout entier à

l'observation.

La maison de son rival était à claire-voie. Jardin ouvert au soleil,

cabinets vitrés pénétrables à la vue, casiers, armoires, boîtes et

étiquettes dans lesquels le télescope plongeait facilement; Boxtel

laissa pourrir les oignons sur les couches, sécher les coques dans leurs

cases, mourir les tulipes sur les plates-bandes, et désormais usant sa

vie avec sa vue, il ne s'occupa que de ce qui se passait chez van

Baërle; il respira par la tige de ses tulipes, se désaltéra par l'eau

qu'on leur jetait, et se rassasia de la terre molle et fine que

saupoudrait le voisin sur ses oignons chéris.

Mais le plus curieux du travail ne s'opérait pas dans le jardin.

Sonnait une heure, une heure de la nuit, van Baërle montait à son

laboratoire, dans le cabinet vitré où le télescope de Boxtel pénétrait

si bien, et là, dès que les lumières du savant, succédant aux rayons du

jour, avaient illuminé murs et fenêtres, Boxtel voyait fonctionner le

génie inventif de son rival.

Il le regardait triant ses graines, les arrosant de substances destinées

à les modifier ou à les colorer. Il devinait, lorsque chauffant

certaines de ces graines, puis les humectant, puis les combinant avec

d'autres par une sorte de greffe, opération minutieuse et

merveilleusement adroite, il enfermait dans les ténèbres celles qui

devaient donner la couleur noire, exposait au soleil ou à la lampe

celles qui devaient donner la couleur rouge, mirait dans un éternel

reflet d'eau celles qui devaient fournir le blanc, candide

représentation hermétique de l'élément humide.

Cette magie innocente, fruit de la rêverie enfantine et du génie viril

tout ensemble, ce travail patient, éternel, dont Boxtel se reconnaissait

incapable, c'était de verser dans le télescope de l'envieux toute sa

vie, toute sa pensée, tout son espoir.

Chose étrange! tant d'intérêt et l'amour-propre de l'art n'avaient pas

éteint chez Isaac la féroce envie, la soif de la vengeance. Quelquefois,

en tenant van Baërle dans son télescope, il se faisait l'illusion qu'il

l'ajustait avec un mousquet infaillible, et il cherchait du doigt la

détente pour lâcher le coup qui devait le tuer; mais il est temps que

nous rattachions à cette époque des travaux de l'un et de l'espionnage

de l'autre la visite que Corneille de Witt, ruward de Pulten, venait

faire à sa ville natale.

VII

L'homme heureux fait connaissance avec le malheur

Corneille, après avoir fait les affaires de sa famille, arriva chez son

filleul, Cornélius van Baërle, au mois de janvier 1672.

La nuit tombait.

Corneille, quoique assez peu horticulteur, quoique assez peu artiste,

Corneille visita toute la maison, depuis l'atelier jusqu'aux serres,

depuis les tableaux jusqu'aux tulipes. Il remerciait son neveu de

l'avoir mis sur le pont du vaisseau-amiral _les Sept-Provinces_ pendant

la bataille de Southwood-Bay, et d'avoir donné son nom à une magnifique

tulipe, et tout cela avec la complaisance et l'affabilité d'un père pour

son fils, et tandis qu'il inspectait ainsi les trésors de van Baërle, la

foule stationnait avec curiosité, avec respect même, devant la porte de

l'homme heureux.

Tout ce bruit éveilla l'attention de Boxtel, qui goûtait près de son

feu.

Il s'informa de ce que c'était, l'apprit et grimpa à son laboratoire.

Et là, malgré le froid, il s'installa, le télescope à l'oeil.

Ce télescope ne lui était plus d'une grande utilité depuis l'automne de

1671. Les tulipes, frileuses comme de vraies filles de l'Orient, ne se

cultivent point dans la terre en hiver. Elles ont besoin de l'intérieur

de la maison, du lit douillet des tiroirs et des douces caresses du

poêle. Aussi, tout l'hiver, Cornélius le passait-il dans son

laboratoire, au milieu de ses livres et de ses tableaux. Rarement

allait-il dans la chambre aux oignons, si ce n'était pour y faire entrer

quelques rayons de soleil, qu'il surprenait au ciel, et qu'il forçait,

en ouvrant une trappe vitrée, de tomber bon gré mal gré chez lui.

Le soir dont nous parlons, après que Corneille et Cornélius eurent

visité ensemble les appartements, suivis de quelques domestiques:

--Mon fils, dit Corneille bas à van Baërle, éloignez vos gens et tâchez

que nous demeurions quelques moments seuls.

Cornélius s'inclina en signe d'obéissance.

Puis tout haut:

--Monsieur, dit Cornélius, vous plaît-il de visiter maintenant mon

séchoir de tulipes?

Le séchoir, ce _Pandémonium_ de la tuliperie, ce tabernacle, ce _sanctum

sanctorum_ était, comme Delphes jadis, interdit aux profanes.

Jamais valet n'y avait mis un pied audacieux, comme eût dit le grand

Racine, qui florissait à cette époque. Cornélius n'y laissait pénétrer

que le balai inoffensif d'une vieille servante frisonne, sa nourrice,

laquelle, depuis que Cornélius s'était voué au culte des tulipes,

n'osait plus mettre d'oignons dans les ragoûts, de peur d'éplucher et

d'assaisonner le coeur de son nourrisson.

Aussi, à ce seul mot _séchoir_, les valets qui portaient les flambeaux

s'écartèrent-ils respectueusement. Cornélius prit les bougies de la main

du premier et précéda son parrain dans la chambre.

Ajoutons à ce que nous venons de dire que le séchoir était ce même

cabinet vitré sur lequel Boxtel braquait incessamment son télescope.

L'envieux était plus que jamais à son poste.

Il vit d'abord s'éclairer les murs et les vitrages.

Puis deux ombres apparurent.

L'une d'elles, grande, majestueuse, sévère, s'assit près de la table où

Cornélius avait déposé le flambeau.

Dans cette ombre, Boxtel reconnut le pâle visage de Corneille de Witt,

dont les longs cheveux noirs séparés au front tombaient sur ses épaules.

Le ruward de Pulten, après avoir dit à Cornélius quelques paroles dont

l'envieux ne put comprendre le sens au mouvement de ses lèvres, tira de

sa poitrine et lui tendit un paquet blanc soigneusement cacheté, paquet

que Boxtel, à la façon dont Cornélius le prit et le déposa dans une

armoire, supposa être des papiers de la plus grande importance.

Il avait d'abord pensé que ce paquet précieux renfermait quelques caïeux

nouvellement venus du Bengale ou de Ceylan; mais il avait réfléchi bien

vite que Corneille cultivait peu les tulipes et ne s'occupait guère que

de l'homme, mauvaise plante bien moins agréable à voir et surtout bien

plus difficile à faire fleurir.

Il en revint donc à cette idée que ce paquet contenait purement et

simplement des papiers et que ces papiers renfermaient de la politique.

Mais pourquoi des papiers renfermant de la politique à Cornélius, qui

non seulement était, mais se vantait d'être entièrement étranger à cette

science, bien autrement obscure, à son avis, que la chimie et même que

l'alchimie?

C'était un dépôt sans doute que Corneille, déjà menacé par

l'impopularité dont commençaient à l'honorer ses compatriotes, remettait

à son filleul van Baërle, et la chose était d'autant plus adroite de la

part du ruward, que certes ce n'était pas chez Cornélius, étranger à

toute intrigue, que l'on irait poursuivre ce dépôt.

D'ailleurs, si le paquet eût contenu des caïeux, Boxtel connaissait son

voisin; Cornélius n'y eût pas tenu, et il eût à l'instant même apprécié,

en l'étudiant en amateur, la valeur des présents qu'il recevait.

Tout au contraire, Cornélius avait respectueusement reçu le dépôt des

mains du ruward, et l'avait, respectueusement toujours, mis dans un

tiroir, le poussant au fond, d'abord sans doute pour qu'il ne fût point

vu, ensuite pour qu'il ne prît pas une trop grande partie de la place

réservée à ses oignons.

Le paquet dans le tiroir, Corneille de Witt se leva, serra les mains de

son filleul et s'achemina vers la porte.

Cornélius saisit vivement le flambeau et s'élança pour passer le premier

et l'éclairer convenablement.

Alors la lumière s'éteignit insensiblement dans le cabinet vitré pour

aller reparaître dans l'escalier, puis sous le vestibule et enfin dans

la rue, encore encombrée de gens qui voulaient voir le ruward remonter

en carrosse.

L'envieux ne s'était pas trompé dans ses suppositions. Le dépôt remis

par le ruward à son filleul et soigneusement serré par celui-ci, c'était

la correspondance de Jean avec M. de Louvois.

Seulement ce dépôt était confié, comme l'avait dit Corneille à son

frère, sans que Corneille le moins du monde en eût laissé soupçonner

l'importance politique à son filleul.

La seule recommandation qu'il lui eût faite était de ne rendre ce dépôt

qu'à lui, sur un mot de lui, quelle que fût la personne qui vînt le

réclamer.

Et Cornélius, comme nous l'avons vu, avait enfermé le dépôt dans

l'armoire aux caïeux rares.

Puis, le ruward parti, le bruit et les feux éteints, notre homme n'avait

plus songé à ce paquet, auquel au contraire songeait fort Boxtel, qui,

pareil au pilote habile, voyait dans ce paquet le nuage lointain et

imperceptible qui grandira en marchant, et qui renferme l'orage.

Et maintenant, voilà donc tous les jalons de notre histoire plantés dans

cette grasse terre qui s'étend de Dordrecht à la Haye. Les suivra qui

voudra, dans l'avenir des chapitres suivants; quant à nous, nous avons

tenu notre parole, en prouvant que jamais ni Corneille ni Jean de Witt

n'avaient eu si féroces ennemis dans toute la Hollande que celui que

possédait van Baërle dans son voisin mynheer Isaac Boxtel.

Toutefois, florissant dans son ignorance, le tulipier avait fait son

chemin vers le but proposé par la société de Harlem: il avait passé de

la tulipe bistre à la tulipe café brûlé; et revenant à lui, ce même jour

où se passait à la Haye le grand événement que nous avons raconté, nous

allons le retrouver vers une heure de l'après-midi, enlevant de sa

plate-bande les oignons, infructueux encore, d'une semence de tulipes

café brûlé, tulipes dont la floraison avortée jusque-là était fixée au

printemps de l'année 1673, et qui ne pouvaient manquer de donner la

grande tulipe noire demandée par la société de Harlem.

Le 20 août 1672, à une heure de l'après-midi, Cornélius était donc dans

son séchoir, les pieds sur la barre de sa table, les coudes sur le

tapis, considérant avec délices trois caïeux qu'il venait de détacher de

son oignon: caïeux purs, parfaits, intacts, principes inappréciables

d'un des plus merveilleux produits de la science et de la nature, unis

dans cette combinaison dont la réussite devait illustrer à jamais le nom

de Cornélius van Baërle.

--Je trouverai la grande tulipe noire, disait à part lui Cornélius, tout

en détachant ses caïeux. Je toucherai les cent mille florins du prix

proposé. Je les distribuerai aux pauvres de Dordrecht; de cette façon,

la haine que tout riche inspire dans les guerres civiles s'apaisera, et

je pourrai, sans rien craindre des républicains ou des orangistes,

continuer de tenir mes plates-bandes en somptueux état. Je ne craindrai

pas non plus qu'un jour d'émeute, les boutiquiers de Dordrecht et les

mariniers du port viennent arracher mes oignons pour nourrir leurs

familles, comme ils m'en menacent tout bas parfois, quand il leur

revient que j'ai acheté un oignon deux ou trois cents florins. C'est

résolu, je donnerai donc aux pauvres les cent mille florins du prix de

Harlem. Quoique...

Et à ce _quoique_, Cornélius van Baërle fit une pause et soupira.

--Quoique, continua-t-il, c'eût été une bien douce dépense que celle de

ces cent mille florins appliqués à l'agrandissement de mon parterre ou

même à un voyage dans l'Orient, patrie des belles fleurs. Mais hélas! il

ne faut plus penser à tout cela; mousquets, drapeaux, tambours et

proclamations, voilà ce qui domine la situation en ce moment.

Van Baërle leva les yeux au ciel et poussa un soupir.

Puis, ramenant son regard vers ses oignons, qui dans son esprit

passaient bien avant ces mousquets, ces tambours, ces drapeaux et ces

proclamations, toutes choses propres seulement à troubler l'esprit d'un

honnête homme:

--Voilà cependant de bien jolis caïeux, dit-il; comme ils sont lisses,

comme ils sont bien faits, comme ils ont cet air mélancolique qui promet

le noir d'ébène à ma tulipe! Sur leur peau les veines de circulation ne

paraissent même pas à l'oeil nu. Oh! certes, pas une tache ne gâtera la

robe de deuil de la fleur qui me devra le jour... Comment nommera-t-on

cette fille de mes veilles, de mon travail, de ma pensée? _Tulipa nigra

Barlænsis._

«Oui, _Barlænsis_; beau nom. Toute l'Europe tulipière, c'est-à-dire

toute l'Europe intelligente tressaillira quand ce bruit courra sur le

vent aux quatre points cardinaux du globe: LA GRANDE TULIPE NOIRE EST

TROUVÉE!--Son nom? demanderont les amateurs.--_Tulipa nigra

Barlænsis_.--Pourquoi _Barlænsis_?--À cause de son inventeur van

Baërle, répondra-t-on.--Ce van Baërle, qui est-ce?--C'est celui qui déjà

avait trouvé cinq espèces nouvelles: la _Jeanne_, la _Jean de Witt_, la

_Corneille_, etc. Eh bien, voilà mon ambition à moi. Elle ne coûtera de

larmes à personne. Et l'on parlera encore de la _Tulipa nigra

Baërlensis_, quand peut-être mon parrain, ce sublime politique, ne sera

plus connu que par la tulipe à laquelle j'ai donné son nom.

«Les charmants caïeux!...

«Quand ma tulipe aura fleuri, continua Cornélius, je veux, si la

tranquillité est revenue en Hollande, donner seulement aux pauvres

cinquante mille florins; au bout du compte, c'est déjà beaucoup pour un

homme qui ne doit absolument rien. Puis, avec les cinquante mille autres

florins, je ferai des expériences. Avec ces cinquante mille florins, je

veux arriver à parfumer la tulipe. Oh! si j'arrivais à donner à la

tulipe l'odeur de la rose ou de l'oeillet, ou même une odeur complètement

nouvelle, ce qui vaudrait encore mieux; si je rendais à cette reine des

fleurs ce parfum naturel générique qu'elle a perdu en passant de son

trône d'Orient sur son trône européen, celui qu'elle doit avoir dans la

presqu'île de l'Inde, à Goa, à Bombay, à Madras, et surtout dans cette

île qui autrefois, à ce qu'on assure, fut le paradis terrestre et qu'on

appelle Ceylan, ah! quelle gloire! J'aimerais mieux, je le dis,

j'aimerais mieux alors être Cornélius van Baërle que d'être Alexandre,

César ou Maximilien.

«Les admirables caïeux!...»

Et Cornélius se délectait dans sa contemplation, et Cornélius

s'absorbait dans les plus doux rêves.

Soudain la sonnette de son cabinet fut plus vivement ébranlée que

d'habitude.

Cornélius tressaillit, étendit la main sur ses caïeux et se retourna.

--Qui va là? demanda-t-il.

--Monsieur, répondit le serviteur, c'est un messager de la Haye.

--Un messager de la Haye... Que veut-il?

--Monsieur, c'est Craeke.

--Craeke, le valet de confiance de M. Jean de Witt? Bon! Qu'il attende.

--Je ne puis attendre, dit une voix dans le corridor.

Et en même temps, forçant la consigne, Craeke, se précipita dans le

séchoir. Cette apparition presque violente était une telle infraction

aux habitudes établies dans la maison de Cornélius van Baërle, que

celui-ci, en apercevant Craeke qui se précipitait dans le séchoir, fit

de la main qui couvrait les caïeux un mouvement presque convulsif,

lequel envoya deux des précieux oignons rouler, l'un sous une table

voisine de la grande table, l'autre dans la cheminée.

--Au diable! dit Cornélius, se précipitant à la poursuite de ses caïeux,

qu'y a-t-il donc, Craeke?

--Il y a, monsieur, dit Craeke, déposant le papier sur la grande table

où était resté gisant le troisième oignon; il y a que vous êtes invité à

lire ce papier sans perdre un seul instant.

Et Craeke, qui avait cru remarquer dans les rues de Dordrecht les

symptômes d'un tumulte pareil à celui qu'il venait de laisser à la Haye,

s'enfuit sans tourner la tête.

--C'est bon! c'est bon! mon cher Craeke, dit Cornélius étendant le bras

sous la table pour y poursuivre l'oignon précieux; on le lira, ton

papier.

Puis, ramassant le caïeu, qu'il mit dans le creux de sa main pour

l'examiner:

--Bon! dit-il; en voilà déjà un intact. Diable de Craeke, va! entrer

ainsi dans mon séchoir! Voyons à l'autre maintenant.

Et sans lâcher l'oignon fugitif, van Baërle s'avança vers la cheminée,

et à genoux, du bout du doigt, se mit à palper les cendres qui

heureusement étaient froides.

Au bout d'un instant, il sentit le second caïeu.

--Bon, dit-il, le voici.

Et le regardant avec une attention presque paternelle:--Intact comme le

premier, dit-il.

Au même instant, et comme Cornélius, encore à genoux, examinait le

second caïeu, la porte du séchoir fut secouée si rudement et s'ouvrit de

telle façon à la suite de cette secousse, que Cornélius sentit monter à

ses joues, à ses oreilles, la flamme de cette mauvaise conseillère que

l'on nomme la colère.

--Qu'est-ce encore? demanda-t-il. Ah çà! devient-on fou céans?

--Monsieur! monsieur! s'écria un domestique se précipitant dans le

séchoir avec le visage plus pâle et la mine plus effarée que ne les

avait Craeke.

--Eh bien? demanda Cornélius, présageant un malheur à cette double

infraction de toutes les règles.

--Ah! monsieur, fuyez, fuyez vite! cria le domestique.

--Fuir, et pourquoi?

--Monsieur, la maison est pleine de gardes des États.

--Que demandent-ils?

--Ils vous cherchent.

--Pour quoi faire?

--Pour vous arrêter.

--Pour m'arrêter, moi?

--Oui, monsieur, et ils sont précédés d'un magistrat.

--Que veut dire cela? demanda van Baërle en serrant ses deux caïeux dans

sa main et en plongeant son regard effaré dans l'escalier.

--Ils montent, ils montent! cria le serviteur.

--Oh! mon cher enfant, mon digne maître, cria la nourrice en faisant à

son tour son entrée dans le séchoir. Prenez votre or, vos bijoux, et

fuyez, fuyez!

--Mais par où veux-tu que je fuie, nourrice? demanda van Baërle.

--Sautez par la fenêtre.

--Vingt-cinq pieds.

--Vous tomberez sur six pieds de terre grasse.

--Oui, mais je tomberai sur mes tulipes.

--N'importe, sautez.

Cornélius prit le troisième caïeu, s'approcha de la fenêtre, l'ouvrit,

mais à l'aspect du dégât qu'il allait causer dans ses plates-bandes bien

plus encore qu'à la vue de la distance qu'il lui fallait franchir:

--Jamais, dit-il.

Et il fit un pas en arrière.

En ce moment, on voyait poindre à travers les barreaux de la rampe les

hallebardes des soldats. La nourrice leva les bras au ciel.

Quant à Cornélius van Baërle, il faut le dire à la louange, non pas de

l'homme, mais du tulipier, sa seule préoccupation fut pour ses

inestimables caïeux.

Il chercha des yeux un papier où les envelopper, aperçut la feuille de

la Bible déposée par Craeke sur le séchoir, la prit sans se rappeler,

tant son trouble était grand, d'où venait cette feuille, y enveloppa ses

trois caïeux, les cacha dans sa poitrine et attendit.

Les soldats, précédés du magistrat, entrèrent au même instant.

--Êtes-vous le docteur Cornélius van Baërle? demanda le magistrat,

quoiqu'il connût parfaitement le jeune homme; mais en cela, il se

conformait aux règles de la justice, ce qui donnait, comme on le voit,

une grande gravité à l'interrogation.

--Je le suis, maître van Spennen, répondit Cornélius en saluant

gracieusement son juge, et vous le savez bien.

--Alors! livrez-nous les papiers séditieux que vous cachez chez vous.

--Les papiers séditieux? s'écria Cornélius tout abasourdi de

l'apostrophe.

--Oh! ne faites pas l'étonné.

--Je vous jure, maître van Spennen, reprit Cornélius, que j'ignore

complètement ce que vous voulez dire.

--Alors, je vais vous mettre sur la voie, docteur, dit le juge;

livrez-nous les papiers que le traître Corneille de Witt a déposés chez

vous au mois de janvier dernier.

Un éclair passa dans l'esprit de Cornélius.

--Oh! oh! dit van Spennen, voilà que vous commencez à vous rappeler,

n'est-ce pas?

--Sans doute; mais vous parliez de papiers séditieux, et je n'ai aucun

papier de ce genre.

--Ah! vous niez?

--Certainement.

Le magistrat se retourna pour embrasser d'un coup d'oeil tout le cabinet.

--Quelle est la pièce de votre maison qu'on nomme le séchoir?

demanda-t-il.

--C'est justement celle où nous sommes, maître van Spennen.

Le magistrat jeta un coup d'oeil sur une petite note placée au premier

rang de ses papiers.

--C'est bien, dit-il comme un homme qui est fixé.

Puis se retournant vers Cornélius.

--Voulez-vous me remettre ces papiers? dit-il.

--Mais je ne puis, maître van Spennen. Ces papiers ne sont point à moi:

ils m'ont été remis à titre de dépôt, et un dépôt est sacré.

--Docteur Cornélius, dit le juge, au nom des États, je vous ordonne

d'ouvrir ce tiroir et de me remettre les papiers qui y sont renfermés.

Et du doigt le magistrat indiquait juste le troisième tiroir d'un bahut

placé près de la cheminée.

C'était dans ce troisième tiroir, en effet, qu'étaient les papiers remis

par le ruward de Pulten à son filleul, preuve que la police avait été

parfaitement renseignée.

--Ah! vous ne voulez pas? dit van Spennen voyant que Cornélius restait

immobile de stupéfaction. Je vais donc l'ouvrir moi-même.

Et ouvrant le tiroir dans toute sa longueur, le magistrat mit d'abord à

découvert une vingtaine d'oignons, rangés et étiquetés avec soin, puis

le paquet de papiers demeurés dans le même état exactement où il avait

été remis à son filleul par le malheureux Corneille de Witt.

Le magistrat rompit les cires, déchira l'enveloppe, jeta un regard avide

sur les premiers feuillets qui s'offrirent à ses regards, et s'écria

d'une voix terrible:

--Ah! la justice n'avait donc pas reçu un faux avis!

--Comment! dit Cornélius, qu'est-ce donc?

--Ah! ne faites pas davantage l'ignorant, M. van Baërle, répondit le

magistrat, et suivez-nous.

--Comment! que je vous suive? s'écria le docteur.

--Oui, car au nom des États, je vous arrête.

On n'arrêtait pas encore au nom de Guillaume d'Orange.

Il n'y avait pas assez longtemps qu'il était stathouder pour cela.

--M'arrêter! s'écria Cornélius; mais qu'ai-je donc fait?

--Cela ne me regarde point, docteur, vous vous en expliquerez avec vos

juges.

--Où cela?

--À la Haye.

Cornélius, stupéfait, embrassa sa nourrice, qui perdait connaissance,

donna la main à ses serviteurs, qui fondaient en larmes, et suivit le

magistrat qui l'enferma dans une chaise comme un prisonnier d'État, et

le fit conduire au grand galop à la Haye.

VIII

Une invasion

Ce qui venait d'arriver était, comme on le devine, l'oeuvre diabolique de

mynheer Isaac Boxtel.

On se rappelle qu'à l'aide de son télescope, il n'avait pas perdu un

seul détail de cette entrevue de Corneille de Witt avec son filleul.

On se rappelle qu'il n'avait rien entendu, mais qu'il avait tout vu.

On se rappelle qu'il avait deviné l'importance des papiers confiés par

le ruward de Pulten à son filleul, en voyant celui-ci serrer

soigneusement le paquet à lui remis dans le tiroir où il serrait les

oignons les plus précieux.

Il en résulte que lorsque Boxtel, qui suivait la politique avec beaucoup

plus d'attention que son voisin Cornélius, sut que Corneille de Witt

était arrêté comme coupable de haute trahison envers les États, il

songea à part lui qu'il n'aurait sans doute qu'un mot à dire pour faire

arrêter le filleul en même temps que le parrain.

Cependant, si heureux que fût le coeur de Boxtel, il frissonna d'abord à

cette idée de dénoncer un homme que cette dénonciation pouvait conduire

à l'échafaud.

La tulipe noire · 第 4 / 17 段