Lorsque le digne citoyen, père de Cornélius, avait passé de vie à

trépas, trois mois après les funérailles de sa femme, qui semblait être

partie la première pour lui rendre facile le chemin de la mort, comme

elle lui avait rendu facile le chemin de la vie, il avait dit à son fils

en l'embrassant pour la dernière fois:

--Bois, mange et dépense si tu veux vivre en réalité, car ce n'est pas

vivre que de travailler tout le jour sur une chaise de bois ou sur un

fauteuil de cuir, dans un laboratoire ou dans un magasin. Tu mourras à

ton tour et, si tu n'as pas le bonheur d'avoir un fils, tu laisseras

éteindre notre nom, et mes florins étonnés se trouveront avoir un maître

inconnu, ces florins neufs que nul n'a jamais pesés que mon père, moi et

le fondeur. N'imite pas surtout ton parrain, Corneille de Witt, qui

s'est jeté dans la politique, la plus ingrate des carrières, et qui bien

certainement finira mal.

Puis il était mort, ce digne M. van Baërle, laissant tout désolé son

fils Cornélius, lequel aimait fort peu les florins et beaucoup son père.

Cornélius resta donc seul dans la grande maison. En vain son parrain

Corneille lui offrit-il de l'emploi dans les services publics; en vain,

voulut-il lui faire goûter de la gloire, quand Cornélius, pour obéir à

son parrain, se fut embarqué avec de Ruyter sur le vaisseau _les Sept

Provinces_, qui commandait aux cent trente-neuf bâtiments avec lesquels

l'illustre amiral allait balancer seul la fortune de la France et de

l'Angleterre réunies. Lorsque, conduit par le pilote Léger, il fut

arrivé à une portée du mousquet du vaisseau _le Prince_, sur lequel se

trouvait le duc d'York, frère du roi d'Angleterre, lorsque l'attaque de

Ruyter, son patron, eut été faite si brusque et si habile que, sentant

son bâtiment près d'être emporté, le duc d'York n'eut que le temps de se

retirer à bord du _Saint-Michel_; lorsqu'il eut vu _le Saint-Michel_,

brisé, broyé sous les boulets hollandais, sortir de la ligne; lorsqu'il

eut vu sauter un vaisseau, _le Comte de Sandwick_, et périr dans les

flots ou dans le feu quatre cents matelots; lorsqu'il eut vu qu'à la fin

de tout cela, après vingt bâtiments mis en morceaux, après trois mille

tués, après cinq mille blessés, rien n'était décidé ni pour ni contre,

que chacun s'attribuait la victoire, que c'était à recommencer, et que

seulement un nom de plus, la bataille de Southwood-Bay, était ajouté au

catalogue des batailles; quand il eut calculé ce que perd de temps à se

boucher les yeux et les oreilles un homme qui veut réfléchir même

lorsque ses pareils se canonnent entre eux, Cornélius dit adieu à

Ruyter, au ruward de Pulten et à la gloire, baisa les genoux du grand

pensionnaire, qu'il avait en vénération profonde, et rentra dans sa

maison de Dordrecht, riche de son repos acquis, de ses vingt-huit ans,

d'une santé de fer, d'une vue perçante et plus que de ses quatre cent

mille florins de capital et de ses dix mille florins de revenus, de

cette conviction qu'un homme a toujours reçu du ciel trop pour être

heureux, assez pour ne l'être pas.

En conséquence et pour se faire un bonheur à sa façon, Cornélius se mit

à étudier les végétaux et les insectes, cueillit et classa toute la

flore des îles, piqua toute l'entomologie de sa province, sur laquelle

il composa un traité manuscrit avec planches dessinées de sa main, et

enfin, ne sachant plus que faire de son temps et de son argent surtout,

qui allait s'augmentant d'une façon effrayante, il se mit à choisir

parmi toutes les folies de son pays et de son époque une des plus

élégantes et des plus coûteuses.

Il aima les tulipes.

C'était le temps, comme on sait, où les Flamands et les Portugais

exploitant à l'envie ce genre d'horticulture, en étaient arrivés à

diviniser la tulipe et à faire de cette fleur venue de l'orient ce que

jamais naturaliste n'avait osé faire de la race humaine, de peur de

donner de la jalousie à Dieu.

Bientôt de Dordrecht à Mons il ne fut plus question que des tulipes de

_mynheer_[1] van Baërle; et ses planches, ses fosses, ses chambres de

séchage, ses cahiers de caïeux furent visités comme jadis les galeries

et les bibliothèques d'Alexandrie par les illustres voyageurs romains.

Van Baërle commença par dépenser son revenu de l'année à établir sa

collection, puis il ébrécha ses florins neufs à la perfectionner; aussi

son travail fut-il récompensé d'un magnifique résultat: il trouva cinq

espèces différentes qu'il nomma la _Jeanne_, du nom de sa mère, la

_Baërle_, du nom de son père, la _Corneille_, du nom de son parrain; les

autres noms nous échappent, mais les amateurs pourront bien certainement

les retrouver dans les catalogues du temps.

En 1672, au commencement de l'année, Corneille de Witt vint à Dordrecht

pour y habiter trois mois dans son ancienne maison de famille; car on

sait que non seulement Corneille était né à Dordrecht, mais que la

famille des de Witt était originaire de cette ville.

Corneille commençait dès lors, comme disait Guillaume d'Orange, à jouir

de la plus parfaite impopularité. Cependant, pour ses concitoyens, les

bons habitants de Dordrecht, il n'était pas encore un scélérat à pendre,

et ceux-ci, peu satisfaits de son républicanisme un peu trop pur, mais

fiers de sa valeur personnelle, voulurent bien lui offrir le vin de la

ville quand il entra.

Après avoir remercié ses concitoyens, Corneille alla voir sa vieille

maison paternelle, et ordonna quelques réparations avant que madame de

Witt, sa femme, vint s'installer avec ses enfants.

Puis le ruward se dirigea vers la maison de son filleul, qui seul

peut-être à Dordrecht ignorait encore la présence du ruward dans sa

ville natale.

Autant Corneille de Witt avait soulevé de haines en maniant ces graines

malfaisantes qu'on appelle les passions politiques, autant van Baërle

avait amassé de sympathies en négligeant complètement la culture de la

politique, absorbé qu'il était dans la culture de ses tulipes.

Aussi van Baërle était-il chéri de ses domestiques et de ses ouvriers,

aussi ne pouvait-il supposer qu'il existât au monde un homme qui voulût

du mal à un autre homme.

Et cependant, disons-le à la honte de l'humanité, Cornélius van Baërle

avait, sans le savoir, un ennemi bien autrement féroce, bien autrement

acharné, bien autrement irréconciliable, que jusque-là n'en avaient

compté le ruward et son frère parmi les orangistes les plus hostiles de

cette admirable fraternité qui, sans nuage pendant la vie, venait se

prolonger par le dévouement au-delà de la mort.

Au moment où Cornélius commença de s'adonner aux tulipes, et y jeta ses

revenus de l'année et les florins de son père, il y avait à Dordrecht et

demeurant porte à porte avec lui, un bourgeois nommé Isaac Boxtel, qui,

depuis le jour où il avait atteint l'âge de connaissance, suivait le

même penchant et se pâmait au seul énoncé du mot _tulban_, qui, ainsi

que l'assure le _floriste français_, c'est-à-dire l'historien le plus

savant de cette fleur, est le premier mot qui, dans la langue du

Chingulais, ait servi à désigner ce chef d'oeuvre de la création qu'on

appelle la tulipe.

Boxtel n'avait pas le bonheur d'être riche comme van Baërle. Il s'était

donc à grand'peine, à force de soins et de patience, fait dans sa maison

de Dordrecht un jardin commode à la culture; il avait aménagé le terrain

selon les prescriptions voulues et donné à ses couches précisément

autant de chaleur et de fraîcheur que le codex des jardiniers en

autorise.

À la vingtième partie d'un degré près, Isaac savait la température de

ses châssis. Il savait le poids du vent et le tamisait de façon qu'il

l'accommodait au balancement des tiges de ses fleurs. Aussi ses produits

commençaient-ils à plaire. Ils étaient beaux, recherchés même. Plusieurs

amateurs étaient venus visiter les tulipes de Boxtel. Enfin, Boxtel

avait lancé dans le monde des Linné et des Tournefort une tulipe de son

nom. Cette tulipe avait fait son chemin, avait traversé la France, était

entrée en Espagne, avait pénétré jusqu'en Portugal, et le roi don

Alphonse VI, qui, chassé de Lisbonne, s'était retiré dans l'île de

Terceire, où il s'amusait, non pas comme le grand Condé, à arroser des

oeillets, mais à cultiver des tulipes, avait dit: «PAS MAL» en regardant

la susdite _Boxtel_.

Tout à coup, à la suite de toutes les études auxquelles il s'était

livré, la passion de la tulipe ayant envahi Cornélius van Baërle,

celui-ci modifia sa maison de Dordrecht, qui, ainsi que nous l'avons

dit, était voisine de celle de Boxtel et fit élever d'un étage certain

bâtiment de sa cour, lequel, en s'élevant, ôta environ un demi-degré de

chaleur et, en échange, rendit un demi-degré de froid au jardin de

Boxtel, sans compter qu'il coupa le vent et dérangea tous les calculs et

toute l'économie horticole de son voisin.

Après tout, ce n'était rien que ce malheur aux yeux du voisin Boxtel.

Van Baërle n'était qu'un peintre, c'est-à-dire une espèce de fou qui

essaie de reproduire sur la toile en les défigurant les merveilles de la

nature. Le peintre faisant élever son atelier d'un étage pour avoir

meilleur jour, c'était son droit. M. van Baërle était peintre comme M.

Boxtel était fleuriste-tulipier; il voulait du soleil pour ses tableaux,

il en prenait un demi-degré aux tulipes de M. Boxtel.

La loi était pour M. van Baërle. _Bene sit._

D'ailleurs, Boxtel avait découvert que trop de soleil nuit à la tulipe,

et que cette fleur poussait mieux et plus colorée avec le tiède soleil

du matin ou du soir qu'avec le brûlant soleil de midi.

Il sut donc presque gré à Cornélius van Baërle de lui avoir bâti gratis

un parasoleil.

Peut-être n'était-ce point tout à fait vrai, et ce que disait Boxtel à

l'endroit de son voisin van Baërle n'était-il pas l'expression entière

de sa pensée. Mais les grandes âmes trouvent dans la philosophie

d'étonnantes ressources au milieu des grandes catastrophes.

Mais hélas! que devint-il, cet infortuné Boxtel, quand il vit les vitres

de l'étage nouvellement bâti se garnir d'oignons, de caïeux, de tulipes

en pleine terre, de tulipes en pot, enfin de tout ce qui concerne la

profession d'un monomane tulipier!

Il y avait les paquets d'étiquettes, il y avait les casiers, il y avait

les boîtes à compartiments et les grillages de fer destinés à fermer ces

casiers pour y renouveler l'air sans donner accès aux souris, aux

charançons, aux loirs, aux mulots et aux rats, curieux amateurs de

tulipes à deux mille francs l'oignon.

Boxtel fut fort ébahi lorsqu'il vit tout ce matériel, mais il ne

comprenait pas encore l'étendue de son malheur. On savait van Baërle ami

de tout ce qui réjouit la vue. Il étudiait à fond la nature pour ses

tableaux, finis comme ceux de Gérard Dow, son maître, et de Miéris, son

ami. N'était-il pas possible qu'ayant à peindre l'intérieur d'un

tulipier, il eût amassé dans son nouvel atelier tous les accessoires de

la décoration?

Cependant, quoique bercé par cette décevante idée, Boxtel ne put

résister à l'ardente curiosité qui le dévorait. Le soir venu, il

appliqua une échelle contre le mur mitoyen et, regardant chez le voisin

Baërle, il se convainquit que la terre d'un énorme carré peuplé naguère

de plantes différentes, avait été remuée, disposée en plates-bandes de

terreau mêlé de boue de rivière, combinaison essentiellement sympathique

aux tulipes, le tout contre-forté de bordures de gazon pour empêcher les

éboulements. En outre, soleil levant, soleil couchant, ombre ménagée

pour tamiser le soleil de midi; de l'eau en abondance et à portée,

exposition au sud-sud-ouest, enfin conditions complètes, non seulement

de réussite, mais de progrès. Plus de doute, van Baërle était devenu

tulipier.

Boxtel se représenta sur-le-champ ce savant homme aux quatre cent mille

florins de capital, aux dix mille florins de rente, employant ses

ressources morales et physiques à la culture des tulipes en grand. Il

entrevit son succès dans un vague mais prochain avenir, et conçut, par

avance, une telle douleur de ce succès, que ses mains se relâchant, les

genoux s'affaissèrent, il roula désespéré en bas de son échelle.

Ainsi, ce n'était pas pour des tulipes en peinture, mais pour des

tulipes réelles que van Baërle lui prenait un demi-degré de chaleur.

Ainsi van Baërle allait avoir la plus admirable des expositions solaires

et, en outre, une vaste chambre où conserver ses oignons et ses caïeux:

chambre éclairée, aérée, ventilée, richesse interdite à Boxtel, qui

avait été forcé de consacrer à cet usage sa chambre à coucher, et qui,

pour ne pas nuire par l'influence des esprits animaux à ses caïeux et à

ses tubercules, se résignait à coucher au grenier.

Ainsi porte à porte, mur à mur, Boxtel allait avoir un rival, un émule,

un vainqueur peut-être, et ce rival, au lieu d'être quelque jardinier

obscur, inconnu, c'était le filleul de maître Corneille de Witt,

c'est-à-dire une célébrité!

Boxtel, on le voit, avait l'esprit moins bien fait que Porus, qui se

consolait d'avoir été vaincu par Alexandre justement à cause de la

célébrité de son vainqueur.

En effet, qu'arriverait-il si jamais van Baërle trouvait une tulipe

nouvelle et la nommait la _Jean de Witt_, après en avoir nommé une la

_Corneille_? Ce serait à en étouffer de rage.

Ainsi, dans son envieuse prévoyance, Boxtel, prophète de malheur pour

lui même, devinait ce qui allait arriver.

Aussi Boxtel, cette découverte faite, passa-t-il la plus exécrable nuit

qui se puisse imaginer.

VI

La haine d'un tulipier

À partir de ce moment, au lieu d'une préoccupation, Boxtel eut une

crainte. Ce qui donne de la vigueur et de la noblesse aux efforts du

corps et de l'esprit, la culture d'une idée favorite, Boxtel le perdit

en ruminant tout le dommage qu'allait lui causer l'idée du voisin.

Van Baërle, comme on peut le penser, du moment où il eut appliqué à ce

point la parfaite intelligence dont la nature l'avait doué, van Baërle

réussit à élever les plus belles tulipes.

Mieux que qui que ce soit à Harlem et à Leyde, villes qui offrent les

meilleurs territoires et les plus sains climats, Cornélius réussit à

varier les couleurs, à modeler les formes, à multiplier les espèces.

Il était de cette école ingénieuse et naïve qui prit pour devise, dès le

VIIe siècle, cet aphorisme développé en 1653 par un de ses adeptes:

«C'est offenser Dieu que mépriser les fleurs.»

Prémisse dont l'école tulipière, la plus exclusive des écoles, fit en

1653 le syllogisme suivant:

«C'est offenser Dieu que mépriser les fleurs.

«Plus la fleur est belle, plus en la méprisant on offense Dieu.

«La tulipe est la plus belle de toutes les fleurs.

«Donc qui méprise la tulipe offense démesurément Dieu.»

Raisonnement à l'aide duquel, on le voit, avec de la mauvaise volonté,

les quatre ou cinq mille tulipiers de Hollande, de France et du

Portugal, nous ne parlons pas de ceux de Ceylan, de l'Inde et de la

Chine, eussent mis l'univers hors la loi, et déclaré schismatiques,

hérétiques et dignes de mort plusieurs centaines de millions d'hommes

froids pour la tulipe.

Il ne faut point douter que pour une pareille cause Boxtel, quoique

ennemi mortel de van Baërle, n'eût marché sous le même drapeau que lui.

Donc van Baërle obtint des succès nombreux et fit parler de lui, si bien

que Boxtel disparut à tout jamais de la liste des notables tulipiers de

la Hollande, et que la tuliperie de Dordrecht fut représentée par

Cornélius van Baërle, le modeste et inoffensif savant.

Ainsi du plus humble rameau la greffe fait jaillir les rejetons les plus

fiers, et l'églantier aux quatre pétales incolores commence la rose

gigantesque et parfumée. Ainsi les maisons royales ont pris parfois

naissance dans la chaumière d'un bûcheron ou dans la cabane d'un

pêcheur.

Van Baërle, adonné tout entier à ses travaux de semis, de plantation, de

récolte, van Baërle, caressé par toute la tuliperie d'Europe, ne

soupçonna pas même qu'à ses côtés il y eut un malheureux détrôné dont il

était l'usurpateur. Il continua ses expériences, et par conséquent ses

victoires, et en deux années couvrit ses plates-bandes de sujets

tellement merveilleux que jamais personne, excepté peut-être Shakespeare

et Rubens, n'avait tant créé après Dieu.

Aussi fallait-il, pour prendre une idée d'un damné oublié par Dante,

fallait-il voir Boxtel pendant ce temps. Tandis que van Baërle sarclait,

amendait, humectait ses plates-bandes, tandis qu'agenouillé sur le talus

de gazon, il analysait chaque veine de la tulipe en floraison et

méditait les modifications qu'on y pouvait faire, les mariages de

couleurs qu'on y pouvait essayer, Boxtel, caché derrière un petit

sycomore qu'il avait planté le long du mur, et dont il se faisait un

éventail, suivait, l'oeil gonflé, la bouche écumante, chaque pas, chaque

geste de son voisin, et, quand il croyait le voir joyeux, quand il

surprenait un sourire sur ses lèvres, un éclair de bonheur dans ses

yeux, alors il leur envoyait tant de malédictions, tant de furieuses

menaces, qu'on ne saurait concevoir comment ces souffles empestés

d'envie et de colère n'allaient point s'infiltrant dans les tiges des

fleurs y porter des principes de décadence et des germes de mort.

Bientôt, tant le mal, une fois maître d'une âme humaine, y fait de

rapides progrès, bientôt Boxtel ne se contenta plus de voir van Baërle.

Il voulut voir aussi ses fleurs, il était artiste au fond, et le

chef-d'oeuvre d'un rival lui tenait au coeur.

Il acheta un télescope, à l'aide duquel, aussi bien que le propriétaire

lui-même, il put suivre chaque évolution de la fleur, depuis le moment

où elle pousse, la première année, son pâle bourgeon hors de terre,

jusqu'à celui où, après avoir accompli sa période de cinq années, elle

arrondit son noble et gracieux cylindre sur lequel apparaît l'incertaine

nuance de sa couleur et se développent les pétales de la fleur, qui

seulement alors révèle les trésors secrets de son calice.

Oh! que de fois le malheureux jaloux, perché sur son échelle, aperçut-il

dans les plates-bandes de van Baërle des tulipes qui l'aveuglaient par

leur beauté, le suffoquaient par leur perfection!

Alors, après la période d'admiration qu'il ne pouvait vaincre, il

subissait la fièvre de l'envie, ce mal qui ronge la poitrine et qui

change le coeur en une myriade de petits serpents qui se dévorent l'un

l'autre, source infâme d'horribles douleurs.

Que de fois, au milieu de ses tortures, dont aucune description ne

saurait donner l'idée, Boxtel fut-il tenté de sauter la nuit dans le

jardin, d'y ravager les plantes, de dévorer les oignons avec les dents,

et de sacrifier à sa colère le propriétaire lui-même s'il osait défendre

ses tulipes.

Mais, tuer une tulipe, c'est, aux yeux d'un véritable horticulteur, un

si épouvantable crime!

Tuer un homme, passe encore.

Cependant, grâce aux progrès que faisait tous les jours van Baërle dans

la science qu'il semblait deviner par instinct, Boxtel en vint à un tel

paroxysme de fureur qu'il médita de lancer des pierres et des bâtons

dans les planches de tulipes de son voisin.

Mais comme il réfléchit que le lendemain, à la vue du dégât, van Baërle

informerait, que l'on constaterait alors que la rue était loin, que

pierres et bâtons ne tombaient plus du ciel au XVIIe siècle comme au

temps des Amalécites, que l'auteur du crime, quoiqu'il eût opéré dans la

nuit, serait découvert et non seulement puni par la loi, mais encore

déshonoré à tout jamais aux yeux de l'Europe tulipière, Boxtel aiguisa

la haine par la ruse et résolut d'employer un moyen qui ne le compromît

pas.

Il chercha longtemps, c'est vrai, mais enfin il trouva.

Un soir, il attacha deux chats chacun par une patte de derrière avec une

ficelle de dix pieds de long, et les jeta, du haut du mur, au milieu de

la plate-bande maîtresse, de la plate-bande princière, de la plate-bande

royale, qui non seulement contenait la _Corneille de Witt_, mais encore

la _Brabançonne_, blanc de lait, pourpre et rouge, la _Marbrée_, de

Rotre, gris de lin mouvant, rouge et incarnadin éclatant, et la

_Merveille_, de Harlem, la tulipe _Colombin obscur_ et _Colombin clair

terni_.

Les animaux effarés, en tombant du haut en bas du mur, se ruèrent

d'abord sur la plate-bande, essayant de fuir chacun de son côté, jusqu'à

ce que le fil qui les retenait l'un à l'autre fût tendu; mais alors,

sentant l'impossibilité d'aller plus loin, ils vaguèrent çà et là avec

d'affreux miaulements, fauchant avec leur corde les fleurs au milieu

desquelles ils se débattaient; puis enfin, après un quart d'heure de

lutte acharnée, étant parvenus à rompre le fil qui les enchevêtrait, ils

disparurent.

Boxtel, caché derrière son sycomore, ne voyait rien, à cause de

l'obscurité de la nuit; mais aux cris enragés des deux chats, il

supposait tout, et son coeur, dégonflant de fiel, s'emplissait de joie.

Le désir de s'assurer du dégât commis était si grand dans le coeur de

Boxtel, qu'il resta jusqu'au jour pour jouir par ses yeux de l'état où

la lutte des deux matous avait mis les plates-bandes de son voisin.

Il était glacé par le brouillard du matin; mais il ne sentait pas le

froid; l'espoir de la vengeance lui tenait chaud.

La douleur de son rival allait le payer de toutes ses peines.

Aux premiers rayons de soleil, la porte de la maison blanche s'ouvrit;

van Baërle apparut, et s'approcha de ses plates-bandes, souriant comme

un homme qui a passé la nuit dans son lit, qui y a fait de bons rêves.

Tout à coup, il aperçoit des sillons et des monticules sur ce terrain

plus uni la veille qu'un miroir; tout à coup, il aperçoit les rangs

symétriques de ses tulipes désordonnées comme sont les piques d'un

bataillon au milieu duquel aurait tombé une bombe.

Il accourt tout pâlissant.

Boxtel tressaillit de joie. Quinze ou vingt tulipes lacérées, éventrées,

gisaient les unes courbées, les autres brisées tout à fait et déjà

pâlissantes; la sève coulait de leurs blessures; la sève, ce sang

précieux que van Baërle eût voulu racheter au prix du sien.

Mais, ô surprise! ô joie de van Baërle! ô douleur inexprimable de

Boxtel! pas une des quatre tulipes menacées par l'attentat de ce dernier

n'avait été atteinte. Elles levaient fièrement leurs nobles têtes

au-dessus des cadavres de leurs compagnes. C'était assez pour consoler

van Baërle, c'était assez pour faire crever de rage l'assassin, qui

s'arrachait les cheveux à la vue de son crime commis, et commis

inutilement.

Van Baërle, tout en déplorant le malheur qui venait de le frapper,

malheur qui, du reste, par la grâce de Dieu, était moins grand qu'il

aurait pu être, van Baërle ne put en deviner la cause. Il s'informa

seulement et apprit que toute la nuit avait été troublée par des

miaulements terribles. Au reste, il reconnut le passage des chats à la

trace laissée par leurs griffes, au poil resté sur le champ de bataille

et auquel les gouttes indifférentes de la rosée tremblaient comme elles

faisaient à côté sur les feuilles d'une fleur brisée, et pour éviter

qu'un pareil malheur se renouvelât à l'avenir, il ordonna qu'un garçon

jardinier coucherait chaque nuit dans le jardin, sous une guérite, près

des plates-bandes.

Boxtel entendit donner l'ordre. Il vit se dresser la guérite dès le même

jour, et trop heureux de n'avoir pas été soupçonné, seulement plus animé

que jamais contre l'heureux horticulteur, il attendit de meilleures

occasions.

Ce fut vers cette époque que la société tulipière de Harlem proposa un

prix pour la découverte, nous n'osons pas dire pour la fabrication de la

grande tulipe noire et sans tache, problème non résolu et regardé comme

insoluble, si l'on considère qu'à cette époque l'espèce n'existait pas

même à l'état de bistre dans la nature.

Ce qui faisait dire à chacun que les fondateurs du prix eussent aussi

bien pu mettre deux millions que cent mille livres, la chose étant

impossible.

Le monde tulipier n'en fut pas moins ému de la base à son faîte.

Quelques amateurs prirent l'idée, mais sans croire à son application;

mais telle est la puissance imaginaire des horticulteurs que, tout en

regardant leur spéculation comme manquée à l'avance, ils ne pensèrent

plus d'abord qu'à cette grande tulipe noire réputée chimérique comme le

cygne noir d'Horace, et comme le merle blanc de la tradition française.

La tulipe noire · 第 3 / 17 段