IV.

Pour réaliser tous les avantages qu'une réforme postale intelligente et

rationnelle doit produire, il ne suffit pas d'adopter un tarif unique et

très modéré; il faut ajouter, à cette modification principale, des

modifications accessoires nécessaires pour en compléter la valeur et les

effets.

Au premier rang parmi ces utilités complémentaires, il faut placer la

substitution du principe de l'affranchissement avant le départ à celui

du paiement de la taxe au lieu de destination, et encore la

simplification et l'élargissement des limites _maxima_ servant au

classement des lettres en diverses catégories, selon leur poids.

Dans l'organisation actuelle du service de l'administration des postes,

organisation qui dérive obligatoirement du système de tarification en

vigueur, la taxation des lettres forme au moins les quatre cinquièmes du

travail précédant le départ, ou suivant l'arrivée. La taxation serait

simplifiée, il est vrai, par l'application de la taxe unique à toute

distance; mais ce travail serait encore très long eu égard à

l'accroissement du nombre des lettres. Cet accroissement exercerait sur

le service de distribution une influence plus importante que sur le

service de taxation, car le nombre des lettres serait infiniment plus

considérable, et il faudrait, tout comme à présent, encaisser le port de

chaque lettre au moment où elle serait délivrée au destinataire.

L'administration des postes devrait donc nécessairement augmenter le

nombre de ses facteurs en proportion de l'augmentation du nombre des

lettres, si elle voulait maintenir la rapidité actuelle du service de

distribution. Elle devrait augmenter aussi le personnel de ses bureaux,

si elle voulait maintenir la rapidité actuelle du service des départs.

Ces accroissements de dépenses seraient certainement évités, si l'on

adoptait le système d'affranchissement si heureusement appliqué en

Angleterre. Voici comment ce système devrait être mis en pratique dans

notre pays.

Le gouvernement ferait vendre des enveloppes timbrées, et des timbres

volants, par l'emploi facultatif desquels toute lettre serait

affranchie. Cet affranchissement serait la règle. Toute dérogation à

cette règle serait frappée d'une surtaxe. La surtaxe serait de 0,05

centimes par port simple, pour toute lettre affranchie à un bureau de

poste selon le mode actuel, c'est-à-dire sans emploi de l'un des timbres

vendus par le gouvernement. La surtaxe serait de 0,10 centimes par port

simple pour toute lettre non affranchie.

Il serait nécessaire d'offrir au public l'option entre l'enveloppe

timbrée et le timbre volant. Si l'enveloppe timbrée est agréable et

commode, elle a l'inconvénient d'être indépendante de la lettre que

pourtant elle couvre complètement; il en résulte qu'une lettre voyageant

sous enveloppe ne peut recevoir les estampilles officielles constatant

le jour de son départ et le jour de son arrivée. Souvent cependant,

surtout en affaires, cette constatation a une extrême importance.

L'emploi du timbre volant supplée à cet inconvénient de l'enveloppe

timbrée. Toutes les fois que l'époque de l'envoi d'une lettre doit être

officiellement constatée, l'envoyeur emploie le timbre volant. Ce

timbre, couvrant un espace égal, tout-au-plus, au diamètre d'une pièce

de un franc, s'applique sur l'adresse de la lettre à affranchir. Cette

lettre peut alors recevoir, tout comme sous le système actuel, les

estampilles officielles constatant la date de son départ et la date de

son arrivée. L'option offerte à l'expéditeur lui permettrait donc

d'employer à son choix, pour l'affranchissement, l'enveloppe timbrée, ou

le timbre volant.

Le système de l'affranchissement, comme règle, a été adopté en

Angleterre avec un empressement qui démontre combien ce système convient

au public. Dès l'année 1842, sur 100 lettres transportées par

l'administration des postes, en Angleterre, on comptait,

52 lettres expédiées sous enveloppes franches ou sous timbres volants,

42 lettres affranchies dans les bureaux de l'administration,

6 lettres non affranchies,

---

100 lettres, total égal.

Les proportions entre le nombre des lettres affranchies et le nombre des

lettres taxées se sont maintenues à peu près sans variation pendant les

années suivantes. Seulement, pendant cette période de temps, le nombre

proportionnel des lettres affranchies par l'emploi des enveloppes

timbrées ou des timbres volants s'est augmenté de 10 %. Cette

progression est un témoignage spécial en faveur de ce mode

d'affranchissement.

Le système ayant pour effet d'imposer l'affranchissement comme règle, et

de simplifier cette formalité par la vente de timbres volants et

d'enveloppes timbrées, aurait l'avantage de diminuer beaucoup le travail

de la taxation des lettres. Il suffirait dès lors de vérifier

rapidement, au moment du départ, les timbres employés pour

affranchissement, et de contrevérifier et annuler ces timbres au moment

de l'arrivée.

Le service de distribution des lettres deviendrait aussi infiniment plus

rapide et plus facile. Les évaluations les plus larges estiment qu'il

suffit de 8 secondes pour délivrer, à destination finale, une lettre

affranchie, tandis qu'il faut une minute et demie, soit 90 secondes,

pour délivrer une lettre taxée. En Angleterre, où le service est rendu

plus facile encore par l'établissement de boîtes particulières à

lettres, à la porte de chaque maison, on a constaté qu'un facteur

pouvait distribuer 570 lettres affranchies, en demi heure, soit à raison

de 3 secondes par lettre, tandis que, dans le même espace de temps, il

pouvait distribuer seulement 23 lettres taxées, ce qui fait la parité de

74 secondes par lettre. Ces résultats dont l'exactitude a été démontrée

par de nombreuses épreuves, dispensent de commentaire; ils sont

concluants.

On peut donc affirmer avec toute raison que, malgré l'accroissement

considérable que le nombre des lettres éprouverait par l'effet du

nouveau tarif, l'administration des postes n'aurait pas besoin

d'accroître son personnel, si elle adoptait le principe et le mode

d'affranchissement appliqués en Angleterre.

Les surtaxes légères, proposées contre toute dérogation au principe de

l'affranchissement, auraient pour motif des considérations d'utilité

générale. Il paraît juste, en effet, de faire supporter une aggravation

de port à toute lettre donnant lieu à une complication de service

profitable à quelques uns au détriment de tous. Si tout le monde

employait les timbres d'affranchissement vendus par l'administration, il

n'y aurait pas besoin d'entretenir des bureaux spécialement destinés à

l'affranchissement direct. Ceux qui causent cette surcharge de dépense

doivent donc y coopérer d'une manière plus spéciale. Le même principe

est applicable à la surtaxe imposée aux lettres non affranchies. Ces

lettres causent un surcroît de travail, et par conséquent de dépenses,

non seulement pour leur taxation, mais encore pour leur distribution.

Une lettre taxée prenant dix à vingt fois plus de temps pour sa

distribution qu'une lettre affranchie, il en résulte que l'affluence des

lettres taxées a pour effet d'obliger l'administration à diminuer la

rapidité du service de distribution ou à multiplier le nombre de ses

facteurs. L'exception qui cause l'un ou l'autre de ces deux dommages

publics devrait se trouver assez satisfaite d'être tolérée; elle ne

saurait se refuser à la juste indemnité qui serait exigée d'elle.

Quelle que soit l'évidente utilité du système d'affranchissement qui

vient d'être exposé, quelle que soit la simplicité de ce système en

théorie, son application serait certainement impossible, si elle devait

être subordonnée au nombreux classement actuel des lettres par rapport à

leur poids.

Le tarif maintenant en vigueur considère comme lettre simple toute

lettre pesant sept grammes et demi; il impose une aggravation de

demi-port à toute lettre pesant de 7 1/2 à 10 grammes; il ajoute à cette

première surcharge autant de demi-ports que la lettre à taxer pèse de

fois cinq grammes au dessus de 10 grammes. Si cette minutieuse

progression de la taxe, proportionnellement au poids, était conservée,

il est évident que l'affranchissement par enveloppe timbrée ou par

timbre volant serait à peu près impraticable. En ce cas, en effet, il

faudrait multiplier à l'infini la forme, ou la couleur, ou la

composition de ces enveloppes et de ces timbres, afin d'avoir une

spécialité correspondante à chaque catégorie de poids. Ce premier

inconvénient déjà si grave serait encore le moindre. Cette multiplicité

de catégories et la différence minime qui distinguerait l'une de

l'autre, rendraient le travail de la taxation et de la vérification des

timbres d'affranchissement plus compliqué, plus difficile, plus lent et

plus long. Il faudrait nécessairement, par ce motif, accroître le

personnel des bureaux en proportion de l'accroissement du nombre des

lettres, ce qui causerait une augmentation de dépenses. Il arriverait en

outre que les difficultés d'apprécier exactement le classement d'une

lettre, empêcherait très souvent l'envoyeur d'affranchir cette lettre

par un timbre. La lettre devrait alors être taxée, le travail de

distribution serait ainsi augmenté; l'administration devrait accroître,

sur ce point encore, son personnel et ses dépenses. La gravité de ces

inconvénients de la classification actuelle des lettres par rapport au

poids, inspire déjà la pensée qu'il serait utile de modifier cette

classification. Cette pensée instinctive devient une conviction

raisonnée et profonde, si l'on examine avec un peu d'attention les

détails et les résultats de cette fâcheuse complication.

Cinq grammes équivalant au poids d'une pièce de un franc, le poids de 7

grammes et demi, limite actuelle _maxima_ du poids d'une lettre simple,

équivaut au poids réuni d'une pièce de un franc et d'une pièce de

cinquante centimes. Il est vraiment difficile de se maintenir en dedans

de cette étroite limite; et cependant, si elle est dépassée seulement

d'un atôme, l'inexorable demi-taxe s'abat sur la lettre et en aggrave le

port. Cette progression serrée et sévère de la taxe, à mesure que le

poids devient un peu plus élevé, concordait parfaitement avec

l'intention toute fiscale du tarif de 1827. Dans son empressement mal

habile à obtenir de gros produits, ce tarif trouvait ainsi le moyen de

dissimuler une augmentation de taxe. Si l'on pouvait évaluer combien

cette progression a comprimé le développement de certaines

correspondances ayant besoin de consacrer plusieurs pages à chaque

lettre, comme par exemple, celles qui ont trait aux sciences, on

trouverait sans doute que les accroissements de recettes produits par

les surtaxes auraient été bien plus considérables si la classification

des lettres par catégories de poids avait été plus large et moins

nombreuse.

Il y a donc évidente utilité à modifier la classification en même temps

qu'on modifie le tarif de 1827. Il faut que la classification nouvelle

concorde avec le nouveau tarif, en simplicité et en modération. Pour

obtenir cette concordance nécessaire, les catégories nouvelles doivent

être peu nombreuses et largement espacées. Le tableau suivant présente

un classement qui semble remplir convenablement ces deux importantes

conditions.

La réforme postale en France · 第 16 / 20 题