_6 juillet._ — Deux familles ont tour à tour l’honneur de

fournir un sultan à Agadès.

Les dattes sont mauvaises dans l’Aïr ; aussi l’on en importe

du Fezzan.

_9 juil._ — Nous nous levons de grand matin pour nous préparer

au départ. Les chameaux ont été amenés pendant la nuit. Le

cheikh vient me trouver, et pâle d’émotion — évidemment

son amour-propre en souffre, — il m’avoue qu’il n’a pas de

provisions à nous donner, parce que sa caravane n’est pas encore

revenue du Soudan ; mais il me remet une lettre pour Hadj Iata de

Tintarhodé, qui nous pourvoira de tout. Quant à la note que j’ai

rédigée des vivres qu’il nous a fournis, il me la rend en me

disant que de sa vie il n’a jamais rien écrit de pareil ; que,

si j’étais un homme bien élevé, je savais ce que j’avais à

faire ; sinon il ne veut rien de moi[192].

Nous nous mettons en chemin une heure après le lever du soleil. Tous

les parents du cheikh prennent congé de nous ; lui-même et le _faki_

du village nous font la conduite.

Enfin, nous tournons le dos à ce maudit endroit, et nous marchons

en avant avec bonheur. Nous prenons la direction du nord-ouest, à

travers un pays de plus en plus accidenté, et traversons encore une

fois l’oued Tekindjir[193], dont le large lit aux berges accores

contient encore quelques mares. On me dit que l’oued passe à

Rhezer et s’appelle alors oued Terhezer.

Au bout de trois heures de marche, nous cheminons dans une profonde

vallée où aboutit une coulée de lave qui forme une muraille

de 15 pieds de haut. Un examen plus attentif me fit découvrir à

une assez grande hauteur, sur le flanc d’une colline de granite,

un cône noir d’une vingtaine de pieds de haut, d’où la lave

était descendue dans la vallée. Sa couleur noire tranche sur la

teinte rougeâtre du granite. Ce cône s’appelle Tarhel.

Nous sommes ici dans une gorge latérale du grand oued Tekindjir ;

j’y vois pour la première fois des bouquets de palmiers

_Faraoun_[194].

Nous continuons à suivre l’oued qui serpente dans la direction

du nord, et nous arrivons enfin dans l’après-midi à un groupe de

huttes de paille ; c’est le village du cheikh Kindirka. La vallée

est fortement boisée ; je remarque un certain nombre d’arbres à

moi inconnus ; un entre autres, que j’ai confondu d’abord avec

le _sedra_, mais qui s’en distingue par des épines droites, et

des feuilles dentées et très petites. En général la végétation

de ces oueds est bien plus riche que celle d’Adjiro.

Nous avons campé à l’ombre des buissons d’_abesgui_ qui portent

en ce moment des fruits noirs d’une saveur fortement poivrée.

_10 juil._ — Départ au lever du soleil. Nous suivons un ouadi

latéral, presque aussi large que le précédent. Il est évident

qu’un large torrent coule ici pendant la saison des pluies. Les

arbres qui le bordent atteignent souvent la hauteur de nos chênes.

Nous avons à droite la muraille d’une coulée de basalte,

qui provient des monts Djimilen et Djemia. Les eaux des pentes

supérieures se sont frayé un chemin en dessus et en dessous des

laves. Nous grimpons par une gorge très étroite entre deux murs de

lave. Notre guide me dit que ce défilé mène chez les Kel-Djemia ;

jamais une razzia n’a passé par ici : quelques hommes suffiraient

à le défendre. Il est si étroit que les caisses de notre chameau

frôlent les parois.

Arrivés en haut, dans l’oued de nouveau élargi, nous apercevons

des couronnes de dattiers et, vers midi un village au fond d’un

cirque de montagnes : un vieux cheikh, du nom de Haja, nous reçoit

avec cordialité.

Je n’aperçois pas encore la fin de la coulée de laves. Dans

le défilé se voyaient de nombreuses traces de singes, venus ici

pour boire.

_11 juil._ — Beaucoup de moustiques et autres insectes, cette

nuit. Vu, ce matin, un grand grillon de couleur claire. A quelques

pas du village se trouve un jardin de palmiers bien irrigué ; on y

cultive du maïs, du tabac, du gueçob, du poivre, et le ricin qui

sert de médecine pour les chameaux. L’oued Engui, dans le lit

duquel se trouve cette oasis, se jette à l’ouest dans l’oued

Terhezer, qui s’appelle plus loin oued Tekindjir.

_12 juil._ — Nous apprenons que le marabout Toufik vient d’arriver

à Rhezer et a déconseillé à la caravane d’aller en ce moment

à Ghât, parce que des rezous d’Aïthoguen (Taïtoq) de Tibbous

et d’Aoulad-Sliman sont en route. Les Aïthoguen ont rencontré

les Aoulad-Sliman et en ont tué trente. On va donc attendre la

caravane du hadj Bilkhou, pour faire route ensemble.

Hier, un Touareg m’a demandé si j’étais un juif[195] : je

l’appelai juif lui-même, et comme il protestait violemment, je

lui demandai pourquoi il m’appelait ainsi. Je ne lui parlai plus

et n’acceptai rien de ce qu’il m’offrit. Le soir, il revint en

compagnie d’un homme de Ghât, qui m’expliqua en son nom qu’il

n’avait pas voulu m’offenser et qu’il voulait de nouveau faire

amitié avec moi. En signe de quoi il ramassa un peu de sable et le

laissa retomber. Il avait l’air vraiment repentant, et le Ghâti

me dit que c’était un bon musulman, qu’il était désolé de

m’avoir pris pour un juif, et que, s’il ne craignait pas Dieu, il

ne serait certes pas venu me présenter ses excuses. Cette attitude

d’un musulman rigide vis-à-vis d’un Européen me surprit fort,

et me fit tant de plaisir que je lui fis présent d’un chapelet

d’assez grande valeur. Quelques marchands ont confié leurs bagages

à la garde des gens du village. Les Kel-Djemia, en général,

ont une excellente réputation.

_13 juil._ — Comme il faut renoncer à un départ immédiat,

nous prenons possession d’une case, les gens de Djémia viennent

nous rendre visite et nous apportent le repas. J’irai demain à

Tintarhodé avec la lettre du hadj Bilkhou pour demander des vivres au

marabout Hadj Iata. J’ai donné au fils de notre hôte une caisse

en fer-blanc pour y enfermer ses livres[196], et il répond à cette

politesse en m’envoyant une paire de sandales du Soudan ; c’est

la première fois qu’un Touareg me fait cadeau de quelque chose.

_14 juil._ — Nous allons à Tintarhodé. Nous marchons vers le

nord-est, en traversant successivement l’oued Ezellil et le village

de Teguir avec un jardin de palmiers, puis celui d’Ezellil, dans

une plaine boisée où l’on voit beaucoup d’_ahatès_[197], enfin

celui de Serar, près duquel nous campons dans l’oued Ouanankerane.

_15 juil._ — Nous avons à droite la chaîne des monts de

Serra, à gauche, dans le lointain, les deux cimes de la montagne

d’Asodi. Dépassant le mont Afodet, nous gagnons le village

d’Aguéraguer, au pied de la montagne du même nom, appelée

aussi Afiz.

_16 juil._ — Une vaste plaine s’étend entre les monts Afiz et

Afodet. Nous laissons ce dernier à gauche, et nous arrivons le

soir à Tintarhodé, qui se distingue avantageusement des autres

villages par ses maisons de pierre pittoresquement disséminées sur

des monticules de granit, au pied de la chaîne abrupte du Timgué.

Nous descendons devant la demeure du hadj Iata ; des esclaves

déchargent notre bagage et nous invitent à nous reposer sous la

véranda. Le hadj est absent ; il arrive tard dans le nuit, et,

avant de nous voir, il commence par bâtonner un esclave, parce

que celui-ci ne l’a pas informé de notre arrivée. Hadj Iata est

un aimable vieillard, aux manières extrêmement polies ; il nous

reçoit avec les plus grands égards.

_17 juil._ — On me traite ici comme un fils de la maison. La

nourriture est excellente, et l’on m’offre même du thé et

du café.

Je reçois la visite d’un pèlerin de la Mecque, qui m’a vu

à Ouenserig, et qui retourne chez les Arabes Kounta, non loin

de Tombouctou. Il me raconte que les Hoggar sont en guerre avec

les Aouélimiden[198], que le cheikh El-Bakay est sans influence

chez les Hoggar, que ceux-ci passent encore pour des païens, qui

n’observent pas les prescriptions de la religion, et ne se gênent

pas pour dépouiller et même tuer les plus saints marabouts.

Hadj Iata se déclare prêt à me fournir des vivres qui seront

payés à Ghât.

_18 juil._ — Hadj Iata et moi nous allons rendre visite au

marabout Toufik, qui habite au pied de la montagne sur une colline

éloignée. C’est un vieillard à barbe blanche, d’aspect très

sympathique, comme ses deux fils. Il ne vient pas directement

de Ghât, mais de l’Ahaggar, où il a visité tous les chefs

et s’est efforcé en vain de rétablir la paix entre eux et les

Azdjer. Il attribue son insuccès aux Turcs, qui ne désirent pas que

les Touareg soient unis. Ahitaghel[199] a entendu parler de moi. Il

a dit que, si je venais dans l’Ahaggar en compagnie de Toufik, il

me recevrait bien. Hadj Iata me recommandera au sultan d’Agadès,

pour que j’arrive au Sokoto sans encombre. Il me dit que le sultan

d’Agadès redoute les gens de Sokoto[200].

_19 juil._ — On annonce que Sidi-Erkeb[201], le chef des Aïthoguen,

est parti en razzia.

Le jeune pèlerin des Arabes Kounta me fait une description favorable

des Aouélimiden Motti-bodal, dont le pays, dit-il, n’est pas

loin d’Agadès. Ils sont très riches en troupeaux de chameaux

et de chevaux. Entre l’Adgag et le Hoggar vivent plusieurs tribus

arabes[202].

Je crois que Toufik ne songe pas sérieusement à me mener chez les

Hoggar ; lui-même a perdu de l’argent lors du pillage d’une

des dernières caravanes, et ils ne lui ont rendu que le dixième

de ce qu’ils avaient pris !

Hadj Iata appelle _Imrhad_ les gens qui, venant d’autres pays, se

sont fixés sur le territoire d’une tribu touareg et se sont soumis

à elle[203]. Tous étaient primitivement des hommes libres. Cette

distinction n’existe plus dans l’Aïr, sans doute par suite des

alliances fréquentes avec l’élément haoussa. De même, le fils

d’un Kel-Ouï et d’une esclave est libre comme son père et a

les mêmes droits.

Les Kel-Rhezer demeurent dans l’Aguelal ; c’est un pays de

montagnes situé dans l’ouest de l’Aïr, et qu’on aperçoit

d’ici[204].

On me demande des médicaments pour un homme des Ifaden qui a

reçu une balle dans le genou lors de la dernière incursion des

Mechagra. Ces Mechagra sont des Arabes qui vivaient autrefois à

côté des Kounta, près de Tombouctou ; mais la guerre que se font

les Kounta et les Igdalen les a chassés de leur territoire, et ils

se sont établis dans l’Adgag chez les Aouélimiden. C’est de

là qu’ils ont fait irruption sur le territoire des Ifaden[205].

_21 juil._ — On me dit qu’à l’ouest de l’Aguelal il n’y

a plus de montagnes.

Hadj Iata m’a invité à aller chercher mon bagage et à

m’établir provisoirement auprès de lui. Il me confie des lettres

écrites dans ce sens pour Hadj Bilkhou et pour Kindirka.

_22 juil._ — Nous reprenons notre route en sens inverse. Nous

marchons vers la montagne d’Asodi en laissant Aguéraguer à

gauche. Mon guide me dit qu’Aguéraguer a été autrefois une

grande ville, plus grande qu’Agadès, avant que les Kel-Guérès

ne l’eussent détruite.

_23 juil._ — Halte dans l’oued Ouanankerane. Nous sommes surpris

par une pluie d’orage, la première depuis longtemps.

_24 juil._ — De retour à Djémia. Assisté cette nuit à une

noce. La solennité consiste en une musique de tambourins, et

en danses exécutées par des jeunes gens armés et lourdement

costumés. Ces danses sont très lentes et ont quelque chose de

grave ; les femmes et les hommes assistent au spectacle, assis en

deux groupes séparés. A un moment donné, on fait une pause et on

mange abondamment. Les jeunes filles ne dansent pas dans l’Aïr,

tandis que la danse leur est permise chez les Touareg de Ghât.

_25 juil._ — Adjiro. Mon domestique n’a pas reçu de vivres

pendant mon absence et n’a vécu que de gueçob. Je veux m’en

aller d’ici le plus vite possible. Mais on ne semble pas satisfait

de me voir partir ; on espérait sans doute tirer encore quelque

avantage de mon séjour. On me fait des difficultés pour la location

des chameaux, et on me demande le double du prix ordinaire. Au bruit

de la dispute, le cheikh Bilkhou arrive et me promet des chameaux

pour demain.

_27 juil._ — Nous étions déjà en route quand Adal, le Targui

qui m’avait pris pour un juif, est venu nous rejoindre. Il m’a

fait cadeau de ses beaux anneaux de bras. Nous campons en vue du

massif du Benday, dans le large oued Teguédmaouen[206].

_30 juil._ — Arrivée à Tintarhodé, où le cheikh Hadj Iata nous

accueille et nous régale de son mieux. Nous demeurons dans une case,

au milieu d’une cour entourée d’une haie de _tountafia_[207]. Je

reçois une masse de visites de soi-disant malades.

_1er août._ — Hadj Iata fait grand cas de la lettre du kadi de

Ghât, et me conseille de la montrer à tout le monde.

Il me raconte que les lions de l’Aïr ont une forte crinière ;

lui-même a été assailli par un de ces lions tout près du village,

et son bras porte encore des traces de morsures. On trouve également

des girafes à trois jours de marche dans l’ouest de l’Aïr ;

leur nom indigène est _amderh_.

_5 août._ — Hier soir, grand tumulte au village, à la nouvelle

que les Kel-Ifadéen ont envoyé dix-huit hommes armés pour prendre

de force des dattes à Seloufiet. Tous les hommes valides sont partis

en courant pour s’y opposer. Mais la chose s’est arrangée sans

effusion de sang.

Le gendre du hadj Iata me raconte qu’on vendait autrefois à bas

prix des _Imrhad_ des Aouélimiden sur le marché d’Agadès ;

mais que maintenant ces esclaves blancs sont hors de prix. Jamais

on n’enlève les femmes et les enfants des Imocharh[208].

_7 août._ — La pluie est tombée cette nuit et un filet d’eau a

recommencé à couler dans l’oued. Le brouillard dure jusque vers

midi. La chaleur est insupportable.

Le territoire des Kel-Ouï s’étend depuis Achagour, à l’est,

jusqu’au puits d’Enguichan, à l’ouest ; ce puits est situé

sur une hamada inhabitée.

Hadj Iata me dit que les Tibbous, pour se défendre contre les

Kel-Ouï, ont demandé au Sultan de Stamboul d’occuper leur

territoire[209]. Toute l’oasis de Bilma appartient au cheikh

kel-ouï Hosseïn d’Azanarès ; lorsqu’un Kel-Ouï vient à Bilma,

il commande en maître, et traite l’oasis en pays conquis.

J’observai chez les Kel-Ouï bien des maladies qui n’existent

pas chez les Touareg de teint blanc et de race pure. Rien qu’à

Tintarhodé, j’ai noté des cas d’épilepsie, d’atrophie

chez les enfants, de maladies de foie consécutives aux fièvres du

Soudan ; la syphilis vient également du Soudan : j’ai vu de larges

condylomes, des éruptions cutanées ; la variole est universellement

répandue et entraîne souvent la perforation de la cornée. Très

fréquentes également sont les maladies des voies digestives,

conséquence d’une alimentation défectueuse, l’hypocondrie,

la folie. L’obésité est la règle chez les femmes des Kel-Ouï

et atteint, paraît-il, des proportions monstrueuses chez celles

du Damergou[210]. Par contre, je n’ai jamais vu de femmes aussi

obèses chez les Touareg du Nord. La menstruation est très souvent

irrégulière chez les femmes kel-ouï. J’ai observé deux cas

de scorbut.

Hadj Iata, auprès de qui je m’enquiers sur le cours de l’ouadi

Falezlez, m’affirme qu’il « meurt par le vent », sur le chemin

d’Asiou, c’est-à-dire qu’il se perd dans le désert[211]. Les

oueds qui se trouvent entre Tintarhodé et Adjiro se dirigent tous

vers l’ouest.

_9 août._ — Il y a quatre jours, une caravane est partie pour

Ghât ; Hadj Iata me l’a caché, de peur que je ne voulusse aller

avec elle. Elle est beaucoup trop petite pour offrir la moindre

sécurité. Hadj Iata me dit qu’il y a beaucoup d’or accumulé

à Ghadamès, chaque négociant ayant la coutume d’en mettre de

côté pour les mauvais jours.

_11 août._ — Ce matin tout est dans la brume. Les Kel-Ouï

appellent ce brouillard _tara_ ou _dara_. Toufik m’envoie du thé

et du sucre.

Je reçois la visite d’un patient qui vient de l’Aguelal. Ce pays,

à l’ouest d’ici, n’est habité que par des marabouts. De là,

il n’y a qu’un jour de marche jusqu’à l’oued Telak ; il y en

a dix jusqu’au pays des Aouélimiden Mossi-bodal. Les Kel-Tédéli,

au nord de l’Aguelal, sont serfs des Kel-Ferouan, qui résident,

les uns dans l’oued Iferouan, les autres à Agadès.

_13 août._ — Nous faisons une excursion à Zéloufiet. En chemin,

nombreuses traces de hérissons, de porcs-épics et d’un animal

appelé _guerbra edaouï_. Nous suivons l’oued de Tintarhodé,

dans la direction du nord. Dans le lointain, une haute montagne

dentelée, du nom d’Ekhzan ; elle est inhabitée.

Zéloufiet est un riant village de maisons de pierres et de cases,

entourées de haies de _tountafia_ et perchées sur des collines

ou sur d’anciennes terrasses fluviatiles[212] que l’ouadi

a sectionnées ; dans le lit de la rivière sont les jardins de

palmiers qui font le charme de cet endroit.

Je trouve établis ici quelques hommes de la tribu des Ifoghas,

qui me parlent de leur patrie Tademekket[213]. Ils ont une longue

tresse de chaque côté de la tête ; une troisième tresse est

dissimulée par le _keffi_ noué autour du crâne. Les Ifoghas de

Tademekket, l’ancienne Es-Souk, paient actuellement le _garama_[214]

à Ahitarhel, pour ne pas être pillés par les Hoggar. Ils parlent

la même langue que les Ihaggaren (nobles) et leur ressemblent par

le teint et la manière de se vêtir.

_15 août._ — Retour à Tintarhodé. Hadj Iata me confirme que

l’Aïr a été habité autrefois par des nègres haoussa.

Vu en rentrant un très grand tumulus : le sommet très plat, couvert

d’une couche de petites pierres ; à la base, un cercle de rochers

bas ; le diamètre est d’une dizaine de mètres. Aujourd’hui

encore, les femmes de l’Aïr ont la coutume d’aller dormir sur ces

_ed-debbeni_ pour avoir des nouvelles de leurs maris absents ; elles

se mettent, à cette occasion, dans leurs plus beaux atours. Pendant

leur sommeil, arrive « l’ami du tombeau » (_djine-eddebbeni_),

qui leur donne des informations sûres sur le sort de l’époux

parti en razzia.

_16 août._ — Nous sommes allés assister à une noce dans un

village voisin. Le fiancé est le fils du cheikh de Zéloufiet. On

voit venir une foule d’invités en grand gala sur des méharis

magnifiquement harnachés. La principale attraction est la musique,

exécutée par des esclaves et les forgerons, tandis que les

guerriers, en habits de fête et montés à méhari, en font

lentement le tour. Lorsque les méharis se reposent, les esclaves

se mettent à danser. La chère est des plus abondantes. Un taureau

est poussé par les cavaliers jusque sur la place, où il reçoit

le premier javelot ; aussitôt, les esclaves se précipitent et lui

tranchent le jarret à coups de sabre ; la bête, ainsi abattue,

est ensuite livrée aux bouchers. Beaucoup de nobles viennent

me saluer et, me voyant en société du hadj Iata, me traitent

avec beaucoup de déférence[215]. Parmi eux, j’ai le plaisir

de reconnaître Ouinsig, le cheikh des Ihadanaren réfugiés dans

l’oued Telak. C’est un des Touareg les plus instruits que j’aie

vus. Même des Kel-Fadé viennent à la noce. J’ai pu remarquer

qu’on ne les voit pas avec plaisir ; ils ne cessent d’espionner

dans le pays et puis vont dire aux Aouélimiden où il y a une razzia

à faire.

_18 août._ — De retour à Tintarhodé. En échange des remèdes que

j’ai distribués, on me donne d’excellentes dattes qui viennent

du petit village d’Imberkane, situé dans la montagne.

Un jeune Touatien de dix-huit ans, qui a été à Agadès avec son

père pour acheter des plumes d’autruche, me donne des détails

sur les Hoggar. Il dit qu’il ne fait que passer et repasser chez

eux, et que jamais il n’a été dépouillé, même pas par les

Aïthoguen[216]. Hadj Iata me dit qu’autrefois un seul marchand

envoyait facilement quatre-vingts dépouilles d’autruches par

an au marché de Ghât ; mais ces animaux sont devenus si rares

qu’il est difficile d’en rassembler aujourd’hui une dizaine

tous les ans. Les dépouilles se vendent à Tripoli 150 thalers,

l’une dans l’autre ; c’est du moins le prix qu’on paie pour

celles que hadj Iata y envoie.

_19 août._ — Les Arabes Meschagra s’habillent, me dit-on, comme

les Touareg, montent à cheval et à chameau et payent comme les

Ifoghas la _garama_ à Ahitarhel. Ouinsig m’assure qu’aucun des

Hoggar ne va à Tombouctou, parce que les Aouélimiden les tueraient

en route.

Le jeune Touâtien me raconte qu’il y a en ce moment deux juifs au

Touât. L’un des deux s’est converti à l’Islam ; l’autre,

Yousouf, est resté fidèle à sa religion. Personne ne leur fait

de mal ; on leur a donné l’_aman_ une fois pour toutes ; mais on

ne permet pas que d’autres juifs viennent s’établir au Touât.

Au dire d’Ouinsig, il y a à l’époque des pluies beaucoup de

fièvres dans l’oued Telak.

_20 août._ — Hadj Iata m’apporte deux thalers parce que j’ai

soigné ses gens, mais je ne les accepte pas et lui fais cadeau

d’un verre pour reconnaître sa bonne volonté.

_21 août._ — J’ai fait dresser ma tente et j’ai prié Hadj Iata

de l’accepter comme présent. Il a eu pour moi plus d’égards

que tous les autres Touareg d’Aïr ensemble, et je lui donne

volontiers ma tente et mon lit de camp, qui ont d’ailleurs le

défaut d’attirer beaucoup trop l’attention. Hadj Iata est tout

confus de la valeur du présent.

Ouinsig apprend ce soir que les gens d’Ikhenoukhen vont avec

les Arabes de l’oued Châti dans l’Ahaggar. Il croit que les

Hoggar se déroberont, mais qu’ensuite ils couperont les routes

de caravane. C’est pour cela que les Ghadamésiens ne veulent

pas la guerre, et passent même condamnation sur quelques actes de

pillage. Mais lorsque les Taïtoq sont allés enlever les chameaux

jusqu’à Tegrifa, près de Mourzouk, les Arabes du Fezzân ont

trouvé que c’était par trop fort[217].

Le _serki-n-touraoua_, mon voleur, se fait le familier du sultan

de Sokoto, dans l’espoir que celui-ci lui prêtera son appui pour

devenir un jour sultan d’Agadès. C’est Hadj Iata qui me donne

cette information.

_23 août._ — Hadj Mohammed, le gendre du hadj Iata, veut aller

à Ghât et s’offre à me louer des chameaux pour le voyage.

J’ai rendu visite à Ouinsig, le cheikh des Ihadanaren, et

j’apprends de lui qu’il existe vraiment un endroit nommé

Anaï, à six jours dans l’est de Ghât ; lui-même y a été

et dit que c’est un puits sur une hamada inhabitée. Il sait

également qu’une ancienne route mène directement de Djerma

par Anaï jusqu’à l’Aïr, et que la trace en est encore très

reconnaissable ; mais il n’a pas entendu parler d’empreintes de

roues, ni d’inscriptions ou de sculptures rupestres[218].

A certains passages que je lis du livre de Duveyrier, Ouinsig

reconnaît que ses informateurs étaient des Oraghen ; il dit

également que les Ihadanaren ne méritent plus la mauvaise

réputation qui leur est faite dans ce livre, parce qu’ils se sont

fort améliorés depuis.

_24 août._ — On me parle beaucoup d’un animal de grande taille

appelé _tirhès_ ou agolès dans l’Aïr, et _adjoulé_ par les

Touareg du Nord, et qui est répandu dans tout le pays depuis le

Damergou jusqu’à l’Ahaggar. On dit qu’il ne se trouve pas au

Soudan[219]. Tout le monde est d’accord à me le décrire comme

un fauve très dangereux[219] ; c’est aussi le seul qui arrive à

tuer l’autruche. Il la suit jusqu’au moment où elle ne peut plus

lancer de ruades, et devient une proie facile pour son ennemi. On vend

quelquefois de jeunes _agolès_ à Agadès, où on les apprivoise,

paraît-il, comme des chiens. Mais je n’ai pu m’en procurer un

seul exemplaire.

_26 août._ — Des gens d’Azanarès viennent nous annoncer que

la grande caravane se rassemble là-bas. Damboskori[220] a fait,

dit-on, une incursion victorieuse jusqu’aux portes de Katséna,

et emmené une masse de monde comme esclaves, de sorte que les

Kel-Ouï prévoient une baisse de prix pour cet article.

_1er septembre._ — Une esclave originaire du Maradi vient

me consulter pour ses rhumatismes ; elle est presque jolie et a

de bonnes manières, mais les gens d’ici la regardent comme une

sauvage, parce qu’elle vient d’un pays de païens.

_2 sept._ — On nous mande d’Agadès que Hadj Bilkhou veut faire

la paix avec les Kel-Guérès. Il est très irrité contre le cheikh

Bou-Bekr des Kel-Férouane, qui ne cesse d’avertir les Kel-Fadé et

les Aouélimiden du moment où les gens du hadj Bilkhou sont absents

de l’Aïr. Bilkhou voudrait que le sultan d’Agadès exerçât

une sorte de contrôle sur ces gens-là.

Le dernier rapport d'un Européen sur Ghât et les Touareg de l'Aïr · 第 8 / 12 段