Je suis allé me promener de nouveau dans les rochers et j’ai eu

la chance de tuer un jeune animal nommé _tarhalam_, de la taille

d’un rat, mais aux pattes et à la queue très courtes. Chaque

patte a quatre doigts revêtus de poils raides, blanchâtres à

l’extrémité ; le dos de l’animal est gris souris, le ventre

d’un gris argenté, la fourrure soyeuse ; la queue, longue

d’un pouce et demi, est entièrement velue ; le museau arrondi,

avec de fortes moustaches, les oreilles larges et ouvertes, garnies

de poils raides à l’intérieur ; les pattes garnies de petites

grilles noires.

_15 avril._ — Le cheikh m’a demandé un cadenas, que je lui ai

donné de suite. Sa politesse m’a frappé. Il m’a parlé de tuer

un mouton, mais je lui ai dit que ce n’était pas nécessaire,

puisque j’étais pauvre maintenant.

Cet après-midi de gros nuages gris se sont montrés dans le sud,

et il est tombé quelques gouttes de pluie. Ce sont les premières

de l’année.

_16 avril._ — 38 degrés à l’ombre. Le vent souffle avec violence

jusqu’à la nuit close, mais n’amène point de nuages de sable. Le

ciel reste voilé.

_17 avril._ — Le ciel reste toute la journée caché derrière un

voile de brumes. Tempête violente du sud, mais pas de poussière. Les

gens du village réparent leurs cases en vue de la saison des pluies ;

ils s’en acquittent très proprement. Le soleil étant resté

voilé, la chaleur a été supportable.

_18 avril._ — Ce matin, visite du nommé Bou-Tassa, qui a été

le seul convenable des compagnons de voyage de Staoui. Je veux faire

avec lui l’ascension du Baghzen.

Le cheikh me raconte qu’il a vu hier le kadi d’Ingal : c’est

une grande oasis, à population mixte[164], comme celle de Ghât ;

elle est entourée de hamadas, mais elles sont coupées de vallées

plus fertiles.

Les Aouélimiden se fournissent de sel à Tiguéda[165], où il y

a des sebkhas. Ces Touareg ne vont ni au Soudan ni dans aucun pays

organisé, et ils n’ont pas de villes ; ils sont liés d’amitié

avec El-Aoutsar (on prononce El-Iousar[166]), un chef aouélimiden

très puissant, ami du Sokoto, et aussi d’El-Bakay. Les Hoggar

et les Aouélimiden ont en ce moment rompu toutes relations, parce

que les Aïthoguen[167] ont enlevé des chameaux à El-Bakay, et

refusent de les rendre, malgré les instances de ce grand marabout.

_19 avril._ — Je me suis levé avant l’aube et ai fait

mes préparatifs pour l’ascension du Baghzen ; mais de guide,

point. Staoui est allé le chercher ; il a demandé quel serait son

salaire, et comme on lui montrait un pentalon neuf, il l’a trouvé

trop court et a réclamé des thalers ou de la cotonnade. Voilà

mon excursion finie ! Le cheikh m’a dit plus tard qu’il me

ferait accompagner par un de ses gens, lorsque le blé serait mûr

là-haut ; que Bou-Tassa n’était pas un assez grand personnage

pour me faire respecter !

J’ai demandé au cheikh par quel chemin les Tin-el-Koum[168]

viennent jusqu’à l’Aïr : ils passent à l’est du

Tinkeradès[169] et à l’ouest du pays des Tibbous. On me dit que

sur cette route il y a de l’eau en abondance, et c’est seulement

en approchant de l’Aïr qu’on traverse une région entièrement

aride. Serait-ce l’ancien chemin des Garamantes[170] ? Ces

Tin-el-Koum, me dit le cheikh, vont à Kano ; ils n’ont pas passé

par Ghât, mais sont venus directement de leur oasis de Tadrat.

Point de vent. Les montagnes se cachent dans un brouillard de

poussière ; la chaleur est terriblement lourde.

_20 avril._ — Deux Touareg du Baghzen viennent admirer mon

fusil. Ces gens n’ont de leur vie vu d’autre pays que l’Aïr ;

c’est à peine s’ils ont entendu parler du pays des Aouélimiden

et des Tibbous.

_21 avril._ — Le ciel est tellement couvert, que le soleil n’a pas

percé la brume. Quelques gouttes d’eau sont tombées. Vers midi,

le ciel s’éclaircit, pour se voiler de nouveau vers le soir. La

chaleur est suffocante.

Un des fils du cheikh m’apprend que les Kel-Fadé habitent un pays

montagneux du nom de Kelfo. Ils n’ont que des tentes de cuir,

et sont amis des Hoggar. Leur cheikh actuel s’appelle Baka. Ils

sont frères de race des Kel-Ouï, mais en guerre avec l’Aïr.

_22 avril._ — Un arbre, que j’avais confondu jusqu’ici avec le

_Maerua rigida_, s’en distingue nettement maintenant qu’il a des

fleurs. Elles présentent seulement cinq étamines et quatre pétales

blancs, étroits, duvetés, déjetés, légèrement teintés de

lilas aux extrémités ; un pétale est soudé en tube au gynophore.

_24 avril._ — Tempête de sable, soufflant du sud-sud-est, puis

du sud-ouest, par rafales violentes et régulières. Elle dure tout

le jour.

_25 avril._ — Staoui veut faire l’ascension du Baghzen, pour

acheter des vivres. Le cheikh a, par conséquent, fait chercher

notre chameau au pâturage. Il devait être tout près, car il nous

est arrivé au bout de quelques heures.

_26 avril._ — Staoui est parti de grand matin. Le cheikh a eu

l’amabilité de m’envoyer des vivres pour la route, croyant que

j’accompagnerais mon porteur ; mais il faudrait aller à pied,

et je n’en ai plus le courage.

_27 avril._ — J’ai dormi en plein air devant ma case, et n’ai

pas eu froid, malgré mes vêtements légers. Le cheikh est venu me

voir et a été très aimable[171]. Je lui ai demandé si, à mon

retour de Ghât, je ne pourrais pas aller directement par Agadès

à Sokoto. Il a dit qu’il s’assurerait d’abord si le sultan

d’Agadès veut bien me promettre la protection nécessaire. Ce

sultan n’est pas un nouveau venu, comme on me l’avait fait

croire ; il est simplement allé à Sokoto recueillir la succession

d’une de ses femmes. Dans quatre à six semaines, me dit le cheikh,

il sera de retour.

_30 avril._ — J’ai vu pour la première fois de grands vautours

perchés sur les rochers près du village. Ils étaient cinq ou six,

et avaient leurs petits auprès d’eux. Leur taille est bien plus

grande que celle des vautours égyptiens. Le corps, la queue, la

tête sont blancs, les pattes jaunâtres.

Staoui est revenu ce soir sans rapporter la moindre provision. On

ne voulait lui donner des vivres qu’en échange d’argent ou de

cotonnade. Par contre, l’esclave qui l’accompagnait a rapporté

beaucoup de grain pour le cheikh.

_1er mai._ — Staoui raconte que, pour aller au village

d’Aguelalaben, il a dû suivre un sentier tellement escarpé,

que son chameau est tombé à plusieurs reprises. Il a trouvé

là-haut un ruisseau d’eau courante[172] provenant de la source

du village et dérivé dans des canaux d’irrigation. Les dattiers

sont nombreux ; on cultive en outre l’orge et le mil. Tous les

habitants sont esclaves et appartiennent au cheikh. Le soir, on

enferme soigneusement les chèvres, par crainte des lions[173],

qui sont nombreux sur ces hauteurs.

Le cheikh a parlé avec dédain des marchandises que Staoui avait

emportées : s’il avait su, dit-il, qu’il n’avait rien de mieux,

il ne l’aurait certes pas laissé monter au village !

_2 mai._ — Air chargé de poussière. Le cheikh fait laver son

linge par mon domestique.

_3 mai._ — Air calme et chargé de poussière. Beaucoup de petites

trombes de sable aux environs. J’ai dormi en plein air à cause

de la chaleur.

_5 mai._ — Mon domestique est allé dans un village éloigné,

il y a vu des canaux d’irrigation avec de l’eau courante. Ce

village s’appelle Immidian (?).

_6 mai._ — Nuit fraîche. Trois Kel-Fadé montés à méhari sont

venus au village et m’ont rendu visite. Deux d’entre eux avaient

de longues tresses pendantes, telles que je n’en avais jamais vu

chez les Touareg[174] ; l’un avait même de chaque côté de la

tête de petites houppes tressées, qui lui donnaient un air presque

féminin. C’étaient de beaux hommes au teint blanc. Leur pays

porte bien le nom de Kelfo.

_7 mai._ — J’ai questionné un Touareg sur les

_ed-debbeni_[175]. Il me dit que ce ne sont pas des Touareg qui

y sont ensevelis ; ces tombeaux datent d’une époque beaucoup

plus ancienne. Cet homme savait très bien que les cadavres y

sont accroupis ; on trouve parfois deux individus dans la même

tombe. Il me dit aussi que les tombeaux renferment toujours dans

l’anfractuosité du haut une couche de morceaux de quartz blanc,

ce que j’ai vérifié moi-même plusieurs fois. C’est une règle

générale, dans l’Aïr, partout où il y a du quartz dans le

voisinage, ce qui arrive le plus souvent.

_8 mai._ — Les Kel-Ouï, me dit-on, accordent à tous les sultans le

titre de khalife, et font la prière pour eux dans les rares mosquées

qui existent, mais ils ne veulent pas entendre parler d’impôts.

_9 mai._ — Deux Touareg viennent voir mes vivres. Ils ont plus

tard au village une violente discussion, au sujet d’un esclave

qu’ils avaient razzié avec trois chameaux à de pauvres gens.

_13 mai._ — Deux autres Kel-Fadé viennent me voir. Eux aussi

ont les tresses caractéristiques. Leurs cheveux sont d’un noir

de jais. Le cheikh des Kel-Fadé s’appelle Nefzar. Ils ont été

étonnés de me voir la peau si blanche, ont tâté la plante de mes

pieds, et se sont extasiés sur la finesse de la peau : c’est chez

eux un signe de noblesse, parce que cela prouve qu’on passe son

temps à fumer. Ils m’ont dit que, dans leur peuplade, les femmes

des Iwarwaren se distinguent par leur teint blanc ; leurs campements

ne sont pas à plus de quatre jours d’ici. Les Kel-Fadé n’ont

que des tentes de cuir.

Les gens d’Adjiro fabriquent des anneaux de bras avec une argile

qui leur vient de fort loin, d’un endroit nommé Deffer ; mais

ces anneaux cassent facilement et sont beaucoup moins estimés que

les anneaux de serpentine qui viennent de chez les Aouélimiden.

Le cheikh fait abattre une vache et distribue la viande entre toutes

les femmes du village. Il y en avait 55 petites portions. Nous

autres en avons reçu bien davantage, la valeur de 10 portions,

et c’étaient les meilleurs morceaux.

_14 mai._ — Vent violent du sud et du sud-ouest. Trombes de

poussière aux environs. Le cheikh a mal aux yeux et me demande

du _koheul_. Il me raconte qu’il est venu dans l’ouadi Telak

un _rezou_ de gens de l’Extrême-Ouest ; ce sont des Arabes,

des Berabra[176], qu’on appelle aussi Kel-Eidilet. Ils étaient

associés avec des Ifoghas. Cette bande a été si bien battue

par les Kel-Ouï unis aux Ihadanaren, que sept hommes seulement en

ont réchappé. Et cela, bien que les envahisseurs fussent pourvus

de fusils.

On s’attend tous les jours à voir arriver la caravane du Soudan.

_15 mai._ — Les montagnes sont tout à fait invisibles, tant

l’atmosphère est pleine de poussière.

_17 mai._ — Les gens d’ici mangent les peaux des chèvres et

des moutons : ils les débarrassent de leurs poils et les découpent

en lanières qu’ils grillent légèrement sur le feu. Ils mangent

également les os, après les avoir réduits en poussière.

_20 mai._ — L’arbrisseau dont j’ai décrit les fleurs à cinq

pétales blancs (1er avril) s’appelle _terrakat_[177]. Il porte

de petites baies rouges à quatre loges, que les gens du village

mélangent à leurs galettes.

_21 mai._ — Les _tamat_ sont maintenant pleins de feuilles

vertes. C’est cette espèce de gommiers qui forme la masse de

la végétation arborescente de la région, car l’oued apparaît

maintenant tout vert, tandis qu’auparavant le _talha_ et l’_adjar_

n’y mettaient que quelques taches de verdure. Des sauterelles

ont fait leur apparition par individus isolés ; un oiseau noir,

nommé _témoulet_, s’en nourrit.

Le cheikh m’apprend que ses gens méditent une razzia contre les

Tibbous de l’oasis d’Abo[178], à 17 jours d’ici. Il prescrit

de ne tuer personne et de ne pas emmener d’enfants comme esclaves,

mais de prendre tous les chameaux. Il ne m’a pas dit les motifs

de cette mesure.

Il y a des palmiers _akoka_[179] en grand nombre dans l’oued

Aoudéras ; il ne semble pas qu’ils descendent plus bas.

_23 mai._ — Les _tamat_ se couvrent de blancs boutons de

fleurs ; quelques-uns de ces arbres donnent une ombre épaisse. Ce

développement de la végétation est surprenant, alors qu’il

n’est encore tombé que quelques gouttes de pluie.

_24 mai._ — Un peu de pluie ce matin. Le _hadjilidj_[180] commence

à fleurir. Le fruit de l’_abagou_, cet arbre si semblable à

l’_adjar_, est une capsule bivalve qui s’ouvre et se replie,

laissant à découvert la graine d’un rouge vif.

Le représentant du sultan d’Agadès, qui m’a dévalisé,

s’appelle Ouaschiga ; on dit qu’il recueille pour le compte du

sultan 2 à 3000 thalers Marie-Thérèse par an.

_26 mai._ — Nous attendons avec impatience l’approche de la

caravane ; à sa place, nous arrive la nouvelle qu’un gros de

Kel-Fadé, de Kel-Guérès et d’Aouélimiden se sont embusqués

pour l’intercepter ! La caravane était heureusement prévenue

et s’est repliée en hâte sur le Damergou. Le _rezou_ a voulu se

dédommager dans l’Aïr et s’est avancé jusqu’à Afazas. Cette

même nuit, au clair de lune, tout notre village s’est réfugié

avec les troupeaux dans la montagne.

Le cheikh nous a conseillé de faire de même, en nous disant qu’une

razzia de ce genre est aussi rapide que le feu. Il a fait venir notre

chameau et nous avons porté notre bagage dans un ouadi voisin. Le

cheikh lui-même, monté sur son mehari, attendait impatiemment

que nous eussions fini et quitta le village, même avant nous,

pour aller avec les Touareg voisins à la rencontre de l’ennemi.

Nous avons dormi à la belle étoile, le fusil à portée de la

main et le revolver sous l’oreiller. Mais nous ne fûmes mis en

alerte que par un gros scorpion que je trouvai en train de grimper

sur mon oreiller.

_27 mai._ — Nous sommes toujours dans la montagne. Ce matin, je suis

descendu avec précaution au village pour chercher une outre que nous

avions oubliée. Staoui s’est même risqué à aller chercher de

l’eau au puits. Il règne dans le village un silence de mort. Toutes

les portes sont restées ouvertes, l’impression est lugubre.

Nous avons très peu de vivres : un peu de grain que le cheikh nous

a laissé avant de partir et que nous avons grillé, faute de temps

pour le moudre.

_28 et 29 mai._ — En me promenant sur les pentes supérieures

du Baghzen, pour tâcher de découvrir la retraite des esclaves

du cheikh et leur donner à moudre notre provision de mil, j’ai

trouvé un arbuste inconnu de la hauteur d’un homme, à feuilles

alternes, assez semblables à celles du laurier. La fleur et le

fruit me sont inconnus. Le nom indigène est _tefa_, _etefa_ avec

l’article[181]. Quelques feuilles de cet arbre, broutées par les

chameaux, suffisent pour leur donner la mort ; la plante est moins

dangereuse pour les hommes, mais on évite cependant de s’en servir.

Deux hommes de la famille du forgeron nous demandent de l’eau

en passant : ils reviennent de porter un message. Ces gens nous

racontent que l’ennemi a été hier à Afazas ; les Kel-Ouï sont

embusqués au puits d’Erhalguéouen.

Cet après-midi des cumulus à l’horizon du sud. Le thermomètre

marque 39 degrés à l’ombre, suspendu dans un courant d’air.

_30 mai._ — Brume épaisse ce matin. Dès que le soleil perce,

la chaleur devient excessive. Le voile de poussière persiste jusque

dans la nuit. Point de vent. Nous croyons entendre des coups de fusil,

ce n’est qu’un tonnerre lointain. Les éclairs et le tonnerre

se sont prolongés bien avant dans la nuit. Quelques gouttes de pluie.

_31 mai._ — Je suis allé au village et au puits : tout est

solitaire.

J’ai revu près de notre camp de la montagne ce lézard à tête

jaune et au corps gris de fer ; j’ai pu distinguer cette fois une

crête qui court le long du dos.

La pluie est tombée cette après-midi sans orage et s’est

prolongée jusque dans la nuit. Comme nous sommes sans abri dans la

montagne, j’ai préféré revenir au village. Le bruit court que

les Aouélimiden sont retournés dans leur pays.

_1er juin._ — Nous passons la nuit sous les armes. Staoui est

inquiet ; il n’aime pas ce silence de mort. Cet après-midi, orage

dans l’est ; pluie persistante et abondante, de sorte que nous

sommes très heureux d’être rentrés chez nous. Faute d’autre

chose, j’ai fait une bouillie de marc de café et de farine. Nous

l’avons mangée avec plaisir.

Vers minuit, j’ai entendu tout à coup des voix et des aboiements

de chien ; c’était le forgeron et sa famille qui retournaient dans

le village. Ils nous ont salués avec une cordialité inaccoutumée

et nous ont priés de leur donner de l’eau et du feu. Je suis

heureux d’entendre de nouveau des voix humaines.

_2 juin._ — Il paraît que le _rezou_ a eu beaucoup à

souffrir de la soif, au point que quelques hommes ont dû boire

le sang de leurs chevaux. Les Kel-Ouï sont à la poursuite de

l’ennemi. Aujourd’hui, rentrée générale des habitants du

village.

Les femmes du cheik nous apportent un bélier. Il n’y a plus de

grain, disent-elles ; on n’en aura plus jusqu’à l’arrivée

de la caravane du Soudan. Il nous reste heureusement un peu de

riz. L’attitude des gens est plus cordiale.

_3 juin._ — Cette nuit nous avons entendu un bruit de cascade dans

la montagne, et ce matin, le premier torrent descend en bouillonnant

dans l’oued à l’est du village[182]. Tout est enveloppé de

brouillard, comme en hiver. Le soleil ne se montre pas.

Le cheikh est revenu, accompagné d’un Targui qui a de grands

tambours suspendus à sa selle. Il nous envoie de suite du _gueçob_

et un grand nombre de magnifiques oignons, qui mettent Staoui

en extase.

_4 juin._ — Rendu visite au cheikh qui m’a fait un cordial accueil

et m’a raconté son expédition. Le _rezou_ s’est replié dès

qu’il a su l’approche des Kel-Ouï, de sorte qu’il n’y a pas

eu bataille. L’ennemi n’a pu voler que quelques esclaves. Le

cheikh croit qu’il y avait environ 500 hommes, tandis que les

Kel-Ouï étaient 1500 (?).

Les grands oignons proviennent de l’ouadi Aouderas, où il y en

a un grand nombre ; mais personne ne les achète.

_6 juin._ — Le cheikh va chez les Kel-Tafidet, ce sont eux qui ont

été razziés. On apprend maintenant qu’ils ont perdu quand même

une trentaine d’esclaves, et beaucoup d’ânes et de chèvres. On

croit que les esclaves ont été complices.

Cet après-midi, visite de plusieurs Kel-Fadé, dont l’un sait

lire les caractères _tefinar_. Ils ont les cheveux longs, un peu

bouclés, et maintenus de telle sorte, que deux boucles seulement

pendent de côté[183]. Ils m’ont demandé si je voulais prendre

femme ; j’ai répondu oui, mais seulement une femme libre, une

noble Targuie, ce dont ils se sont fort amusés. L’un d’eux

m’a dit en riant qu’il m’en amènerait une des Iwarwaren,

que celles-là ont le teint blanc comme moi-même.

_7 juin._ — Les Kel-Guérès ne vivent que de laitage, me

dit-on ; ils ont beaucoup de chevaux, de vaches, de chèvres et

de chameaux. Leur pays, l’Ader[184], renferme beaucoup d’eaux

courantes ; on n’y voit point de montagnes.

_8 juin._ — Le cheikh a fait tuer une vache et nous en envoie un

quartier ; le reste a été distribué aux gens du village.

J’ai vu aujourd’hui un serpent, le premier depuis que je suis en

Afrique ; c’est une vipère céroste d’environ un pied de long,

à queue très courte, de couleur rougeâtre, de sorte qu’elle se

distingue difficilement du sol. On dit cette vipère très irritable ;

elle s’appelle ici _tachelt_.

Ciel couvert. Les nuages viennent de l’ouest, et bientôt tombe

une pluie formidable, qui fait couler l’oued à pleins bords. De

nombreuses cascades descendent le long des pentes méridionales de

la montagne. La femme du cheikh me dit que ces eaux se perdent dans

la hamada au sud de l’Aïr, et que jamais elles n’atteignent

le Soudan[185].

Rendu visite au cheikh, qui s’est montré poli et

aimable. J’apprends à cette occasion qu’il est né à Katséna ;

c’est de là qu’il a entrepris il y a dix ans sa grande razzia

dans le Kanem. Les Oulad-Sliman et les Ouled-Ali étaient alors

renforcés par beaucoup de Tibbous du Borgou, et restèrent treize

mois dans l’Aïr, pillant et saccageant, tandis que les habitants

vivaient réfugiés dans la montagne ; des deux côtés il y eut

beaucoup de morts.

_9 juin._ — L’oued d’Adjiro est maintenant plein de crapauds,

qui nous régalent la nuit de leurs concerts. Les Kel-Ouï appellent

les crocodiles _keffi_, mais ils ne les connaissent que pour en

avoir vu au Soudan.

Cette nuit, un chien a dévoré mes souliers arabes, de sorte que

je suis obligé de me contenter désormais de sandales.

Je profite de ce que l’eau coule en abondance pour prendre un bain,

mais je produis une sensation énorme, car toutes les femmes et

les jeunes filles accourent pour admirer la blancheur de ma peau ;

on s’étonne aussi de me voir nager ; aucun Touareg n’en fait

autant. J’ai vu plusieurs crapauds d’assez près : ils ont la

taille d’une grenouille, les yeux à fleur de tête, l’iris jaune,

le cou gros, le dos d’un brun grisâtre, le ventre blanc. Des

scarabées noirs se montrent également à la surface de l’eau.

_10 juin._ — Point de pluie. Le ciel est de nouveau sans

nuages. Bou-Tassa est arrivé de l’oued Aouderas avec des ânes

chargés de noix d’_akokaï_.

_11 juin._ — Je lave mon linge dans l’oued, où il reste encore

assez d’eau pour que les ânes, les chiens et les vaches viennent

à l’abreuvoir.

Les habitants de l’oued Aouderas sont de la tribu des

Kel-Ataram[186].

_15 juin._ — En contournant le mont Tekindouhir par la gauche,

j’ai aperçu une douzaine de singes assis au bord de la coulée de

laves, et plus loin un renard (ou un chacal ?) à queue noire. Du

côté nord de la montagne, la coulée de lave s’amincit, et il

serait peut-être possible de la franchir et de faire l’ascension

du cône. Le volcan ne semble avoir eu qu’une seule éruption, qui

s’est épanchée tout entière vers l’est, après l’écroulement

de la paroi orientale du cratère.

_17 juin._ — J’ai capturé trois coléoptères (cétonides) ;

il y en a une masse qui bourdonnent autour du gommier près de ma

maison. Recueilli aussi deux scarabées rouges (bousiers) dans le

voisinage de l’oued.

_22 juin._ — Des gens d’Agadès sont venus apporter du gueçob

et du riz du Soudan, qu’ils veulent échanger contre du sel. Le

cheikh m’envoie une petite quantité de gueçob ; je crois qu’il

n’en a pas beaucoup lui-même. Il me dit qu’il n’y a pas de

vivres en ce moment. Tout le monde attend la caravane du Soudan ;

sans elle, l’Aïr ne pourrait pas subsister[187] !

Avant le coucher du soleil, une forte bourrasque de sable nous

arrive de l’est. Le ciel devient d’un jaune de soufre, le soleil

s’obscurcit ; cela dure plusieurs heures. Le vent nous a apporté

quelques sauterelles et quelques gouttes de pluie.

_25 juin._ — On nomme _aza_[188] un petit acacia à folioles

recourbées en croissant, avec fleurs blanches, très parfumées ;

les chameaux mangent ses feuilles avec avidité.

Le _faki_ d’un village voisin me dit qu’il y a sur le Baghzen

beaucoup d’inscriptions rupestres, et des maisons de pierre qui

ne sont plus habitées.

_26 juin._ — Le _terrakat_[189] est en ce moment en

pleine floraison ; ses grandes fleurs blanches solitaires sont

magnifiques. Les feuilles sont simples, alternes, dentées, longues

d’un pouce et demi au plus ; les sépales verts à l’extérieur,

blancs à l’intérieur ; les pétales, plus étroits et plus courts

que les sépales, le style plus long que les étamines. Le fruit,

à quatre loges et à noyau, devient rouge brun à maturité.

_27 juin._ — Nombreux vols de sauterelles qui passent souvent à

une grande hauteur. Il y a deux espèces : l’une jaune, l’autre

rouge, à ce qu’il semble.

_28 juin._ — Un des jeunes élèves du faki a appelé mon serviteur

_kafir_ et lui a jeté des pierres pendant la prière. Staoui s’est

plaint au cheikh, qui a administré au garnement une correction de

sa main.

_29 juin._ — Il y a maintenant toujours plus ou moins de poussière

dans l’air, et, lorsqu’on regarde les montagnes, elles paraissent

couvertes d’un voile.

Aujourd’hui, enfin, nous avons eu la visite de Touareg qui font

partie d’une caravane de Zinder. Le cheikh nous promet des chameaux

pour nous envoyer la rejoindre à Rhezer[190]. La caravane va bientôt

repartir pour Ghât. Le cheikh me dit qu’il a reçu des lettres

des sultans de Zinder et de Sokoto. Ce dernier le prie de faire la

paix avec les Kel-Guérès. Est-ce une vanterie ? Le cheikh prétend

que, si les Kel-Ouï font la paix avec les Kel-Guérès, il y aura

cessation d’hostilités entre le Sokoto et le Tessaoua. Depuis

quelque temps, le cheikh est toujours aimable et cordial.

_30 juin._ — Le cheikh nous a envoyé un peu de blé du Maradé,

au grain petit et d’un blanc sale, mais qui n’en vaut pas moins

cent fois mieux que du gueçob. Mon domestique a eu la chance de

troquer un couteau contre un peu de beurre, de sorte que nous pouvons

enfin manger de nouveau à notre faim.

Le sultan d’Agadès, qui doit prochainement revenir de Sokoto,

s’appelle Ahmed Rafaï ; il est assez âgé et n’a point

de relations cordiales avec les Kel-Ouï, du moins avec Hadj

Bilkhou[191].

Les Aouélimiden sont en guerre avec tout le monde, même avec

les Hoggar. Aucune caravane ne passe chez eux, mais seulement

quelques marchands d’Agadès, qui vont leur vendre des sabres

et des poignards, et leur prennent en échange des chameaux et des

ânes. Ingal et Djéboli sont les centres principaux des Kel Guérès.

Le dernier rapport d'un Européen sur Ghât et les Touareg de l'Aïr · 第 7 / 12 段