« Si tu me promets ta protection pour moi et mon bagage, je suis

prêt », lui répondis-je. A quoi il répartit que je n’avais

à craindre personne autre que Dieu. Je lui dis que j’étais

actuellement sans ressources, et qu’il lui faudrait me mener à

Sokoto pour y recevoir son salaire : il n’y fit aucune objection. Il

avait eu au préalable un long entretien avec le cheikh, et était

évidemment instruit de tout. Il me demanda si je n’avais pas de

soieries à vendre, et je lui expliquai que j’étais médecin,

et non marchand, que je n’avais que des médicaments : « Cela

vaut encore mieux », observa-t-il.

Là-dessus, mes visiteurs s’éloignèrent, me laissant

l’espérance d’échapper enfin à ma quasi-captivité. Je

m’attendais bien à quelque résistance de la part du hadj Bilkhou,

mais je pensais que le sultan intérimaire d’Agadès était

plus influent que lui. Les étrangers restèrent longtemps dans

la maison des hôtes ; ils avaient évidemment bien des choses à

débattre. Lorsqu’enfin je vis qu’on leur amenait leurs montures,

je me décidai à aller les trouver pour m’informer moi-même du

résultat de toutes ces discussions ; mais on ne me laissa pas un

instant seul en leur présence ; je ne cessai d’être surveillé,

soit par l’interprète, soit par son père, de peur que je ne pusse

dire quelque chose de la conduite du cheikh Bilkhou. Je demandai

si Bou-Bekr reviendrait à Djiro pour m’emmener avec lui ; on

me répondit : « Je ne sais pas. » Finalement j’appris que le

vieux cheikh s’était opposé à mon départ et qu’il voulait

me conduire lui-même à Agadès. Mais Dieu sait quand ! Evidemment,

il veut d’abord tirer de moi tout ce que je peux donner.

J’ai laissé entendre que je restais ici à contre-cœur, mais

j’ai allégué comme motif le manque de nourriture convenable : il

n’y a ici ni lait, ni beurre, ni oignons, tandis qu’à Agadès

on a tout cela en abondance ! La variole règne encore là-bas,

mais au dire de Bou-Bekr elle est devenue très bénigne, et la

mortalité est insignifiante. Il y a trois petites journées de

marche d’ici à Agadès, et dix jours d’Agadès à Sokoto.

Je quittai les Touareg, passablement déçu, et peu édifié

surtout des dispositions de mon geôlier. On avait dû lui rapporter

immédiatement mes paroles, car je vis arriver peu après du fromage

frais destiné à compléter mon ordinaire. Jusqu’à quand durera

mon séjour involontaire ?

_8 mars._ — Aujourd’hui les obsessions recommencent, cette harpie

de cheikh a dit à mon serviteur : « Si ton maître ne me donne pas

5 thalers Marie-Thérèse de plus, je ne fais rien pour lui ! » —

Et cela, après avoir reçu 50 Marie-Thérèse ! Il me reste en tout

et pour tout 3 thalers !

Le cheikh m’a maintenant coupé les vivres ; personne ne m’apporte

plus rien ; il veut évidemment me forcer par la famine à lui

faire des présents considérables. Je ne vis plus que de farine

et de lentilles ! Mais avant de mourir de faim, je lui enverrai

une balle, à lui d’abord, et à moi ensuite ! Comme il se peut

que le moment approche, j’écris ces notes en clair[149], pour

que les miens puissent lire les dernières lignes que j’aurai

écrites. Mon serviteur Staoui a l’ordre, s’il échappe à la

mort, de conserver précieusement ce journal, et de le remettre

entre les mains du consul d’Italie à Tripoli.

_9 mars._ — Staoui a voulu se rendre au village qui se trouve en

haut du Baghzen, pour tâcher de se procurer des vivres ; mais le

cheikh a fait disparaître le chameau qui est ma propriété, et

n’a pas consenti davantage à lui prêter un âne comme monture ;

ce qui équivaut à rendre impossible la course projetée par mon

vieux serviteur ! Il est allé cet après-midi trouver le cheikh pour

tâcher d’obtenir du beurre en échange de marchandises ; le cheikh

l’a renvoyé à demain, et pourtant je sais qu’il a des vivres

en abondance, car plus de trente ânes chargés de provisions sont

arrivés aujourd’hui, venant d’une autre partie de l’Aïr. La

caravane de vivres du Soudan est attendue dans quelques jours,

et alors on nagera dans l’abondance[150].

_10 mars._ — Le cheikh m’a surpris ce matin par le don d’une

boîte pleine de beurre ; il nous fait dire que nous devons acheter

nous-mêmes le blé et le riz. Mais avec quoi le payer, maintenant

que j’ai tout donné ?

Lorsque mon domestique est allé au puits, les femmes esclaves lui

ont dit que j’étais un infidèle, que je mangeais de la viande de

porc et buvais des boissons fermentées. Elles répètent évidemment

les propos qu’on tient chez le cheikh sur mon compte. Ils ne me

présagent rien de bon.

Le vent d’ouest souffle souvent avec violence le matin ; il

amène de telles masses de poussière, qu’on n’aperçoit plus

les montagnes d’alentour. L’après-midi, le temps s’éclaircit.

_11 mars._ — Je me suis décidé à demander au cheikh combien de

temps il compte me garder encore. Je l’ai trouvé en train de lire

le Koran, et j’ai dû attendre une demi-heure qu’il lui plût de

fermer son livre. Je lui racontai que j’avais été bien reçu à

Ghât, que Safi s’était montré très satisfait de mes modestes

présents, qu’il n’avait jamais exigé davantage ; qu’un homme

qui m’avait appelé _kafir_ avait été jeté en prison ; mais le

cheikh, à ce qui me sembla, n’en crut pas un mot. Lorsque je lui

parlai de mon départ, il me demanda pourquoi j’étais si pressé ;

à son avis, c’était indifférent de rester ici quelques mois de

plus ou de moins ! Je répondis que ce n’était pas indifférent du

tout, parce que je n’avais rien à manger et que je n’avais plus

d’argent. Personne ici ne me prêterait quelque chose, tandis que,

au Soudan, je trouverais des amis qui me tireraient de peine. Il

finit alors par dire qu’il aurait soin de moi, mais que je ne

pouvais pas partir maintenant, qu’il me fallait attendre un ou

deux mois le départ d’une caravane : voyager autrement serait

trop dangereux. Or, comme je sais qu’il n’y a pas d’autre

caravane que celle qui viendra de Ghât, c’est trois ou quatre

mois que j’ai la perspective de passer dans l’Aïr !

_12 mars._ — Les vents du sud et de l’ouest obscurcissent

l’atmosphère au point que je ne vois plus la montagne, à

peine éloignée de deux lieues. Ces masses de poussière viennent

évidemment du désert.

J’ai fait une nouvelle excursion au mont Tekindouhir ; son aspect

est tout autre du côté du nord-ouest. Le cratère est ici largement

ouvert, et ses débris couvrent le champ de laves ; une ascension

serait peut-être possible, car les coulées se détournent ici vers

le sud et forment une protubérance en pente douce, par laquelle on

pourrait peut-être pénétrer dans l’intérieur.

Comme j’étais allé à pied, et qu’avec mes souliers déchirés

je n’avançais qu’avec lenteur sur ces roches tranchantes, la

nuit était venue avant que je fusse de retour. A Adjiro, on avait

été inquiet de mon absence : le vieux cheikh me fit dire qu’à

l’avenir, si j’allais à la chasse aux gazelles, je devrais

partir le matin et non vers le soir.

_13 mars._ — Demain, quelques personnes d’ici doivent partir pour

Agadès ; je vais essayer de leur adjoindre Staoui pour qu’il me

procure des vivres.

Un Touareg bien mis, du nom de Bina, est venu me demander quels

cadeaux j’avais faits au cheikh, et combien je lui donnerais,

à lui, s’il me menait à Agadès et à Kano. Je lui ai promis

un burnous et quelques petits objets ; mais il voulait recevoir

la moitié d’avance, et, sur mon refus, il est allé trouver le

cheikh et lui a rapporté toute notre conversation : bien mieux,

à l’en croire, j’avais dit que je n’avais jamais vu un cheikh

inhospitalier comme celui-là. Ceci n’a pas fait bonne impression,

comme on pense, et le soir je les ai entendus distinctement rire

aux dépens du _kafir_.

_14 mars._ — Staoui, à qui le cheikh, à ma grande stupéfaction,

a prêté un âne, est parti aujourd’hui avec quelques indigènes

pour Agadès. Je lui ai donné tout ce que je possédais encore

en fait d’étoffes, de petites glaces, d’aiguilles, etc., pour

qu’il m’achète des vivres.

Au départ, le cheikh lui a dit assez haut pour que j’aie pu

l’entendre : « Si ce n’était toi, je n’aurais pas donné

l’hospitalité à ton maître, et je l’aurais renvoyé depuis

longtemps. » Ce sont évidemment les suites de la conversation

d’hier.

L’air est resté chargé de poussière et la montagne invisible

pendant tout le matin, la chaleur est étouffante. Le thermomètre

marque 28 degrés centigrades au fond de ma case.

Vers le soir, j’ai fait une visite au cheikh. Il m’a reçu sans

impolitesse, et m’a dit que, si je le désirais expressément,

il me mènerait à Agadès, mais qu’il ferait d’abord pressentir

le Sultan pour savoir s’il voulait me prendre sous sa protection,

qu’il valait mieux le savoir d’avance plutôt que de se faire

refuser l’accès de la ville.

Il a dit que Safi est le seul homme qui ait de la sympathie pour

les Turcs, que tous les Touareg leur sont hostiles. Si les Turcs

exigent d’eux une redevance quelconque, les Touareg répondront en

coupant toutes les routes de caravanes. Le cheikh lui-même semble

peu enchanté d’avoir les Turcs pour voisins.

Le nouveau sultan d’Agadès est un Touareg de la tribu des

Kel-Guérès[151] ; le cheikh croit ces derniers plus nombreux

que les Aouélimiden ; il ne connaît évidemment que les tribus

de cette confédération qui sont les plus voisines de son pays ;

il confond les autres avec les Arabes.

La variole qui règne à Agadès est toujours importée du Soudan ;

elle se montre également de temps à autre dans l’Aïr, mais la

mortalité n’est pas grande. Quant aux fièvres, on les contracte au

Soudan pendant la saison des pluies ; il y en a même dans l’Aïr

à cette époque, mais elles sont beaucoup plus bénignes. L’oued

qui passe près du village est alors plein d’eau, qui s’écoule

vers le sud.

_15 mars._ — Le cheikh me rend ma visite. Le vent souffle presque

toujours avec violence au moment le plus chaud de la journée,

et après le coucher du soleil.

_16 mars._ — J’ai été surpris aujourd’hui par la visite du

kadi d’Agadès ; il est évident que tout ce monde a entendu parler

de mes richesses, sans quoi je n’exciterais pas cet intérêt. Le

vieux kadi m’a fait bonne impression ; il connaît plusieurs de mes

amis de Ghât et parle assez bien l’arabe. Il m’a appris que le

cheikh Bou-Bekr des Kel-Guérès, qui a été ici, ne gouverne pas

à Agadès ; ce n’est que le chef d’une tribu campée hors de

la ville. C’est ainsi qu’on ne cesse de me faire des mensonges,

pour me donner une haute idée des gens qui vont me voir. Le kadi

me révèle qu’en ce moment le personnage le plus haut placé est

le « sultan du marché », lequel est en mauvais termes avec Hadj

Bilkhou. Dans quatre mois les Kel-Guérès viendront introniser le

nouveau sultan[152], qui sera sans doute le fils du sultan défunt,

et, à ce que dit le kadi, un brave homme. Ainsi, Hadj Bilkhou veut

me garder encore quatre mois ! Quelle perspective !

_17 mars._ — Le cheikh me fait appeler ce matin pour montrer à

un Targui étranger le maniement de mon revolver ; le vieux grigou

m’invite en même temps à acheter du grain en le payant avec des

agates ou des douros. Je lui ai dit qu’il savait bien que je n’en

avais plus, sans quoi je les lui aurais donnés depuis longtemps pour

satisfaire à ses exigences. Il m’a répondu qu’il ne savait

pas ce qu’il y avait dans mon bagage ! J’ai fini par le prier

de venir chez moi et de visiter toutes mes caisses, puisqu’il

persiste à me croire cousu d’or.

Alors il s’est mis à parler en targui, avec un air de mépris,

des voyageurs qui n’ont pas d’argent.

« Et comment paieras-tu tes chameaux pour aller au Soudan ? »

m’a-t-il demandé encore. Je lui ai expliqué qu’à Kano les

Ghadamésiens me prêteraient de l’argent. Il est visible qu’il

ne croit plus aussi fermement à ma richesse.

_18 mars._ — Le ciel est sans nuages ; la nuit a été froide

et tempêtueuse.

Depuis que je ne fais plus de cadeaux, personne ne m’apporte plus

de vivres. Espérons que Staoui va rentrer bientôt.

_19 mars._ — Le temps se rafraîchit sensiblement ; dans ma case,

le thermomètre ne monte plus au-dessus de 22 degrés et, dehors,

il fait plus froid encore, à cause du vent.

Je suis allé chez le _mallem_ qui demeure à côté de ma hutte,

et lui ai montré mon Koran et les lettres de recommandation du

kadi de Ghât et du marabout Toufik. Il a été très surpris,

m’a exprimé sa satisfaction, et s’est rendu de suite chez le

cheikh pour lui lire la lettre et lui montrer le Koran. Le cheikh

a eu l’air moins satisfait : est-ce parce qu’il n’a plus

de prétexte de me dépouiller ? Il a fini cependant par me dire :

« tu as les mêmes droits que chacun de nous et tu n’as à craindre

que les infidèles. »

Vent violent ce soir. Un chien essaie de voler quelque chose dans

ma case, mais je l’accueille avec un bâton. Ces pauvres animaux

ne reçoivent des Touareg aucune nourriture, et en sont à vivre

de rapines.

_20 mars._ — J’apprends du cheikh que l’oued Falezlez n’est

pas un affluent du Tafassasset, mais qu’il va à Kaouar[153] ;

plus loin, son cours est inconnu. Le cheikh en fait un tributaire

du Tchad qui, d’après lui, s’écoule lui-même dans le Nil.

Lorsque la grande caravane des Kel-Ouï va chercher le sel à

Bilma[154], elle fait une marche de cinq jours sans eau, jusqu’à

Achagour. Il faut emporter du fourrage, et marcher jour et nuit,

car on ne trouve sur le parcours que la hamada et des montagnes

tabulaires. D’Achagour à Bilma, on compte deux jours de marche ;

nulle part on ne trouve d’habitants ; il semble donc qu’on ait

affaire à un plateau absolument nu et en même temps d’altitude

considérable, car on me parle beaucoup du froid dont on souffre

sur le parcours. Il paraît que la température n’est jamais aussi

fraîche dans l’Aïr.

La caravane du sel devait partir ce mois-ci ; mais tous les chameaux

sont encore au Soudan ; on partira pour Bilma dès leur retour. Le

rapace Bilkhou me permettra-t-il de me joindre au convoi ?

_21 mars._ — Personne ne vient chez moi, et je ne vais chez

personne, car je sais que, si je n’apporte rien, je ne suis pas le

bienvenu. Combien différents sont à cet égard les Touareg du Nord,

plus loquaces, plus sociables et plus gais.

Point de lumière zodiacale ce soir, le croissant lunaire étant

trop près du triangle lumineux.

_22 mars._ — Ma solitude me pèse ; je soupire après le retour

de mon serviteur. Je pense qu’il rentrera d’ici un ou deux

jours. Alors il y aura au moins un homme avec qui je puisse causer

à cœur ouvert.

_23 mars._ — Ce matin, vent violent. La nuit a été froide. On

conçoit, que par des vents pareils, on n’ait pas chaud sur le

plateau des Tibbous.

La tempête soulève tant de poussière, que les montagnes paraissent

toutes grises.

_24 mars._ — J’ai dû prier l’esclave du cheikh de me donner

un peu de sel, et lui ai offert en échange un miroir, qu’elle a

accepté avec grand plaisir. Aujourd’hui encore, beaucoup de vent

et de poussière. A midi, le thermomètre est monté à 30 degrés

centigrades dans ma case.

_25 mars._ — L’air est encore chargé de poussière. Dès le

matin, le thermomètre monte à 32 degrés dans ma case ; bien

entendu, ce sable brûlant élève encore la température au dehors.

_26 mars._ — Personne ne vient plus me voir depuis que je n’ai

plus de présents à distribuer. Voilà la fameuse hospitalité des

Kel-Ouï ! J’entends le cheikh, assis devant sa tente, tenir des

discours, d’où il ressort qu’il va me soumettre à de nouvelles

exigences.

Le thermomètre marque 30 degrés dans ma case ; dehors la chaleur

est étouffante ; pas un souffle de vent.

_27 mars._ — On bat aujourd’hui le tambour de guerre, tout est en

révolution : on annonce l’approche des Kel-Fadé[155]. Quelques

hommes s’arment en hâte et s’en vont à leur rencontre. Le

cheikh veut les suivre, mais il est rappelé par les femmes et les

enfants. Il n’y a plus ici que quatre à cinq hommes pour défendre

le village. On cache les troupeaux de chèvres dans les ravins ;

beaucoup de femmes se réfugient avec leurs objets précieux dans

la montagne. Le cheikh me prie de charger le revolver que je lui

ai donné.

Brume de poussière pendant tout le jour. Le village est abandonné ;

à part quelques esclaves, tout a fui dans la montagne. J’ai

appris à cette occasion qu’il existe une source là-haut. Vers

le soir, on apprend que c’était une fausse alerte : on avait

pris pour l’ennemi une caravane qui venait du Soudan. Les femmes,

les enfants, les troupeaux sont donc revenus au village, et tout

le monde rend grâce à Allah de cette heureuse issue. J’en suis

très heureux pour mon domestique qui est en route ; autrement,

les Kel-Fadé seraient plutôt les bienvenus.

_28 mars._ — Les touffes d’acacias se mettent à fleurir. La

_Maerua rigida_ est également en fleur et déploie ses longues

étamines. Je n’aperçois que des fleurs hermaphrodites. Les

oiseaux vont maintenant par couples : corbeaux, pies, vautours,

ces derniers en majorité, avec les petits _temoulet_. Je note

également un oiseau qui se rapproche du _Lonius_ ; il a le ventre

blanc, les côtés gris, les yeux et les ailes bordés de noir.

Cet après-midi, j’ai eu la joie de voir arriver mon serviteur

Staoui ; il revient très satisfait des habitants d’Agadès,

et me dit que tous m’invitent à les venir voir. La ville même,

me dit Staoui, est en forte décadence : beaucoup de maisons sont

en ruines[156].

Comme Staoui a dû donner beaucoup de choses, il n’a pu acheter

des provisions considérables. Mais je suis très heureux d’avoir

retrouvé mon unique compagnon. Staoui a rencontré en route, non

loin d’ici, beaucoup d’arbres nommés _Faraoun_, et dont le

fruit est une friandise pour les enfants.

_29 mars._ — Staoui a eu une entrevue avec le cheikh : il voulait

obtenir pour nous la permission de partir, mais il est revenu

persuadé que le cheikh avait raison d’attendre l’arrivée du

nouveau sultan d’Agadès. Le cheikh lui a dit que je pouvais

partir demain, si j’y tenais, mais que dans ce cas il s’en

lavait les mains, tant il était sûr de ce qui m’attendait à

Agadès[157]. Partout, disait-il, on parlait déjà du _kafir_[158]

et de ses richesses ; son fils venait encore d’en avoir la preuve à

Zinder. Ces racontars malveillants ont évidemment Ghât pour origine,

et je soupçonne particulièrement les chérifs du Touât. Ayons

donc encore deux mois de patience !

_30 mars._ — On a chanté toute la nuit, en l’honneur de la fête

du _miloud_. Mais c’est en cela que consiste toute la solennité,

on n’a fait aucun festin, et on n’a pas mis d’habits de fête ;

seuls, Staoui et moi nous avions revêtu les nôtres. Ce qui n’a

pas empêché les gamins de me poursuivre du cri de _kafir_, bien

qu’il n’y en ait pas un qui soit capable de dire convenablement

sa prière.

_31 mars._ — Le vent a soufflé ce matin, amenant la fraîcheur. Le

manque d’eau commence à se faire sentir. L’esclave chargée de

remplir notre cruche met deux heures à cette opération. Tous les

puits de la plaine sont près de tarir ; seuls, ceux de la montagne

donnent encore de l’eau en abondance, mais il est très pénible

d’aller la chercher là-haut.

_1er avril._ — En faisant une promenade dans les environs,

j’ai trouvé des _Stapelia_ couverts simultanément de fleurs et

de fruits. Les panicules grosses comme le poing, en forme de boule

sont situées au bout des rameaux.

Les fleurs en forme d’étoile sont pressées les unes contre

les autres, au point de cacher complètement leurs pédicelles ;

elles sont noires et velues, bordées de rouge pourpre au bout des

pétales. J’en ai pris un échantillon ; le nom indigène est

_okoua_. Vu aussi un arbrisseau inconnu en fleur. Les feuilles sont

petites, ovales, dentées, sessiles ; les fleurs sont solitaires,

peu nombreuses, également sessiles ; le calice composé de sépales

lancéolés, plus longs que la corolle à cinq pétales. Les pétales

sont blancs, légèrement dentés à l’extrémité ; il y a cinq

étamines, de nombreux styles qui ont la même longueur que les

étamines ; les cicatrices sont vertes, peltées ; l’arbuste

atteint la hauteur d’homme.

_2 avril._ — Pour la première fois, le cheikh m’envoie du

_goumach_ fait dans du lait. Cette attention me surprend beaucoup. Les

acacias-gommiers sont maintenant couverts de fleurettes jaunes,

et les _adoular_[159] sont tout tachetés de longues et blanches

étamines ; le printemps est décidément venu.

_3 avril._ — J’ai fait une excursion, par d’âpres sentiers

de montagnes, le long des flancs du Baghzen. Il s’y trouve, entre

autres plantes nouvelles, un arbuste assez semblable au _sedra_,

mais à feuilles doublement ailées ; les folioles sont plus grandes

que celles de l’acacia. Le fruit consiste en une cosse mince comme

du papier, avec deux ou trois graines. Vu également en fleur un

arbuste beaucoup plus petit, il a des feuilles cordiformes, avec

des épines recourbées : il appartient à la famille des solanées.

_5 avril._ — Journée très chaude ; maximum 30 degrés dans ma

case. Le vent souffle avec violence au moment de la plus grande

chaleur.

Le cheikh a fait tuer un mouton et m’en a envoyé un morceau,

sans que je lui en eusse exprimé le désir. Je lui envoie en retour

une boucle en argent. Staoui lui a demandé si je dois retourner à

Ghât, et il a approuvé ce projet. Maintenant que tout le monde

sait au Soudan que je suis son hôte, il aurait honte, dit-il,

de me laisser arriver là-bas sans argent.

_6 avril._ — Le ciel est toujours sans nuages. La lumière zodiacale

est magnifique ce soir ; elle avait disparu pendant plusieurs jours,

malgré la sérénité du ciel.

_7 avril._ — Le cheikh, a qui la boucle en argent a fait un sensible

plaisir, m’envoie aujourd’hui un peu de grain. Je suis allé

lui dire que j’étais décidé à aller chercher mes bagages à

Ghât, plutôt que d’attendre ici dans l’incertitude. Il m’a

fort approuvé et m’a promis de me prêter des chameaux et de

bons esclaves. La première caravane doit, paraît-il, arriver du

Soudan à tout moment : ce sont des gens de Zinder qui amènent un

convoi d’esclaves[160].

_8 avril._ — La chaleur devient chaque jour plus forte. Mon

thermomètre a marqué 38 degrés dans la case, et l’on ne peut

faire la moindre des choses, le jour, sans éprouver une grande

fatigue.

_9 avril._ — Cet après-midi, 39 degrés à l’ombre dans ma case,

37 degrés en plein air, 55 degrés au soleil. J’étais allé

vers le soir prendre une vue du volcan, lorsqu’on franchissant

le lit de l’oued, j’aperçus un grand animal à moi inconnu,

qui à ma vue s’enfuit en quelques bonds. J’en parlai au cheikh,

croyant que c’était un fauve, et il sortit avec moi pour examiner

la trace. Reconnaissance faite, il s’agissait d’un grand singe,

que les gens d’ici appellent _ourked_ ; il paraît qu’il y en a

des centaines sur le Baghzen, au voisinage de l’eau. Le pelage est

jaune ; la face postérieure des jambes est blanche, et le museau

est noir.

_10 avril._ — J’ai rencontré près de l’ouadi un lézard

d’environ un pied et demi de long, qui courait sur les roches ;

il avait la tête et le cou d’un blanc jaunâtre, le corps gris

de fer, et sur la queue et de côté quelques protubérances, que je

n’ai pu voir distinctement à distance. Tué un hibou en revenant

au village ce soir.

_11 avril._ — Allé à la chasse aux gazelles avec le jeune

Barka, qui me désigne les arbres par leur nom indigène. On appelle

_tamat_ un petit acacia à écorce brune, dont l’épiderme jaune se

détache en lambeaux. Il est en ce moment en fleur. Le _talha_[161]

porte ici le nom de _tegart_[162] ; il a une écorce claire, lisse,

coupée de longues gerçures ; il ne fleurit pas encore. J’ai vu

un grand arbre de l’espèce nommée _dokou_, Barka me dit qu’il

s’appelle _tadomt_[163] (en haoussa ?).

Le village qui se trouve sur les hauteurs du Baghzen s’appelle

Aguélalaben et n’est habité que par des esclaves.

_12 avril._ — Le _Senecio coronopifolius_, que Duveyrier appelle

_temasasoui_, se nomme ici _tobéras_. Il a une forte odeur

aromatique.

_13 avril._ — Vu à la chasse un animal semblable à une marmotte,

qui a disparu rapidement entre les roches.

_14 avril._ — La solanée dont j’ai parlé plus haut, à feuilles

velues et blanchâtres, à épines recourbées, à fleurs couleur

lilas s’appelle _tadegra_.

L’esclave du cheikh m’apporte à ma grande surprise vingt œufs de

poule, mais je m’aperçois plus tard qu’ils ont été couvés. Le

cheikh s’est dit sans doute que l’infidèle les mangerait quand

même ; bien entendu, je les ai fait jeter.

Le dernier rapport d'un Européen sur Ghât et les Touareg de l'Aïr · 第 6 / 12 段