Le cheikh Omar, qui est parent du hadj Bilkhou, et qui habite Kano,

me dit que les gens de l’Aïr s’attendent depuis longtemps à

ma venue. D’abord on avait entendu dire qu’un chrétien voulait

visiter le pays, ce qui avait soulevé de l’opposition. Puis on

apprit que Safi avait mis en prison ses propres frères et un autre

habitant de Ghât, parce qu’ils m’avaient traité d’infidèle,

et ceci avait fait grande impression et calmé les esprits.

_9 fév._ — Aujourd’hui l’_oukil_ du sultan d’Agadès, qu’on

appelle ici Touraoua[125], perçoit la redevance due par tous les

marchands. Ce noir s’assied sur une natte juste en face de ma tente,

et je n’en augure rien de bon. En effet, il me réclame également

une redevance ; mais Bidouma se charge de négocier avec lui, et il en

résulte que je ne dois rien, parce que je n’ai pas de marchandises.

Les gens du village ont apporté du fromage qui est très fade,

parce qu’il manque de sel. J’ai eu toutes les peines du monde

à trouver un peu de beurre, pour la somme d’un thaler.

_10 fév._ — J’apprends ce matin que le _serki-n-touraoua_

attend de moi une grosse somme. Et en effet il ne tarde pas à venir

dans ma tente et me réclame 100 thalers et deux burnous ! Tous mes

amis de la caravane sont indignés. Bidouma vient à mon secours

en donnant sa parole que je n’ai rien que des livres et des

médicaments. Finalement je suis obligé de donner 10 thalers à ce

bandit, bien qu’il ait déjà reçu de moi une pièce de malti[126]

d’une valeur de 2 thalers.

Malheureusement, mes peines ne sont pas finies. Ce soir, une troupe

de Touareg armés de sabres et de lances va droit à ma tente, au

grand émoi de mes voisins, qui préviennent Bidouma. Les Touareg

s’approchent tout près de moi, et m’entourent, mais comme

ils parlent haoussa, je ne puis m’entretenir avec eux. Je reste

donc tranquillement assis près de mon feu, comme si ma personne

n’était pas en jeu. J’entends bientôt le mot de _kafir_, et

la discussion entre les Touareg et Bidouma devient de plus en plus

vive. Ils demandent, paraît-il, que je fasse publiquement profession

de foi mahométane, mais Bidouma s’oppose à ce qu’on me fasse

cette injure. Ses gens sont accourus, et lorsque les Touareg laissent

finalement entrevoir leur véritable intention, qui est de piller

mon bagage, Bidouma leur déclare qu’alors il leur faudra piller

toute la caravane, et non pas moi seul !

L’heure de la prière était venue sur ces entrefaites, et je

m’éloignai pour faire mes dévotions sur une colline voisine.

Lorsque je revins, les choses avaient changé de face, car Bidouma

avait rendu les Touareg attentifs à mes faits et gestes, et personne

ne doutait plus de ma qualité de vrai croyant.

_11 fév._ — Mon expérience d’hier m’a démontré la

nécessité impérieuse de ne rien faire qui puisse éveiller

les soupçons. Je renonce donc à relever ma route à la boussole,

comme d’ordinaire, lorsque je ne puis le faire sans être vu. Nous

faisons halte dans un petit oued.

_12 fév._ — J’ai vu aujourd’hui pour la première fois des

tarentules. Route en terrain plat.

_13 fév._ — Nous cheminons dans un large ouadi ; de hautes

montagnes se profilent à l’horizon de droite[127], et à gauche les

hauteurs sont tout près. Vu un nouvel arbuste, nommé _dilou_[128],

dont les feuilles ressemblent à celles du laurier. Halte dans

l’oued Egoulaf. Une plante parasite, sorte de _Loranthus_ à

couronne de fleurs rouges, croît ici sur les gommiers. Nous laissons

aujourd’hui la localité d’Asodi à notre droite[129].

_14 fév._ — Vers 10 heures nous avons à notre gauche le massif

important du Bendaï[130]. Nous passons un puits dans l’oued

Ounankerane, et faisons halte dans l’oued Ilassane, à environ 2

lieues du pied méridional du Bendaï.

_15 fév._ — Nous apercevons à gauche de notre route une montagne

complètement isolée, qui s’appelle Aourer[131]. A midi,

passage d’un col difficile. Vu, pour la première fois, dans

l’Aïr, une huppe. J’avais déjà aperçu des pies auparavant,

à Iferouane. Nous avons dépassé le rocher de Dokou, remarquable

par sa pointe en forme d’obélisque, et surtout par les figures

d’hommes, de chameaux et de chevaux qui y sont gravées. Les dessins

ne sont pas taillés dans la pierre à l’aide d’un ciseau, et

résultent seulement d’un grattage. Nous campons sur une colline,

avec vue au sud-ouest sur le massif du Baghzen.

_16 fév._ — Nous partons dans la direction du massif du

Tchéhémia, qui compte cinq ou six sommets arrondis. Halte dans

l’oued Amfisak, sur un large plateau incliné vers le massif

du Baghzen. Dans l’est apparaissent des crêtes horizontales :

c’est le commencement des plateaux du pays tibbou.

_17 fév._ — Après bien des pourparlers, je me décide à quitter

la caravane, et à séjourner à Adjiro chez le cheikh Bilkhou,

en attendant que de nouveaux subsides me parviennent. Je dis à

mes amis que, si le sultan Hussein de Zinder me prie de venir

soigner ses yeux malades, je me rendrai de suite à son appel ;

mais qu’autrement j’aurais honte d’arriver au Soudan dans un

pareil dénûment. Je crains également la saison des pluies.

Tout le monde m’assure que je serai en sûreté chez le hadj

Bilkhou, quand même je ne trouverais qu’un esclave dans sa

maison. Lui-même est en ce moment parti en razzia. Je distribue

quelques petits cadeaux à mes amis, je paye mes chameliers et

j’achète aux marchands de quoi faire des présents aux gens

d’Adjiro. Ce n’est pas sans émotion que j’ai dit adieu aux

gens de la caravane : tous ont été pour moi pleins d’égards.

Nous prenons la direction de l’ouest, en longeant le versant

septentrional du massif du Baghzen ; c’est là, dans un oued,

que je rencontre pour la première fois de petits sangliers gris à

large groin et à queue en trompette[132].

A 2 heures et demie, nous arrivons au gros village d’Adjiro, bâti

sur un contrefort du Baghzen. Le cheikh a envoyé un Targui chargé

de me recevoir ; mais celui-ci reste bien embarrassé, car il ne sait

pas un mot d’arabe. On dresse ma tente près de la hutte du cheikh.

_18 fév._ — Tout le village s’est rassemblé autour de ma

tente. Pour le moindre petit service, on me demande un cadeau :

je passe évidemment pour un homme très riche. J’ai appris

dans la suite que les esclaves chargés de transporter mon bagage

avaient, malignement ou non, fait des descriptions fantastiques de

mes trésors.

On me raconte qu’il y a des lions sur le Baghzen ; on y trouve

également un village avec des palmiers et de l’eau courante.

_19 fév._ — J’entends dire que la dernière caravane de Ghât

a apporté deux lettres à l’uléma de Rezer ; l’une de Safi,

qui me recommande à lui, et l’autre d’Ikhenoukhen, qui demande

qu’on me renvoie à Ghât. Je ne sais que penser. Un jeune noir

nommé Mousa, qui me sert d’interprète, bien qu’il ne comprenne

que l’arabe du Koran, et moi la langue vulgaire, me raconte que

l’uléma a rejeté avec vivacité la lettre d’Ikhenoukhen,

et affirmé que je ne quitterais pas le pays avant d’avoir vu le

cheikh Bilkhou. Est-ce dans un but de rapine ?

_10 fév._ — De grand matin le serki-n-touraoua et Mousa font

irruption dans ma tente, et le premier me fait comprendre que je dois

lui donner quelque chose. Je lui offre deux agates et une paire de

ciseaux, mais il les refuse. Comme je lui demande alors ce qu’il

désire, il se décide à parler : il sait bien que je n’ai pas

de marchandises, mais je n’ai qu’à lui donner 100 thalers,

et je pourrai aller sans encombre d’Agadès à Sokoto !

J’ai beau protester que je ne possède pas cette somme : vains

efforts. Le bandit n’a pas honte de me dire que j’ai un sac plein

de thalers, que les Arabes de la caravane l’ont vu, lorsque j’ai

acheté un mouton ! « Cherche toi-même », lui répondis-je. Et le

voilà qui me fait ouvrir tous mes coffres, prenant en main tout ce

qui lui paraît devoir contenir de l’argent : c’est ainsi qu’il

extrait d’un air désappointé mon sac à cartouches de la caisse

où sont mes livres. Ne trouvant rien dans la première caisse,

il va à l’autre, et découvre l’élégante petite boîte où

est renfermé le revolver. Il me dit de l’ouvrir ; mais je n’ai

pas la clef sous la main, et je ne me soucie pas d’ailleurs de

lui montrer le contenu. Du coup il est persuadé qu’il tient le

trésor, et il fait sauter la serrure !

J’eus beau lui dire que c’étaient des cadeaux destinés au

sultan de Sokoto, il n’en continua pas moins ses recherches. Il

me prit ainsi ma culotte rouge, mes agates et 22 thalers, et m’en

réclama encore 40 autres ! Je me voilai le visage et ne dis plus un

mot. Un Targui qui, paraît-il, était le fils du cheikh Bilkhou,

assistait impassible à la scène. Un instant j’eus l’idée

d’envoyer une balle à ce brigand, mais je songeai à ma femme et

à mon enfant, et dans mon impuissance, j’éclatai en sanglots.

Le bandit crut que je pleurais mon argent, et à partir de ce moment,

il ne me demanda plus rien. En partant, il voulut me donner la main,

car tout ce qu’il avait pris fût alors devenu sa propriété

légitime. Mais je m’y refusai, sans prononcer une parole. Il

partit et revint encore pour me donner la main, sans plus de succès.

La chose avait causé un grand émoi ; tout le monde était

stupéfait de me découvrir si pauvre. A partir de ce moment,

je ne montrai plus mon visage à personne, et je ne dis plus une

parole. Je ne pouvais protester autrement contre cette odieuse

violation de l’hospitalité.

_21 fév._ — Je suis resté enfermé dans ma tente. Beaucoup de

personnes sont venues, et ont essayé en vain de me faire parler.

_22 fév._ — Je reçois la visite des gens du cheikh Bilkhou ;

l’un d’eux, son frère, paraît-il, dit que c’est une honte

de m’avoir traité ainsi. Un autre me demande des remèdes, mais

je reste muet, au grand mécontentement de Staoui.

Cet après-midi j’ai fait une promenade dans les montagnes au

sud d’Adjiro ; les hautes vallées renferment un grand nombre

de _Stapelia_ dont les fruits sont en train de mûrir. Je n’ai

jamais vu cette plante dans les ouadis du désert[133]. J’ai été

également étonné de revoir des _Zizyphus lotus_[134].

En revenant au village, j’ai rencontré des tombeaux de dimensions

inusitées. L’un d’eux, d’aspect peu ancien, était entouré

d’un grand cercle de pierres dressées. Presque au même endroit,

se trouvent des restes de cabanes bâties avec des cailloux roulés

et du sable pour mortier ; elles sont si petites, que de loin je

les avais prises pour des tombes.

_23 fév._ — J’ai été surpris par la visite du Ghadamésien

Sermoï-ben-Darar, qui avait fait avec nous le voyage de l’Aïr. Il

a entendu parler de l’exploit du serki-n-touraoua, et il est le

seul parmi mes connaissances, qui ait songé à m’aller voir. Il

est presque noir, car sa mère est esclave de Tombouctou, mais il

vaut mieux que les Arabes. Il m’assure que tout me sera restitué

au retour du hadj Bilkhou. Chacun s’étonne, dit-il, qu’on ait

osé violer les lois de l’hospitalité dans sa demeure.

_24 fév._ — J’ai fait une promenade dans la direction du

volcan Tekindouhir, car il est trop loin d’ici pour que j’ose

m’aventurer jusque-là sans guide. J’ai rencontré en route des

maisons de pierre encore habitées, et qui sont revêtues d’un

enduit d’argile. Le cratère du volcan est sur le versant nord ;

mais la coulée de laves, arrêtée par des hauteurs, s’est

détournée principalement vers le sud. Tout est noir et nu[135].

_25 fév._ — On est venu hier chercher mes lettres de recommandation

pour Hadj Bilkhou et on les a portées à Rezer, où il y aura sans

doute grande délibération à mon sujet.

Cet après-midi j’ai essayé de faire l’ascension du volcan. Au

bout d’une heure et demie de marche à travers une plaine semée de

gommiers et d’adjars, j’étais arrivé au bord du champ de laves,

qui se présente du côté de l’oued comme un mur de 20 à 25 pieds

de hauteur. J’arrivai avec peine jusqu’au sommet, mais il me

fut impossible de traverser cette surface coupée d’innombrables

crevasses et hérissée de pointes aiguës. J’essayerai la

prochaine fois d’aborder le volcan par le versant nord, qui,

je l’espère me donnera accès dans le cratère. Vu de près,

le cône terminal a l’air de se composer de cendres, bien que sa

pente soit d’environ 45 degrés du côté sud. Un grand nombre de

petits couloirs en rayent la surface.

Deux sangliers se sont trouvés sur mon chemin, et m’ont regardé

tranquillement sans se déranger. Les défenses, très grandes,

s’écartent fortement de la tête.

_26 fév._ — Cet après-midi sont arrivés cinq à six cavaliers

à mehari escortant un vieillard monté sur un âne. J’ai deviné

que c’était le cheikh tant attendu. J’ai couru à ma tente

et chargé mes armes à tout hasard, car il se peut qu’il soit

encore pire que l’autre, et je ne veux pas être tué comme un

chien. Le cheikh s’est rendu dans la hutte qui sert de mosquée

et y est resté une quinzaine de minutes, qui m’ont paru bien

longues. Enfin, a paru le forgeron du village, qui m’a invité à

me rendre dans la hutte du cheikh.

Je me trouvai en face de deux Touareg assis sur une natte,

et entourés de quelques autres. Je leur donnai la main,

et, sans attendre qu’on m’en priât, je m’assis en face

d’eux. J’avais reconnu le cheikh de suite. C’était un vieillard

au teint foncé, qui décelait une parenté de sang nègre ; il

portait une vieille tobé bleue, et, sous son voile noir, on voyait

passer une barbe d’un blanc de neige.

Il me salua en arabe, et c’est d’une voix tremblante d’émotion

qu’il me demanda à plusieurs reprises comment j’allais. Comme

je ne savais pas à qui s’adressait sa colère, je me contentai de

répondre : « Louange à Dieu ! » Mais il continua à me questionner

en arabe : « Que t’est-il arrivé pendant mon absence ? » Je

fis une réponse aussi vague que possible ; alors il s’impatienta

de tous ces faux-fuyants, et s’écria : « J’ai reçu tes deux

lettres, et je les ai lues. » Et, comme je me taisais toujours, il

s’exprima avec une telle violence, que je n’eus plus aucun doute,

et lui répondis sur le même ton : « Que voulais-tu que je fisse,

du moment que ton fils assistait tranquillement à cette scène de

brigandage ; ne devais-je pas admettre que vous étiez d’accord ? »

Avec une violence croissante, le vieux cheikh repartit : « Ne sais-tu

donc pas que je n’ai point de fils ? — Je viens de loin, lui

dis-je, et je suis bien obligé de croire ce que m’affirment les

gens de ton pays ! » Il me demanda alors ce que le serki m’avait

pris. J’énumérai 22 thalers, une _djouba_ de drap rouge,

un pantalon de même couleur, et cinq agates. « Voilà, dis-je,

ce que j’ai vu prendre ; je ne sais pas s’il n’a pas encore

emporté autre chose. — Comment, s’écria le cheikh, tu ne lui as

pas donné tout cela de ta main ? — Non, il a pris lui-même dans

les caisses les objets à sa convenance. » Aussitôt le scribe de

l’endroit fut appelé, et le cheikh lui dicta la lettre suivante :

« Dès que tu auras cette lettre sous les yeux, tu rendras tout

ce que tu as pris à mon hôte, et sans retard. Les Aouélimiden

et les Kel-Guérès n’ont pas encore pillé ma maison, et toi tu

l’oses ! Sache que je tuerai quiconque viole mon domicile. »

Une deuxième lettre fut écrite à un cheikh, Bou-Bekr, qui

fut prié de veiller à l’exécution de cet ordre[136]. Un des

Touareg revenus tout à l’heure d’une razzia lointaine chez les

Kel-Fadé[137], n’en dut pas moins remonter sur son chameau pour

aller prendre livraison à Rezer de tout ce qui serait restitué. En

même temps, le cheikh m’apprit que le serki avait distribué aux

gens d’Adjiro une partie de mes dépouilles, et me rendit trois

thalers et le pantalon rouge. Peu après, je vis réapparaître trois

agates et trois thalers, que le serki avait donnés aux femmes. Le

vieux cheikh déclara ne vouloir accepter aucun de ces objets volés.

Je retournai tout heureux dans ma tente, et lui envoyai le soir même

le présent que je lui avais destiné ; un revolver à six coups avec

dix-huit cartouches, un caftan brodé d’or et un séroual de drap

rouge. Mais il me retourna les habits en me faisant dire que ces

belles choses étaient bonnes pour les sultans du Soudan ; s’il

revêtait ces splendides atours, tous les chefs le prieraient de les

leur prêter, et il n’en aurait plus aucun plaisir ; par contre,

il recevrait volontiers, soit un fusil, soit un peu d’argent ou

des agates pour ses enfants. Il m’était impossible de lui donner

mon fusil ; j’attendis donc au lendemain pour réfléchir à ce

que j’avais à faire.

Ce soir, le cheikh m’a fait présent d’un jeune taureau.

_27 fév._ — Beaucoup de Touareg sont assis devant ma tente et

admirent tout ce qui leur est étranger. L’un demande de l’argent,

l’autre des remèdes ; tous semblent persuadés que je suis cousu

d’or, mais ils ne sont pas insolents lorsque je les éconduis. Les

habitants du village qui ont assisté, indifférents ou moqueurs,

à la scène du pillage, ont maintenant pris parti pour moi et

approuvent le cheikh. J’ai envoyé à celui-ci les vingt derniers

thalers qui me restaient encore.

On me dit que la variole règne à Agadès et y fait beaucoup de

victimes ; on me conseille de n’y pas aller.

Les Kel-Ouï sont en ce moment en guerre avec les Aouélimiden ;

ceux-ci n’ont pas de fusil et craignent les balles ; par contre, ils

sont pourvus de chevaux, tandis qu’ici cet animal est très rare.

Ce matin, le taureau a été dépecé par le forgeron, qui a reçu

pour son salaire la tête, la peau et les entrailles. Le cheikh m’a

dit de ne distribuer de viande à personne, mais de sécher la viande

au soleil. Lorsqu’elle sera mangée, il m’en enverra d’autre.

_28 fév._ — Le cheikh est venu m’informer que, dans un à deux

mois, il y aura à Agadès un sultan véritable, à la protection de

qui il pourra me confier. Ceci répond à mes désirs, car je suis

obligé d’attendre les envois de Ghât, et je tiens à passer

un mois à Agadès, pour apprendre à connaître cette ville. Je

veux aussi visiter[138] les sources chaudes qu’on me signale

dans l’Ouest.

_1er mars._ — Le cheikh a fait apporter une hutte à côté de

ma tente. Après qu’on eut enlevé les pieux qui la retenaient

au sol, une masse d’hommes et de femmes l’ont soulevée tout

d’une pièce et portée jusqu’ici. Ces huttes rondes s’appellent

_oa_. Je suis allé pour la première fois visiter le vieux chef dans

sa maison, et lui ai apporté une paire de lunettes avec monture en

corne. Il en a été ravi, et m’a dit que, depuis son retour de

la Mecque, il n’avait pu en obtenir de personne.

Je l’ai questionné sur l’origine des Kel-Ouï, il ne savait

guère qu’une chose : c’est qu’ils sont venus du pays

d’Alakkos, entre Zinder et Kouka[139]. Les Touareg occupent toute

la lisière méridionale du Sahara ; au dire du cheikh, ceux du

Douggama et du Damergou sont également des Kel-Ouï.

Il me dit que, sur le Baghzen, il y a des palmeraies et des champs

de mil ; ce massif est également le seul où les lions aient leurs

tanières. Ces lions descendent souvent de la montagne pour enlever

des ânes et des chameaux. On essaye de s’en débarrasser avec

des pièges.

Le cheikh appelle le pays des Aouélimiden « Bogaël » ; c’est,

dit-il, une hamada rocheuse, sans ouadi fertiles et sans eau[140].

Les Aoulad-Sliman sont venus, il y a environ cinq ans, piller et

saccager l’Aïr ; ils avaient avec eux des Aoulad-Ali et des

Ourfellas. Le cheikh Bilkhou accourut du Soudan et les poursuivit

jusqu’au Kanem ; il prétend leur avoir tué jusqu’à mille

hommes, en quoi il exagère sans doute un peu.

_2 mars._ — On travaille activement à la hutte que je dois

habiter. J’essaye de causer avec les femmes en langue targuie,

et j’y réussis mieux qu’en me servant du haoussa. Une esclave

du cheikh m’a frappé par la finesse et la régularité de ses

traits. Dans mon ignorance, je lui demandai si elle était la fille

du cheikh, ce qui ne la mit pas dans un médiocre embarras. Elle

finit par me dire qu’elle ne connaissait pas ses parents, parce

qu’elle était venue toute petite dans le pays, et qu’elle était

une _Foulani_. Comme je lui demandais s’il y avait beaucoup de

Foulani à Agadès, elle me répondit, oui, et dit en riant à son

amie : « Il paraît qu’il veut s’en acheter une. »

J’ai pris possession de ma case, et je m’y trouve mieux que sous

ma tente : elle est fraîche et aérée.

_3 mars._ — Le cheikh a fait abattre aujourd’hui une vache,

et chacun en a reçu sa part. C’est en l’honneur de la fête du

_Miloud_. Je ne puis malheureusement me procurer du lait. On me dit

qu’il y en a fort peu ; mais, comme je vois beaucoup de fromages,

je crois qu’on le réserve pour cet usage. C’est à peine si

l’esclave du cheikh m’en apporte quelques cuillerées. Il est

vrai que chèvres, brebis et vaches ont ici le pis extrêmement petit.

Je suis allé visiter, cet après-midi, Sousso, un des fils du cheikh,

qui souffre de rhumatismes ; je lui ai ordonné des bains chauds,

mais il ne croit pas à leur efficacité, et reste assis à demi nu

en plein air ; naturellement, il ne va pas mieux.

_4 mars._ — Depuis quatre à cinq jours, le ciel n’est plus sans

nuages. Il est tout couvert de fins cirrus, qui viennent de l’ouest

et du nord-ouest. Je n’en vois pas venir du sud. La chaleur est

modérée et me rappelle le climat italien.

J’ai donné ma dernière agate à la Foulani, qui n’avait cessé

de m’en prier. Bien des personnes ont voulu m’en acheter[141],

d’autres m’ont offert du _turkedi_ en échange, malheureusement

je n’en avais plus.

J’ai peur que le manque de nourriture convenable ne me permette pas

de rester ici ; mes forces s’en vont encore plus vite qu’avant. Si

j’étais à Agadès, je pourrais sans doute vendre mes chameaux

et me procurer des vivres.

La tribu des Ihadanaren est en ce moment dans l’Aïr ; elle a

émigré en masse par crainte des Hoggar, qui lui ont enlevé ses

troupeaux ; elle se trouve en ce moment dans le nord-ouest d’Adjiro,

à Telak[142], dans l’ouadi Aouderas.

_5 mars._ — Vent froid et violent pendant toute la nuit. Le cheikh

m’a rendu visite et j’en ai profité pour prendre quelques

renseignements. Les Kel-Guérès et les Kel-Ouï parlent d’après

lui la même langue. Par contre, les Aouélimiden parlent comme

les Hoggar.

Le chef du Gober, Damboskori, est un ami du cheikh Bilkhou ; ses

ancêtres ont été les premiers sultans haoussa, et c’est encore

le haoussa qu’on parle dans le Gober. Les forces militaires du

pays se montent à deux mille cavaliers, et elles sont grossies

de toutes sortes d’aventuriers belliqueux, dont la principale

occupation est la razzia d’esclaves[143].

Les rapports de l’Aïr avec les Hoggar sont en ce moment très

tendus, car lors du pillage de la caravane des Ihadanaren au puits de

Tadent[144], les Hoggar ont pris des marchandises qui appartenaient

aux Kel-Ouï et environ mille thalers d’argent monnayé. Toufik est

allé en ambassadeur dans l’Ahaggar, et Hadj Bilkhou me déclare

que, si ces objets ne sont pas rendus, aucun des Hoggar ne pourra

plus mettre le pied sur son territoire[145] : et alors ils n’auront

plus de pays où ils puissent acheter leur grain et les autres choses

dont ils ont besoin.

Hadj Bilkhou lui-même paraît un assez brave homme, mais il n’est

pas redouté, et chaque cheikh fait ce qu’il veut[146].

Les Aouélimiden n’ont pas de grand chef en ce moment ; le dernier

a été tué par Hadj Bilkhou, lors d’une de leurs incursions

dans l’Aïr, et son fils est encore trop jeune pour avoir de

l’influence. Hadj Bilkhou me dit que, chez les Aouélimiden, le

fils de la sœur n’hérite pas du pouvoir comme chez les autres

Touareg[147].

Ce soir, au moment où je m’y attendais le moins, mes affaires

ont pris de nouveau mauvaise tournure. Le cheikh a fait appeler mon

serviteur et a réclamé cinq agates supplémentaires, en observant

que je ne lui ai pas encore donné ce qui lui revient ! Et cela après

avoir reçu en argent et en marchandises la valeur de près de 50

thalers ! Ce langage ne me présage rien de bon, et je m’attends

à être dépouillé à fond. Le pire est que le cheikh a jeté

son dévolu sur mon fusil, et l’a fait entendre à Staoui ! Que

deviendrai-je au Soudan sans armes ?

_6 mars._ — Nuit froide et tempêtueuse ; au jour, le ciel s’est

éclairci. Je n’ai pas revu le cheikh et j’essaye de lui opposer

la force d’inertie.

_7 mars._ — J’ai remarqué ce matin trois Touareg étrangers

près de la maison des hôtes. Ils sont venus ce soir avec

l’interprète, et il se trouve que l’un d’eux est le cheikh

Bou-Bekr des Kel-Guérès, qui remplace en ce moment le sultan

à Agadès[148]. C’est un homme grand et maigre, qui m’a fait

une très bonne impression. Il est curieux que ces trois Touareg,

appartenant à la fraction des Kel-Ferouan, soient venus me voir

sans être accompagnés du cheikh. J’en conclus qu’il y a

des dissentiments entre eux. Le premier mot de Bou-Bekr a été :

« Veux-tu m’accompagner à Agadès ? »

Le dernier rapport d'un Européen sur Ghât et les Touareg de l'Aïr · 第 5 / 12 段